‹ Œuvres badinesChapitre 83 sur 128 · LA SOURDE OREILLE · texte numérisé non relu

LA SOURDE OREILLE

Nicole un matin dit à Biaise :

J'avons deux lits, va dans le tien, Et me laisse enfin dans le mien Me reposer tout à mon aise ; Tu ne fais que me fatiguer.

Biaise l'entendant haranguer, Sourit, et puis dit en lui-même :

— Tout ainsi que Mars en carême, Me vient ce chaste compliment.

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Je n'eusse osé, de peur de noise, Le proposer à la bourgeoise ; Bien donc, nous allons voir comment Chacun, sous notre couverture, Nous pourrons reposer nos os.

Plaise à Dieu que l'humeur te dure 1 Je te souhaite un bon repos.

Deux nuits se passent dans le calme ; Biaise s'endort comme un sabot, Nicole dort, ou ne dit mot, Ne voulant encourir le blâme D'avoir son dit et son dédit.

Nicole netoit pas Normande ; Mais enfin, la troisième nuit, Elle éternue, et lui demande S'il ne sait point quelle heure il est. Loin de donner dans ce filet, Biaise faisant la sourde oreille, Laisse douter s'il dort ou veille.

— Réponds-moi donc, ou dans l'instant Je vais te prendre à l'improviste.

Biaise alors lui dit en bâillant :

— Je dors, il est minuit; dors aussi, Dieu t'assiste.

LA COMMERE CHARITABLE

Alix mourut. Le jour qu'au cimetière On la portoit, une sienne commère Court au logis du veuf désespéré.

Après qu'on eut lamenté, soupiré De pari et d'autre, et dit la litanie

DK PIRON 1 53

Des qualités qu'avoit pendant sa vie

La pauvre Alix, notre veuf saute au cou

De sa voisine, et feignant d'être fou,

Alloit beau train; mais pour troubler l'affaire

Le sort illec amène le compère.

Quels importuns que messieurs les époux !

— Voisin, dit-il, vous allez un peu vite ;

En autre temps, tudieu ! que feriez-vous ?

La femme alors, sans paroître interdite,

Repart; Mon fils, ne te mets en courroux;

Faut excuser les sottises des fous.

Pour moi qui suis la partie outragée,

Et qui connois combien par la douleur,

En ce moment, sa tête est dérangée,

Je lui pardonne, hélas ! de tout mon cœur.

ALCIBIADE A GLYCERE

Toi dont le teint est plus frais que les fleurs, Toi que l'amour nomma sa bouquetière, Qui, près du temple embelli pour sa mère, Vends tes bouquets et vole tous les cœurs : Console-moi, mon aimable Glycère.

Loin du bosquet où tu comblas mes vœux, Où le plaisir te fit ma souveraine, J'habite, hélas! des palais fastueux, Je suis l'amant d'une superbe reine :

Glycère, hélas! je suis bien malheureux ! Ah ! que le trône, ah ! que son étalage Nuit aux désirs, effarouche l'amour!

Sur les carreaux je m'endors à la cour,

if.^. ŒUVRKS BADINES

Comme avec toi je veillois au village.

L'ombre d'un hêtre, un asile écarte,

Une bergère au printemps de son âge,

Pour un amant, ainsi que pour un sage,

Sont plus qu'un trône et qu'une majesté.

Vénus jamais ne porte un diadème :

Comme le tien, son front est ceint de fleurs ;

La beauté seule est son pouvoir suprême,

Et ses palais, des berceaux enchanteurs

Quand sous leur voûte, Adonis en silence,

Étoit conduit par la main du désir ;

Vénus, alors, oubliant sa puissance,

Étoit mortelle en faveur du plaisir ;

Vénus souvent descendoit sur la terre,

Son fils, lui seul, étoit son confident ;

Pour son amant, Vénus étoit bergère,

Ne pouvant faire un dieu de son amant.

Mais le moyen (pardonnez, grande reine)

D'être amoureux avec tant d'apparat !

L'amour heureux que révolte une chaîne,

S'ilest trop vu n'est jamais délicat.

Qu'auprès de vous, retenu par lui-même,

Libre toujours, il soit toujours constant !

On a chez vous une charge d'amant :

Ah! comment donc voulez-vous qu'on vous aime?

N'ayez donc plus de premier écuyer

Qui, chaque soir, vienne me réveiller,

En me disant d'une voix bien hautaine :

Allons, seigneur, c'est assez sommeiller;

Allons, seigneur, venez.... aimer la reine.

Tenez, madame, afin d'en mieux jouir ,

Ne réglez plus les instants du plaisir;

L'occasion, le caprice est son- guide;

Comme l'amour il aime à voltiger ;

Que le hasard toujours lui seul décide

Le vrai moment et l'heure du bercer.

Que sans éclat, sans importune escorte,

En tâtonnant, surtout sans écuyer,

J'entre, pieds nuds, par un autre escalier

Dont vous m'aurez vous-même ouvert la porte.

Que souvent même, et sans aide et sans bruit,

Prenant alors, dans l'ombre de la nuit,

Un pet-en-1'air pour tunique royale,

Sa majesté, se faisant mon égale,

Vienne trouver son amant dans son lit ;

Respectant moins, j'aimerai davantage,

Tour vos attraits j'oublierai tous vos droits ;

Et vous verrez, reine, que quelquefois

Un froid respect vaut bien moins qu'un outrage,

Mais pour l'Amour ouvrir les deux battans,

Le promener, suivi d'une brigade,

Sous les lambris de vingt appartemens,

Le recevoir sur un lit de parade.

Beau lit d'honneur, fastueux ornemens,

Superbe dais, magnifique retraite,

Où Ton s'endort où l'on donne, en bâillant,

A sa grandeur un baiser d'étiquette !....

C'est un enfant que le dieu de Paphos ;

Il veut voler sans esclave et sans maître :

Il veut souvent entrer par la fenêtre ;

Quelquefois même il y veut des barreaux.

Le bruit l'effraie et le fait disparoître;

L'obstacle seul irrite ses désirs;

Pour le détruire, il sait le faire naître ;

S'il est tranquille, il n'a plus de plaisirs....

C'est chez toi seule, ô ma chère Glycère,

Que cet enfant prodigue mon bonheur; Tu sais tromper, mais aussi tu sais plaire: Il faut tromper dans l'amoureux mystère. Puisque l'amour est lui-même un trompeur. Que tu lui dois, friponne, de guirlandes Pour tous les biens dont il sut te parer ! Et ce n'est pas toujours par les offrandes De tes bouquets que tu dois l'honorer.

11 te doua, pour soutenir sa gloire, De deux grands yeux tant soit peu libertins; Il t'eût fait tort de plus d'une victoire, S'il t'en avoit donné de moins coquins. Il te fit belle et, qui plus est, jolie ; Il prit plaisir à former les contours De ce beau sein que tu caches toujours Pour qu'à le voir toujours on s'étudie. N'oubliant rien, il t'apprit à rougir, Même à pleurer; il unit dans Glycère, Pour tout charmer, pour tout assujettir, L'air de Laïs aux traits d'une bergère;

Glycère a tout pour donner du plaisir

Le souvenir de tes seules caresses

Fait plus sur moi que la réalité

Des grands baisers, des royales tendresses

Dont m'ennuiera dans peu sa majesté.

Hélas ! ici la pourpre m'environne :

Je suis chargé de dorure et d'ennuis.

De beaux œillets par toi-même cueillis

Formoient chez toi mon dais et ma couronne.

Nous n'avions point de superbes habits ;

Le goût faisoit notre magnificence ;

Mais nous avions, Glycère, en récompense,

De bien beaux jours, et de plus belles nuits.

L'Amour jamais n'exigea de parure, Jamais l'Amour ne consulte un miroir; Ses blonds cheveux flouent à l'aventure ; L'or n'est point fait pour meubler un boudoir. Je n'aime point ce superbe étalage, Tous ces réseaux, ennemis du désir, Toujours armés contre la main volage Qui veut errer dans le champ du plaisir : La volupté s'en indigne et murmure.

Chez toi, Glycère, on craint peu ce destin ; On n'y reçoit jamais d egratignure Que de la rose éparse dans ton sein.

Mais que l'on doit chérir cette piqûre, Lorsque ta bouche, au sourire enfantin, Vient elle-même essuyer la blessure !

Ces longs repas, que l'on nomme festins, Où près de vous l'ennui se met à table, Valent-ils donc ces soupers clandestins Où le plaisir sait toi jours rendre aimable ? Où la douceur de tromper un jaloux, Un vieux Midas, ajoute à notre joie; Où, sans projet, le rire se déploie, Où, sans juger les sages, ni les fous, Nous oublions tout l'univers pour nous; Où l'appétit, qui naît du plaisir même, De tous les plats se fait le cuisinier; Où libertin et gourmand par système, L'on mange bien et l'on s'aime de même ; Où l'on est deux sans crainte de bailler? Ah ! que me font toutes ces cassolettes, Tous ces parfums, tous ces vases brillans, Ces dais couverts de cent mille paillettes, Où l'on respire un insipide encens?

l58 ŒUVRES BADINES

J'aime bien mieux cette simple corbeille,

Où le malin, quand le timide oi

Vient t'annoneer que l'aurore s'éveille,

Ta main confond le lis et le barbeau;

Ce beau panier que la rose couronne,

Qui, dans tes mains, de l'Amour est le trône,

Et qui jadisjui servit de berceau....

Mais, dis-moi donc, que servent à la reine

Tous ces trumeaux qu'elle a fait disposer

Près d'un sopha qui donne la migraine?

Je te promets quelle eût pu s'en passer.

Est-ce, dis-moi, redoutant le murmure,

Et l'œil perçant de la malignité,

Pour rétablir l'ordre de sa parure?

De quoi s'occupe, hélas! sa majesté?

Je sais prévoir cette triste aventure;

Presque jamais son rouge n'est ôté. '

Rappelle-toi, ma Glycère, cette onde

Où, réparant les larcins du p.laisir,

Tu rattachois ta tresse vagabonde

Que détachoit aussitôt le désir.

Te souvient-il de ce jour, ma Glycère?

Ce jour, étoit la fête de l'Amour.

Pour le fêter, abandonnant la cour,

Nous fûmes seuls vers ce bois solitaire

Que tu sais bien qu'à la cour il préfère.

Ah ! le beau jour ! comme j'étois heureux !

Tout me sembloit d'un fortuné présage :

Si je levois mes regards vers les cieux,

Je découvrois un azur sans nuage;

Dans les forêts les ciseaux chantoient mieux;

Bien plus matin la complaisante aurore

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