‹ Œuvres badinesChapitre 27 sur 128 · LE SCRUPULE · texte numérisé non relu

LE SCRUPULE

Au dernier jubilé Tircis eut un scrupule, Et pour s'en délivrer alla dans la cellule D'un vieux carme des plus savants.

— Mon père, lui dit-il, depuis quatre ou cinq ans

Je suis dans les bonnes fortunes,

Jeunes ou non, blondes ou brunes, Tout est bon pour mon cœur, ou du moins pour mes

[sens.

Ce n'est tout, et j'y mets certaine différence :

Aux jeunes il n'en coûte rien :

Leurs faveurs avec moi tiennent lieu de finance;

Mais les vieilles en récompense Me payent souvent cher deux heures d'entretien : En six mois j'ai tiré de la vieille Emilie,

S'il m'en souvient, dix mille francs et plus ; J'ai ruiné Cloris, et la laide Julie Paya ma feinte ardeur de douze mille écus. Or, dites-moi, mon très-révérend père, Puis-je sans me damner garder tout ce bien là ? Le carme rumina longtemps pour cette affaire,

Puis, voici comme il lui parla :

— Toute peine, dit-il, mérite son salaire,

Et tout péché mérite châtiment; Ainsi je suis d'avis que vous gardiez l'argent Des vieilles qui n'ont pu vous plaire,

Et qui vouloient vous avoir pour amant. Tandis que dans vos yeux, feu de jeunesse brille,

De la vieille maman prenez en sûreté; Mais il faut que le bien retourne à la famille,

Et si dans l'âge à lunette et béquille

DE PIKON 3q

Le penchant à l'amour vous est encor resté, Vous devez le rendre à la fille, Pour le prix qu'il vous a coûté.

TIRLIBERLY (*)

Lise couchée, au retour de l'église,

Disoit à Jean : Mon Dieu, le bel outil !

Quel est son nom? Tirliberly, dit- il.

Tirliberly sera vraiment, dit Lise,

Dorénavant mon bijou favori.

Tirliberly mit toute son entente

A bien ouvrer, tant qu'en peu dépéri,

Jean se souvint qu'il avoit une tante,

Et s'embarqua pour le Pondichéry.

Au bord de l'eau, grands adieux ; on s'embrasse,

Propos de femme et fadeurs de mari :

Lise, au revoir. — Jean, mon ami, de grâce,

Laisse-le-moi : — Quoi? — Le tirliberly.

L'homme eut beau dire, et beau rire, et beau

S'il ne le laisse, il ne partira point. [faire.

Lise l'a dit : donc pour la satisfaire,

Jean fouille et prend par-dessous son pourpoint.

N'importe quoi ; tout ce qui vint à point,

Propre à donner le change à l'ingénue ;

Quoi que ce fût : Tiens, dit-il, le voilà;

Cours après, cherche, et ce disant, il rue

Ce qu'il tenoit dans l'herbe haute et drue :

(') Le sujet de ce coule est le môme que celui de Grécourt, intitulé : La Linotte de Mississijii.

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Puis sur- le -champ monte en mer et s'en va.

Or n'ayez peur que simple ou trop honnête,

Lise, à tourner incessamment la tête

Vers le vaisseau, gagne un torticoli,

Ce n'est le point où son esprit s'arrête ;

Tout son penser vise au tirliberly.

One on ne vit chien plus âpre à la quête.

Vaine recherche ! elle ne trouve rien.

Dieu sait l'angoisse. O douleur sans pareille!

Las ! j'ai perdu le plus beau de mon bien !

Tirlibevly ! que ma voix te réveille ;

Pardessus l'herbe, à mes cris, lève-toi.

A mon aspect tu croissois à merveille,

Et tu semblois avoir des yeux pour moi !

Tirlibevly , seras-tu sans oreille?

A ce haut cri dans les airs épandu,

Sort de la roche un jeune anachorette,

Frais comme rose, et qui sous sa jaquette

A plus et mieux que Lise n'a perdu.

— Père, aidez-moi, dit la belle éplorée :

Vous me voyez plus que désespérée

Pour un bijou dans l'herbe enseveli ;

Bijou vraiment qui passe le joli.

Sans lui je meurs, sans lui rien ne m'agrée;

Il me valoit lui seul, tout l'empyrée.

Ce bijou rare a nom tivlibevly :

Savez que c'est, si connoissez la pompe

De ce bas monde : hélas ! un maladroit

Me l'a fait perdre, et si je ne me trompe,

Il est tombé non loin de cet endroit.

Tenez, cherchons : nous y voici tout droit.

Mu de pitié, le pauvre solitaire

Tout bonnement cherche et cherche à tâton

Sans savoir quoi. Tel un visionnaire Cherche le jour dans la nuit de Newton ; Ou si l'on veut, tel un savant Breton, 1*) Grand scrutateur de forme planétaire, Dessous le pôle, en cherche une a la terre. De charité le jeune homme rempli, Met donc le front et le nez dans les herbes, Et retroussé jusqu'au tirliberly, En laisse voir un tout des plus superbes. L'apercevant, Lise jette un grand cri : Ah ! le voilà < L'hermite se redresse, Et prenant part à sa vive allégresse, Demande à voir un bijou si chéri.

Lise lui dit : Vous l'avez, et le presse De le lui rendre. A cela l'homme saint Reste muet. Elle insiste, il se plaint D'un tel soupçon, et consent qu'on le fouille. Lise y procède et saute à la quenouille Avec laquelle Eve nous a filés.

Gens au désert par la grâce exilés, Antoines, Pauls, Hilarions, Arsennes, L'esprit malin vous a bien fait des siennes, Convenez-en ; mais n'en fûtes jamais Si lutines, ni serrés de si près.

Tirliberly trahit enfin son maître, Le jouvenceau succombe innocemment.

Lise innocente encore en ce moment, De sa main propre emprisonne le traître. Et d'innocence en innocence, ainsi Jean fut très-Jean; mais Lise en fut aussi Bien plus savante, apprenant de ceci

(*) SU de Maupertuis.

Qu'un mari peut aller à la campagne,

Sans pour cela, qu'en ce siècle poli,

A la maison sa charmante compagne

Demeure oisive ou sans tirliberly,

Et que souvent, loin d'y perdre, elle y gagne.

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