LE TABLEAU DE LA TOUSSAINT
Un certain peintre, habile dans son art, Mais fainéant, chose fort ordinaire, A des nonnains fit un tour fort gaillard. Le drôle avoit entrepris de leur faire Un grand tableau de la gloire des saints. Le marché fait, il prend l'argent d'avance : Peu lui dura. Mesdames les nonnains, Croyant avoir un tableau d'importance, Le terme échu, s'informent du tableau.
— Il ne faut plus que trois coups de pinceau, Dit le galant d'une mine assurée,
C'est fait ce soir, je vous le rends demain.
A peine étoit la toile préparée.
Or, que fit-il ? D'un caprice soudain
Il leur traça... Devinez, je vous prie...
Vous l'entendrez sans que l'on vous le die.
Le matin donc : — Eh bien ! notre tableau ?
— De ma vie onc je n'en fis de plus beau, Répond le peintre. On s'approche, on s'empresse.
— Voyez, dit-il, tout en le retournant.
Pour des nonnains l'aspect est surprenant ; Le rouge en monte au visage à l'abbesse. Sœur Béatrix, sœur Claude, à qui mieux mieux Ouvrent les doigts pour se cacher les yeux ; Les autres sœurs font quelque autre finesse. Nulle n'est là qui très-bien ne connoisse De la figure et le nom et les traits, Ou qui du moins ne s'en doute à peu près. Toutes pourtant demandent :Qu'est-ce? qu'est-ce? -- C'est dit le peintre, un tableau fait exprès Pour la Toussaint. Comprenez le mystère : Si j'avois pu renfermer tous les saints Dans cet espace, ils y seroient tous peints ; Ne Tayant pu, je vous ai peint leur père.