‹ Œuvres badinesChapitre 15 sur 128 · L'ORIGINE DES PUCES · texte numérisé non relu

L'ORIGINE DES PUCES

Les dieux, en belle humeur, sur l'Olympe assemblés Résolurent un jour de tenir longue table : Par les soins de Cornus les mots en sont réglés Et d'un vin délectable Les buffets sont meublés.

Déjà, dans la coupe profonde

Du souverain des dieux, Ganimède, à la tête blonde, A versé douze fois le jus délicieux,

Et déjà douze fois Hébé, faisant la ronde,

A fait passer chez tous les dieux La joie et les plaisirs qui brillent dans ses yeux. Le soin des affaires du monde Ne trouble point ces instants précieux : Les jeux et les amours, admis seuls en ces lieux,

Y répandoient un aimable délire :

Et Jupin, déposant toute sa majesté,

N'y laissoit connaître d'empire Que celui de la liberté.

Vénus agace Mars, et ce dieu qui soupire, Heureux d'en recevoir un souris gracieux, Quitte, en la regardant, cet air audacieux Que l'ardeur des combats inspire.

Phébus, éclatant, radieux, Charme les conviés par le son de sa lyre ; Momus, par des propos joyeux, Prend le soin de les faire rire, Et les amuse encore mieux.

Tout alloit donc à merveille Dans le céleste séjour; Jamais l'Aurore vermeille N'annonça de plus beau jour A danser même l'on s'apprête, Terpsycore étoit du festin ;

Mais cette brillante fête Eut bientôt un autre destin.

Déjà, depuis longtemps retiré de la table, Morphée, en long habit, les yeux gros et baissés, Couché sur des carreaux mollement entassés, D'un trop bruyant plaisir se jugeant peu capable, Avoit trouvé plus convenable De faire en paix digestion.

Cependant, tout à coup, il fit réflexion

Qu'en ces moments de commune allégresse

Où tout bon convive s'empresse De payer son écot, chacun de son talent,

C'étoit une chose indécente

A lui de n'en pas faire autant.

Il s'avance alors d'un pas lent,

Et d'une voix encor plus lente :

« Je veux, dit-il aux dieux... Puis il bâilla trois fois , « Je veux vous régaler. Vous qui suivez mes loix, « Songes légers, accourez à ma voix :

« Hâtez-vous, et que l'on présente

« A leurs divinités « Cette douce liqueur, source de voluptés,

« Cette potion séduisante « Que vos ridelles mains m'apprêtent chaque jour. » Les songes à l'instant apportent tour à tour Aux déités la coupe enchanteresse :

Et sur la foi de sa promesse

Chacun en hâte l'avala.

« Ah! s'écria Jupin, fi donc! qu'ai-je bu là? — Ce sont pavots bénins, » dit Morphée, et sur l'heure

Il s'endormit profondément.

Jupiter en courroux voulut, mais vainement, Punir cet attentat; car lui-même demeure

La bouche ouverte, et sans façon

S'endort à côté de Junon.

Atteint d'une semblable ivresse,

Chaque dieu, près de sa déesse,

Ronfloit à faire tout trembler;

Seulement la troupe légère

Qui suit la reine de Cythère, Et qui de rire et de cabrioler

Fait sa plus importante affaire,

S ecrioit à la trahison,

Disant qu'au lieu d'un somnifère,

On leur devoit un violon.

Mais le narcotique poison Agit bientôt sur eux, ainsi que sur leur mère. Tout dormoit donc dans la céleste cour,

Excepté cependant l'Amour.

Endormir cet enfant, est chose malaisée. L'aventure étoit drôle ; aussi le dieu moqueur

En rit d'abord de tout son cœur;

Puis il survint dans sa pensée

Certain mouvement de dépit :

Cet assoupissement lui fait honte, il rougit.

« Quoi 1 dit-il au sombre Morphée, « On vous élève donc en ces lieux un trophée? « Et vous triomphez seul au mépris de mes droits? « Mais que vont devenir et mon culte et mes loix, « Si les dieux aux mortels donnent un tel exemple?

« On ne connoîtra plus ma voix ,

« Chacun va déserter mon temple, « Et dédaignant les myrthes de Paphos, « Ne se couronnera que de tristes pavots.

« Ah ! ce honteux sommeil m'offense, - « Et déjà le scandale a duré trop longtemps. « Vengeons-nous, hâtons-nous; mais de cette ven-

[geance

« Retirons un nouvel encens :

« Qu'un prodige nouveau signale ma puissance. » Il dit, et de son carquois

Tire un de ses traits redoutables, Et le trait à l'instant, s'animant à sa voix, Se change en un essaim d'insectes innombrables,

DE TIRON o

De tous gens endormis hôtes impitoyables, Qui, suivant sa commission, Prit à l'instant possession Des saints habitants de l'Olympe ; Tant et si bien se remuant.

Qu'il n'est pourpoint si clos, qu'il n'est jupe ni guimpe Où ce peuple sautillant, Frétillant, Sautant, Volant, Rampant, Grimpant, N'introduise à la fin son aiguillon piquant.

C'est en vain que, pour s'en défendre, On les voit en dormant s'agiter ou s'étendre :

Inutile mouvement!

Sous la puissante main qui régit Œmpyrée,

Ou sous les doigts mignons de Cythérée, L'imperceptible engeance échappe également.

En se dérobe impunément.

Tant dura cependant ce plaisant exercice, Et tant l'Amour eut de malice, Qu'insensiblement Le vêtement Souffrit un grand dérangement ; De façon que les plus hupées Des déesses sont équipées A peu près comme étoit Cypris Quand elle obtint la pomme de Paris.

Que 4e beautés ! 'qui pourroit les décrire ? Amour alors commença de sourire.

Toutes les déités de sexe différent, Sommeillant face à face, et toujours s'agilant.

S'avoisinèrent tellement

Qu'on ne le pouvoit davantage.

Éveillé par ce voisinage,

Du pétulant dieu des jardins Le sceptre audacieux, l'arc-boutant du ménage, Se présentoit partont en pompeux étalage. Bon ! dit l'enfant rusé, qui visoit à ses fins, Le cas est opportun, couronnons notre «uvrage :

Et vous pour ma gloire formés,

Petits insectes affamés, Pincez, piquez, mordez, redoublez, faites rage :

Que par vous tout me rende hommage.

A ces mots de l'Amour le peuple sautillant S'acharne de nouveau sur les croupes divines.

Et de ses dagues assassines

Aiguillonne si vertement Que chacun à la fois fit un bond en avant ; Et ce bond opéra si favorablement,

Que tout-à-coup un cri se fit entendre, Non de ces cris affreux que produit la terreur, Mais de ces cris charmants qu'une bergère tendre

Fait dans le bras de son vainqueur ;

Et Cupidon, comblé de gloire,

Y répond en chantant victoire.

Le rapide trajet des langereurs du sommeil

Au transport d'un si doux réveil, Des dieux pour un moment laisse lame confuse.

L'esprit encor tout étonné

A ce prodige se refuse ;

Chacun d'illusion s'accuse :

Mais par le plaisir entraîné,

Bientôt le cœur se désabuse.

Mille soupirs pleins de douceur

Font pour eux à l'Amour l'aveu de leur bonheur; Et, loin de s'offenser d'une pareille ruse,

Ils s'y livrent avec ardeur.

Pourtant dame Junon, déité rancunière, Reprochant à Jupin quelqu'infidélité, Pour le punir de cette iniquité

S'avisa de faire la fière, Et prétendit soustraire au devoir conjugal

Sa majestueuse personne.

Mais l'Amour cette fois autrement en ordonne. Un essaim réservé partant à son signal, Fait cesser à l'instant le divorce fatal,

Et si vivement aiguillonne, Que, tout grand dieu qu'étoit le seigneur Jupiter,

Il pensa se déconcerter.

Ainsi comme un guerrier habile

Qui combat dans les champs de Mars, Portant par tous les rangs de vigilants regards, Abandonne ou retient, suivant qu'il est utile,

Une troupe à sa voix docile;

Ainsi l'Amour, d'un pas léger,

Parcourant toute l'Assemblée,

Faisoit à propos voltiger Divers détachements de sa milice ailée.

D'autres fois il les rappeloit,

Et suivant qu'il reconnoissoit Qu'on avoit plus ou moins besoin de l'artifice,

Il pressoit ou ralentissoit

Le doux instant du sacrifice.

Mais la seul plaisir des dieux Ne suffit pas longtemps au fils de Cythérée ; Lui-même il veut jouir de ses dons précieux. Déjà Psyché dans ses bras s'est livrée :

Un désordre délicieux Au sein des voluptés tient leur âme plongée, Et du haut d'une nue, en théâtre érigée, 11 Aonne des leçons â tous les autres dieux. Quel spectacle charmant! tout pâme, tout soupire :

De l'Amour tout ressent l'empire.

Ici la tendre Issé, des honneurs immortels

Dédaignant la pompe éclatante, Ne cherche dans Phébus qu'un plaisir qui l'enchante Là, Bacchus oubliant son thyrse et ses autels,

Venge Ariane de Thésée. Plus loin, sous un berceau, séjour des voluptés, Flore accorde à Zéphire une victoire aisée.

Quelle foule de déités Fournissent à l'envi la carrière amoureuse ! Quel tableau ! quelle main heureuse En retracera les beautés?

Que vois-je? dieux ! Hébé, qu'à force de tendresse Hercule étouffe dans ses bras.

Arrêtez, fier Alcide, hélas !

Respectez sa tendre jeunesse, Et de ses membres délicats Craignez d'offenser la faiblesse.

Mais je rn'alarme en vain ; car la jeune déesse Fait signe, en souriant, qu'elle n'en mourra pas.

Quelle figure basanée Vient troubler de Vénus les doux embrassements? Vulcain, que tu prends mal ton temps Pour réclamer les droits de l'hyménée ! Mars le voit, et bientôt punissant le fâcheux

De sa jalouse fantaisie, Le renvoie à Lemnos plus cocu, plus boiteux Qu'il n'avoit été de sa vie.

Cependant occupés de leurs tendres emplois, Les dieux s'oublioient de manière

Que déjà le soleil avoit manqué trois fois D'aller répandre la lumière, Foibles mortels, de vos plaisirs Que la carrière est resserrée !

Si dans le cours d'une soirée

Quelqu'un six ou sept fois a rempli ses désirs,

Bientôt se réduisant à d'impuissants soupirs,

Dans ses bras énervés il glace sa maîtresse : Tandis qu'on voit les immortels Pendant trois jours sacrifier sans cesse Au dieu de la tendresse, Sans descendre de ses autels.

Oui, par trois fois, l'Aurore matinale,

Quittant le vieux Titon pour le jeune Céphale,

Annonça vainement aux mortels empressés L'approche du flambeau du monde:

Trois fois dans une nuit profonde Ils rentrent confus et glacés.

Minerve enfin, Minerve la prudente,

Que son grave maintien avoit fait respecter,

Seulette dans un coin, réduite à se gratter, Ne trouvoit pas la scène aussi plaisante < Soit modestie ou bien dépit,

Elle n'avoit encore osé lever la vue.

Ce rôle lui déplut, et bientôt on la vit, Dépouillant toute retenue,

S'écrier au scandale, et courir en tous lieux Prêcher la continence aux dieux.

Mais c'est vainement qu'elle crie :

Ils étoient sourds alors, et rirent peu de cas De toute sa pédanterie.

Son zèle cependant ne se rebuta pas :

Elle ose s'adresser à Jupiter lui-même.

Et son éloquence suprême Lui fournit un très-beau sermon, Très-beau, mais si peu de saison, Que nos divins époux se mirent en furie. Franchement ils avoient raison ; Car vous noterez, je vous prie, Qu'ils touchoient au moment d'une libation Dont ce grave propos causa suppression.

Bien est vrai que c'étoit la deux ou trois centième; Mais l'épouse de Jupiter, Trouvant ignoble de compter, S'embarrassoit peu du quantième, Et n'aimant pas à contester, Sur nouveaux frais vouloit tout réparer. L'expédient devenoit admirable :

Il prouvoit le grand feu de la dame Junon. Proposé de la part d'un aimable tendron, Peut-être que Jupin l'eût trouvé praticable ; Mais d'en user tout conjugalement

Lui paroissoit moins agréable.

Il balança : Minerve habilement Saisit un instant favorable.

Avec les traits les plus touchants, Elle peint de nouveau le trouble épouvantable Qui règne dans les éléments.

Tout est confondu, tout murmure; Tout va périr dans la nature, Si quelque temps encor les dieux, sourds à sa voix,

Abandonnent tous leurs emplois.

Enfin si doctement sa cause fut plaidée, Qus Junon eut beau grimacer,

Sa requête fut accordée ; Et Jupiter voulut qu'elle allât prononcer L'arrêt qui de l'Amour suspendoit le mystère.

Or, ce n'étoit pas peu d'affaire :

A mesure qu'aux dieux cet ordre étoit dicte, Ils cédoient un moment à son autorité ;

Mais si fervent étoit leur zèle,

Pour ce jeu qu'elle dédaignoit,

Qu'ils y revenoient de plus belle

Aussitôt qu'elle s eloignoit.

Comme dans un verger, asile de Pomone,

Fuit une troupe d'écoliers,

Lorsque le régent en personne

Veut défendre ses espaliers :

Tout disparoit d'abord ; mais l'engeance rusée, Sous les arbres trouvant une retraite aisée, Loin de ses yeux le pille impunément Et tandis que l'un d'eux, poursuivi chaudement, Exerce du pédant les jambes et la bile,

Vingt autres d'une main habile,

Mettent à profit le moment, Au lieu d'un cent de fruits en enlèvent un mille : Tels on voit à l'aspect de le prude Pallas Fuir les couples divins. L'Amour guide leurs pas A son culte charmant plus que jamais fidèles, Les lieux les plus cachés recèlent leurs soupirs;

Et cent ruses toutes nouvelles Trompent Minerve au gré de leurs désirs.

Moins on leur laisse de loisir,

Plus on irrite leur tendresse;

Car donnant à chaque caresse

Un nouveau degré de vitesse,

Ils en accroissent leurs plaisirs.

Cependant de ce badinage

Jupiter à la lin tout de bon se lassoit,

Et de ce doux ébat Junon perdant l'usage,

Du bonheur d'autrui s'offénsoit.

Tel est le propre de l'envie.

« Mon époux, disuit-elle, autrefois respecté, « Se faisoit obéir avec facilité ;

« Sa loi suprême étoit suivie :

« Mais, hélas! cette autorité, « Au caprice des dieux maintenant asservie,

ce Va nous être à jamais ravie. »

Bientôt de tels propos du monarque jaloux

Enflamment le courroux.

Il fronce le sourcil, ce sourcil redoutable,

Qui fait trembler le firmament,

Et d'un ton de voix formidable Commande à tous les dieux de paraître à l'instant. Quel changement subit ! Amour, de ta victoire

Ce moment termine la gloire; Tous tes traits émoussés restent, à cette voix, Au fond de ton carquois;

Et deshonorant tes mystères, Priape épouvanté laisse tomber soudain

Le sceptre qui faisoit naguères

Le fier ornement de sa main.

Autrefois, tout de feu, maintenant tout de glace, Nos galants consternés viennent donc humblement

Reprendre leur ancienne place

Autour du dieu qui les menace,

Et qui les gronde vivement

Mais la gent âpre à la curée,

Que le malin dieu Cupidon

Pour ses plaisirs avoit créée,

De sang divin plus altérée, Mieux que jamais jouoit de l'aiguillon.

Or, ce jeu qui tantôt éloit si profitable, Est maintenant insupportable.

L'agitation qu'il produit Seulement à gratter conduit, Et tombant toute en pure perte, Par les dieux plus longtemps ne peut être soufferte ; Mais tels sont du destin les décrets redoutés, Que ce qu'a fait un dieu, nul ne peut le défaire. Comment donc se soustraire Aux importunitJs De ce peuple affamé que l'Amour fit éclore ? « 11 en est un moyen encore, « Dit lors le monarque des cieux, « Et je l'approuve d'autant mieux.

« Qu il s'accorde avec ma justice.

« Du genre humain la suprême malice « Depuis longtemps a lassé mes bontés : « Ajoutons un nouveau supplice « Aux tourments qu'il a mérités; « Et si le sort défend que l'insecte périsse, « Que sur la terre au moins aux mortels affecté,

« Soudain il soit précipité. »

Il dit : on applaudit. L'engeance conjurée, Pénétrant la voûte éthérée, Est bientôt le jouet des vents, Qui, la détachant de lu nue, La font tomber, comme grêle menue, Sur la terre et ses habitants.

Là depuis ce temps confinée, Elle est seulement destinée A nous tourmenter nuit et jour;

Ou si, parfois, encore utile au dieu d'Amour, De deux tendres amants elle anime le zèle, Combien en ressent-on gratis

La morsure cruelle ? Luissiez-vous, insectes maudits, Exercer loin de moi votre aiguillon caustique! Fuyez, car, grâces à Cypris, Je n'ai besoin que la puce me pique, Quand je suis près de mon Iris.

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