XI.VIII
Quand nous aurons passé l'infernale rivière, Vous et moy, pour nos maux, damnez aux plus bas lieux. Moy, pour avoir sans cesse idolastré vos yeux. Vous, pour cstre à grand tort de mon cœur la menrlriere,
Si je puis lousjoui's voir votre belle lumière. Les éternelles nuicls, les regrets furieux, N'eslonneront mon ame, et l'enfer odieux N'aura point de douleur qui me puisse eslre fiere.
Vous pourrez bien aussi vos tourmens modérer, Avec le doux plaisir de me voir endurer, Si lors vous vous plaisez encor en mes traverses.
!\Iais, puisque nous avons failly diversement, Vous, par inimitié, moy, trop fort vous aimant, J'ay \mn- qu'on nous sépare en deux chambres diverses '
Iiiiilé d'un sonnet ilaliL'n (jni comnienco par ces vers :
Poi clie voi ed io varcate liaverem 1' onde Dell' atra Slige, e sarem fiior de spene, Dannali ad atiilar 1' ardeiili arène Iielte valli infcrnali, iine e profonde.
0 mort! tu pers ton tans de me. poursuivre ainsv, Me tenant misérable en fièvre continué, Qui trouble mon cerveau, comme la mer csmcnr, Battant de cent bouillons un rocher cndurcy.
Je n'ai plus de couleur, mon œil est tout noircy. Ma langue, ardant sans cesse, est sèche devenue, Mon accez violent jamais ne diminue, Et tu ne peux finir ma vie et mon soucy.
C'est qiiie tes coups sont vains contre une froide lame. Sans cœur, sans mouvement, sans esprit et sans ame. Qui rebouche les traits de ta cruelle main.
Si tn veux donc, ô mort ! triompher de ma vie. Il faut contre ma dame adresser ta furie: P'iesse mon cœur qu'elle a, je mourray tout soudain.
ST.\NCES
Sommeil, qui, trop cruel au tans de mes amours. M'as privé si souvent des plus douces pensées, Tenant outre mon gré mes paupières pressées, Lorsque je desiroy pouvoir veiller tousjours.
Or' qu'une fièvre ardente en mon sang allumée Change en feu mes soupirs et mon cœur en fourneau, Trempe au (leuve d'oubly bien avant ton rameau. Et distile en mes yeux cette liqueur aimée.
De grâce, hé! que je dorme, et que les troiiblemens Qui font de mon esprit nue mer irritée, Me donnent quelque trêve ; ainsi ta Pasithée Paye cette faveur de mille embrassemens.
llem-eux loirs, qui dormez la moitié de l'année, Las! qu'un somme aussi fort ne me peut-il tenir':' Mais, pour plus grand repos et pour mon mal finir, Soient mes yeux pour jamais clos de la destinée.
J'estoy sans connoissance estendu dans ma couche. Sans pouls, tousjours rêvant, mortellement atlaint; Mes yeux estoicnt cavez, de mort estoit mon teint. Et mon corps tout courbé comme une vieille souche.
La fièvre avoit cueilly les r(]ses de ma liouche, El palli le veniieil sur mon visaL;e peiiil.
102 itiANi:.
M''S amis ilcsdlc/. li;nilciFirMl iii'iivdiciil |ilciiil, Hc vuyiiiil si ili'liilc cl iiiiui d'il si iMidiiclic.
lliir:iiil i|ii(' je iiKniniis, le iij;oiir('ux Aiiioiir, ('.o\U- sur iiiiiii clKnil, sans repos nuit et joui', M(> soul'lloit ;i rdreilic et r('(loul)l()il ma Haine.
«Las! Amour, laisse moy mourir plus doiicemenl. — Je le veux liicn, ilil-il; mais fay ton testainenl, Kt dy (lu'apiTs la nioil lu me laisses ton anie. »
Celle Innneur qui iii'aveuf;le et me bande les yeuv, Conlaul incessainmenl, [inur mon bien est venue, Car Je cesse de voir le bel d'il (pii me tue, Kt ([ui rend de ma ))rise un enfant {glorieux.
iN'on, ce n'est pour mon bien; mais c'est (ni<'l(|u'un des Dieux, Jaloux du paradis (|ni bien-beuroit ma veue, Kn l'olijel des bcaulez dont vous estes j)ourvcuë, Oui m'a donné ce mal, de mon aise envieux.
Ouiconque sois des Dieux, cesse d'avoir envie Que deux si beaux soleils façent luire ma vie, r.t (jue de le\n's rayons procèdent mes chaleiu's.
llelas ! j'acbette assez les regards de ma dame. Oui sens pour un trait d'n^il mille pointes en l'ame, F.t pour un court jilaisir tant de longues doule\irs.
LU
Quel supplice infernal, quelle extrême souffrance, Peut approcher du mal dont je suis tourmenté'.' 0 rigoureux .\mour ! si je t'ay despité. Tu le monstres trop aigre à punir mon offance.
J'avois esté six mois, pleurant pour une absence. Languissant, désolé, couvert d'obscurité, Vivant du .seul espoir de revoir la clarté, Qui fait tleurir mes joui'S ]iar sa douce inllnence.
Amans, jugez ma peine : or' qu'elle est de retour, 11 faut près de ses yeux, pour couvrir mon amour, Que, sans la regarder, je tourne aillem's la veué.
llelas I je suis réduit jusqu'à si pileux point, Qu'alin que mon amour à tous soit inconnue Je feins tant, (pi'elle croit ipie je ne l'aime point.