‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · CHANT X · texte numérisé non relu

CHANT X

Ft-r.UR-DE-MYRTE, entre les bras de Zerbin flans une nuit obscure, au fond cViine forêt solitaire, se troiivoit bien exposée, lorsqu'au milieu de ses transports les plus vifs , le musicien se sent tout-à-coup engourdi, comme on l'est, selon le dire des naturalistes, au toucher de la torpille. Honteux de son état, il cherchoit à le déguiser, quand un bâillement scandaleux lui échappe et le décèle.

La belle étoit encore dans le premier étonnement du tour que pre— noit son aventure ; mais d'autres bâillemens successifs vinrent redoubler sa surprise.Bien lot son adversaire, vaincu par le sommeil annoncé par tant d'avant-coureurs , se laisse aller sur l'herbe, s'étend , ferme les yeux, s'endort, et ronfle à faire trembler la forêt.

Je vous laisse à juger si la dame se leva bien vite pour s'éloigner d'une (oinpagnie qui la mettoit dans le cas de rougir à tous égards; on rroit même qu'il lui échappa de dire assez liMut : Je ne sais rien de si méprisable que cet homme.

Pour l'intelligence de cette aventure, il est bon de savoir en quel endroit du globe le hasard avoit transporté notre héroïne; c'étoit sur une pointe avancée des côtes d*Anatolie, province de l'Empire Grec. Cette pointe, exposée aux incursions des pirates, éloit inculte et déserte; mais l'intérieur du pays ne l'étoit pas ; on trouvolt même à quelques cents pas du bois qui servoit d'asile à la belle et au musicien , un château d'assez belle apparence, dont le mnitre s'appelolt Zaman : nouvel acteur dont il n'est pas hors de propos de donner une légère idée.

C'étoit un chevalier grec, d'une naissance distinguée : il avoit brillé

dans sa jeunesse à la cour de Constantinople , où il avoit dissipé sa fortune : puis se trouvant entre deux âges et sans ressources , il s'étoit jeté dans les bras d'une douairière opulente , qu'on nommoitla dame du marécage, souveraine d'un étang de vaste étendue, mais possédant un fief d'une plus grande conséquence encore ; car, au moyen d'un commerce qu'elle entretenoit avec des esprits d'un certain ordre, elle s'étoit fait des vassaux:

d'une toute autre conséquence que ne le sont des grenouilles et des poissons; en un mot, elle jouoitde labaguette.

Elle étoit vieille et laide, maïs laide à l'excès; quant au cnractère, elle n'étoit que bisarre, exigeante, inquiète, jalouse , aigre , tracassière , acariâtre, vindicative , implacable , s'aimant beaucoup et n'aimant qu'elle , faisant le mal par principe, et un peu de bien par occasion à quelqu'un, quand il en pouvoit résulter un très-grand

dommage à quelqu'aiUre ; du reste elle étoit cVun assez bon commerce :

depuis qu'elle avoit fermé sa porte à tout le monde, elle ne querelloit plus chez elle que son mari et ses domestiques ; mais il <^st vrai qu'elle ne leur laissoit pas un moment de

repos.

Cela troubloitun peu le mari dans la jouissance de sa fortune, et , soit philosophie, soit nécessité, il menoit une vie entièrement retirée. C'étoit dommage ; il savoit le monde , et étoit pourvu de m. Ile petites qualités qui pouvoient l'y rendre agréable : d'ailleurs, il faisoit de son tems le meilleur emploi qu'il pouvoit ; comme il n'aimoit pas l'exercice de la chasse, le matin et le soir éloient consacrés à des promenades, et le reste du jour aux amusemens du cabinet.

Il avoit là des brochures, des pinceaux, des ciseaux, des fourneaux, des instrumens de musique, de phyiiqueetde mathématiques. Après des

lectures d'une digestion facile, il commencoit tour-à-toiir une boîte, une miniature, une découpure , unerés^nle d'antimoine, retournoit un couplet de chanson, faisoit un cadran solaire, ou jouoit un air sur la musette. Mais comme ce savoir faire n'empechoifc pas qu'il n? trouvât du tems de reste; que d'ailleurs il est des momens où les ressources de ce genre, quelque multipliées qu'elles soient, deviennent insipides, il s'étoit mis dans le cas d'avoir le sommeil à commande, et voici les moyens qu'il avoit employés.

Dans les premiers empressemens d'un nouveau ménage, et lorsqu'il y régnoit encore une sorte de confiance , la dame avoit initié son mari dans les mystères de l'art qu'elle professoit. Les gensde (jualité ne sont pas faits pour donner dans la magie noire : le chevalier s'en étoit tenu au rudiment, dans lequel il avoit puisé des teintures qui l'eussent au be-

soin fait passer, clans tons les pavs du monde, pour ini homtrip qui jouoit supérieurement de ia gibecière. Le trait que je vais vous rapporter fut son coup d'essai et son chef-d'œuvre.

II charma les eaux d'un réservoir qui servoit à l*ornenient et à l'utiHlé de ses jardins , et leur donna hi vertu soporific(iie. Il usoit depuis fréquemment de ce breuvage, et se dérohoit de cette manière aux langueurs do l'oisiveté et aux ennuis de ses chagrins domesticpies.

Au sortir du réservoir de Zaman, les eaux se répandoieut dans la campagne Souvent trompés par leur pureté apparente et par leur fraicheur, les oiseaux, les bêles fauves venoient s'y désaltérer ; mais, la soif étauchée, la fauvette, au milieu d'une cadence, sentoit se relâcher les fibres de son gosier mélodieux. La bidie, le daim, le chevreau léger ne pouvoient plus bondir dans la forêt, et gagnoient à

pas lents Tombrage le pins voisin pour s'abandonner au sommeil.

rieur-de-M yrte et Zerbin, pendant ce repas frugal, dont les fruits da bocage firent tous les frais, croyant; l*onde du ruisseau qui serpentoit entre les gazons sur lesquels ils étoient assis, aussi innocente qu'elle étoifc claire, en burent sans discrétion, et ces mêmes eaux étoient enchantées.

On a vu-quelle impression elles avoient faite sur les sens du musicien. A cinquante pas de lui, on auroit trouvé son héroïne endormie , et précisément elle fut rencontrée par le maître du.

château.

Il se promenoit seul au point du Jour dans le bocage; il voit au pied d'un arbre une personne qui lui semble plongée dans un profond sommeil.

Au turban dont elle est coiffée, au reste de l'équipage, le Grec juge que ce dormeur est un Sarrasin. L'habillement de notre voyageuse favorîsoit la double erreur. La figure et la

jeunesse de l'étranger frappent Zaman. Par quel hasard, se dit-il à luimême, ce jeune homme a-t-il été porté sur ce rivage ? Ensuite il l'éveille, non sans effort, et lui fait en langue Franque les questions que l'on peut supposer.

Le prétendu Sarrasin s'étend, se frotte les yeux, regarde avec étonnement l'homme qui lui adresse la parole, et cherche à lui rendre une réponse.

Seigneur.... je suis.... je viens

j'étois.... pardonnez-moi, je suis tellement accablée....

Tout ceci se disoit en français , passable pour le tems, et le Grec, qui avoit voyagé, n'en perdoit pas une syllabe; cependant il ne fit pas alors attention que la personne qui lui répondoit, se trompoit de genre en parlant d'elle-même, et se féminisoit dans sa réponse; mais il fut surpris que le langage démeutit le vêtement.

Je vois, lui dit-il, que vous avez besoin de repos : mon château n'est qu'à trois cents pas ; la route qui nous y conduit est aisée ; vous n'avez qu'à me suivre, je vous olTre l'asile et les secours qui pourront dépendre de moi.

Fleur-de-Myrte se lève , et se met en devoir de marcher sur les traces de Zaman ; elle lait un pas, puis une chiite : elle se relève et retombe encore. Voilà le turban qui se détache et roule à quatre pas : voilà des cheveux du plus beau blond cendré qui s'échappent à grands flots de leur prison : voilà cette physionomie charmante, qui, débarrassée de nuages, paroit et brille de tout son éclat.

Oh ! oh ! dit, à part soi, le Grec qui s'avance pour donner du secours à son nouvel hôte, je suis plus sûr que jamais de n'avoir pas affaire à un Turc. Alors il relève la belle , la soutieat par dessous le bras, et

POEME. içt

sans rien laisser entrevoir des soupçons ([u*il a formés , il la conduit à une porte secrette qui donnoit entrée dans les jardins du cliateaii.

Que Zaman est satisfait du trésor dont le hasard vient de le rendre maître ! qu*il en devient avare ! il voudroit pouvoir le dérober à tous les yeux. 11 va le renfermer dans un endroit absolument isolé de son palais, et qui n'éfoit fréquenté que par lui seul. Il rentre chez lui, ùùt appeler son homme de confiance:

i'acreldin, lui dit-il, je suis le phis heureux de tous les hommes. J'ai trouvé Mais le tems est précieux : tu me feras servir au pavilloa des bains. Je ne veux que quatre plats qui soient exquis. Du reste , je ne suis chez moi pour personne. Disperse, sur les avenues, des surveillans pour écarter les gens qui pourroient venir de la part de madame; car, quant à elle, depuis son dernier trait d'iiumeur, j'ai heu de me flatter qu'elle

me laissera quelques jours de repos, et ne viendra pas me troubler. Dès que tu auras donné les ordres, tu me rejoindras, et tu sauras tout par le détail. Je te ferai voir .. . Non tu ne peux t'en faire une idée. En finissant ces mots , Zaman vole à sa garde-robe et à son miroir, et va donner un nouveau lustre à sa parure; il va se parfumer de ce que l'orient a de plus précieux aromates, et plein de douces espérances, tout éclatant d'or et de saphirs , embaumant l'air des odeurs qu'il exhale, il prend la route du cabinet des bains , dans lequel il avoit laissé le dépôt devenu si cher à son cœur.

Cependant notre héroïne, quis'étoit vue tour-à-tour, bien accueillie, puis abandonnée et renfermée dans un appartement solitaire, ne savoit qu'augurer du traitement qu'on lui destinoit.

Où suis-je, disoit-elle, et que veuton faire de moi ? L'homme qui m'a présenté des secours a l'extérieur noble

ble, le ton obligeant; mais pourquoi s'éloigner avec tant de précipitation, après m'avoir conduite ici?

()uelle bisarre précaution l'engage à in*y tenir sous la clef? Que craint-il? Que dois-je craindre à mon tour?

Serois-je réservée à des aventures plus étranges , plus fâcheuses encore que celles qui me sont arrivées, depuis que i'eus le malheur de m'éloigner de Tours et de la France ? O Agnès ! ô Enguerrand ! ô jour fatal!..

La belle alloit continuer son apostrophe; ses amis, son amant, ses connoissances , la nuit comme le jour, tout s*y fût trouvé confondu. Mais un remords se fait sentir au fond du cœur.

On se rappelle je ne sais quel homme , je ne sais quelle scène , je ne &ais quel moment; les joues se couvrent de rougeur. On s*en prend à ses cheveux, on se traite avec la dernière rigueur. Tant il est vrai que IjBs cœurs délicats ue se pardonnent

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