TOMBEAU
MESSIllE PHILIPPE DESPORTËS
ABBli DE THir.OiN
Doncques ce grand soleil, donl l'iieureuse inlluaiice Versa proiliguement tant d'honneur sur la France, Est couché pour jamais; cet Apollon françois, La loy des beaux esprits, les délices des rois, Ce chel'-d'œuvre des cieux, leur plus parfaite ouvraye. Ce trésor de sçavoir, l'ornement de nostre âge. Des Muses le soucy, l'Iieur de ce saint troupeau, Despoiites gist, helas! hoste du froid tombeau. La mort nous l'a ravy. Mort injuste et cruelle, Contre toute raison, équitable on t'appelle. Il est vray, d'un malheur également commun Tu vas de ta grand faux moissonnant un chacun; Mais où tout est égal ne règne la justice: Tu tiens en mesme rang la vertu et le vice, l'n grand homme est plustost par loy mis au lombcau Qu'un lourdaut, de la terre inutile fardeau. Pour assouvir la gueule et jour et nuict l)eante, Tu te devois jeter sur la troupe ignorante Du vil et simi)le peuple; un liomme tout divin iN'e devoit eslre esclave aux loix de ton destin. C'est la France, et non iuy, que la Parque meurtrière .\ d'un coup si cruel i)rivé de la lumière.
or que ce plus bel aslie en la France ne luit. Ses beaux jours sont changez en une obscure uuil; My-morte, elle n'a plus, de ténèbres couverte, Qu'à peine un peu de voix pour rcyretter sa perle i
1 11 M n F. Al
Car cil, i|tii .si'iil |iuu\(iil en iinb y\i\s ii\;\\\ih inallit'urs, (Miainiaiil l'aiiii' al'llij;i''(", aUryci' mis douleurs, Las! nous l'avons ponhi ! CVst colny (pi'à crslc Iicuil- La KraiR'O, loul ou duoil, tant tinipicnii'ut plrurt!. Tdul te que udus i)onvous ost ^'oniii-, sangloter, Soupirer après luy : un mal Mon raconter, Trouver par beaux discours do l'iicur eu la misoie, l'Iatlor nos sons trompez, luy soûl le (Kjuvoit l'aiic. Aussi CCS vers no sont (pL'un efïoit de douleur, (Jni, malgré inoy, m'em|)0!'to et uiaisirise mon cieiu', (Jui me donle el me tient, (pii me point et m'entUime, Et me fait tant oser, l'ardonne-moy, belle anie, Si j'ay trop entrepris, si d'un fascbeux jiropos, Engeance de mon dneil, je trouble ton lepos. Connue l'on voit en l'air un noir espais uuaye. Se crevant, enfanter le tonnerre et l'orage; Ainsi ma grand' douleur esclatc et par le bruit De ces vers s'évapore, et ces regrets pidduil. Mais aide ù ma foiblesso.et ta fureur ilivino, 0 anu' bien-heureuse ! inspire en ma iioilijno, ACui (|ue, i)arsonnier de la çcleslc ardeur, J'égale à mes regrets de mon mal la grandeur.
Quand I)f.>-1'oi\ies nasipiit, la nature accoiuiliée De son lils bien aviné, à chef baissé pancliéc Sur l'enfant, le mignarde et, au lieu du totiti, Luy donnant du nectar, l'emplit de feu divin. .\pros au double mont à longs traits le foit boiir, Lt le baille à nourrir aux tilles do mémoire. Si qu'oncores enfant, des vers il façonna, Kl de sa docte voix \ni chacun estonna. Si loin par son sçavoii' il devançoit son âge. De sa grandem' future infaillilile présage! De mesme quand d'un fleuve on voit les fortes oau.v Dés leur première source endurer les bateaux. L'on dit que, large et grand, d'un pas loger el \il(\ Il s'ira décharger dans le sein d'Amphitrile; (lu, comme le pasteur, qui, de loin parmy l'air, Entend du premier bruit le foudre grommeler, Suivy d'un peu d'esclair, jiresage un grand tonnerre, lu grand foudre prochain, la frayeur de la terre.
Les fruits qu'il nous (ist voir en son âge plus meur, No démentirent point ceste ])reniiere lleur : Il fut tout aussi tost reconnu par la France lu foudre de bien dire, un torrent d'éloquence, Et, brusquemenl poité sur l'aislede ses vers, Du claii' bruit de son nom il rem]dit l'univers.
l)L MF.SSlfiE FHlLU'l'K UKSl' OliT E S. o^'J
Loisquc le jeune sang bouillounoit ilaus ses veines De généreux désirs et d'amours toutes pleines, Esclave devenu de l'enfant qui, sans yeux, Tient subjecls sous sa loy et la terre et les cieux, D'une douceur naïfve, au sujet convenable, Escrivit ses amours, ouvrage inimitable.
Au renom de ses vers, vers les rois de nos cœurs. Ce grand Ronsard tressant, jaloux de tels bonneurs ; Des muses les outils, que, refroidy par l'âge, 11 laissoit pendre au croc, reprend de grand courage. D'un effort plus qu'humain reschauffant son beau sang. Que ne fait un grand cœur pour ne perdre son rangï
Amour donc, de soy foible enfant, qui de nos âmes Est contraint desrober ses pétillantes liâmes. Pour maintenir vivant le feu de son flambeau, î-'on siège avoit choisi en un esprit si beau; Là est son fort, et croit qu'en gardant ceste place, Au monde il n'y a rien si fort qu'il ne terrasse. L'amour de Dieu l'assaut, et d'un divin effort, Entré dans ce beau cœur, se rend maistre du foit, Tuë le faux Amour. 0 heureuse victoire ! Kostre en est le profit et tienne en est la gloire, 0 grand Dieu tout puissant ! Depuis, son vers chresticn M'a célébré, Seigneur, autre nom que le tien. Ses vers, enfans du ciel, qui embrassent la terre. Sont, ô Dieu ! les esclairs de ton divin tonnerre. Heureuse médecine à nos lentes froideurs, Qui fait en ton amour fondre nos humbles cœurs.
Resjouy-toy, David, cesle ame en Dieu ravie Dedans les cœurs françois t'a redonné la vie ; Ores la France entend, d'un magnifique ton. Bruire divinement ta royale chanson.
Que fay-je ? ah ? je me pers, que fay-je, téméraire ? Aux autres je pourray en me plaisant desplaire ; On ne peut dignement parler de tes escrits. Des combats des neuf sœurs ce doit estre le prix.
Vous qui, sans passion, escrivez nostre histoire, En la gloire d'autruy qui cherchez vostre gloire. Non, non, ne contez point à la postérité Lelos qu'a, par ses vers, Dts- Portes mérité; Sa plume (excusez-moy), plus que la vostre forte. Pour le temps surmonter a jà brisé la porte De l'oublieux trespas ; le renom de ses vers Sans lin aura pour fin la fin de l'univers.
Dites aux survivans de son cerveau capable, Fontaine de sçavoir, la source inexpuisable.
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i.iii'a lu lenc, la mer, qii'avez-vous, o sini'd.s cicux I (.lu'ciulos ne Ueiil cliez soy cel esprit curiimx.?
Lou^'uc poslorili^, ces vers lu pourras lire, Avec estonneiiienl : (]ui les lit, les aduiirc. Mais, lielas! d'avoir |)ail à mille beaux discours. niches de beaux sujets, de beaux mots, ([u'eii nos jourt L'astre, qui en ce tans, beiiin, nous a l'ait naistrc, Nous a permis d'ouyr, escolier d'un tel muistre. D'entendre le jiarfait de sa divine voix, (Jui ravit eslonnez les princes et les rois. Des Parques, le lilant, la trop lente l'usée Cruelle a cesle ^race à les jours refusée; Que le regret t'en reste, et croy que le soleil, <;e monde biaisant, ne voit lien de pareil.
lîacontcz comme en luy la sainte poésie, Rare |)rcsent du ciel, fianche de IVenaisie, Se raainlint pure et nette. Il n'avoil sur le front Le mal plaisant chagrin, ainsi ([ue ceux ([ui ont, Solitaires fascheux d'une rai,'on trop rude, Leur sçavoir renfermé dans leur pédante estude ; Il esloit franc, ouvert, bon libéral et clous. Ues niïises le séjour, sa table, ouverte à tous, • liiacun jour se bordoit d'une sçavante tropc bes plus rares esprits, l'eslite de l'Kurope. Lnlr'eux il paroissoit, comme en la claii'e nuit La lune an front d'argent entre les astres luit; Tant bien il disconroit, tant des lèvres décloses De sa bouche féconde issoient de belles choses»
Dites coimnc à la cour des rois il fut chery, Aimé des grands seigneurs, des princes favory, Qu'à la cour ne le print des courtisans le vice, L'ardanle ambition, l'exécrable avarice : Riche de sa vertu, mesprisant les grandeuis, Aux autres, non à soy départant les honneurs. 11 posséda son roy : des affaires de France Oncques homme vivant n'eut si grand' connaissancci L'âge l'y conviant, guidé par la raison, 11 changea doucement la cour à sa maison^ Port de félicité aux autres non commune. Jamais homme n'usa des biens de la fortune . Sagement comme luy: tranquillité d'es])rit. Dont on a tant parlé, dont on a tant escrit, Que chacun cherche tant, que personne ne trouve, Vray nectar qui rend dieux les mortels qu'il abreuve, Douce paix de nostre ame, à bon droit avois-tu Ohoisi pour ta demeure une si grand' vertu !
DE MESSIRE PHILIPPE DESPORTES. îi'l
Jusqu'au dernier soupir ceste compagne chère Ne l'abandonne point; avec elle sa niere, La bonne conscience, estoit à son costé.
Ainsi donc se trouva ce grand homme assisté, Sur le point que la mort inexorable et fiere Entra, pour luy ester du beau jour la lumière; 11 ne s'estonne point, aius repeu du saint pain : « 0 jour des autres jours le juge souverain. Tu ne m'as pas surpris! Je sçavois que ma vie De la mort, ce dit-il, seroit bien tost ravie. J'ay mon cours achevé, comme les cieux amis, Roulans dessus nos chels doucement l'ont permis, Des ans au pied léger les courses retournées A peine m'ont fourny six dixaines d'années. Pourtant je ne murmure, ains je m'en vay content, Plein d'espoir qu'en ses bras le grand Dieu, qui nous tend La main poiu- nous sauver, recevra ma pauvre ame. Exauce ma jiriere, ô Dieu que je reclame ! Mon ame, ton portrait, j'ay souillé ; lave moy, Et, net de toute ordure, en ton ciel me reçoy. » A tant rendit l'esprit, en ce point fut fmie D'une si belle mort une si belle vie.
Or, adieu, cher ami! adieu, belle ame! adieu! De ta muse orphelins, nous restons en ce lieu, Veufs de nostre soleil. Nostre ame desreglée. Servante de son dueil, de sa perte aveuglée. Ne peut sinon gémir; sus pleurons, car, helas! Que n'avons-nous perdu par ce cruel tiespas? Pleurer est trop commun, commune n'est ma paine. Ne pleurez point mes yeux, ains devenez fontaine. Mais plustost un torrent, qu'en une mer de pleurs? Moy-mesme me noyant, je noyé mes douleurs.
Le desespoir tiroit ces plaintes de ma bouche. En mes larmes desjà à nage estoit ma couche. Quand e.stonné j'entr'oy un doux coulant parler, Mon oreille flattant, qui me vient consoler. Chez le père Océan la paresseuse Aurore De son vieillard Titon le sein pressoit encore, La nuict faisoit partout régner l'obscurité ; Ma chambre j'apperçoy pleine de grand' clarté; Un horreur me saisit, en fm je me bazarde. Et, d'un œil arresté, plus hardy je regarde D'où vient celte lueur, regardant à trois fois. Plein de gloire, je voy cil que mort je pleurois: t'ne aube de fin lin plus que la neige blanche, A replis onilnyans, desrendau'; sur In linnche,
: T OMBRAI'
l.nv couvniil Idiit le corps; son chef onviionm'- De rnyons éclataiis, de laniifr coiiionnt!', Le rendoit vonoiable; en s:i ninii\ l>ien-lienrense Il porloit triomphant la palme conrafiense. Sa voix n'avolt clianj^é; de la mesme doucenr, Dont vivant il souloit emmieller mon cœnr, Il me lient ces propos : « Non, non, je ne refuse (le tien devoir, ami, tes regrets je n'accuse; Ce dueil, race d'Amour, monstre que la pitié. Vivante après la mort, garde son amitié, liais c'est assez pleurer, je vy paimy les anges, (".uerdon d'avoir chanté du grand Dieu les loiianges,
n Comblé des saints désirs, si du ciel le séjour Donnoit place au regret, j'auroy legrel au jour El voudroy puissamment renaistre de ma cendre. Seulement pour servir nostre grand Alexandie, F.t sa gloire animer. Si du ciel aimantin La nonchangeanle loy, immuable deslin, .N cusl si losl avancé le soir de ma journée, De ma bouche bien-haut sa louange entonnée, De son nom dans mes vers prenant l'éteinité, Seroil l'estonnemenl de la postérité.
Sa valeur, sa clémence, en ma plume féconde, F.ussent fait voir au vif le plus grand roi du inonde.
« Quel plaisir m'eust ravy de servir cet enfant. Surgeon de ce grand roy que le ciel aime tant. L'œil, la vie, le cœur el l'amc de la France? Du teint des bonnes mœurs j'eusse imbu son enfance: Premier j'eusse gravé dedans ce jeune cœur. Source du vray sçavoir, la crainte du Seigneur, L'hoiineui- plein de respect envers le roy son père, Le respect plein d'amour vers la royne sa mère.
« De grec ny de latin ne chargeant son cerveau, J'eusse guidé ses pas par un sentier nouveau. C'est l'arl de bien régner qu'il faut apprendre aux princes Pour, lieulenans de Dieu, bien régir leurs provinces. Laborieux mesliers, que void le monde en soy Plus grand que quand il voit un seul donner la loy A un peuple infiny, esmerveillablc ouvrage'? Sans doute, le régner est de Dieu le partage.
« Moins soigneux de Fespril que de l'enlendement. J'eusse par beaux discours formé son jugement, Pour voir le vray, le faux, la vertu el le vice. Je luy eusse imprimé l'amour de la justice F.t de la pieté, ces deux puissantes sœurs. Ces deux lilles du ciel, les roynes des grands cœurs,
DE MESsir.E piiiLipi'K nEspor.TEs. •■,"
Compagnes du bon heur dos branlanles couroniips. Sous la inain du grand Dieu les deux fortes colonnes. " Lorsqu'il eust eu des arts le doux miel savouré, Des hommes de sçavoir je l'eusse enamoun'', Dont la plume d'acier, des ans victorieuse, Sçait garder aux beaux faits leur beauté vigoureuse.
« Le ciel ne l'a permis, et son heur ne peut pas Donner prise au regret des choses d'icy bas; Donc mets fln à tes pleurs, et croy qu'en cesLo gloire De ta sainte amitié j'ay chère la mémoire. Exempt de passion, vis bien et sois certain Qu'un bon œuvre si tost n'est parly de la main. Une preste dans le ciel en est la récompense.
« Sers ton grand cardinal, l'ornement de la France, Ferme appuy de l'Eglise, honneur de ce sénat, Dont le pourpre romain d'un si divin esclat l.nit parmy les chrétiens, ame qui, généreuse, Comble d'beur et d'honneur ce beau nom de Joyeuse. Je s^ay parfaitement ses forces et son cœur. Depuis que le François, des liomains le \ainqueui', Jetta de cet Estât les fondemens, pour estre Du monde assubjetty le monarque et le maislre. En seigneur on n'a veu tant de cœur, tant de foy, Tant de dextérité pour liien servir son roy ; C'est une ame sans peur, c'est un roc de constance. Emmuré de vertus, seur rempart de la France, lia ! quel contentement servir un tel seigneur! l.'hoimeur d'un si grand maistre est aussi Ion honneur. Tousjoursd'un si grand nom, plein de gloire immortelle, Sur le bon sei'vileur jaillit quelque eslincelle ; Ton devoir envers luy, de nul but limité. Se plaise en l'iufmy de ta fidélité. »
Là se teut, et soudain, après cette parole. Se dérobe à mes yeux et parmy l'air s'envole. Ma chambre de la nuict reprit Fobscurité; Mon ame retenant un rayon de clarté, ?ar une estroite amour à son ame colée, Demeura plus tranquille, en son dueil consolée.
J. IIE MONTERKrL '.
< Ce Jacques de Moiitereul, ami de Desporles. élail pro'p^seiii en philosophie, comme nous rapprend l'abbé rioiijel.