‹ Œuvres badinesChapitre 30 sur 128 · LA BOUGIE DE NOËL · texte numérisé non relu

LA BOUGIE DE NOËL

A Pise, ville d'Italie.

Habitoit un certain nommé Dalcantaris, Jaloux de sa moitié jusqu'à la frénésie ; Le fait n'est étonnant, italiens maris Sont sujets, comme on sait, à visions cornues.

Celui-ci, galant autrefois,

Savoit sur le bout de ses doigts Les rubriques d'amour, même les moins connues.

Pour mettre donc en sûreté Son honneur, ou plutôt celui de son épouse,

Ceintures de virginité Vinrent d'abord s'offrir à son âme jalouse;

Mais c'étoit peu pour lui. Les plus sûrs cadenas, Pour garder ce trésor, font en vain résistance. Le drôle le savoit, et par expérience; Voici donc ce qu'il fit pour éviter le cas :

Il joignit à cette ceinture, Vers l'endroit dangereux, deux lames de rasoir;

Deux ressorts les faisoient mouvoir.

Et dès qu'on les lâchoit , refermoient l'ouverture. Sa femme à peine eut reçu ce présent,

Que, pour tromper sa méfiance,

Elle en propose à son amant

La dangereuse expérience.

Une nuit que cédant aux charmes des pavots, Notre Argus, sur la foi de la chaste ceinture, Reposoit, si jamais on vit dans la nature

Un jaloux dormir en repos ; L'amant arrive : il court dans les bras de sa belle.

Par des baisers, on prélude un moment, Et las de ces faveurs qui croissent son tourment.

Il en cherche une plus réelle.

L'infernale machine arrête ses plaisirs; Mais sa main fait mouvoir le ressort qui s'oppose, Et découvre à ses yeux tout l'éclat de la rose

Dans le centre de ses désirs.

Le serpent qui tenta notre commune mère, Se réveille d'abord à cet aspect charmant, Et leur fit inventer, dans cet heureux moment,

Les moyens de se satisfaire.

Que ne surmonte point un amour violent? Des deux ressorts, la belle en tenoit un, l'amant

Retenoit l'autre ! et dans cette aventure Le serpent, sans trembler, saisit la conjoncture, Et se plonge à l'instant avec vivacité

Dans le sein de la volupté.

A cette douce approche, on s'emporte, on s'oublie,

On est prêt à perdre la vie ;

On ne pense plus, mais on sent;

Et dans ce transport si puissant, Le serpent, au milieu de l'ardeur qui l'anime,

Se voit la funeste victime Des rasoirs échappes, et cet endroit si beau, Trône de ses plaisirs, en devient le tombeau. Aux cris de l'homme accourt la soubrette tremblante Elle emmène l'amant, tandis que son amante, Ignorant du serpent les mortels déplaisirs, Jouit confusément de ses derniers soupirs. A de si doux transports vient succéder la plainte,

Qui fit bientôt place à la crainte :

Il falloit au plus tôt retirer le serpent,

Et l'embarras étoit comment; Un tire-bourre en fit heureusement l'affaire.

L'animal, encor furieux, Ne sortit qu'avec peine, écumant de colère,

Quoiqu'il eût les larmes aux yeux.

Sur le lieu de sa sépulture

Il fut question d'opiner :

Pour en conserver la figure, La dame à l'embaumer paroissoit incliner. La soubrette disoit que ce serait folie,

Et que besoin n'étoit de l'enchâsser.

Tels animaux étant communs en Italie.

Par la fenêtre enfin elle le fit passer. Une vieille dévote en allant à l'église, (Car c'étoit, m'a-t-on dit, Noël le lendemain) Trébuche, et laisse échapper de sa main

La lanterne qu'elle avoit prise.

Le hasard lit qu'à ses pieds le serpent Tombe au moment qu'elle tâtonne; Pour sa bougie, elle le prend, Le met dans sa lanterne : Ainsi Dieu n'abandonne Ses serviteurs, dit-elle, et sait les secourir. Elle arrive à l'église, elle dit des premières,

Ce que par cœur elle sait de prières; Mais bientôt à son livre il lui faut recourir. Elle met sa bougie aux mains de sa voisine ; Jusqu'à celles du clerc, elle parvient enfin. Il souffle sur la mèche, il se tourmente en vain

Pour l'allumer; tant plus il l'examine,

Plus ce qu'il tient lui paroît surprenant. Une veuve à l'autel venoit à ce moment :

— Qu'est-ce ceci? dit le clerc. — Ah! dit-elle, C'est un Là les sanglots lui coupèrent la voix,

Tant cet objet puissamment lui rappelle

Ce que la mort lui ravit autrefois.

Le clerc alors comprenant le mystère :

A d'autres ! cria-t-il d'une voix de courroux ; Cette bougie est faite à s'allumer chez vous, Mesdames, que chacun fasse son ministère.

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