‹ Œuvres. Avec une introd. et des notesChapitre 11 sur 150 · I.a lerre, naguère glacée · texte numérisé non relu

I.a lerre, naguère glacée

Kst ores de verl lapissée;

Son sem est embelli de lleiirs;

l.'air est encore amoureux d'elle,

Le ciel rit de la voir si belle,

Kl moi, j'en augmente mrs pleurs.

Iles oiseaux la (roupe légèie, Clianlant d'une voix ramagére, .S'égaj e aux bois à qui mieux mieux ; Ut moi, tout rempli de furie, Je sanglotle, soupire et crie Par les jilus solitaires lieu\.

Les oiseaux cherchent la vi rdure, Moi. je cherche une sépulture.

Pour voir mon malheur limité- Vers le ciel ils ont leur volée, Et mon ame troj) désolée N'aime rien que l'obscur. lé.

Quand je vo s tout le inonde rire, C'est lors que seul je me relire A )iart,en quelque lieu caché:

Comme la chaste tourterelle.

Perdant sa compagne (idéle, Se perche en quelque liouc séché.

Le beau jour jamais ne m'éclaire; Toujours une nuit solitaire Couvre mes yeux de son bandeau; Je ne vois rien que les ténèbres, Je n'entends que des chants funèbres, Siirs présages de mon tombe.iu.

1 Voyez la pièce entière, page i.'/i.

- Page 77 de ce volume.

ril II, ll'l'l, l) KM' on I ES. L.\.\V|1

La Fiante, en deux parts divisée, De guerres naguère endjrasée Sont or' le doux fruit d'une paix :

Mais, las! nul fruit je n'en rapporte, Car la giiei re est toujours plus forte Entre mes pensers que jamais.

J'ai choisi et rappi'oché dans ce morceau les stroiilies It/s plus s lielles. Ce travail serait inutile pour la délicieuse cliaiisoii des ( Amours de niaiie, qui commence par ce vers :

ijuaiid je songe aux plaisirs qu'on ri'(;oit en aimant, etc. -

Llle est jiarfaile d'un bout à l'autre et l'on n'y trouve pas une expression, pas un mot que l'on voudrait changer. On en peut dire autant des gracieux couplets (pii oiiiriit les Ai/ioin-s d'Ilipputyte et dont voici le début :

Pour faire qu'une allt'ctiou Ne soit sujette à l'iuconslaïu'e.

Il faut beaucoup de conuoissaucr Et beaucoup de discréliori '.

i.'aiiiour a niêine inspiré à Despoi tes des accents héroïques \ loul nouveaux dans notre littéralure. .\iiisi, une pièce cmblé- -t matique, où il accuse au tribunal de la raison l'invincible dieu, contient cette éloquente réponse; son adversaire l'incrimine a son tour :

Ingrat est-il vraiment et sans reconnoissance, lie me rendre à présent si pauvre récouipenso, l'our cent mille bienfaits qu'il a reçus de moi. J'ai purgé son esprit par ma divine llamine, L'enlevant jusqu'au ciel et remplissant son amc li'amour, de beaux désirs, de constance et de loi.

.le l'ai fait ennemi du tumulte des villes.

Je l'ai purifié de passions serviles.

Compagnon de ces dieux qui sont parmi les bois:

J'aicbassé loin de lui l'ardente convoitise,

L'orgued, l'ambition, l'envie et la feintise.

Cruels bourreaux de ceux qui font la cour aux rois.

J'ai fait perses écrits admirer sa jeunesse, J'ai réveillé ses sens engourdis de paresse, Hautain et généreux je l'ai lait devenir ; Je l'ai séparé loin des sentiers du vulgaire Et lui ai enseigné ce qu'il lui fallait faire Pour au mont de vertu sûrement parvenir.

' Vo;,e2 U suite, page 173. Les deux cliaiisoiis qui piéccdeiil, tans auruii intervalle, méiitent jiresque autant d'éloges.

iAwiii l'ii 1 1. 1 l'i'i'; in:!-r(iui i;s.

!.■ lui .ij l.iil (Iiesser cl la viiu cl les :iili'i>

An IiicmIhmiicmx séjour des olioses iniinorlclit's ;

.le r^ii leim caiilif pour le rendfe jiliis fiii'ie, cic.

Mais le M'ivici' des dames, coniiiio cdiii des rois, usl iilciii d(^ \ii hululions, de dr'sciiciiaiitciiUMds cl de sciiiHcs douleurs. iVous /•vous entendu le ]ioc"le ;^éniir de la eonti'aiide, de l'anxiéU'', des cinniiliations(|ui ((jiunientiMil l'iiole assiihi des cours: les|)lainles •lue lui aiiaclienl ses iiilorlunes amoureuses sont beaucoup jdus violentes. Dans mes éludes sur les Quiiizi: Joies de muriuiie el sur 'f, VKvungile des QueiintiUles, j'ai mis en lumière ce fait bizarre, qu'il y eut en France, au quinzième siècle, une lè.iction impiloyalile contre les lenmies, qui s'ex])rima, non-seulemenl jiai' des ouvrages en prose et en vers, jiar des pamphlets et des traités railleurs, mais i)ar une persécution mali'riejje, par des procès et des l)ikliers, dont le plus fameux dévora Jeanne d'Aic. LvsSlUHcen du miir'iaiic semblent une dernière expédition de celte t'arouchc croisade : le dépit, la haine, le ressentiment, animent Desportes d'une véritable éloquence. Les mots, les expressions ne lui coûtent pas: il rime vinyt-cinq strophes d'une haleine, sa fureur coule à jileins bords; et ses gracieuses ennemies jouaient de malheur, car le poète n'a jamais écrit d'un plus beau style, n'a jamais montré une verve plus ardente, ne s'est jamais mieux soutenu. D(''s la première strophe, ses vers roulent comme un Ilot qui doit tout emporter :

De tontes les fureurs dont nou.s soijimes pressés, De tout ce que les cieux ardemnienl courroucés Peuvent darder sur nous de tonnerre el d'orage. D'angoisses, de langueurs, de meurtre ensanglanté, De soucis, de travaux, de faim, de pauvreté, liien n'approche en rigueur la loi de mariage.

Dure el sauvage loi, nos plaisirs meurtrissant. Qui, lerlile, a produit un hydre renaissant De mépris, de chagrin, de ranrnne et d'envie. Du repos des humains l'inhumaine poison, Des corps et des esprits la cruelle jirison, La source des malheurs, le hel de notre vie.

On dit que Jupiter ayant, pour son péché, Sur le dos d'un rocher Proméihée attaché. Qui servoil de pâture à l'aigle insaliahle, iNe se contenta pas de tant de cruauté, Mais voulut, pour montrer qu'il étoil dépilé, Rendre le genre humain de tout point miséiahle.

, Il envoya la femme aux mortels ici-has.

Ayant dedans ses \eus mille amoureux appas.

l'HlLlPl'E DESPor.TES. LSXI.\

Kl [101 lant en la main une boite féconde Iles semences dn mal, les procès, le discord, ■ Le souci, la douleur, la vieillesse et la mort ; Brer, elle avait en dot tout le malheur du monde.

Dans le reste du moi'ceau, le poëte fulmine avec la mèine violence, avec la même richesse d'images et le même bonheur de style; un coup de tonnerre vraiment effroyable termine cette orageuse imprécation :

0 supplice infernal, en la ferre transmis

Pour gêner les humains, gêne mes ennemis ';

Qu'ils soient chargés de lers, de tourments et de llainme!

Mais fuis de ma maison, n'approche point de moi;

Je hais plus que la mort ta rigoureuse loi,

Aimant mieux éj)0user un lomheau qu'une femme

l'n si cruel aiiatlicinc exigeait une réponse, et l'aulcur ne put M' dissimuler qu'il devait plaider la cause <le la ]iarlie adverse. Mais comme ou défend mal ses antagonistes! comme la générosité vous inspire moins bien que la colère! La justice fit écrire au poète, devinez quoi? une chanson! 11 avait foudroyé le beau sexe dans une diatribe longue et furieuse : il le disculpa, oi* | pour mieux parler, il attaqua, fronda les hommes dans de gais i couiilets, avec un sourire jovial. Les plaignanles, d'ailleurs, n'expriment qu'un seul grief par la bouche du poëte : elles nous repiocbenl ims intidélllés, comme si elles n'avaient nul autre sujet de niécdiitenlemenl, (iii ne Jeiiaient (ju'au monopole de notre aficclion. Voici les meilleurs couplets du morceau :

Les perisers des hommes ressemblent A l'air, aux vents et aux saisons.

Et aux girouettes qui IremIdenI Au gré du vent sur les maison?.

Leur amour est ferme et constante Comme la nier grosse de Ilots, Qui bruil, ipii court, qui se tourmeiile Et jamais n'arrête en repos.

.Nicole Estienne, fille de l'imprimeur Charles Estienne et femme du médecin Jean Liébaidt, trouva cette réplique insullisante, comme elle l'est en réalité. Elle prit donc les armes pour combattre Desjiortcs; mais Clorindc n'a pas le bias de Tancréde. Elle rend à son ennemi coup pour coup, rétorque ses arguments

I Le mol gciier, qui voulait dire lorluicr, avait autrelois un sens bien plus fol I que de nos joui s. Voyei la pièce enlière, page 410 de ce volume.

|,\\\ I' Il I I 1 l'I'l, DhSnil'.l l..-'.

cl sr M'i I iin'iiif ciiiilri' lui de hcs iirojni's ex pressions : il lui inaiiqut- la vi^riirm «'t la t'niio- U""''!'"' I*^s Misères (If lu Femme ^ mariée aii'iit dix strophes d(; jilus (pie la satire de Desiporles, on n'y trouveiail jias un de ees vers ipii entrent eoniine îles néelies > au eœui- du sujet. Les l'ennuesont cu.iiendant le s(Mziènie siècle, . de même que plus tard, ipiand lîdileau les persilla, le malheur d'être défeiulues i>ar des champions inhabiles : Perrault, si distingué comme penseur, ne possédait pas le style incisif et mordant (le son adversaire '. Madame I.iébaull, (pi(ii(|iie sonleinie pai' U; ressentiment, n'avait pas assez de nerf i)onr terrasser Desporles. La fougueuse diatribe du ])oëte laissa plus de souvenirs (jue sa / n)0lle réfutation. En Itil-i, un anonyme la rapjielait et la com- ^ mentait dans une brochure intitulée : lirief discouru pour lu réformaton des Mariages. Cette facétie n'est même qu'une ampliiicalion maigre et commune de l'ardente invective lancée par Desportes contre les femmes.

La vigueur qui anime la dernière ]irouve ((ue l'auteur pouvait faire autre chose (jue pincer de la guitare et chanter des vers d'amour. Il trouvait à l'occasion des accents héroïques, où la voix de Coineille semble retentir iiai' anticipation, t'omment le vieux tragique ne s'en est-il pas inspiré? Il n'aurait ])as cherché si longtem|)s sa forme.

J'aiiiieiais mieux courir à ma morl assurée, Poursuivant, courageux, une cliose lioïKiréc, . Que, lâche et bas de co'iir, mille biens recevoir, l>e ceux que le commun aisément peut avoir. Mon esprit, né du ciel, au ciel loojours aspire, l'.t ce (jue chacun craint est ce que je désire. I.lionneur suit les hasard*, et l'hoiiime audacieus l'ar son mallieur s'Iionore et se rend glorieux.

Horace et ISicom(''de parlent-ils autrement? Les l'ués esekrct,- \, l eiincs, dont on ne s'est pas occupé jusqu'ici, renferment des ï' passages de même nature, où l'inspiration atteint les hautes sphères du sentiment et de la pensée. Que dites-vous, par exemple, de ce fragment d'hymne au Dieu créateur :

Le ciel, qui toute cliose embrasse, Fuiroit tremblant devant ta l'ace.

S'il te connoissoit irrité; Et des anges la troupe sainte N'oseroit paroitre en la crainte De la juste sévérité.

• <o\e/;son Ajiuidijiedrs Feiiime:<-

r'IMLlPPr DF.SrORTES. IWM

C'est loi, f|ui. d'une inain puissanle, iJaides 11 foudre punissante, Kl qui, d'un clin d'oeil seulement, Fais tourner cette masse ronde; f,a flamme, l'air, la terre et l'onde Sont serfs de Ion commandemenl.

C'est toi, (jui n'a point de naissante, Triple personne en une essence.

Tout saint, tout bon, tout droilurier:

Ton doi^M ce grand univers ranf[e.

Kl, bien que toute chose change.

Tu demetires sans varier.

Ta parole est chose assurée, Kl (|uand n'aura plus de durée lui ciel l'assidu mouvement.

Elle encor demeurera ferme.

Comme n'ayant ni lin ni terme, Non plus que de commenceiiienl.

Pour un homme qui avait si longteiïips invoqué les dieux païens, il me semlile que vciilà des tons d'orgue assez majestueux. 11 faudra plus d'im demi-siècle potif que l'on entende, >. dans Poh/eiiclt', des noies équivalentes, l.e lepenlir et l'inqnié- s tude ont aussi ariache à Desporîes maint accent douloui eux, ou ^ gémit une véritable éloquence. On ne pourra méciinnailre nue émotion réelle dans ce beau passage :

Je ressemble en mes maux au passant misérable. Que des hrigauds pervers la troupe impilo able Au val de Jéricho pour mort avoit laissé : Il nepouvoit s'aider, sa lin éloit certaine. Si le Sam.iritain, d'une ame tout humaine, N'eût étanché sa plaie et ne l'eût redressé.

Ainsi sans loi. Se gneui-, vainement je m'essaie; Donne-m'en donc la force el resserre ma plair. l'urge et guéris mon cœur, que ton ire a lourhr. Kt que ta sainte voix, qui fori,a la nature, Arracli.ant le I.a/.are hors de 1 1 sépulture, Arrache mon esprit du tombeau de péché.

Fais rentrer dans le parc ta brebis égarée, lionne de l'eau vivanle il ina langue alléiée, Chasse l'ombre de mort qui vole autour de moi; Tu me vois nu de tout, sinon de vitupère; Je suis l'enfant prodigue, embrasse-moi, mon pén-' Je le confesse, helas! j'ai péché devant loi.

Pourquoi se fut oil'ert soi-mrme en sacrilice Ion enfant bien-aimé. Christ, ma seule justice; Pourquoi par tant d'endroits son sang eùl-il versé, Sinon pour nous, pécheurs, et pour te salisfaire?

lAWil PHILIPPE nKSPORTF.S.

I. PS justes, c"i Seigneur, n'en eussent eu ijue faifp ICI |)Our eux son saint corps n'a (las élé percé.

Par le fruil de sa mort j'altends vie c'Iernelle:

l.avéeea son pur sang mon ame sera belle.

ArriiM'e, il désespoirs qui m'avez transporté!

Que toute dcliance hors de moi se retire,

L'o'il bénin du Seigneur pour moi commence à luire.

Mes soupirs à la lin ont ému sa bonté.

0 Dieu toujours vivant! j'ai ferme conliance Qu'en l'extrême des jours, par ta toute-puissance. Ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant, Prendra nouvelle vie, et, par ta pure grâce. J'aurai l'heur de te voir de mes yeux, lace à face, Avec les bienlieureux ton saint nom bénissant.

M Malherbe, ni Jeiiii-lîaplisle lUmsseaii, ni le Franc de Pompifjnan, n'ont tiié de leur cœur des iilainles aus.si vraies, n'ont Irouvé d'aussi mélodieux accords. La maladie, la crainte des châtiments célestes, inspiraient l'auteur, quand il a écrit ces strophes, et il a éclipsé d'avance les fastidieux rimeurs ([ue nous venons de citer.

I Un dernier point sollicite notre attention : la manière dont le ;' poète aux cinq abbayes décrivait la nature. La Pléiade avait pour elle plus d'affection, la peignait plus souvent et d'une main plus habile que les auteurs du dix-septiéme siècle. Cela tient à différentes causes que nous avons déjà signalées'; mais il en est une qui m'avait peu frappé jadis, quoiqu'elle ne laisse pas d'avoir son importance : Je veux parler de la haine de Louis XIV pour tout ce qui n'était pas factice, arrangé, conventionnel et prétentieux ; la nature, dans sa simplicité, lui faisait ? horreur. Saint-Simon nous donne à cet égard de curieux dé- ; tails. La campagne, autour de ses châteaux, devait suivre tous ses caprices et changer subitement, comme une décoration de Ihéàtre. Dans un marécage, dans une plaine sablonneuse, il voulait en quelques jours voir s'élever une forêt touffue : on y transportait de grands arbres, dont les trois quarts mouraient, étaient aussitôt remplacés, travail qui nécessitait de prodigieuses déjicnses. Un bois épais, sillonné d'avenues obscures, il le faisait transformer en pièce d'eau, oi'i une flottille de gondoles promenait la cour; puis il ordonnait de combler le bassin et de rétablir la forêt. Les pierres, les pavillons, les sculptures, les peintures, les dorures, changeaient avec la même célérité. Il vf pouvait souffrir aucun objet qui ne portât l'emiirriiite de sa

< Ilisliiiir des Itléea iilléniin'n fn Trnnre.

PHILIPPE DESPORTES. LXXXÎK

lyiannip, pt, jiour lui plaire, la libre nature devait cllc-mi'me (l('cliir (levant son orgueil Le seizième siècle, bien entendu, n'avait pas subi cette pernicieuse inlluence. Les anciens qu'il imitait, Virgile, Homère et les tragiques grecs spécialement, ne détestaient point, comme le roi boursouflé, l'aspect priniilif des diamps et des bois. La Pléiade, en outre, eut le bonheur de ne l)oint se laisser troj) égarer par les fausses descriptions de VAminla et du Pasior fido. On trouve donc çà et là dans ses œuvres des images empruntées à la nature, des tableaux même ou de simples études sur lesquels Hotte, comme uue lumière d'or, le charme éternel de la vérité. Plusieurs de ces paysages, de ces ébauches, décorent le poétique château de plaisance construit par Desportes. On a cité avant moi les strophes admirables que je vais reproduire, ne pouvant me dispenser de les mettre sous les yeux du lecteur :

Si je ne loge en ces maisons dorée.":, Au front superbe, aux voûtes peinturées D'azur, d'émail et de mille couleurs.

Mon œil se paît des trésors de la plaiMe, Biche d'œillet, de lys, de marjolaine, Et du beau teint des prinlanières fleurs.

.4insi vivant, rien n'est qui ne m'agrée; J'oy des oiseaux la musiqil^ sacrée, Quand, au matm, ils bénissent les cieux, Et le doux son des bruyantes fontaines, Qui vont coulant de ces roches hautaines Pour arroser nos prés délicieux.

, Que de plaisir de voir deux colombelles, Bec contre bec, en trémoussant des ailes, Mille baisers se donner tour à tour !

Puis, tout ravi de leur grâce naïve, riormir au frais d'une source d'eau vive, fiont le doux bruit semble parler d'amour '

Dans la pièce intitulée : Discours, pièce qu'on peut lire parmi les Berfjeries S Dpsportes nous révèle ses goèits champêtres, (^uand il avait quitté la ville, tous les travaux rustiques le charmaient; il en prenait sa part comme un simple mortel.

Dés la pointe du jour, que l'aube qui reluit

A fait évanouir les Irayeurs de la nuit,

Je choisis quelque mont dont la cime est hautaine,

Et. m'v Iraianl chemin, lout pensif, je ramène

IVWIV IMIII.IIM'E nESPORTEP.

Kl Idiiini' (Il mon esprit m'.lle et mille discoiii'^ Iles succès incerlaiiis de vos vaines amours.

Telles iHaieiit ses oi'cupatioiis, les jours île luiiulialaiice el de léverip. Mais îles dislraclions plus aclivos ne tardaient pas à lui laiio oublier le coui'S des heures, (".'était la chasse au chien «■ouraiit ou au chien d'arrèl, à l'autiiiir et à l'appeau; puis la jjèche an lilot, à la lif,'ne, au (lambeau; venaient ensuite la coupe des foins, la vendanf;e, les l'êtes de villa^'e. Mais les danses et les cris le fatiguent :

.\iissi le jiliis .souvent tout seul je me relire .^11 milieu d'un taillis, où Je me mets à lire; Mais je n'ai commencé, qu'un sommeil gracieux .Ve clôt, sans y penser, la paupière et les ;eux.

0 cliamps plaisants et doux 1 ù vie lieureiise et sainte! Où, francs de tout souci, nous n'avons point de crainte li'ètre accablés en bas, quand, plus ambitieux Kl d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux.

Le poète ne ilêcrivait pas la nature d'après les anciens ou d'après des ouï -dire, comme on faisait sous Lonis XIV. Rien d'étonnant donc s'il trouve çà et là des images pleines de fraîcheur, s'il esquisse çà et là des tableaux pleins de vérité. Mais

I n'exagérons point et ne donnons pas lieu de croire que les .scènes, les métaphores pastorales, abondent dans ses vers. Non, sa perpétuelle fréquentation du monde, sa résidence à la cour, ]iroduisaient déjà en partie l'effet que l'abus de ,1a société, le séjour des palais royaux, devaient jirodnire pins énergiquement par la suite : l'homme lui masquait un peu la nature, avant de la cacher tout à fait.

Desportes n'a jioint écrit d'ouvrage en prose, et n'offre an lecteur qu'un bagage de poète. Ouelqnes prières seulement,

'^ jointes à ses Œuvres clirèlicniies, nous montrent comment il s'exprimait, quand il n'astreignait point son langage aux formes rliytlnniques. Son style mélodieux, abondant et imagé ne perd point alors à être mis en comparaison avec ses odes et sonnets, ('.onnne nous n'avons point cru devoir réimprimer ces pieuses etfusions de cœur, nous allons en citer plusieurs passages étendus'. Voici d'abord les fragments d'une oraison adressée au Christ, ou, pour mieux dire, à la Trinité :

. * Thibaut Desportes les publia pour la première fois en 1621, ùKouen. I sous ce titre : Prières et Méditalinns chresliennes, par Philippe Desporles, 7 abhê de Thyron. Les Po^.fi'cs chresliennes s'y trouvent jointes.

piiii.ippF. nrspor.TEs. iaxxv

1 Soigneur Dieu, qui par ta puissance infinie as créé toutes clioses, par ta sapience les conduis, par ta bonté les conserves et par ta miséricorde les réformes, soutenant ce qui chancelle, relevant ce qui est chû et ressuscitant ce qui est mort, je t'adore, ô Dieu tout-puissant, père des grâces et des miséricordes, et te supplie que tu daignes tourner les yeux vers moi, misérable pécheur, j'entends ces yeux aimables et propices, par lesquels tu rassérènes tout ce qui est aux cieux et sur la terre, ces yeux ■ pitoyables, desquels tu regardas le souverain pasteur de ton Kglise après qu'il t'eut renié, et soudain il se repentit, te leconnut et se reconnut. Tourne, ô Seigneur, cette veuë favorable sur ta créature, et voy de quelles ténèbres elle est suivie, de quelles angoisses elle est pressée, de quelles blessures elle est couverte et de quels ennemis elle est saccagée. Tu n'y reconnaîtras presque rien de ton œuvre, car toutes ses parties sont si changées, que, me regardant au miroir de ta loy, je me fais horreur et me suis épouvantable à rnoy-même. Cette âme créée à ton image, capable de raison, compagne des anges, héritière du ciel, régénérée par le baptême et rachetée non par antre rançon que par ton propre sang et ta mort cr\ielle, ô vray fils de Dieu ! tu la vois maintenant toute couverte de vices, dépouillée de grâces, morte en la foy, vive au désespoir et défigurée de telle sorte, qu'on n'y voit rien de son premier être. 0 rnoy misérable, en quels précipices suis-je tombé! Combien de playes ai-je recenës, et quels maîtres ay-je servis, tandis que je m'oublie au pèlerinage d'Ég^•pte et eu la captivité de Babylone, et durant que je secoue le gracieux joug de ta servitude, ou, pour mieux dire, de ma franchise? Car être délivré de toy, Seigneui-, c'est être serf, et ta douce garde est l'unique liberté de nos âmes. J'ose donc, pauvre brebis égarée, retourner à ce pasteur bienaimé qui, m'ayant longuement cherchée parmy les épines des vices, m'a finalement tout joyeux remportée sur ses épaules, me couvrira de la blanche toison d'innocence et me fera rentrer dans le parc de son Eglise, pour y vivre désormais asseurée des embûches des loups. L'enfant prodigue osa revenir à son père, après avoir dissipé ses meilleures années et toute la riche sub stance de son partage, parmy les débauches et les paillardises, et, retourné de loin, affamé, pauvre et nud, ne rapportant autre chose de toutes les libéralités paternelles qu'une misérable conscience, affiigée de crimes, d'horreur et de honte. Tu ne l'envoyés point, ce méchant serf fugitif, en la prison ou aux fers étemels qu'il aiu'oit mérités, mais le reçois en ta famille et l'estime plutôt digne de pitié que de peine. Quand il s'humilie

ÏAXXVI niIMITE DESPOIITFS.

:'i 1rs ^tniiMix, In iic le rpjotli\s point; lu ne (U''sli(''iilcs |i(iiiil l'inl'anl ilésolK'issiinl, ni;iis, a\issitol qu'il prononce le prcniioi- mol ilo sii repputancc, lu luy jcllos les l>i-as au col, lu le liaiscs, lu luy donnes une robe neuve, el, au lieu du chfdiineut inéiilé, tu prépares le banquet. »

I-e lecteur a sans doulc admiré, commi; nous, la richesse el l'ampleur de cette élocution. Vu autre fragment ne saurait lui déplaire.

\ LA VIKRGE.

« Tu es celle blanclui (oison île fiédéon, non baifjnée par trois fois de simple rosée, ludis toute remplie des grâces et des mystères de la Trinité, ])ar l'ouvrage de laquelle tu as incompréiiensiblement conceu ton Père et ton Dieu. Tu es celte nouvelle Kve, non mar.ilre comme la pi'einière, qui lit mourir ses cnfans avant que de les engendrer, mais mère aimable et débonnaire : non mère des mourants, comme l'autre, mais des ressuscites et des revivants, par le moyen de celui dont tu es ensemble épouse, cl lillc, et niéie. Tu es celle valeureuse Judith, qui sauva ton jicuple et la cité désespéiée, coupant la tète au cruel tyran q>ii nous tenoit si rudement assiégés. Tu es cette agréable Esther, les délices du Roy céleste, qui tomnas le jugement de notre mort et les couteaux qui nous menaçaient sur celuy même qui les avoit préparés. »

(lertes, l'homme qui priait dans ce langage magnifique aurait pu traiter en prose les matières les plus graves et les |ilus délicates, l'ne dernière citation fmira de le prouver.

* Fleurs du ciel, âmes bienheureuses, qui par tant de travaux et de peines, êtes venues au repos réleste, où sont maintenant vos larmes, vos veilles et vos abstinences? Et que sont devenus tant de gènes et de supplices, de gibets, de fers et de flammes, qui vous ont travaillées sur la terre? Tout s'est évanouy comme im songe el, pour un labeur peu d\ii'able, vous êtes couronnées d'une gloire el d'une lélicité perpétuelles. 0 vous donc, laborieux athlètes de Jésus-Christ, puisque vous avez heureusement achevé votre combat, favorisez ce\i\ qui sont encore sur l'arène; el du \»)y\ m'i vou'i èles snr^i»;, jelc/ ['(cil ^ur nous

PHILIPPE DESPORTES. lAXXVII

inisi'i'alilos, rrranl pai' les mers dp rc mondo, m l'aliandon dos vpiils et des Ilots, enlie un million de nérils et d'écueils. Vous sravez quelles fortunes s'y courent, combien de monstres y sont eu quête et le peu de voyageurs qui se garantissent du naufrage. Uegardez, ô divines étoiles, que, pour toutes ces tempêtes, nous n'avons jamais abandonné la nacelle de l'église, et que c'est la seule croix de Jésus-Christ qui nous sert de timon et de gouvernail. 11 est vray que nous naviguons lâchement, et semble même que nous fuyons le rivage, .\idez-nous donc, lumières célestes, et nous inspirez une nouvelle force, à ce que, par votre secours, nous puissions aborder au port. »

.Admirable privilège du talent! Un homme passe sa vie au milieu d'une cour impudique; lui-même prend une part active à la débauche, et sa voix langoureuse ne chante que des amours effrontés. On croirait que de son Sme, habituée aux molles délices, ne peuvent sortir d'autres accents. Mais un jour la douleur le fait rentrer en lui-même, le repentir le touche, et voilà que de nobles paroles s'échappent de ses lèvres, que le cantique du regret et de l'espérance monte sans effort vers le ciel. La profane guitare, qui ne modulait que de voluptueux arpèges, Irouve subitement d'autres mélodies : ses cordes frémissent d'une sainte et majestueuse émotion. Les honnnes vulgaires n'ont jamais de ces retours; ils demeurent noyés dans leur bassesse.

Ces prières sont les seuls morceaux de prose connus qui nous restent de Desportes. Mais nul doute que nos archives renferment plusieurs lettres et mémoires de sa main : un diplomate initié à tant de mystères, à tant de projets et d'intrigues cruelles, doit avoir laissé des traces de son activité politique. Le cardinal Du Perron, au surplus, estimait beaucoup la prose de l'abbé commendataire et l'égalait aux meilleurs morceaux écrits par Ronsard en style libre'. Un de ses amis, Pelletier, lui donnait même la préférence. Tous deux trouvaient d'ailleurs qu'il chantait mieux l'amour.

' P,rronianu, page 283. Ce même recueil nous ap))iend que le cardinal avait baillé tous ses livres i Desportes et qu'il les regrettait souvent. L'n jour, dans l'abbaje de Jos.i]jhat, Iiu Perron, f|ui était fort alerte, sauta vingtdeux semelles uvec des mules et des escnrpim. Nous notons ce détail en passant, pour montrer que IVm menait joveuse vie cliez Desportes.

iMiiifpi'F nr. «rnr.TFS.

Hii s'est (Icin.incli' |M)ni(|niii celle liriliaiilc école de lioiisMiil, où aboiiilaieiil le talent ot la verve, et ((iie le succès êcliaiilla lout d'abord de ses rayons propices, n'alleinnit pas une pleine inatnrilé, mais s'arièla dans sa croissance et tonilia pi-éniatui'cnient. Noire lilléialnie semblait pouvoir preudic dès lors la tonne et la saveni' des grandes è])(i(ines. D'où viiMit rpie l'eiTel contraiie a eu lieu? D'où vient (pie la I lèiade s'("st égarée dès le premier jour dans l'atVectalion, (lu'clle est morte avant lerine?I.es causes de sa chute rapide sont bien évidentes, et on aurait |)u l'acilenient les découvrir. Cette lière et savante école a péri paice qu'elle négligeait le fond pour la forme, jiarce ((u'elle mamiuail d'idées originales, qu'elle n'avait nulle indè|)endance d'espiit ou (le conduite, parce qu'elle tournait le dos à l'avenir.

Kssentiellement catbolique, liostile par conséquent au libre examen, elle approuvait toutes les persécutions religieuses, toutes les violences réactionnaires, sans excepter la Saiut-Barthélemy. Elle poussa même la servilité jusqu'au crime. Baif outrageait dans ses vers l'amiral de ('oligny assassiné '. Ronsard a vingt fois célébré les victoires remportées sur les protestants, les rigueui's déployées contre eux. .larnac et Mont<'ontour inspiraient à la lléiade un enthousiasme pinclaiique. Dans cette bande de lansquenets littéraires, manœuvrant autour des i)rinces, eut le malheur de .se glisser, de se fourvoyer un inciédule, un des hommes toujours rares, qui considèrent les choses en ellesmêmes, sans se préocciiper des opinions, des erreurs traditionnelles. La personnalité divine lui paraissait probablement douteuse 0!i chimérique : les poêles ct.urtisans le prirent pour un athée. Ronsard tonna aussitôt contre lui dans une pièce tpii l'ommence par cet hexamètre :

0 ciel ! () terre ! o mer ! o Dieu, père comimiii ! etc.

Tnrnèhe et Sainte-Marthe lancèrent à leur tour l'anathèrne en prose et en vers sur l'infortuné penseur : Rapin les seconda. Bref, toute l'école l'assaillit, le dénonça même à la justice et ne

* Voyez nn snnnel dans ses œuvres complf-les, ir>72-1."i7'».

l'IlILll'rK DESl'OUTES. LXXMX

piit |iiiiiit ilf repos qu'il n'eût été frappé d'une sentence cyjiilale. Le malheureux fut pendu, puis brûlé publiquement en place de Grève. Les rimeurs fanatiques célébrèrent sans doute comme un exjdoit leiu' action vile et cruelle. Le poète Kapin s'en lit honneur à son lit de mort*.

Fermant ainsi les yeux pour ne pas voir, l'école stationnairc se plongea dans une nuit factice. Les horizons nouveaux que découvrait l'humanité, les lueurs mystérieuses dont les éclairait l'avenir, comme par une sorte de réfraction, n'existaient pas |)Our elle. D'où lui seraient venues les solides pensées, les grandes inspirations"? Sur quelle base aurait-elle pu construire une œuvre duiable, un de ces monumtnits qui bi'avent les tempêtes et que ne renverse point le flot des âges?

Si encore une piété vive, ardente et forte l'avait exaltée ! Mais elle n'était chrétienne qu'à la superficie, elle ne priait Dieu que du bout des lèvres. Le côté noble, héroïque, ou tendre et liu- . main du catholicisme, elle ne l'apercevait pas. Elle aimait trop i Mars et Vénus, Bellone et Jupiter, Diane et Apollon; elle invoquait tiop r.\mour, Cypris et les Muses, pour bien comprendre l'Évangile, pour frissonner d'une jioétique émotion dans les ténèbres des églises. Catholique en apparence, elle était j)aïenne au fond du cœur, lue double tranchée lui coupait la loute de l'avenir, l'exilait du pays de la jeunesse et de l'espérance, où fleurissent les idées neuves, où croissent les productions immortelles. Si le dogme ultramontain l'enchaînait au moyen âge, >on idolâtrie mythologique la liait d'imc seconde chaîne, qui la rivait à une époque antérieure, qui finissait de la rendre immobile. Ces prisonniers des vieux systèmes ne pouvaient conduire les peuples, marcher eu tète de la civilisation.

Leur docilité politique, l'aide qu'ils prêtaient aux rois dans leurs amours, les perpétuelles flatleries. les humbles manières et la souplesse infatigable, sans lesquelles on ne réussit point auprès des grands, ne devaient pas plus élargir leurs idées (lu'ennoblir leur caractère. L'intelligence baisse à mesure que la lierlé diminue. Ni la raison ni le talent ne sont faits pour obéir : l'indépendance les fortifie comme un air pur et embaumé; la servitude les dégrade, les énerve, leur communique les teintes pâles de la faiblesse et de la maladie. Les mœurs de la cour n'étaient pas plus favorables à la litté-

' Doctrine airierise des Beuux-Esprils de ce temps, par le P. Garasse (pages IHetsiiiv.j. M. Saiiile-Beuve a rappoilù ce fait oilieu.\; mais sans en lirer les conclusions qu'il suggère naliuflltiiicnt.

NC Ml I I I l'I'i; liKSroKTKS.

I iImii' iioiivclli'. l.i'S j;r:mil('s |i;issions ('Irvoiil, iiis])ii('M( le |:ileiil, lui ouviciil les poi-lcs d'u» jardin oiicliimU'' di'i ne iJi'uèlrc pas la inuUiludc, tlont n'aiiproclienl jamais les ad'nctioiis lii";des i-l vuli;airps. II sVii faiil ([iic lo lilierlinai^e produise d'aus?i heureuses couséquencos; loul au idus fait-il décrire des scènes volii))tueuses, linior des chansons piquantes. C'est ce (pi'on liouvr dans les écrils île la Pléiade. I.'iunoui' vrai, laniour enthousiaste, lui demeura inconnu; aussi la voix de ses poètes prenait-elle de fausses intonations, aussi leur visage grimagailil, dés ([ue la fantaisie leur venait de chanter, de feindre un attachement idéal. Or ce caprice les tourmentait souvent. De là les protestations guindées, les froides doléances, les absuides métaphores, (|ui alourdissent leurs vers et attestent combien l'auteur souffrait peu, conil)ien son cœur battait mollement.

Cette lilierté dont ils étaient dépourvus à tant d'égards, dont ils ne compr(Miaient jias la valeur, la possédairiil-ils au moins dans le domaine littéraire' Y faisaient-ils preuve d'indépendance et d'originalité? Esclaves dans le fond, se préservaient-ils de la servitude dans la forme? Là aussi une malheureuse tendance les i)récipitait au-devant des fers. Une double imitation ajoutait sa contrainte à celles qui les retenaient déjà. D'une part, ils s'étaient inféodés aux littérateurs de la Grèce et de Rome; de l'autre, ils se déclaraient les hommes liges des Italiens. Leur soumission ne diminua pour les premiers qu'en augmentant pour les seconds. Chang(a- tie maitres ne leur répugnait point, mais l'idée non plus que le désir ne leur venait de s'affranchir complètement; il leur fallait toujours une livrée.

Ne plongeant pas ses racines dans le terrain solide etjirofond du caractère national, des grands intérêts contemporains, des questions vitales où se préparait sourdement l'avenir, l'école poétique du«eiziéme siècle ne pouvait rien fonder de grand et de durable, l'osée sur la France comme un gui sur un chêne, elle en fut aisément séparée, elle se llétrit sans retour et devint la proie d'un com]det oubli. Tous les efforts imaginables ne sont point parvenus à la réhabiliter. IJlle est curieuse, elle intéresse les savants, les liltèrateuis, il faut la connaître; mais elle n'a aucun charme pour la nation, elle ne louche aucune fibre populaire, ne rappelle aucun souvenir important ou glorieux.

Les seuls écrivains de cette époque, dont le temps n'a pas dèlrnit le prestige, sont ceux (|ui ont joint au mérite de la forme le souci et 1 intelligence des problèmes fondamentaux que débattait l'humanité contemporaine, ou qui se sont attachés à peindre les mœurs du siècle dans des contes, des anecdotes et

IMULll'l'E I)ES1M)KTES, \(J1

des satires. La puissance de la raison abritait les premiers contre le mauvais goût, l'afféterie, les recherches de style, les extravagantes similitudes et l'archaïsme des poètes courtisans; la justesse et la linesse de l'observation, le charme du récit, l'intérêt que conservent toutes les images de la société, la valeur historique de ces tableaux, ont éloigné des seconds les ténèbres menaçantes qui font trembler tous les auteurs. Montaigne, Charron, la Boëtie, Bodin, Rabelais, lîégnier, Marguerite de .Aavarre, Brantôme, Agrippa d'.\ubigné, ont survécu aux chantres laborieux des Valois. Chose étonnante ! Mathurin Régnier, le disciple fervent, l'admirateur fidèle de Ronsard et de Du Bellay, n'a aucune des taches qui obscurcissent les œuvres de ses ; compagnons; il a su, avant Malherbe et mieux que lui, éviter le phèbus, les ampoules italiennes. Le génie observateur et comique l'a préservé de la contagion méridionale.

lit cependant la Pléiade n'a pas disparu sans laisser de vestiges; ces hommes de talent ne se sont pas évanouis comme un brouillard nocturne aux premiers rayons du soleil. Ils avaient déployé leur bannière en l'honneur de la langue française; ils voulaient la faire sortir de sa naïveté enfantine, lui donner la vigueur de l'âge mûr, la placer au niveau des langues antiques et de l'italien, le seul idiome moderne tfont ils connussent le mérite. Dans le programme de cette réforme entraient non-seulement les mots et la diction, mais le rhythme, les différentes combinaisons du vers. .Notre poésie devait se plier à toutes les cadences métriques des anciens et du moyen âge. Ce but primitif de l'école, elle eut la gloire de l'atteindre; elle assouplit, elle enrichit notre idiome; elle lui ajusta, non sans bonheur, la versification gréco-romaine et la versification des troubadours. Le sonnet même venait de ces derniers, poètes aventureux, dont ni les Italiens ni la Pléiade n'ont égalé la hardiesse. L'engouement pour les auteurs ultramontains, l'imitation de leurs hyperboles, jongleries et mignardisesj ne partagèrent point la chute de la docte compagnie. Malherbe en fut toujours iid'ecté : elles continuèrent à sévir après sa mort et soufflèrent leurs miasmes dans l'hôtel de Rambouillet. D'Assouci et Scarron grimaçaient sous leur inlluence. Chapelain, Ménage, Coudé, la Rochefoucauld et plusieurs femmes illustres, Sèvigné, la Fayette, Maintenon, prolongèrent pendant tout le régne de Louis XIV, soit les effets, soit la mode de l'admiration pour l'Italie '. Molière et la Fontaine lui empruntaient de nombreux

' Dt iliillueiice de l'Uulic sur les Letlm frunçuUti, par Hutlieiy, I8i3.

\l,ri l'Ill I.IIM' li ItliSl'OKlf, s.

moUls, mais ne se laissaient pas allcindi'c par son niaiivai!. 1,'oût. Onanl ;i l'iiloliUrie gréco-romaine, à la fièvre inylliolo- ;;ique de la IMéiade, la nation n'en guérit pas connue de l'anti-e mal. Le dix-septième siècle la changea en afl'eclion chronique. Klle empira pendant le siècle suivant, continua sous lionaparle et ne cessa qu'au retour des Bourbons.

j Quelques mots peuvent résumer l'aclion littéraire de celle ,i école. Sans indépendance d'esprits, sans liberté |)olilique, sans î élévation morale, dénuée d'enthousiasme religieux, inicodée à la cour, ne témoignant aucune sympathie pour les intérêts populaires, esclave dans la l'orme aussi bien que dans l'idée, scfs vrais services sont les progrès (pi'elle a fait accomplir à la langue et à la versification; le style devint plus riche, la phrase plus abondante, la période plus nombreuse, le mètre i)lus varié. tUe aimait, en outre, la nature et l'a mieux peinte que ses héritiers pendant cinq ou six générations Mais, ne tenant au seizième siècle que par le côté laborieux, savant, rétrospectif et universitaire, elle manquait de base dans le piésent, de relation avec l'a. venir. Aussi n'a-t-elle pu résister même aux premières atteintes de l'âge et de la mauvaise fortune. Dès que son astre pâlit, dès que l'atmosphère se troubla autour d'elle, cette école biillant<', mais peu solide, tombn comme un édifice mal construit, i/abandon a suivi sa chute, le silence s'est fait dans ses décombres. Des mains maladroites essayèi'ent en vain de la restaurer. Les plantes de la solitude ont continué à l'envahir. Mais, sans lui luéter une fausse grarideur, sans vouloir lui rendre un éclat détruit pour tonjouis, on peut dire que ses ruines sont intéressantes à contempler. Un y trouve çà et là une belle colomie, de délicates arabesques, d'élégantes moulures, un bas-relief mènif ou une statue endommagée par le temps, qui prouvent que des artistes supérieurs en avaient dressé les murailles et sculpté les pierres.

Al.FliED MICIIIELS.

Al)

HENRICUiM POLONIiE REGEM

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