LIVRE I
Et coinliipn mon ardeur, dans le ciel alluiniV,
Itinloit plus doucement que ta vaine fumée.
Car, comme tous ensemble avez fait le péché,
Sur tous de ma fureur le Irait sera lasciié.
Vous, hommes, les premiers, qui n'avez voulu suivre
Le doux train des plaisirs où je vous faisois vivie,
(Jni vous estes lassez de la simplicité,
Qui pensez -par le change acquérir liberté,
l'our les simples bontez qu'avez tant mesprisées,
Vous aurez désormais des inaistresses rusées.
Au cœur dissimulé, sans foy, sans amitié,
A qui le mieux aimant fera moins de pitié.
Et dont tout l'artifice et la plus belle yloire
Sera de vous surprendre et vous en faire accroire.
Leurs regards, leurs sous-ris, leuis gestes, leurs jiropos
Seront tous façonnez contre vostre repos;
Ores vous retenant, si l'espoir vous emporte.
Ores vous donnant cœur, si la crainte est trop forte,
Puis de nouveaux soucis vos esprits martelant.
Et tousjours aux glaçons la llamme entremeslant,
L'absynlhe avec le rniel, la joye à la tristesse,
El parniy les attraits une grande rudesse;
Afin que vostre esprit, par la diversité
Confus et chancelant, soit tousjoui'S agité.
Combien lors, forçenez, aurez-vous de martire?
Combien de foux propos alors sçaurez-vous dire.'
Combien de juremens de ne |)lus les revoir,
Oui n'auront tontesfois un moment de pouvoir'?
Car il ne faudra rien qu'une larme contrainte;,
L'ii re),'ard pitoyable, une parole fainte.
Pour plus fort vous reprendre, et croire fermement
Ce que vous aurez veu n'estre qu'enchantement.
Lors pour plus me venger je changeray Tnes fiéches,
Mon carquois et mon arc, et feray mille brèches
Diverses en vos cœurs, et non comme autresfois,
(juand vous rcconnoissiez mon empire et mes loix. '
« Cestuy celle aimera qui ne sera point belle. Et l'autre celle-là qui fera la rebelle Sous le voile d'honneur, et ne doutera pas i b'en tenir toute nuict un nuire entie ses bras, Tandis que le chetif dans son ame piquée Adorera Lamie en Lucrèce masquée.
L'autre à bon droit ciaintif, l'inconstance doutant, Bien qu'il soit jouyssant, ne sera pas contant;
Ne cijiiudia ji.is.
•2'.S i: i.KC, iK s.
l.'aulro sera prodigue afin (|ii'()i\ le giieidoinie, Il ne ennnoislra pas que ccluy <|ui plus donne l'.n iloit avoir le moins, afin (|u'en espérant l'our parvenir au but, ou ail U' demeurant; ISref, je vous feray voir si l'homme est misérable, (Jui vit dessous le jouy de la femme muahle. Afin que soufl'riez ee qu'ave/, mérité, l'our avoir un grand dieu folemeut despilé.
« Et vous, dames, el vous, qui n'avez terni conle De la foice d'un dieu (|ui tous les dieux surmonte, C'est à vous que j'en veux, pour vous faire sentir Si de se prendre à moy l'on se doit repentir; r.'est à vous que j'en veux, qui avez préférée A la sainte amitié la richesse dorée, Le vice à la vertu, l'ignorance au sç.avoir, F.t l'orde convoitise au lidcUc devoir, Et n'avez estimée estre chose vilaine Du revenu du lict accroistre son domaine. Vous ne joviyrez plus du doux contentement, Qui provient de l'amour qu'on sent également; Vous aimerez les granrls à cause des richesses, El les grands, comme vous, sçauront mille finesses Pour vous amadouer; car, en tous leurs discours, ne constance et de foy vous parleront tousjouis, Pour parvenir au but où l'amoereux aspire. Puis, leur désir finy, ne s'en feront que rire, rhangeront de pensée et vous délaisseront. Et par mesmes appas autres pourchasseront, Pour monstrer leur adresse, et pour avoir la gloire De triompher sur vous d'une pauvre victoire.
« Tout ainsi que l'on voit le chasseur qui poursuit Ardant, impatient, le lièvre qui s'enfuit. Ores sur la montagne, or' à travers la plaine. Et pour bien peu de chose il prend beaucoup de paine, Car la chasse luy plaist, et le plaisir qu'il jirend. Mille et mille fois plus que ce qu'il en attend.
« Ainsi seront les grands en l'amoureuse chasse, Qui n'espargneront rien pour gaigner vostre grâce. Soupirs, pleurs, ni sermens, puis, dés qu'ils vous tiendront. A quelque autre beauté leurs filets ils tendront.
« Vous alors, qui verrez leur foy dissimulée, Et leur amitié sainte au vent s'en estre allée, l'.ien que mon feu divin vostre cœur n'ait espoint, Et que de vraye amour au dedans n'ayez point, Vous aurez de despit l'ame toute embrasée, Voyant vostre beauté si soudain mesprisée.
LIVliE I. âfifl
Kt brillerez de rage, alors qu'on vous dira One de ce nouveau bien quelque autre jouyra ; ("ar je veux, pour monstrer les forces de mon ire, ijue vous vous efforciez l'une à l'autre de nuire. >■
Ainsi crioit Amour, qui son aile estendit. Puis d'un vol redoubl(' dans les cieux se perdit; Et par nostre malheur sa menace effroyable, »
B'àge en âge depuis, apparut véritable.
Vous le sçavez, madame, helas! vous le seavcz, Et de sa prophétie expérience avez !
(lar vous avez esté de la grandeur esprise, Et vous avez des grands esprouvé la feintise; Et, l)ien que vos beaux yeux, ardans flambeaux d'Amour, Surmontent la clarté qui nous donne le jour, Bien que vostre beau teint fasse honte à l'aurore. Que l'or de vos cheveux l'or mesme décolore, (Jju'un yvoire poly vous finisse la main. Que des Grâces ayez la poitrine et le sein. Et que tant de vertus, qui vous font admirable, Eussent pouvoir de rendre immortelle et durable La plus légère foy, vous avez nonolistant Senty le changement d'un courage ' inconstant, (Jui desdaigne le bien d'une amour mutuelle, Pour suivre aveuglement une ])eauté nouvelle. Mais vous devez cesser de vous en tourmanter ; Encor que vous voyez une autre s'en vanter; Car nu tout tel destin que le vostre s'appreste, l'our celle qui si haut fait sonner sa conqueste.
ELECIE X
Je ne veux point blasmer la nature et les cieux, L'\niour, la providence, ou quelque autre des dieux; Je ne veux, d'une voix qui s'accorde à ma perte, Faire haut resonner une plaine déserte.
Blasphémant la fortune, et ne veux point tascher B'amollir par mes pleurs la rigueur d'un rocher, Bien qu'il me fust loisible en si triste avanture Be dépiter le ciel, l'Amour et le nature ; Et que je peusse aussi, déplorant mon malheur, Esmouvoir les rochers et les bois à douleur. Il faut que de mon mal seule ayez connoissance, Puis que de m'en guarir seule avez la puissance.
5f'« I I.KCIIS.
C.-M , liol.isl si Uc vous ne vii'iil iiiii ;;uari.sim, l.a pourray-jp osporcr drs cliosos sans raison? ('.'est pour(|noy sonleuicnl à vous je nm lolire, Pour, iiip plai^nanl do vous, consoler mon iiiaitirp, Si vous le peruielle/: car de vous olfenser J'enihireroy la nioi'l |ilustost (|ue d'y poiisec.
Ali! (puij'ayde re;,'i'ot, ijuand je mois eu inenioire (!ouil)ieu j'ay receu d'heur, de jdaisir el de frloire, Depuis l'heure quAuiour devers vous m'adressa, Kl (|ue sou l'en iliviu yai- vos yeux me hlessa ; Oar, presqu'au iiiesme instant, vous eustes connoissance Comliieii pour vous aimer j'endnroy de souinance; Itont vous l'usles touchée, et, chassant mon soncy, Vous me listes sçavoir que vous m'aimiez aussi. Alors trop fortuné de vous je prenoy vie, Aloi-s ma llamuie estoit de la vostre suivie. Alors lin inesme espril nos deux corps animoil, \iiisi qu'un mesnie trait nos deux cceurs entamoil
llelas! qui me l'enst dit en ce tans desirahie. Que vous aviez, madame, un vouloir si muable, <.iue mal je l'eusse creii ! veu qu'ores (jue j'en suis Trop clairement certain, croire je ne le jiuis, .Ni ne le eroiray plus, s'il se pouvoit tant l'aire (jn'il vous plensl d'un seul mot m'asseurer le contraire. Mais vous souvient-il plus (pi'eu nos communs propos Vous ne me laissiez iioiiit un moment de repos, .lalouse et deHiante, et tout voslre lanija^re r.sloitde m'appeller inconstant et vola^^e? Kl loulesfois voyez que je n'ay point changé, Ft que depuis tiois ans que vos y(!ux m'ont range, l)i» cent mille heautez l'aiinalile violance Ne m'a sçeu destonrnei- de voslre oheyssance; flar, quanti je m'asseuroy qu'en feriez tout autant, .le voulois à l'envy vous demeurer constant Comme je lais encoi', tenant à grand louange Hue vous tant seulement ayez suivy le change.
Au moins si de mon lieu quelqu'un eust hérité. Qui pai' extrême amour eust ce bien mérité, Ou qui sçeust comme il faut d'une façon discrette Conduire et pratiquer une amitié secrette; Ou'il peiist dissimuler ses faveurs sagement, Feignant une tristesse en son contentement; •ju'il pleiirast ses douleuis, vous nommast inhumaine. Ou qu'il dist seulement qu'il a pris quel<|ue paine Devant que d'eslre aimé, j'en seroy moins fasclié ; Mais, alors que je voy qu'il fait si hou marché
Il \ r, i: 1. 2'il
D'une chose si nire, et n'en fait presque coule, Mon extrême douleur toute raye surinoiile. Il se rit de ces vers dont j'estoy si jaloux, Il lait voir des laveurs q\>'il jure avoir de vous l'our mémoire et poui- gage; il a vostre peinture, Il dit qu'avez la sienne; il scail vostre nature, Il connoist vostre cœur et vostre intention, Et juge (|ue pour luy vous soulTiez passion; Dref, pai' tous ses discouis il voudioit l'aire accroire Qu'il s'est acquis sur vous quelque belle victoire. lié Dieu sçait la fureur dont je suis possédé. Voyant que vostre choix a si mal succédé!
(hes que sans relasche à mon malheur je pense, Je n'ay contentement ipi'à hlasmei- l'inconstance Et demeurer tout seul, liastissant à part moy Mille estianges desseins d'mi homme hois de soy Et dis en soupirant: Clietif, que doy-je faire? N'ay-je pas conire moy toute chose contraire':' A qui croiray-je plus':' tout le monde est sans loy, Puis que mesme ma •dame a violé sa foy. (Juelle es! range rigueur se veit jamais descrile l'ai' tragiques regrets, qui ne soit plus petite, Si l'on i>ense à la gloire où j'estois élevé. Et (lar quelle injustice à coup j'en suis privé? Malheureux qui dépend d'une dame muable ! S'il est contant un jour, l'autre il est miseiable; Sa nef vogue incertaine ores has, oi'es haut; Il a peur, il s'asseure, il est froid, il est chaud, Et n'a non plus d'arrest en son troublé courage Qu'il plaist aux mouvemeus de la iiicr où il nage. Mon esprit sans lelasche est ainsi tempesté, tiar le veut qui l'esmeut n'est jamais arresté.
Mais que ne faites-vous, ô beauté sans exemple ! Avec tant de Ihresors que l'ame en vous conteni|dP Pour accomplir du tout vostre perfection. Que vous ayez un cœur qui soit sans ticliou, Que vous gardiez lousjouis un vouloir immuable, (,)ni jilus que les beautez vous feroil admirable Et reluire icy bas : car sans la loyauté 11 n'est point ilc vertu qui monstre sa beauté; t omme sans la lumière aux couleurs si duisanlr. Tout objet à nos yeux vainement se presante.
(ir, bien que vous m'ayez ingratemeul laissé, Et ([u'uii change impieveu fort avant m'ait blessé: bien qu'en voyant celuy dont vcjslre ame est saisie J'ay plus pitié de vous que de luy jalousie,
^fi-2 KI.I'.dIKS.
lli'Èi qu'.iux ilivors combats (jui se font on mon rmir, !.(• ili'sdaiii i|ii<'li|uofoi$ (In l'amour soit vaiiKiiicnr; lîien que le vray miom qno j'ay dN^strc liiU-lli', Avoc graml avanlasf f" il'auUcs lieux in'appollc, Voire et que mou esprit, (jui se pense outragé, Consente au chaugemeut alin tl'pstre vangé; llelas! si ne s(,"auroy-je, il faut que je l'arlvouë. Suivre assez constamment le dian^'c que je lonë! S'il m'en prend l'antasie, aussi soudainement, Confus et repentant, mon vouloir se dément; Je ne vous puis hayr, quand je vous vois si belle. Je no vous jniiN aimiT, vous sçachant infidelle; Mes sens sont en (lel)al, mon esprit agité Cliancelle constanimrut d'un et d'autre costé. Et suis si possédé de ma fureur extrême. Que je n'ay rien en moy qui s'accorde à moy-mèmi>. Que feray-je à la fin? que venx-jc devenir? Je ne puis, mallieuronx, lAcher ny retenir 1 Tout bien considéré, mon plus grand avantage, C'est que je m'abandonne au vent et à l'orage. Et, calant aux destins que je ne puis forcer. Je consente à regret tout bas en mon penser, Qu'infidelle et parjure, et pis cent fois encore, Il faut, bon gré mal gré, que mon cœur vous adore.
ELEGIE XI
C'est en vain (]u'on essaye à forcer la puissance Du ciel, qui nous contraint depuis nostre naissance. Il faut tout laisser faire à la fatalité; Car on ne peut changer son terme limité. Pour courir à clos yeux aux hazards de la guerre, Chercher toutes les mers, raudcr toute la terre. Ou pour vivre à son aise et se conlregarder. Le destin ne se peut haster ou retarder.
Tel avoit mille fois attendu le naufrage, L'hyver en pleine mer, qui, joignimt le livage, Apres s'estre asseuré des frayeurs ilo la mort. S'est veu sans y penser submergé dans le port; Ainsi que moy chetif, qui fais expérience i.tue le malheur nous prend lors que moins on y pense; Car je me voy surpris et blessé durement. Alors que j'esperoy vivre plus seurement.
Durant le tans piteux que la France embrasée Tournoit le fer contre elle en deux pars divisée.