Oeuvres badines et morales de Cazotte
Je voiilois chnntpr les Dieux, Ie<ï Héros et les Belles ; mais la p;aitô m'entraîne, elle m'égare, elle veut fjue je folâtre malgré moi.
Le Dieu du ridicule m'apparoj't.
Viens, me dit-il , entre dans ma carrière, je te soumets tous les esprits.... Puissant Dieu ! m'écrié-je.... , il s'est évanoui, et m'a laissé son sceptre et ses grelots.
Loin d'ici la réserve minaudière, fille dédaigneuse de l'humeur et de la jalousie.
Venez , esprits enfantins , enjoués , complaisans, faciles, troupe oisive et riante, environnez votre poêle , for-
7'c;me /. A
inez ^es grouppes autour de moi: mêlez du lierre et des fleurs à mes grelots; qu'un peu de sel rende le babil piquant ; que le ridicule ne soit point sans grâces : rêvons, chantons, amu-
o sons-nous.
Mais, si quelqu'esprit sérieux trouve que nous ne sommes pas sages , que nous faisons trop de bruit : jeunesse aimable, prenez ce petit air boudeur qui vous sied si bien , et notre censeur, lui-même, va vous sourire.
L'Asie étoit eu feu, le monde chrétien , animé d un zèle religieux, vonloit arracher la Palestine aux ppuj)le3 infidèles qui la profanoient. L'Europe en armes ccuvroit la mer de ses vaisseaux , la terre de ses bataillons ; mais entre tous les états qui se livroient à l'ardeur d'un si beau zèle, la France se signaloit par les plus redoutables efforts.
Au chagrin de voir la Terre-Sainte opprimée, se joignoit le ressentiment des anciens alFrouti faits par les Sar-
rasîns à l'empire des Lys. Philippe, souverain des Français, vouloit humi- Ler l'orgueil du Croissant; et lespuissans vassaux de cet auguste monarque conspiroient d'une ardeur égale ù Texécution de ses glorieux desseins.
Sigsmond, comte de Tours, avoit ordonné à sa noblesse de prendre les armes ; mais la noblesse française eutelle jamais besoin d'être excitée? La Tolonté du prince n'étoit pas encore annoncée par ses hérauts, et déjà cinq cents hommes d'armes, et quantité de chevaliers illustres par la valeur et par la noblesse de leur origine, s'étoient rangés sous la bannière de Tours.
La croix d'or qui brille sur leurs soubrevestes , est un témoignage authentique du dessein qui les a rassemblés. Leur contenance fière présage les prodiges que doit opérerleur vaillance.
Le comte de Tours est à la tête. On démêle dans son attitude et sur son visage l'orgueil et le plaisir de commander à uue aussi belle troupe ; ce-
pendant ses regards sont animés d'un feu sombre : on voit qu'un clingrin secret le dévore. Eh quoi ; le plaisir, le faste , l'abondance environnent les grands, l'obéissance et le respect les entourent, la soumission et le dévouement rampent à leurs pieds ; comment les soucis cruels, les pâles inquiétudes, les soins dévorans peuvent-ils trouver accès dans leurs âmes ?
Le comte n'a qu'une fille unique :
la nature et l'éducation en ont lait un objet accompli ; l'amour que les obstacles irritent, qui se nourrit dans les larmes , a touclié le cœur de la princesse , et l'a rendue sensible au niérite d'un simple chevalier, autresois son page : Agnès est devenue xnère entre les bras d'Ollivier.
Les liens d'un nouvel hymenée attachoient depuis deux ans Sigismond à Frédegilde, femme avare, ambitieuse, jalouse et cruelle : elle avoit un fils, objet de ses complaisances, et lui destinoit dans son cœur la maiu
d'Agnes et la Souveraineté c!c Tours :
Ja princesse, prévenue d'une aversion invincible contre le farouche Inare , ne la dissimuloit point assez. La mère, le fils, également furieux, s*occupoient des moyens de se venger d'un sentiment dont ils pensoient avoir droit de se plaindre.
Depuis loiig-tems Agn^s, pour so soustraire aux importun ités d'Inare, en prétextant une santé chancelante, affectoit de ne plus sortir de son appartement ; dès qu'elle s'appercoit do sa grossesse, elle cherche à s'envelopper encore davantage des ténèbres de la solitude; Bobéesa nourrice, Fleurde-Myrte sa confidente, seules dépositaires du secret, s'efforcent, de concert avec elle, à le couvrir d'un mysîère éternel; mais le moment fatal arrive; il faut donner le jour au fruit d'un amour indiscret et malheureux.
Les grands sont trop entourés, les yeux ennemis e-t jaloux trop clairvoyans : Frédegikle en est instruite et
en porte sur-le-champ la nouvelle au Comte.
Voilà, lui dit-elle 5 Seigneur , la raison des dédainsqu'essuyoit mon fils Inare;on le sacrifioit à ce rival; et vos complaisances pour votre fille, cet objet indigne de votre amour , vous fermoient les yeux sur une conduite aussi coupable.
Sigismond ne répond rien; mais ses regards étincelans, ses lèvres tremblantes annoncent sa fureur. Il appelle sa garde : le scélérat qui me déshonore est dans mon palais, et les membres de son corps écartelé ne sont pas encore la proie des vautours! Allez, ministres de mes volontés ; que toutes les portes s'ouvrent à la vue des ordres terribles dont vous êtes chargés, et que ma vengeance soit consommée.
Xa garde obéit; mais la recherche qu'elle fait est inutile. Ollivier étoit près d'Agnès, tandis qu'elle ressentoit les douleurs de mère ; à peine elles eurent fini par uu heureux accouche-
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roent, que In belle déployant ellemême sa toilette, en forma dc"sL;iiges pour l'enTint: Ollivier le prend dans ses bras. Il s*agit de dérober ce dépôt précieux aux (ian;zers dont il est menacé. Un balcon de la princesse donnoit SUT les fossés du château, trop profonds pour laisser en apparence quelqu'espoir à la fuite par cet endroit: les drnps du lit attachés à la balustrade apphiniss'^nt K's (htll- ultés, et facilitent la descente à l'amant favorisé; chargé du fruit dVin amcur imprudent, il s'éloigne de la vue des murs dont l'enceinte, un instant plus tard , alloit lui devenir fatale.
Alors Enguerrand vient trouver lo comte... Seigneur, dit ce chevalier à Sisismond : je fus ami d'OIlivier. tant qu'il fut votre serviteur, et que je ne vis en lui qu'un clievalier sans reproche ; l'honneur de vous être attaché par le sang ne me permet pas de balancer sur le parti que je dois prendre. Ordonnez à vos gens de me sui-
vre, et abandonnez à mes soins la recherche du coupable.
La démarche d'Enguerrand étonna la cour du comte. Etoit-il naturel que le meilleur ami d'Ollivierse déclarât si hautement contre lui? Mais Sigismond suppose dans ceux dont il est environné les mêmes mouvemensdont il est lui-même agité, et la garde de ce prince se met sur-le-champ en campagne sous les ordres d'Enguerrand.
Pendant que le comte de Tours étoit en proie à des chagrins aussi cruels , la trompette excitoit de toutes parts les sujets de l'empire des Ljs à venir se ranger sous les drapeaux de leur monarque; et la renommée publioit que ce héros, à la tête d'une armée formidable, éfoit prêta s'embarquer gur une flotte de cinq cents voiles assemblées devant Arles. Sigismond se voit forcé de se rendre au camp des princes chrétiens.
Madame , dit-il à Frédegilde , si des raisons d'ambition ou de pphtique m*^.
voient fait prendre les armes , Je ronnois ce qu'un souverain doit à sou peuple, à sa maison, et à lui-même, etsachant mépriser de vains avantages ou , s'il en étoit besoin , dissimuler une injure, je n'irois point porter à l'armée un front chargé d'ennuis , un cœur dévoré de chagrins, incapable de trouver du soulagement où vous n'êtes pas, et je prélVrerois au faste des cours, au tumulte des camps, la plus affreuse solitude ; mais , madame, un intérêt sacré nous anime et ne nous laisse pas le choix des sacriBces; cependant ne croyez pas qu'infidèle à ma gloire , je veuille oublier ua affront dont un ingrat Ta mortellement flétrie. Il faut intimider le crime pardese\'emplesmémorablcs;ce lâche suborneur, ce vil écu ver , nourri dans ma maison, expirera dans leshorreurs d'un supplice éclatant; et déchu des privilèges de sa naissance, enseveli dans les ténèbres du plus alfreiix cachot, l'indigrie objet de sa passioa
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sera abandonné pour toujours à la honte et aux remords. Adieu , Madame, conservez-vous, si je vous suis cher, et songez à ma vengeance.
Le comte part et la mallieureuse Agnès demeure au pouvoir de sa mortelle ennemie.
Après le départ de Sigismond, la garde de ce prince, Cdelle à ses ordres, s'empressoitde chercher l'amant d'Agnès dans la ville et aux environs de Tours. Mais rien n'égaloit les mouvemens que se donnoit Inare :
bassement jaloux des avantages naturels , de toute espèce de mérite dans les autres, il portoit depuis longtems à Ollivier une haine violente :
elle devint implacable après l'éclat des amours d'Agnès , non qu'Inare aimât la princesse , un mou^ ement si noble n'étoit pas fait pour animer un cœur aussi dépravé; mais dévové d'ambition, hautain, plein de luimême , la concurrence d'un semblable rival l'indignoit , et la préiérenca
obtenue sur lui le jetoit dans les derniers excès de l'emportement. Il brûloit de le rencontrer pour le livrer à la vengeance d^ rrédegilde, et descendoit, pour y parvenir, à des recherches dont le plus vil des satellites
auroit rougi.
Un bruit se répand qu'on a vu sur la route d'Orléans un homme à cheval, pressant sa marche et portant devant lui dans un panier un jeune enfant dont les cris se sont fait entendre.
In are vole à la source de ce rapport; il vient de quelques laboureurs qui travaillent dans la campagne, et la conformité des discours ne permettant pas de former des doutes sur leur sincérité , le Tourangeau se précipite vers l'endroit indiqué , se croyant déjà maître de sa proie, Enguerrandle suit avec toute la garde de Sigismond.
Après trois heures d'une marche forcée, l'objet qu'on a poursuivi se présente. Ou distingue déjà les cris de
l*enraut. L'Iiupatient Inare tressaille de joie ; il insulte d'avance à Pennemi dont il pense qu'il vase rendre maître. Il anime sa troupe , il presse son cheval. Il est arrivé.
Aimable Ollivier,modèle des amans, miroir de chevalerie , vous étiez perdu si le hasard vous eût fait chercher votre salut de ce côté. Au lieu de vous , votre stupide adversaire ne trouve qu'un fantôme. L'adroite amitié l'avoit substitué à votre place, pour tromper la rage de vos persécuteurs.
Ollivier, sorti du château de Tours, étoit à peine sur la route qui conduit en Bretagne , qu'Enguerrand en fut instruit. Le porteur du message étoit un jeune homme , proche parent de ]a nourrice d'Agnès , et le hasard voulut qu'un frère de ce jeune homme , encore au berceau , se trouvât pour lors dans les environs de la ville.
Enguerrand ordonne au messager de monter à cheval , de prendre son frère ,
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de l'emporter avec précipitation du côté d'Angers: ensuite voulant assurer le succès de son stratagème, il fut offrir ses services au comte , et lui promit alors de ne point prendre de repos, que l'aflfront fait à leur sang ne fût réparé ; mais l'adroite équivoque étoit alors sur les lèvres d'Enguerrand : il avoit sans doute à cœur la réparation de l'honneur d'Agnès; mais elle ne devoi t pas être cimentée du sang de son meilleur ami.
Ollivier lui avoit sauvé la vie dans lin combat contre les Bourguignons; Ollivier étoit lié par le sang à FJeurde-M vrte , cette aimable amie d'Agnès ,qui avoit inspiré à Enguerrand une passion vive , payée du plus tendre retour : Ollivier, noble, généreux, sincère , avec des mœurs pleines de franchise , de douceur et d'agrément, étoit fait pour avoir des amis; il avoit tro]) de droits sur le cœur d'Enguerrand pour ne pas devoir en tout atleudre.
Rien n'égala la mortification d'Inare lorsqu'après avoir joint riionime à cheval qu'il poursuivoit avec tant de chaleur ,'il vit une espère de paysan dont la figure lui étoit étrangère, et un enfant si formé, qu'il ne pouvoit être celui dont on faisoit la perquisition.
Alors, an désespoir d'avoir perdu son tems dans une course aussi vaine , le fils de Frédegilde , après avoir fait ressentir au villageois quelques traits de sa brutalité , après quelques apostrophes indécentes contre le ciel, reprit la route de Tours avec les cavaliers de sa suite.
11 ne rentra pas dans la ville ; mais , comme si quelque mauvais génie l'eut éclairé , il s'engagea dans la même route que lamant d*Agnès avoit choisie pour se rendre en Bretagne.
Ollivier , chargé du fruit de sa tendresse , dans la crainte qu'une marclie trop précipitée de sa part n'incominodiit ce faideau précieux , fuyoit à
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pas trop lents pour s'éloigner bien vite des dangers qui le suivoient. Ses regards inquiets observoient les objets les moins suspects ; son oreille attentive saisissoit les moindres bruits :
lont devenoit pour lui une occasion de frayeur. Il s'arrêtoit : il fixoit son attention, et ne reprenoit son cbemin qu'après s'être bien assuré de la fausseté de ses craintes.
Enfin, vers le déclin du iour, étant parvenu ?ur les rives de la Loire, tandis que ses yeux en suivoient le cours et les bords, pour observer s'il ne déconvrirolt point quelque barque qui put lui faciliter le passage, il apperçoit sur le haut d'une colline opposée et située à un mille de distance de l'endroit où il étoit , un gros de cavalerie qui venoit de son côté à toute bride.
La plaine dans laquelle il se trouvoit alors, découverte de toutes parts, n'offroit à ses regards aucun asile. Ses bras désarmés ne pouvoient lui servir
de défense ; en retournant sur ses pas il se livroltà ses ennemis, et pour leur échapper , il ne lui restoit que la ressource d'abandonner son fils et do passer à la nage une rivière large, profonde et dangereuse.
A la vue du danger qui le presse, son cœur se remplit d'amertume, ses entrailles se déchirent , il embrasse son fils, le baigne de ses larmes : il cherche une touffe d'arbrisseaux qui puisse le dérober à la vue de ceux qui le poursuivent. Mais qui lui fournira la nourriture? Ne vaut-il pas mieux l'exposer? Il l'enlève de nouveau, va le placer au milieu du chemin ; court vers la Loire qu'il lui faut traverser... Il voit venir les inhumains qui vont lui ravir son fils; ah ! s'ils pouvoient le méconnoître! mais les langes qui l'enveloppent vont le trahir; il revient, il ne peut trouver d'autres langes pour l'envelopper ; il le prend dans ses l)ras , le serre : il sanglotte , il veut essayer de le sauver à travers !«&
flots de la Loire ; mais c'est l'exposer à périr.
Cependant le danger augnaente : il approche, il faut fuir ou se perdre; Ollivier s'arrache enfin à ce dépôt qui lui est si cher, le laisse entre les bras de la providence , et se jette à la nage.
C'étoit Inare , qui , toujours poussé parle nK^me instinct, venoit sur les ailes de la fureur; il pressoit si vivement son cheval que les cavaliers de sa suite ne pouvoient le suivre. Il n'étoit plus qu'à deux cents pas de la rivière ; tout-à-coup le terrain sur lequel il étoit, fond sous lui, s'entrouvre , l'engloutit et le dérobe aux yeux de son escorte.
Ciel, protecteur de l'innocence , tu le fis tomber dans un piège que des villageois avoient tendu pour surprendre une bêle féroce ! La fosse étoit profonde; Inare, accablé de sa chute, que le poids des. armes avoit rendue plus lourde , y demeura sans
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connoissance. Sa suite arrive ; une partie reste auprès de ]ui pour essayer de lui donner des secours :
l'autre se disperse pour en aller chercher dans les hameaux du voisinage.
Ollivier passa la Loire, il étoit accablé de fatigue, exténué: mais le désespoir , qui ôte les forces aux âmes communes, sembloit avoir augmenté les siennes. La nuit alloit couvrir la terre de ses ombres , lorsqu'il parvint à l'autre bord de la rivière.
On étoit dans les premiers Jours du printems. Les rayons du soleil, en son midi , ont alors cette force agissante qui commence à réveiller la nature: mais le soir et le matin tiennent encore de la triste saison qui vient de précéder.
Le peu de vétemens qu'avoit sur lui notre jeune héros étoit mouillé ; rien ne pouvant le défendre de la rigueur du froid , et la faim se faisant ressentir ,
il entra clans une cabane écartée des routrs ordinaTes : elle étoit ouverte, un chien se présenta sur la porte pour lui en défendre l'entrée ; mais l'animal s*élant adouci, Ollivier ne trouva dans la maison que deux jeunes enfans qui lui sourirent.
Leur â<^e tendre , leur naïveté , leurs charmes lui rappellent le trésor dont il vient de se séparer : il les prend dans ses bras, les serre avec tendresse, leur prodigue mille embrassemens. Son action, les pleurs qui baignoient ses joues , émurent ces enfans. Ils rendirent caresses pour caresses, larmes pour larmes , et ce tableau touchant fut le premier objet qui frappa les regards du père et de la mère , pauvres pécheurs qui revenoient de leurs travaux.
Dès qu'Ollivier les apperçut , il alla au-devant d'eux : je caresse vos enfans, ils m'ont rappelé le souvenir du mien. Hélas! je suis père comme vous; mais je suis bien malheureux.
je viens avec confiance vous demander asile pour cette nuit, vous prier de partager avec moi le peu de mets que vous destinez à votre nourriture.
J'en aurai une reconnoissance proportionnée au besoin que j'ai de ce bienfait.
Les hôtes d'Ollivier, gens simples et bons, touchés dePétat dans lequel ils le voyoient, frappés de la beauté, de la noblesse et des grâces de sa figure , le rendirent bientôt maître de ce qu'ils avoient de provisions. Du poisson, mais en petite quantité, du lait, quelques fruits secs , firent tous les apprêts du festin. La famille jetoit des regards attendris sur Ollivier, et lui, démêlant leur sensibilité; oh, mortels privilégiés ! disoit-il au fond de son cœur , vous ignorez ces noms fastueux , magnanimité , élévation , grandeur de courage; mais vous avez de l'humanité : vous possédez peu , mais vous le partagez sans avarice et sans défiance. Vous êtes sensibles aux
infortunes des autres; il ne faut pas d'appareil pour vous toucher. La vue d'un étranger n'a rien d'effrayant pour vous ; vous ne craignez pas les hommes : vous n'appréhendez pas que la cupidité cherche à vous ravir vos trésors, qui sont le travail et l'innocence. Un amour exempt de trouble vous unit ; vous en vojez croître autour de vous les gages; un jour ils partageront vos travaux, et vous en rendront le poids plus léger:
ils seront l'appui de votre vieillesse : ils vous fermeront les yeux , et recueilleront en paix l'héritage inestimable que vous leur laisserez.... vos mopurs....
Ollivier alla s'étendre sur des Joncs , mais il ne put y fermer la paupière. Les malheurs auxquels Agnès demeure exposée , les dangers de Fon fils, se retracent trop vivement à son esprit pour ne pas déchirer son copur.
Elle te Pavoit confié, lâche! sa
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disoit-il à lui-même : tu n'as sn , m le défendre, ni le mettre en sûreté.
Peut-être , hélas ! échappé à nos ennemis, abandonné de moi, il va périr par le seul effet de l'intempérie. Estce donc ta vie que tu devois sauver ? Est-il un supplice plus cruel que tes remords , et qui puisse ajouter à ta honte ? et tu cherches du repos ?
En finissant ces mots , le jeune héros se lève , il sort sans bruit de la cabane , court à la Loire , s'y jette , la traverse ; guidé par la clarté des étoiles , il vole à l'endroit où il a laissé cet enfant précieux. Il n'y trouve qu'un sujet de désespoir; son fils n'y étoit plus , il revient sur ses pas , rentre dans la cabane , et passe le reste dd la nuit dans l'agitation.
Il fut entendu parle pêcheur; cet homme simple et sensible vint à lui dès qu'il fut jour, et lui fit des offres de service si pressantes et si naturelles. qii'OUivier crut devoir y prendre coufiaiice.
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Il est superflu que je vousclise mon nom, dit-il au pêt lieur ; mais parlez pour la ville de Tours , et vous le trouverez dans la bouche de tout le monde* Traversez la Loire à l'endroit le plus voisin d'ici; il parut hier un gros de cavalerie sur la rive opposée : on y al)andonna un enfant qui ne faisoit que de naître, tâchez de vous informer de son sort : écoutez ce qu'en dira le peuple, il s'entretient volontiers des choses extraordinaires; mais n'interrogez point , sans doute vous deviendriez suspect, et je ne voudrois pas avoir exposé mon bienfaiteur.
Quand vous serez à Tours, cherchez un homme qu'on appelle Strigée, il demeure près du château ; il y est connu : abordez-le sans empressement, présentez-lui celte bague, en lui disant que vous avez laissé son ami prêt à s'embarquer pour Nantes.Strigée vous fera sans doute quelques questions, et vous lui rendrez compte de ce dont le hasard aura pu vous instruire ; par-
tez, renvojez-moi les bateliers qui vous auront conduit, j*ai dessein de m'en servir pour continuer mou voyage.
Ollivier et son hôte se séparèrent, les bateliers revinrent, et le fil de la lioire conduisit en peu de jours le chevalier aux murs de Nantes.
Stenon, fils de Richard, se préparoit à partir pour Ja croisade à la tête des Barons de Bretagne ; tout étoit en mouvement dans le port. Ollivier achète des chevaux , des armes , frette un petit bâtiment , et se prépare à suivre la flotte avec deux écuyers dont il n'éloit pas connu.
Il s'attendoit chaque jour à recevoir des nouvelles de Strigée ; ce gentilhomme , dont il ne pouvoit suspecter le dévouement, étoit père de Rosimond son écuyer. Instruit par le récit du pêcheur, comme on pouvoit le supposer, il auroit dû trouver les moyens de faire passer à Nantes des nouvelles et des secours 5 mais au
moment
moment de l'évasion d'OIIIvIer, Freciegilde n'ayant pu s'assurer de Rosimond , s'en étoit vengée sur le père Iletenu par l'âge, se reposant sur son innocence , le vieillard n'avoit pRs cru devoir prendre la fuite. Arrêté par les ordres delà Comtesse, il étoit renferme dans une étroite prison.
Cependant la flotte des Bretons s éloigne du port, et Ollivier ignorant le sort de tout ce qu'il avoit de plus cher, est obligé de partir. Une navigation courte et heureuse les amène devant Arles , où étoit le rendez-vous général. Une marche précipitée y a déjà conduit les Tourangeaux, et tout y annonce les apprêts d'un embarquement prochain. Le rivage couvert des approvisionnemens de guerre et de subsistance, invite, au bruit des fanfares guerrières, les chaloupes ornées de banderolles de différentes couleurs :
elles volent sur les flots, qu'elles font écumer et mugir sous Je tranchant des avirons : disputant eiitr'elîes de légè- Tome /• 2i
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reté dans la marche, d'adresse dans les évolutions, de promptitude dans l'expédition; on les voit se croiser et se mêler sans désordre, tantôt pliant sous la charge qu*elles s'empressent d'emporter , tantôt légères et comme courant à de nouveaux butins.
Cependant tout n'est pas moins en action sur le rivage : le manœuvre robuste s'y courbe sous les fardeaux :
l'oflicier actif commande le travail, s'efforçant d'écarter la foule dont la plaine est inondée , et par qui le départ du soldat se voit retardé ; mais les ordres sont inutiles. L'ami cherche son ami , le frère cherche son frère.
Une amante au désespoir se précipite vers la rive pour y trouver , pour y voir encore le jeune guerrier qui lui promit la foi. Ici c'est une épouse gémissante, échevelée, portant sur son sein les fruits innocens d'une union sacrée. Là, c'est un vieillard accablé sous le faix desans : ses organes afFoiblis ne lui permettent plus de diotin-
plier les objets dont il est environné. Il s'adresse à tous ceuv que le hasard a placés sur son passage; hélas î leur dit -il, en parlant de son fils uniffuc, il s'est embarqué. Oh! vieillesse impuissante, tu n'as pu désarmer, attendrir ce fier courage; que ne me permcttois-(u de le suivre et d'aller mourir auprès de lui ? A ces mots la douleur le suffoque, il est prêt à tomber en défaillance ; mais se ranimant tout-à-coup, il aborde un inconnu : v^ous le verrez, portez-lui ce dernier embrassement : dites-lui, qu'après Dieu , qu'il va servir , il se souvienne d'un père malheureux, inutile à soi-même : je ne vivois que pour lui, son absence va me réduire au désespoir.
Mais le signal du départ flotte enfin dans les airs, les cables rappellent les ancres à bord des vaisseaux. La voile, qui ne tenoit plus que sur un fil, tombe, se déploie et s'enfle au gré d'un 'eut favorable. On vogue, et déjà les
remparts de Tortose frappoient cle loin l'espérance des guerriers , lorquetoiità-coiip le ciel s'obscurcit, le vent gronde, la vague se soulève, la flotte se disperse. Le vaisseau qui portoit le conUe de Tours voit sa mâture emportée par un tourbillon; alors le o;ouvernail devient inutile, l'art du pilote impuissant. Le bâtiment, jouet do l'onde, va donner contre un écueil, et s'y brise.
Chacun cherche à se garantir du naufrage, et Sigismond, ab.indonné des siens , n'ayant de ressources qu'en ses propres forces, essaie de gagner la rive en luttant contre les lames qui semblent l'en repousser ; mais ses forces épuisées l'abandonnent; la respiration étoufTée cède aux flots de l'onde amère. Un nuage épais couvroit déjà les yeux de l'infortuné prince : il alloit périr. Une main secourable le saisit par un pan de sa tunique, et peu-àpeu il se trouve sur le sable , entre les mains d'un inconnu armé, qui s'eflbr-
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roit , par tous les soins possibles , tle Is rappeler à la vie. D'abord la reconnoissance d'un semblable bienfait no peut éclater que clans les jeux de Si^ismond : peu-à-peu dégngé de l*eau qu*il avoit bue, réchauffé par les rajons du soleil , il recouvre l'usage de la parole avec les forces , et cherche à manifester sa gratilude. Généreux mortel, dit-il, ou plutôt génie secourable, qui venez de m'arracher des portes du trépas , pourquoi votre armure me cache-t-elle les traits de mon bienfaiteur? Ne m'enviez pas plus longtems le bonheur de connoitre le guerrier à qui je suis redevable d'une vie que je voudrois pouvoir lui sacrifier à mon tour. Sigismond se tut : le guerrier balance quelque tems; enfin il délace son armet, le jette loin de soi, et se préc ipitant aux genoux du comte... Je suis votre page Ollivier, Seigneur; je vous demande la mort, je la mérite.... Malheureux ! s'écria le comte, eu se levant sur son séant ,
après l'affront cruel que tu m'as fait, Après l'opprobre imprimé sur mon front 5 tu oses encore venir empoisonner Pair que je respire? Je jure...
Ollivier ne lui donna pas le tems d'achever l'imprécation : accablé , consterné , saisi , il se retire. Hélas ! se dit-il à lui-même, le comte est né sensible et généreux, mon infortune et ma foiblesse m'ont fait trahir ses bontés. Sigismond, votre ressentiment est juste ; si j'étois le seul malheureux, comme je suis le seul coupable, voudrois-je dérober ma tête à votre cour- Toux ? Non , j'irois solliciter votre bras, et ma main désespérée lui aideroit elle-même à consommer votre vengeance. Oh! Agnès , oh! mon fils, objets touchans , je saurois mourir pour vous , si ma mort pouvoit vous devenir utile. Fasse le ciel que je puisse un jour, à force de vertus, vaincre la haino du cher ennemi qu'il me faut combattre, et vous rendre le repos que je vous ôtai à tous par ua iiislant de foiblesse î
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