CHANT II
Enguerrakd, depuis qii*Inare se fut séparé de lui , promona d'abord sa troupe de coté et d'ciutre au petit galop , ensuite il la disperse , sous prétexte de rendre la recherche plus générale, s'en éloigne lui-même, et prend le chemin d'Angers au travers de la forêt de Mont-Grand , accompagné de son seul écuyer.
Il étoit nuit , il faisoit froid , l'écuyer grelottoit et parloit entre ses dents : qu'est-ce , Barin , lui dit le chevalier, vous ne me paroissez pas content ? Seigneur , répondit Pecuyer , j*ai passé l'âge où l'on se plaît aux aventures : je commence à aimer mes aises , et la route que nous prenons m'annonce un mauvais souper et une pire nuit. Cet endroit-ci n'a pas une bonnerenommée.Ilj revient, di[-on , des esprits , des loups-garous; on eu
fait d*étra!iges contes. Faut-il, dit Eiigiierrand, donner dans ces bruits populaires ? Auriez-vous peur ?.... Pas plus qu'un autre, répliqua Barin ; ea devenant prudent, je ne suis pas devenu plus timide ; nous en ferons preuve dans l'occasion.
Cependant l'épaisseur de la foret redoublant l'obscurité de la nuit, nos vovageurs ne pouvant distinguer aucun sentier , étoient sur le point de desrendre de cbeval , faute de pouvoir marclier plus long-tems, quand leurs yeux furent frappés d'une lumière vive qu'ils apperçurent dans l'éloignement, et vers laquelle ils dirigèrent leurs pas.
En marchant vers la lumière qui les guidoit, Enguerrand et son écuyer arrivent sous un berceau formé par les branches de quelques chênes très-élevés , auxquelles un pavillon leste et galant étoit suspendu. On voyoil sous ce pavillon un couvert mis pour deux personnes, servi avec propreté, et un
«oiiper aussi bien entendu qu'appétissant. ^
D^ins la situation où se trouvoient nos voyageurs , leurs yeux ne pouvo.ent être frappés pnr un spectacle plus agréable. Le terrein éfot couverC d'un nrhe tapis de Turquie. L'ameublement et le buffet respiroient la délicatesse, le bon goût et l'opulence; nos aventuriers jugèrent c^ue le lieu préparé pour cette petite fête devoit être destiné à recevoir des fi^ens de conséquence Ils s'avancèrent et furent surpris de ne voir personne sous ce pavillon.
Ils en font le tour. L'obscurité h plus épaisse , le silence le plus morne, la solitude la plus exacte , y régnent de toutes paits.
Ils entrent , les mets leurparoissent cuits à propos. L'assaisonnement saisit l'odorat, la vapeur les environne encore, et annonce qu'on ne fait que de les servir.
Sans doute, dit Enguerrand, nous
imrons affaire à des gens bien nés ; ils se feront un plaisir de partager ce repas avec nous. Vous vous inquiétiez , Barin : avois-je besoin , pour courir après Ollivier , de m'engager clans celte foret sombre? J'en dcvois craindre (iuel([ue fàcbeuse aventure :
cependant vous voyez comme celle-ci commence.
Monsieur, répondit Barin , si elle doit se terminer par un souper, il est très-à-propos qu'elle finisse. Nous perdons bien du tems, et, n'en déplaise à ]a bienséance, je ne pense pas que nous fissions mal d'entamer ce p:'i(é.
Voilà de quoi satisfaiie quatre appétits plus désordonnées que les nôtres:
il en restera toujours assez. Nous en serons quittes , à la rigueur . pour faire une histoire et des compliniens. Vous savez comme vous vous tirez des uns et des autres. On nous saura gré, sans doute , d'en avoir agi avec une honnête liberté. Quant à moi, dit-il, (en prenant à deux mains un pain dans
\mc corbeille, et y mordant de tout son cœur ) je vais faire des choses qui rendront croyable tout ce qiio vous pourrez dire de la faina qui nous dévore.
Vous êtes glouton , Barin , dit le chevalier. En disant cela, il prend lui-même quatre trulTes d'une main et qucKjues poignées d'oLves do l'autre.
Monsieur, dit Barin, (en prenant un pigeon au basilique au bout d'une fourchette ) quand on m'aura traité de glouton, tout sera dit. Le vin est tiré, il est ii la glace : buvons.
Les truffes altèrent. Engiierrand boit un coup: il s'assied , et non touN à-fait à table , un peu de ccié , et met sur son assiette une ruillerée de crêma quiparoit très-délicate. Barin va à lui. Je pense, dit-il, que vous mangeriez de la crème sans serviette ? En disant cela, il en déplioit une et la lui mettoit sur les genoux. Puis l'appiochaai
Se O L L I V T E R ,
de table : ne vous asseyez donc point comme un enfant.
Voilà Enguerrand assis et installé. Voilà Barin vis-à-vis de lui. Les entrées, le rot, l'entremets, tout fut attaqué dans les règles. Le vin étoit délicieux: on en but. Nos gens étoienfc si fort occupés c|u'ils ne s'apperrevoient pas de ce qui se passoit autour d'eux.
Barin leva les yeux par basard.
Qu'est-ce que ceci, monsieur? Nous sommes en cage. Enguerrand regarde à son tour : ils y étoient en effet.
Tandis qu'ils satisfaisoient si a\ic]e- Tnent leur appétit, le pavillon avoit disparu, et il s'étoit formé autour d'eux une belle cage de fil de laiton biea dorée ; comme ils alloient se récrier sur cette merveille, la cage s'élève de terre, à l'aide d'une poulie, jusqu'au baut d'une brancbe et y tient.
Le maître et l'écuyer se regardèrent.
Nous avons fait un bon souper, dit le dernier, gare à la digestion; nous
sommes
POEME. jy
sommes pris à la pipée. TiKîqn'ici , à considérer le repas et les bnrreaiiT de la cage, tout nVst qu'or et bonne chère; mais j'appréhende cf ne les cliosej n'empirent. Avois-je tort de me défier de ce maudit bois ?
Engiierrand ne répondit rien : Barfit se tut à son tour; tous deux se prirent à rêver. Peu-à-peu les vapeurs du souper , les fumées du vin leur montant à la tête , mirent fin aux réflexions ; et voilà nos deux encagés étendus sur le tapis de Turquie, dormant à qui mieux mieux.
Le jour étoit déjà fort avancé , et les rayons du soleil , jperçant de toutes parts à travers les feuillages, éclairoient depuis long-tems la cage de nos dormeurs, lorsqu'ils furent éveiN lés par un caquet bruyant et des éclata de rire très-animés.
lisse mettent sur leur séant: ils ouvrent les yeux : ils se les frottent, et pensent dormir encore , tant ce qu'ils Tome I, Q
voient autour d'eux a l'apparence d'un rêve.
La ragp , qu'on avoit rpdescenrlue , étoiteuvirounée de six fcniieili's. Elles paroissoieut être d'cspei e huiraine.
Cependait , à la réserve du cou, du visî'ge et deî mains . elles étoieul (ouvertes de piunies de la tête aux pieds. Leur ph3sionomien'avoit rien de rebutant. La ]ilLime courte, mince et frisée, qui lenoit la plice des cheveux, une tou fTe placée en aig' ette au-dessus du front , formoient en tout une coiffure ajiréable. [,es bras ressembloient à des ailerons, et les jambes présentoient encore un spectacle plus bisarre.
Elles parloient toutes à la fois • voilà de jolis étourneaux, disoit l'une! comme ils ont mordu à l'appas , disoit l'autre, en regardant les restes du souper demeurés sur la table! Irève à la plaisanterie, dit celle qui paroissoit avoir le plus d'autorité. Puis, adressiuit la parole à Enguerraud ;
rîievalîer, lui dit-elIe, je vous rends Ja I.beité au nom de Strigilline, ma maitresse ; mais sous une condition t vous me donnerez ia main jusqu'au château qui est à quelques pas d'ici, et vous y prendrez du repos.
La capitulation fut acceptée. Engtierrand marclia vers le château. Jl n'ouvroit pas la bouche; rependant il commeucoit à se faire à l'aventure, qui, iu>r;ue-là, ne le menaçoit de rien de Hkheux ; il jette les yeux sur les ob ets qui sont autour de lui ; il voit des avenues riantes , une campagne agréable, et qui paroît cultivée ; d'assez belles eaux, des points de vue b en ménagés : enfin tout ce qui peut annoncer la demeure d'une personne opulente et entendue. Le château ne pnroiisoit pas encore. Enfin il se présenta , et ne répondit point , du moins par la forme, aux dehors qui l'avoient annoncé. C'étoitune très-grande cage, flanquée de quatre autres petites ,
comme le seroit une tour de ses quatre tourillons.
Dès qu'Enguerrand fut entré dans le salon, où Strigilline l'attendoit, elle se leva, fit deux pas au-devant de lui d'un air obli^ieant, et lui dit : Je compte, chevalier ; que vous me pardonnerez une supercherie innocente.
Quand on est, comme moi, forcée à vivre dans la retraite , on est excusable d'attirer chez soi la bonne compagnie. Hier, l'empressement de voyaî^er vous avoit fait oublier de satisfaire aux besoins les plus cssentieN-. Je m'apperçus de votre état , et vou> fis abandon d'un souper qui n'attendoit personne. Je jugeai même devoir ine tenir à l'écart pour jouir de votre surprise, et vous laisser liberté toute entière : le reste est un jeu de mécanique, dont je me donne quelquefois l'amusement ; mais je prétends que vous en tiriez une petite vengeance, et me mettiez dans le cas de vous prouver que je sais ce qu'on doit a'é-
parcîs aux oens de votre sorte et de votre mente.
Enguerrand ne répondit cjiie par de»
inclinations de tête , et quelques para- Jes de civilité. Jl considéroit la Fée, car c'en étoit une. Sou plumage étoit d'un petit jaune, semblable A relui des serins de Canarie : elle avoit le tour du visage beau, le teint éclatant, la lèvre vermeille, les dents du plu* bel émail , l'oil noir, vif, et bien coupé, mais le regard sournois. Ses sourcils, arrondis en un (rès-bel arc n'étoient point séparés. On voj'oit quelque chose de malin dans son sourire, et l'assemblage de tous ses traits formoit une physionomie spirituelle, piquante et scélérate.
On servit un dîner abondant et délicat. Enguerrand n'étoit pas encore à son aise. Sfrigilline le comhloit d'attentions. Vos yeux, lui disoit-elle, ont peine à se l'aire aux objets singuliers qui les frappent. Votre inquiétude et votre curiosité sont natu-
relies : sans doute il y a (l;i mystère, et je serai cliarinée que vous nie mettiez dans lecas de m'en expliquer franchement avec vous. Nous attendrons que nous soyons un peu plus connus l'un de l'autre. L'inc liuatioti nait d'un coup-d'œil ; la confiance se gagne.
P^nguerrand répondit encore avec le même embarras. On des.servit. 11 y eut musique, pronienade , bal. La Cour emplumée fit preuve de talens dans tous les cenres ; Strigilline étala de Kenjouement , de^ grâces. Ti'hcure du souper vint. Ce repas fut plus splendide que le dîner , et \)v, peu plus gai. Strigilline vouioit qu'hiiguerrand lui fit part des incjniétudes quM nvoit en se voyant eue ngé. Il faut, lui di— soil-elle, que vous fassiez un petit ouvrage sur ce sujet... Vous me fixez.
Seigneur, pensez-vous être ignoré, et c\ue vos talens connus , bien pardelà Saumur, n'aient point percé dans la forêt de Mont-Grand ? Imaginezvous qu'il n'eutiât rieu de peisounel
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dnns l'arrueil que vous avez reçu, et qiie je me tinsse a'itatit honorée de toute antre visite que de celle du bravo et spirituel Enguerrand?
Le chevalier souiioit à l'élogn avec modestie. Y auroit-il de l'indiscrétion, poursuivit la fée, à vous prier de nous faire pnrt fl*un de ces ouvrages qui jouissent d*(ine réputation aussi générale? Kngnerrnndse fit presser : enfin il tira ses tnbleltes de sa poche. Les rires folâtres et désœuvrés, les distractions, les agiceries concertées, les minauderies sans motifs , badinoient encore autour de la table; un coupd'opil de la fée a reveillé l'attention. Les veux s'arrêtent , les bouches se composent, les contenances s'arrangent. Le chevalier a saisi d'un conpd'ail la disposition générale : il prend la parole.
Voici, Madame, un des fruits de mon désoruvrement. Il me coûte peu de travail; j'y atlache encore moin* d'imporlance.... 11 lit.