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LE BEURRE

Autrefois, sans tant d'examen, On se piquoit d'amour pour une belle; Et presque sûr d'être toujours fidèle.

On passoit tendrement de l'Amour à l'Hymen. Mais à présent on ne dit plus Amen, Sans savoir si la demoiselle Ne donne au moins son pesant d'or Avec sa main ; le bien seul fait l'accord. Maudite loi ! pas ainsi n'en usèrent Maître Trichet et la jeunette Alix, Lorsque tous deux ils s'épousèrent.

L'un jeune, et l'autre faite aux dépens de Cypris Différemment tous deux valoient leur prix.

Voici comment la destinée Les fit connoître. Une belle journée, (C'étoit, je crois, sur la fin du printemps) Messer Trichet, maître de tout son temps, Fort bien le prit pour un pèlerinage Assez connu, qui n'est loin de Paris, Nanterre enfin; le dévot personnage Arrive à jeun, il se l'étoit promis :

De dire qu'il ouït la messe , Qu'il fit ce qu'on fait à confesse, Seroit de trop. Pour peu qu'il soit chrétien, Notre lecteur s'en doute bien.

Trichet aimoit le vin; il eut pour pénitence De se mettre huit jours au lait, Et de prendre pour sa pitance Du fromage, au lieu de poulet.

DE PIKON >7

Dans le village étoit une laitière; L'obéissance y conduisit Trichet.

Eussiez-vous cru que dans cette chaumière Il eût rencontré plus d'attrait Qu'au cabaret ?

La fille du logis, au coloré visage, Aux yeux noirs et perçants, l'enchanteresse Alix, Qui, ne comptant quatre ans par dessus dix, Rassembloit en son corps les charmes du village, D'un air simple et riant, lui servit du laitage.

Il en mangea, puis redoubla deux fois.

Servi par tant d'attraits, qui n'en eût fait de même ! Hébé, vous perdriez vos droits, Si Jupiter aimoit la crème. Par un bonheur, un autre est amené , Trichet l'éprouve, et, dans sa dévote âme. Il sent bouillir le lait dont il a déjeûné, Grâce à la belle Alix qu'il demande pour femme. Un tel parti n'étoit à rejeter; Pas ne le fut; Trichet prit la huitaine Pour sa promesse exécuter.

Le retard en amour est une étrange peine ;

Mais pouvoit-il faire autrement i Ira-t-il se damner? car sa perte est certaine, Si pendant les huit jours, il ne vit sobrement. De son prochain bonheur la future bourgeoise Bénissoit Dieu. Son cœur, quoique tîatté, Ne logeoit point de sotte vanité ; Car tous les jours, fidèle villageoise, Elle portoit au marché de Paris Du beurre frais, comme à son ordinaire. Ainsi faisoit jadis Margot, simple bergère, Qu'une intrigue aujourd'hui place au rang des fris.

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Un jour qu'Alix s'en retournent contente

D'avoir vidé ses deux paniers, Et pour iceux reçu maints beaux deniers, Elle aperçut Lucas, difrîcheur d'innocente, Bien fait surtout étoit le fin matois,

Et beau diseur en son patois.

— Qu'est-ce? dit-il en abordant la belle ;

Un monsieur doit donc t'épouser Après demain? — Oui... — Méchante nouvelle ! Tu ne sais pas comme il faut en user Avec un homme de gros style ; Je te plains; car lorsqu'il faudra...

Tu m'entends bien, et qu'il verra Qu'à ce jeu tu n'es pas habile, Je suis sûr qu'il te renverra.

Quelle honte pour toi ! quel chagrin pour ta mère 1

Tu pleures? Va, ne pleure pas ; Il est un doux remède à ce triste embarras : Je l'ai... — Tu l'as? Ah! dit-elle, j'espère Que tu voudras... — Oh! oui, je ferai ton affaire ; Mais, pour ce service obligeant, Alix, il me faut de l'argent...., — Del'argent? Tiens, prends tout... — Bon, cela ! dit le A présent, couche-toi sur ce lit de gazon ! [sire j

Elle de se coucher, et lui de vous l'instruire De cette façon-là, puis d'une autre façon.

Alix se pâme, Alix soupire, Et trois ou quatre fois répète la leçon.

La belle en train de bien apprendre, Serroit Lucas, qui las de besogner, Par un air abattu, lui fit assez comprendre

Qu'on ne peut toujours enseigner.

— Serviteur, lui dit-il, à demain la pareille ;

C'en est bien assez pour ce jour.

Puis le grivois, ami de la bouteille, Fut célébrer Bacchus aux dépens de l'Amour.

De son côté, la savante écolière, Poursuivant son chemin arrive à la maison. Elle entre; mais alors point d'argent pour sa mère

On en demande la raison ; Un mensonge à propos raccommoda l'affaire Alix conte que des voleurs Ont enlevé sa marchandise.

Ce récit effrayant, aidé de quelques pleurs, Parut naïf; la chose fut bien prise; Bien prise fut. — Voyez le grand malheur ! Ne pleurez plus, Alix, calmez votre douleur. Tels coups sont imprévus; mais quoi! l'on s'en con- D'ailleurs, votre futur, arrivant dans deux jours, [sole ; Vous dédommagera; car on sait que toujours Un chrétien qui promet tient aussi sa parole. Pas n'y manqua l'amoureux pèlerin ; Au temps marqué la chose fut conclue.

Après la danse et le festin, Après la bonne nuit et donnée et reçue,

En beaux draps blancs nos deux époux Fort à la légère se mirent.

Le désir d'un moment si doux Nous donne à penser ce qu'ils firent; Mais Trichet du premier assaut Se contenta ; chétive étoit la dose Au gré d'Alix. — Comment! lui dit-elle tout haut,

Est-ce là tout ? Voyez la belle chose ! Pardi ! moi je croyois qu'aussi bien que Lucas, Vous alliez quatre fois traiter Alix en reine.

Nous coucher pour si peu, ce n'étoit pas la peine

— Qu'entends je, dit Trichct, vous auriez fait le cas ?

— Bon, lui répond Alix, queu malin que vous êtes !

Monsieur veut se gausser de nous.

Allez votre chemin, mon Dieu, comme vous faites; On en sait là-dessus autant et plus que vous ; Car Lucas ma montré trois fois en trois quarts d'heure De fort biaux tours; aussi pour les savoir tretous,

Il m'en a coûté mon bon beurre.

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