‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 2)Chapitre 17 sur 20 · Tome /. H · texte numérisé non relu

Tome /. H

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rien : car peut-être notre héroïne n'étoit-elle pas aussi coupable qu'elle se le naroissoit à elle-même.

Elle avoit passé un peu rapidement du mépris à la confiance, et peutêtre un peu plus loin. L'objet de ces étranges révolutions pouvoit n'en être pas fort digne. Mais la nature, en jouant son jeu , consulte-t-elle toujours les bienséances ? Kt faut-il être au moins chevalier pour mettre ea péril la vertu d'une belle?

La porte du salon qui s'ouvrit arracha la dame à ses réflexions. C'éloit le Grec, enivré d'amour et d'espérance : il entre, il est assis, il est à genoux, il parle, il presse, il se tait, il agit. Le désordre de ses discours, la pétulance de ses regards, le feu, la hardiesse de ses actions, annoncent ses desseins à la belle , qui ne sait connuent conjurer l'orage dont sa pudeur est menacée.

Les entreprises sont brusques ; déconctrlées, elle* se reuouvellent et

8e multiplient; il semble qu'on ait affaire à cent mille mains. Le combat entre les forces opposées est trop inégal; on a recours aux cris. L'emportement des caresses les arrête an passage, et la victoire est au moment clese déclarer pour le plus fort. Mais la vertu qui se ranime emploie enfin les dernières ressources: les dents, les ongles entrent eu jeu , et le téméraire afblète, vaincu par la douleur que mille petites blessures lui font ressentir , se voit forcé de suspendre ses attaques, et se retire dans le vestibule pour réparer son désordre.

Facreddin , l'homme de confiance, arrive sur l'entrefaite; on lui raconte en deux mots l'avenlure. J'éprouve, lui dit son maître, une résistance à laquelle je n'ai pas dû m'attendre. La petite personne est mutine. Il me faudroit du tems, et je n'en ai pas à perdre; fais-nous servir, et donnenous de ce vin que tu as mis en ré* serve par mon ordre.

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Farreddin se retire. Zanian rentre clans le cabinet; il jette les yeux sur le sopha où l'étrangère étoit assise; il ne la voit plus.

Elle s'est peut-être retir(^e dans une j;ar(le-robe voisine : il y passe et ne la troiive point. Mais la ^arderobe a une fenêtre qui donne sur nn parterre attenant au pavillon : la fenêtre est ouverte ; la belle s'est précipitée.

Il ne scroit plus question de Tamantc d'Knguerrand , si son désespoir l'eût bien servi. Elle s*élance, sans considérer le danger , et va tomber de trois pieds de baut sur un gazon ; car l'appartement étoit au rcz-decbaussée.

Nullement étourdie de sa cbûte, et pensant pouvoir échapper par bi fuite, elle suit le tour de l'enclos, qui n'étoit point vaste. Aucune issuo ne s'offre à ses regards. Il est un bassin d'eau vive au milieu du par-

terre : elle vient tristement s'asseoir sur les lx)rds.

Elle est confuse, irritée, furieuse , désespérée ; elle jette dos rej^nrcls au ciel , comme pour lui reprocher Tabandon dans lequel elle se trouve :

elle les ramène vers Li terre, comme pour y trouver un asile , et les promène en passant sur le cr^'stal da l'onde, qui lui retrace son image :

elle se voit plus belle que jamais. I^ désordre de sa chevelure et Témotion ajouloient encore à sa beauté.

Il lui vient une idée sinistre. Défigurons, dit-elle, ces traits dont Téclat funeste m'expose au dernier des malheurs. Elle dit, et veut consulter le miroir liquide pour commencer d'alxjrd le ravage par ceu^ de ses charmes qui lui sembleront les plus touchans.

L'onde s'émeut et se trouble. Peutêtre que quelque esprit élémentaire en ngitoit la surface. Les mains dt5 la belle s'arrêtent d'elles-mêmes, et

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ge refusent au rigoureux ministère dont on prétend les cliarger.

Mais la crainte , le courroux , le désespoir viennent de donner un plus mauvais conseil. La belle veut se noyer, elle se jetoit dans le bassin, lorsque Zaman arrive et la retient à la volée.

Elle veut refuser les secours ; mais on y joint les instances, la soumission, les prières, les protestations, les promesses d'une conduite plus respectueuse. On s'excuse sur la méprise que la singularité de la rencontre et le travestissement rendent, en quelque sorte, pardonnable; et si l'on ne se fait pas entendre avec plaisir sur quelques-uns des points , on gagne enfin sur celui de faire accepter des vetemens et de la nourriture; c'est que le besoin se faisoit sentir, et qu'il parle plus haut que le dépit et la raison même.

Le repas est servi. On devine quelle peut être Ja conversation. Le cheva-

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lier se dévoue au service de la dame ; mais il voiidroit connoitre celle qu'il aura le bonheur de servir.

La dame répond avec réserve. Elle ne dit pas exactement vrai. Les voyages sont une mauvaise école pour apprendre à dire la vérité. Voilà à peu près ce qui se dit tout haut :

voyons maintenant ce qui se passe dans l'intérieur.

Celte princesse fait bien la difficile ; mais nous la verrons venir, et il faudia qu'elle marche bien droit, si je ne l'égaré. C'est le raisonnement du Grec.

Cet homme n'a pas trouvé son compte : c'est un insolent ; mais je suis entre ses mains : il peut me de-» venir utile. Il faut me contraindre et le ménager. Voilà ce que pensoit la dame.

Là-dessus on apporte une coupe remplie de Tin deScio, et on la vide.

Tour-à-tour , lourde ou légère, celle coupe chemine ainsi du bufTet à la

table, et ne voyage pas inutilement pour les convives , non qu'elle les désaltère mieux que ne feroit tout autre breuvage. Il semble même que la modeste Fleur-de-Myrte en use avec plus d'avidité et moins sobrement qu'à son ordinaire. Les visages s'épanouissent, les discours sont moins composés, les confidences plus naïves.

Il règne un air de complaisiince dans la façon dont on s'écoute. Les regards s'animent peu-à-peu ; bientôt ils étincellentdece feu qu'inspirent la gaîté, la liberté , lors même qu'il s'y mêle un peu de désordre.

Zaman entonne une chanson de table : les paroles en sont un peu libres; on ne s'en scandalise point; il risque une galanterie, on se contente de n'y pas répondre : il fait une caresse, on la tourne en badinage; enfin tout alloit bientôt abandonner au Grec une victoire que les liqueurs frelatées, les épices et les agaceries de toute espèce avoient adroitement

préparée, quand le salon retentit d'un cri aigu et si perçant, qu'il fait fendre les glaces des croisées , et brise les crystaux et les porcelaines employées sur les services. La table se renverse : la terre s'entr'ouvre, et vomit un monstre hideux à travers un tourbillon de fumée et de poussière; les yeux ardens de courroux et la griffe étendue, il s'élance sur Zaman : c'est sa tendre épouse; c'est la dame du marécage. Quelle aigreur ! quelle fureur ! quel torrent d'injures! Il n'est pas de crayon assez noir pour peindre une scène d'un caractère si tragique.

Le chevalier Grec est pétrifié; le cerveau de la belle voyageuse , ébranlé par le mélange et l'action des vapeurs qui l'ont troublé, achève de se déranger entièrement.

^La dame du logis a déjà imprimé sur le visage de son époux les marques de sa fureur. Elle se tourne ensuite vers l'innocent objet de sa jalousie. Insolente aventurière, lui dit-elle , toa

exemple épouvantera tes pareils : elles frémiront de crainte et d'horreur au seul aspect de ma maison.

Elle dit, et cramponant ses mains crochues dans les tresses blondes de sa rivale , elle frappe du pied et s'élève en blasphémant dans les airs.

Elle est au-dessus de l'atmosphère • elle y plane ; elle cherche des yeux lendroit le plus propre pour y consom.mer sa vengeance.

Elle voit un rocher sourcilleux qui présente aux rayons du soleil et à la fureur des orages sa tête aiguë et dépo'iillée; elle s'arrête au-dessus , et laisse échapper sa proie. Vas . dit-elle, vas te briser , malheureuse ! . . .

Flenr-de-Myrte n'est plus qu'à deu:i£ doigts du rocher menaçant. La barbare magicienne s*est ravisée , elle plonge dessus et la retient. Non , non ; dit-elle , ton supplice seroit trop douT; Vas trouver une mort lente dans le ^ein des flots, Voilà Eleur-de-Myrte en pleine mer:

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elle se débat ; elle va se noyer. Voici la furie qui revient encore à Ja charge et l'enlevé.

Elle va, sans doute , chercher l'ouverture de quelc{ne volcan, pour lui faire essayer, les uns après les autres ^ les genres de mort les plus cruels ?

Non , il est aux portes d'Antioche une fontaine destinée à des usages publics. C'est au pied de quelques cicomores qui IVntourent, que la fée transporte sa rivale : elle la laisse tomber sur le sable avec assez de précaution , et disparoît.

Une troupe de cavalerie s'approche de la funtaine; elle a l'air leste, l'écharpe blanche, et les plumes de même couleur ; on appercoit la belle : on l'entoure , on s'empresse à la set ourir ; elle ouvre les yeux, et se trouve entre les bras , la tête et les épaules appuyées sur le sein d'un des plus beaux cavaliers qu'eussent vu jusruie-là l'Kurope et l'Asie; une stature , un port héroïque, un teint brun et frais, uncoloiis

animé, des dents d'une blancheur à éblouir , un nez aquilain , des sourcils , des cheveux d*un noir bien déc idé , une figure où triomphoient à l'envi la ibrce, la fraîcheur, et la jeunesse. Les regards du guerrier étoient attachés sur elle. Des yeux pleins de l'eu, bien coupés, que la compassion, qu'un intérêt d'une autre espèce animent, ne doivent rien avoir d'e^IVayant. Mais l'imagination de la belle étoit étonnée. Juste ciel , s'écria-t-elle ! — Kh ! qui peut vous épouvanter , madame ?. . . . Oùsuis-je? Qui étes-vous, répliqua Fleur-de-Myrte, en cherchant à cbanger de situation? Madame, reprit le guerrier, puisque je n'ai pas le bonheur d'être connu de vous , je suis Ebérard, prince d'Antioche. Je venois pour prendre l'air avec ma suite auprès de cette fontaine : nous vous a\ons apperçue; je suis descendu de che\al pour vous donnerles secours dont vous paroissez avoir besoin.. lusqu'ici, grâce au ciel, ils a'out pas été malheureux.

Mais ,

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Mais, madame, puis- je à mon tour vous demander quelle est Ii personne à qui mon bonheur vient de me rendre utile? Quel accidei't votis avoit mis dans l'état fâcheux où nous vous avons trouvée ? Comment est -il possible que VOU-» ^yez été au moment do vous noyer dans un bassin aussi étroit? car, à riiumidité de vos cheveux, de vos liibits, on ne peut se tromper sur la nature du p«ril que vous avez couru. Est-ce l'effet d'un accident? Ai-je à vous venger de quelque scélérat ? Le counoisscz-vons ?

Plus le comte d'Antioche lait de questions, plus il augmente l'embarras de la dame. Que diia-t-elle ? Son aventure, depuis qu'elle a mis le pied dans le palais de la fée du marécnge, lui semble à elle-même si bisane . sî précipité. % qu'elle n'en a qu'une idée confuse : elle craint de raconter des rêves en disant ce qui lui paroit la vérité ; d'ailleurs elle croit que la prudence ne lui permet pas de se faire

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