CHANT X I
I»ES promesses faites à ramant d'Agnès n'avolent pas àlé vaines. Ollivier presse dé,à. le* flancs du vigoureux coursier dont il est redevable au vertueux solitaire. L'animal docile obéit aux genoux , à la voix , et même à Tintention de son cavalier , qu'il conduit avec une vitesse increvable jusqu'aux rives du Jourdain ,et bientôt aux murs de Césarée. Il trouve un bâtiment prêt à mettre à la \oile : il s'embarque ; les vents, la mer lui sont favorables ; il traverse, avec la vitesse de l'ét lair, les mers de Syrie, celles d'Kgypte, de Candie et la Méditenanée, enèn il est sous les murs de Tarascon. Son fidèle compagnon de voyage, son coursier fait déjà retentir la plaine de ses hennissemens ; il agite sa crinière majestueuse, il ronge sou frein blan-
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chissant d'écume : il part et laisse à peine la trace de ses pas légers sur le terrein qui semble se dérober sous lui. Mais un obstacle qui paroît insurmontable se présente , et l'arrête au milieu de sa course rapide.
Un fleuve impétueux sort du lit que lui avoit tracé la nature; il a détruit Jes foibles digues que l'art lui avoit vainement opposées, il s'élance dans la campagne ; on le reconnoit aux ravages, à la désolation , à la terreur qu'il répand partout sur son passage.
C'est la Durance.
Les ponts sont emportés , les chaussées sont détruites : une campagne inondée n'offre aux yeux du voyageur que des arbres déracinés , des cabanes , des maisons enlevées et flottantes, des abîmes de sable cachés sous des eaux limoneuses ; tout est dangereux, effrayant.
Le maître d'une hôtellerie , sur la porte de laquelle se trouve Ollivier , lui adresse la parole : Seigneur cheva-
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lier , tout ce que tous pouvez faire de plus sRf^e, en attendant que les eaux soient écoulées, c'est de prendre ici votre gîte ; nous vous v donnerons vos aises, et vous y trouverez mieux votre compte que si vous alliez essayer de passer le pont du Diable qu'on trouve à dix milles d'ici sur la gauche.
Au nom singulier que l'on donne à ce pont, au Ion que l'hôte prend pour en parler , la curiosité du chevalier se réveille; il fait des questions à l'hôte, qui, grand conteur de son naturel, entama l'histoire qui suit :
Ce pont est situé à l'entrée d'une gorge défendue par un château qui appartenoit, il y a dix ans, à un seigneur de ce voisinage; mais il est depuis ce lems au pouvoir du diable et de ses sergens , qui s'en sont emparés sans forme de procès , et le clergé ni le bras séculier n'ont pu les en faire déguerpir.
Jl s'est présenté à différentes fois bien des curieux, bien des incrédules
pour en tenter l'aventure. Presque personne n'en est revenu, et tous s'en sont si mal trouvés, qu'il n'y a pas d'apparence désormais qu'on y retourne.
Mais pour finir par quelques traits qui vous fassent iuger du reste, il y a quatre ans que le fils de l'ancien seigneur , jeune gentilhomme qui rêvenoit de la guerre, se déplut dans la maison paternelle, et demanda pour appanage la maison du diable ; présumant qu'il lui seroit pltis facile d'en apprivoiser les hôtes qu'une helle-nipre qu'on lui avoit donnée dans sou absence. Tout le monde avoit pitié de lui; mais personne nevouhit le suivre.
Il étoit déterminé, vigoureux ; il pousse sa pointe : or , apprenez quel en fut le succès.
Trois jours s*étoient passés sans qu'on en eût eu de nouvelles , lorsque des paysans trouvèrent son corps arrêté par des branches de saules qui sont sur les bords de la rivière , à une lieue
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au-dessous du château. Le courant ou Je diable l'avoient emporté là. Jlavoit le cou tordu , la langue et les yeux hors de la tête , les sourcils et les cheveux grillés, tout le corps meurtri , et si noir qu'il en éloit bleu ; déchiré de coups de griffes qui lui entroient d'un pouce dans les chairs, en sentarit le soufre de dix lieues à la ronde. J'allai comme les autres pour le voir, et il m'en est resté une telle frayeur, cju'à l'heure où je vous parle , on ne me tireroit pas une goutte de sang.
Vous présumez, dit Ollivierà l'hôte, en ne lui donnant pas le tems de s'engager dans une nouvelle histoire, que le pont dont vous me parlez n'ait pas subi le sort des autres? Trouverai-je un guide pour m'y conduire?
Cela ne vous manquera pas, seigneur ; nos enfans vous y conduiroient les yeux fermés; mais i'aurois regret qu'un cavalier de votre apparence allât le perdre de gaité de cœur.
Ollivier insiste et veut absolument
partir. Attendez à demain matin , lui disoit l'hôte, le jour est avancé, la nuit vous surprendra. Les alentours de Tendroit où vous allez sont déserts , vous n'aurez de ^ite que le maudit château. Les conseils sont superflus ; l'obstination du chevaher l'emporte; le guide se présente, on s'achemine.
Ce guide, non moins crédule et plus babillard que le maître de i'horellerie, son père , ne cessa sur la route d'entretenir le paladin des prodiges dont le château merveilleux passoit pour être le théiUre ; mais lui, rempli de son ob;et, ne pretoit qu'une altenfion médiocre à des récits qu'il jugecit fabuleux autant qu'ils étoieut bisarres.
La fourberie , la sottise et la peur , disoit-il en lui-même , jouent bien leur jeu danscette occasion-ci. Que je ferois avec plaisir disparoître tous ces prodiges, si des soins plus imporlans ne m'appeloient ailleurs! Mais cherchons à traverser le fleuve sur quelque ponf
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c(ue ce soit ; c'est ce que nous avons à faire de mieux.
Cependant le soleil atteignoit au terme de sa carrière, lorsque le guide interrompit brusquement le fil de sa narration , pour montrer à notre héros deux tours qu'on découvroit à peine dans réioigneraent et sur le penchant d'une colh'ne.
Seigneur chevalier, lui dit ce jeune homme, voilà votre auberge pour cette nuit , si vous la voulez passer bien mauvaise , et voilà la route qui doit vous y conduire. Quant à moi , je vous laisse et ne veux rien avoir à démêler avec les patrons de ce manoir maudit. Il dit, pique sa monture des deîix , la met au grand trot, et disj)arfKt.
Oliivier continue sa route à travers les ombres delà nuit qui commencent à se répandre , et à la faveur de l» lumière foihle et tremblante des étoiles, il arrive à la porte du château redoutable.
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Le pont-levis nbnissé lui en permet la libre entrée. 11 se trouve clans une cour spacieuse: il prête attentivement l'oreille, et se persuade au morne silence qui règne autour de lui , que l'endroit dans lequel il se trouve est entièrement abandonné. Cependant, pour se mettre à l'ahii des surprises, il ne veut pas pénétrer plus avant. Il débride son cbeval , le laisse errer sur le pâtis que l'enceinte du cliâteau renferme : tandis que lui-même , retiré sous l'abri de la porte, le bouclier au bras, le cimeterre au poing, l'œil et l'oreille au guet, se résout à attendra la naissance du jour.
Il avoit passé près de la moitié de la nuit dans cette difficile attitude, sans s'être apperçu de rien d'extraordinaire , lorsque l'éclat d'une vive lumière vient frapper ses regards juscfue dans le réduit obscur qu'il avoit choisi pour sa retraite.
II entre dans la cour, la façade du château lui semble toute embrasée : uu
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bruit sourd se fait entendre, semblable à celui que les feux souterrains occasionnent, lorsque , par des éruptions soudaines, ils viennent à s'échapper de leurs prisons ; on distingue bientôt des cris aigus, des gémissemens , des plaintes lugubres.
En même tems la porte d'un pavillon situé dans le milieu de la cour , roulant avec fracas sur des gonds énormes et couverts de rouille , s'ouvre à deux battans. A travers des éclats de lumière qui changent la nuit en ua jourafTreux, on distingue une foule de démons, de spectres, de phantômes qui semblent se précipiter, s'acharner les uns sur les autres; les hurlemens que pousse cette monstrueuse foule font retentir les voûtes de la foiteresse, ébranlent les remparts et les tours jusque dans leurs fondemens.
Cependant on .marche du coté de la porte sur le pas de laquelle notre héros s'est avanc é.
La première figure que l'on dis-
tinç^iie semble être Pombre d'une femme affligée : un voile de lin d'une blaucheur éclatante , mais souillé de quelques gouttes de sang, l'enveloppe depuis les épaules jusqu'aux talons :
ses cbeveux épars tombent par flocons sur sa poitrine : ses yeux baignés de larmes sont tournés vers le ciel , sa voix étouffée par les sanglots laisse à peine échapper les plaintes que lui arrache i*etaf douloureux dont elle paroit être affectée.
Un phantôme d'une figure liorrible , d'une taille énorme et gigantesque , la suit. Les chaînes , sous le poids desquelles ce hideux colosse semble succoniber . retardent la vitesse de sa marche, que des monstres infernaux hâtent à coups de fouet , dont les bouts sont armés de pointes acérées , et en lui pressant le flanc avec des fourches aiguës. On voit ruisseler le sang partout où les pointes meurtrières ont fait sentir leurs atteintes. Le monstre s'agite, se tourmente , pousse d'affreux
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rngis5emen>. Sa bouche vomit des tourbillons de flammes qui menacent d'embraser tout ce qui les approche.
L'amant d'Agnès prévient ha troupe infernile qui marchoit à lui ; il fait sifTler dans l'air sa redoutable épée.
Les démons abandonnent la victime au tourment de laquelle ils s'étoient dévoues , se précipitent sur le héros qui les attaque; les fourches se tournent en un instant contre lui. Vingt flambeaux répandant une clarté funèbre , une odeur empestée , assiègent la visière de son casque , et cherchent à le priver en même tems de la faculté de voir et de respirer, tandisque les hurlemens, lesrugissemens retentissent d'une manière horrible à. ses oreilles ; mais son courage en redouble. Il évite les atteintes qu'on lui porte ; il s'élance, il frappe ; mais au plus fort de l'action les lumières disparoisseot et la vision s'évanouit.
Le paladin étonné cherche en vain ses adversaires à travers les ténèbres
qui les lui dérobent; il prête Poreille,* et enlendant un bruit rauque, intermittent et sourd , il tourne ses regards du côté d'oii le bruit s'annonce : il y inarche : une lumière échappée d'un feu qui paroît achever de s'éteindre, le guide et le conduit à huitou dix pas vers une masse qui beugle, et d'où paroissent sortir le peu d'étincelles que l'on volt briller.
Ollivier s'approche de la masse, et lui fait sentir légèrement la pointe du cimeterre ; elle pousse un rugissement douloureux ; le guerrier s'arrête : mais tandis qu'il cherche à démêler la forme et le genre de l'être plaintif qui fixe son attention, un autre objet vient le distraire.
C'est un bloc dont l'éclatante blancheur a vaincu l'obscurité qui l'environne : il est sous la main du héros , qui croit, en le touchant, distinguer du linge, de la chaleur et de la chair euvfcîloppée d'une peau douce autant
que fine. Le bloc semble soupirer et se plaindre.
Ceci pouvoit être une ruse de l'ennemi et même de ses meilleures; le guerrier qui s'en doute, s'éloigne de quelques pas, se tient debout appuyé sur son épée, en garde contre ses adversaires, contre lui-même, et ne perdant pas de vue les deux objets qui, (our-à-tour, venoient de frapper ses sens.
La nuit fut longue ; car la durée du teras varie au gré des situations. Enfin, l'aube précédée par l*éloile du matin a paru sur l'horison. Aidé de la lumière qu'elle répand, le paladin a déjà pris parti sur la nature de la masse et du bloc qui, pendant la nuit, ontéféle sujetde son inquiétude. Ceci, disoit-il, me paroît être un homme, et voilà, si je ne me trompe, une femme.
Il avance vers la figure humaine, la touche avec précaution : elle pousse deux ou trois rugissemeosj il la con-
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sidère; elle est étendue sur l'herbe.
Il croit la recounoitre. C'est ce pliant ôme chargé de chaînes qui précédoit la troupe dans la vision nocturne.
Ollivier prend le phantôme par les épaules, le met sur le séant, le soutient, l'envisage, voit cette face énorme, hideuse, efFrayanle, la touche, et découvre que c'est un masque de cuivre. Les courroies qui attachent la larve tombent de deux coups de cimeterre. Les premiers rajons du soleil ont dardé sur Je visage du démasqué : les traits en sont reconnus ; c'est la tête d'Inare.
Mais est-ce bien elle-même ? Celte vision nouvelle ne seroit-elle pis une suite des illusions de la nuit ?
L'amant d'Agnès ne sait que penser , et l'embarras de sa situation redoublt; encore par les nouveaux objets qui viennentd'attirer ses regards. A quelques pas de lui le terrein est sanglant et couvert de corps qui semblent être
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privés delà vie. Le bloc éclatant par sa blancheur, qu'il estimoit devoir être une femme, se met en mouvement, se lève et marche directement à lui.
Le héros rappelle ses sens pour s'assurer de leur fidélité. Est-ce vous, seigneur Inare , dit-il à la tête démasquée ?
Je suis réprouvé, répond la tête en le rpf^ariant fixement.
Ollivier frissonne à cette réponse laconique et terrible. Qui étes-vous, madame, dit-il à la dame vêtue de blanc, et où suis-je ?
Dans un enfer, seigneur, lui répond la femme.
Cela ne se peut, madame, dit le héros; qui êles-vous encore une fois?
Fuyons, seigneur, vous saurez tout.
Mille dangers nous environnent. Votre bras n'a pas délivré la terre de tons les scélérats que renferme ce séjour d'iiorreur : hâtons-nous. En disant
strr::
cela , la dame le prend par la main et cherche à Tentrainer. Ne nous pressons point tant, madame, dit Ollivier, je crois qu'en effet ce lieu-ci n'est pas sans péril; mais n'appréliendez rien : je ferai ma retraite en hon ordre , et vous serez la maitresse do me suivre.
Le chevalier a reconnu Inare à 1^ voix, à cette physionomie trop marquée pour pouvoir être équivoque; il conjecture avec vraisemblance, ([ue l'infortuné Tourangeau sert de jouet à des bric;ands. L'abandonnera-t-il ? Ce paiti lui semble lâdie et cruel tout-àla-fois. Entreprendra-t-il de le délivrer? Mais le fils de Frédegilde , dan* l'état où il se trouve, est absolument incapable de s'aider. Néanmoins , avec un peu de peine, toutes choses s'arrangent. Inare presqu'insensible est mis sur le cheval , la dame , en croups derrière lui, porte la lance de l*amant d'Agnès, qui, chargé du reste de ses armes et à pied, sort du château.
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conduisant son propre coursier par la bride.
L'aventure du Pont-au-Diable présentoit d'abord bien du merveilleux.
Voici tout ce qui en reste. Un liomme trouve son plus grand ennemi dans le maibeur, et expose ses jours pour le délivrer. Cela est un peu plus rare à rencontrer que des revenans.
Mais par quelbasard le fils de Frédegilde se trouvoit-il dans le cas d*avoir des obligations aussi essentielles à son rival? C'jétoit pour s'être mêlé des affaires de Pbalagon et d'Alérie.
Phalagon possédoit des terres sur le rivage de la Durance. Il avoit du talent pour contrefaire le coin des monnoies, et du goût pour en altérer le titre. Il avoit fait d'un de ses vieux châteaux le théâtre de ses opérations lucratives, et pour en dérober aux oreilles et aux yeux le bruit et l'éclat, il avoit répandu dans le peuple qu'on
taaa
y voyoit toutes les nuits des apparitions diaboliques.
Jl falloit un appareil effrayant pour soutenir une invention de cette nature, et forcer à la retraite les curieux et les incrédules : voici de quelle façon s'y prenoit le châtelain.
Se présentoit-on au château pour y passer la nuit, sur-le-champ tout y étoit préparé pour la représentation d'une scène à-peu-prcs semblable à celle qui avoit frappé les yeux d'Ollivier.
Il étoit difficile de trouver un sujet pour remplir le premier rôle, pour traîner des fers d'un poids énorme, et essuyer enfin toutes les disgrâces attachées à l'emploi. Malheur à l'inconnu de stature avantageuse que le hasard faisoit tomber entre les mains de Plialagon ; il étoit dévoué sur-le-champ à ce fâcheux ministère, et résistoit difficilement aux fatigues de quatre représentations.
Depuis quelque tems , Phalagon
avoit eu en son pouvoir un jeune homme d'une taille au-dessus des proportionsordinaires. Alérie , épouse du châtelain, ne put voir sans compas-^ion cette victime périr dans les fatigues d'une aussi désagréable profession :
elle fait instruire l'étranger des sentimens qu'elle a conçus pour lui, prépare une échelle de cordes, et un beau jour la dame et le réprouvé s'enlèvent réciproquement.
Une seule haquenée, pliant sous une double charge , les emportoit trèslentement, lorsque Phalagon se mit à les poursuivre.
L'inconnu qui se sent serré de près, soulage adroitement la monture de la moitié du fardeau , pique des deux , et s'en va si loin qu'on n'en a jamais eu de nouvelle.
Alérie, un peu froissée, car eWe étoit descendue de cheval assez maladroitement, retombe au pouvoir de son époux, qui l'ayant ramenée chez lui, l'attache à ua arbre, et en éloit
au prélude de la vengeance qu'il prétendoit tirer, quand tout-à-coup survient Inare qui brusque le mari, en désobligeant la femme , qu'il finit par délivrer, non dans le dessein de bien faire, mais dans celui de contredire; et la dame par un trait de reconnoissance, digne du motif qui a fait agir son bienfaiteur , le livre au pouvoir de leur ennemi commun.
Le trait étoit à-la-fois méchant et politique; car Alérie effaçoit vis-àvis de Phalagon la moitié de la faute qu'elle avoit commise, puisqu'elle remplaçoit plus que dignement l'acteur dont elle avoit favorisé l'évasion.
On entraîne Inare dans le manoîr:
on l'assoupit; on l'enchaîne; on le transporte ensuite au château des apparitions : on le renferm.e dans un cachot dans lequel il est sobrement nourri.
S'agit-il de le faire sortir pour une promenade nocturne? deux figures
diaboliques viennent le chercher à la lu€ur d'un flambeau : on l'afFuble d'un masque d'un pied et demi de hauteur, surchargé d*une chevelure de crin hérissée. La bouche du masque, faite d'ailleurs pourgrossir le son de la voix, contient une matière sèche, enduite de bitume, et à laquelle on a mis le feu.
Inare veut crier : il hurle, il cherche à prendre sa respiration : la fumée du bitume enflammé l'empeste :
il fait des efforts pour la repousser , il vomit des tourbillons de flamme; il veut s'enfuii», il est retenu par le poids de ses chaînes ; il veut s'arrêter, les coups de fouet, la pointe acérée des fourches le hâtent, et le forcent d'avancer vers l'endroit où l'on a dessein de le conduire. Un sage succomberoit sous tantde maux réunis : leTourangeau n'en est devenu que plus imbécille, au point que buvant et mangeant, il se persuade qu'il est mort.
Il ne reste plus qu'à savoir quelle
sorte de vengeance tira Pbalagon de son épouse Alérie, après qu'elle eût été délivrée par Inare. Le châtelain la relégua parmi les ombres malheureuses qui dévoient habiter le château , et la chargea de jouer le rôle intéressant dans les visions. Elle paroissoit échevelée, vêtue d'un simple voile de lin , et exposée de tems en tems aux coups de fouet de quelque démon mal intentionné pour elle.
Qu'on se rappelle maintenant les phantôraes qui composoient ces apparitions si capables d'épouvanter, on en reconnoitra les principaux acteurs; Pbalagon et ses gens remplissoient les personnages en sous-ordre.
Jusqu'au moment où 011i\ier se présenta devant cette troupe avec une assurance héroïque, elle n'avoit eu besoin pour vaimreque de la terreur de son équij âge; mais à ce coup elle se trouve exposée à une attaque aussi vive qu'imprévue Inarese laisse aller à terre, Alérie se retire à côté, et
Phalagoii
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rhalagon déjà dangereusement blessé , s*appercevant que sa troupe combat avec désavantage, lui ordonne de jeter de conc ert , dans les fossés du chjteau, lesllaïubeaux qui éclairoient la mêlée , et se retire en abandonnant les morts et les blessés sur le champ de bataille.
Ollivier, occupé du but important qui l'atliroit en Europe, négligea de poursuivre ses avantages contre une troupe de scélérats qu'en tout autre tems il auroit cru devoir ne pas épargr>er. Il passe le pont redoutable , précipite sa marche, et arrive à un bourg d*uue assez grande étendue. Son premier soin fut de remettre Inare entre les mains d'un chirurgien, qu'il engagea à prendre soin du fils de Frédegilde parla remise d'un anneau de prix qui luirestoit, et par les sollicitations les plus vives.
Délivré de cet embarras, U fait chercher des vétemens sorlahles à la condition d'Alérie, les remet à la dame, Jonie L T
et prend con^é d*elle par un compli-»
ment court, froid et civil.
Je ne vous étonnerai point en vou3 disant que Pépouse de Phalagon ne s'altendoit pas à se voir aussi promptement délivrée. La vaillance et la bonne mine de son libérateur Pencbantoient; elle avoit le cœur noble et vouloit s'acquitter. Une femme qui a de la jeunesse et des agrémens , ne présume pas qu'on dédaigne les témoignages d'une reconnoissance légitime.
Alériedevoit encore moins s'y attendre qu'une autre, après les précautions qu'elle avoit prises pour préparer les événemens qu'elle desiroit. Les tons intéressans, les minauderies, les louanges , tout a.voit été mis en jeu ; elle avoit débité entr'autres le plus joli petit roman , un cbef- d'œavre d'esprit et d'imagination , auquel il ne manquoit rien, sinon qu'il ne devoit pas être dédié à l'amant d'Agnès. Distrait par des desseins d'une bien plus grande
ronséquencepour lui, Ollivier n'écoutoit les récits de la clame que par pure bienséance, et ne faisoit nulle attention au reste du manège; il voloit à Tours.
Tandis qu'Ollivier venoit au secours de sa patrie , Enguerrand, son ami. peu instruit de ce qui s*y pa'^soit, traversoit la mer pour se rendre dans la Palestine. Il débarqua à quelques milles de Tortose, sur une plage qui n*étoit habitée que par des pêcheurs. Ce séjour n'étant point propre aie délasser de ses fatigues , il apperçoit sur le haut d'une colline un château considérable en apparence ; il apprend que ce château et les terres qui l'environnent sont au pouvoir d'un chevalier chrétien : il s'achemine vers cet endroit, et parvient bientôt au pont-levis, qui n'étoit pas abaissé. Un nain paroît au haut d'une tour, et lui adresse la parole.
Seigneur chevalier, on n'entre ici qu'après avoir prêté serment de se
laisser servir par les dames.,.. Quelle bizarrerie , dit Enguerrand ! Seigneur, répondit le nain , les dames qui habitent ce château se sont consacrées au service des chevaliers Francs qu'attire le dessein de conquérir la Palestine ; on peut, par un excès de politesse, les gêner dans l'observance de leurs vœux, et elles veulent s'assurer de la complaisance de leurs hôtes.
Voilà, dit Enguerrand, des précautions bien minutieuses ; mais le motif qui les fait prendre est louable. Qu'en pensez -vous , Barin ; nous pouvons subir la loi qu'on nous impose ?
Cela vous regarde, monsieur, répliqua Barin; vous savez si vous vous êtes bien trouvé d'avoir été servi par des femmes.
Ces femmes-ci, repartit le maître , ne s'annoncent pas comme des harpies; et sur-le-champ il s'engage à faire tout ce que les dames pourront exiger de lui. Le serment fait , les
portes s'ouvrent , et le chevalier est introduit daus le château.
A peine est-il dans la cour , que deux jeunes personnes d'un extérieur modeste s'approchent de lui. L'une prend l'étrier , l'autre la -bride Le paladin descend de cheval , et est conduit dans un appartement commode.
Il y trouve plusieurs femmes qui le reçoivent sérieusement , mais avec les démonstrations de la plus grande politesse. On lui donne un siège : on l'assied : en un moment, le casque , la cuirasse, les brassards sont délacés. La plus apparente de la troupe se met à genoux, désarme les cuisses, ôte ]es bottines, prend les jambes nues, les examine avec soin, et se retournant d'un air grave du côté d'une suivante:
Palafrine , dit-elle, allez dire à n^onseigneur qu'il n'y a ici ni jambes bien faites, ni genoux cagneux. Ce sont deux jambes ordinaires , sèches , nerveuses, assez proportionnées en tr'elles.
Madame, dit Enguerrand , fort T 3
étonné de ce qu'il entendoit , puis-je vous demander quel intérêt , vous et ce monseigneur à qui vous envoyez un message , pouvez prendre à la tournure de mes jambes ?
Se gneiir , lui dit la dame en se relevant , la courtoisie avec laquelle vous vous êtes prêté à nos usages, donne à votre curiosité des droits sur notre complaisance.
Don Giiéridonio de Paphlagonie mon frère , est seigneur de ce château et des domaines qui l'environnent, les ayant conquis sur les Sarrasins parla force des armes.
Il y a environ quatre ans que nous fûmes attirés l'un et l'autre par des enchantemens dans le palais de la fée Bagasse. Cetle dangereuse sorcière , attachée au culte de Mahomet, voyant avec chagrin le progrès des armes chrétiennes en A sie, voulut les arrêter en tendant des pièges aux chevaliers défenseurs de la foi. Elle construisit non loin d'ici un palais superbe. Koiis
mîmes malheureusement le pied sur les avenues; alors entraînés par un charme, quand noys croyions ne l'être que par la beauté des lieux , nous parvînmes jusque dans un péristile qui étoit à l'entrée du palais; mais nous y étions à peine, que le marbre sur lequel nous marchions, solide en apparence , s'écarte et fond'sous nos pas:
une chiite imprévue nous précipite sous le mouvement d'une roue armée de fer tranchant, qui sépare en un clin-d*œil toutes les parties de notre corps les unes des autres; et ce qu'il y eut de plus étonnant, c'est que la mort ne suivit pas une aussi étrange dissolution.
Entraînées par leur propre poids, les parties de notre corps tombèrent dans une fosse profonde, et s'y confondirent dans une multitude de membres entassés. Nos têtes roulèrent comme des boules.
Ce mouvement extraordinaire ayant achôvé d*étour4ir le peu de raison
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qu'une aventure aussi surnaturelle m'avoit laissé, je n'ouvris les jeux qu'au bout de quelque tems, et je vis que ma tête étoit rangée sur des gradins à côté et vis-à-vis de huit cents autres têtes des deux sexes , de tout âge et de tout coloris. Elles avoient conservé l'action des jeux et de la langue, et sur-tout un mouvement dans les mâchoires qui les faisoit bâiller presque continuellement. Je n'ejilendois que ces mots, assez mal articulés : ah ! quels ennuis ! cela est désespérant.
Je ne pus résister à l'impression que faisoit sur moi la condition générale, et nys mis à bâiller comme les autres.
Encore une bâilleuse de plus, dit ime grosse tête de femme, placée visà-vis de la mienne ; on n'j sauroit tenir, j'en mourrai , et elle se remit à bâiller de plus belle.
Au moins , cette bouche-ci a de la fraîcheur, dit une autre tête, et voilà des dents d'un bel émail j puis m'a-
dressant la parole : Madame, peut-oa savoir le nom de Paimable compagne d'infortune que nous a donnée la fée Bagasse ?
J'envisageai la tête qui m'adressoit la parole. C'étoit celle d'un homnre; elle n'av^oit point de traits , mais un air de vivacité et d'assurance , et quelque chose d'affecté dans la prononciation.
Je voulus répondre. Seigneur, fai un frère. ... Je n'eus pas le tems d'en dire davantage. Ah! ciel, s'écria la tête femelle qui m'avoit apostrophée la première, voici encore une conteuse et une histoire ; nous n'avons pas été assez assommés de récits. Bâillez , madame , et laissez là votre frère.
Qui est-ce qui n'a pas de frères ?
Sans ceux que j'ai , je régnerois paisiblement, et ne serois pas où je me trouve.
Et plût au ciel ! madame , dit h tête qui m'avoit prise sous sa protection, que vous fussiez depuis quarante ans
sur le trône de vos aïeux; vous ne nous feriez pas bâiller à charnue instant à nous fendre les oreilles. La tête qui arrive inspire de l'intérêt; laissez-nous prendre part à sa fortune.
Que parlez-vous de quarante ans, seijrneur? .... Eh! oui, madame, répondit la tête qui se déclaroit pour moi ; quand vous aviez des mains, vous aviez l*âge qu'il vous plaisuit d'avoir; mais certainement si le sort Teût voulu, vous seriez dans la quarantième année de votre règne.
Seigtieur Coqzinga, dit la grosse tête injuriée » vous vous faites connoitre bientôt pour ce que vous êtes; pour la plus mauvaise tête. . . .
Ali ' madame, répliqua la mauvaise tête, il y a deux lustres, trois jours, deux heures un quart et quelques minutes que vous nous fatiguez de vos prétentions et de vos grands airs , et dès qu'il paroit sur la scène une tête qui ... .
Eh! seigneur, dis-je alors, que je
Jie sois point , je vous prie , la Cc^use.., Eh ! non , madame , je vous Tavoue , à votre aspect, je n'ai pu me défendre...
II alioit poursuivre et me déclarer sans doute les sentimens qu'il prélendoit que je lui eusse inspirés; mais il lut interrompu par une tête de son voisinage.
C'est une pitoyable chose qu'une tête de petit-maitre! seigneur Coqzinga; est-il dit que le malheur ne conduira pas dans ce triste séjour une tête femelle, tant soit peu pourvue d'agrémens , à qui vous ne débitiez des fadeurs, en nous mettant tous dans votre confidence? Puis s'adressant à moi: ne l'écoutez pas, madame, c'est le plus grand fat de la cour de Perse ; vous pouvez d'ailleurs vous appercevoir que ce qu'il dit ne sauroit passer le nœud de la trorge.
Ah ! s'écria Coqzinga , si jamais je puis retrouver mes membres î Ah I répondit son nouvel adversaire , si j'avois seulement mes mains!
Mais, seigneur, disois-je, ces disputes-ci vous sont trop loin. . . . Eh ! non, madame , reprit Coqzinga , laissez-nous faire ; ne vaut-il pas mieux se quereller que de bâiller ? A quoi peuvent s'occuper des gens qui n'ont que des oreilles et des yeux, qui vivent ensemble face à face depuis un siècle , avec espérance de doubler, sans se perdre un instant de vue; qui n'ont nulle relation, ni n'en peuvent former d'agréable, à qui la médisance même est interdite, faute de savoir de qui parler pour se faire entendre, qui ....
Coqzinga en eût dit davantage; mais la tête, dont j'ai parlé la première, se mit à bâiller si fort, que ce fut le signal d'un bâillement universel, dans lequel je fus entraînée. Que vous dirai-je, seigneur ? Je me mis bientôt au ton de la compagnie, à laquelle je me trouvois agrégée. Je pris de l'ennui, de l'humeur • je contredis, je querellai, et j'eus ma part des injures
jures. Vous ne pouvez vous faire une juste idée de l'ennui qui nous dévoroit. Désespérés d'être continuellement vis-à-vis tant de visages qui nous dépiaisoient , nous jurions sans cesse de nous fuir tous de toute Ja vitesse de nos jambes, quand nous les aurions recouvrées , lorsqu'au moment où nous nous y attendions le moins, elles nous furent rendues.
Tout-à-conp il nous j^rend une violente envife d'éternuer tous ensemble.
Un instant après, une voix rauque,quL partoit on ne sait d'où , nous ordonne de cherclier nos membres épars ; en même lems nos têtes roulent vers l'endroit où ils étoient entassés.
Mais l'envie de se quitter réciproquement, la précipitation née de je ne sais quelle crainte, la confusion, le désordre , insépnrables d^oe recherche de cette nature, peut-être le désir de s'approprier le bien d'autrui, occasionnèrent de singulières équivoques. Des visages eflëminés se pla-
ToniQ /. V
cèrent sur des bustes de jeunes gens, des têtes très-actives sur des corps paresseux, des cerveaux métaphysiques sur des épaules femelles, des nez au vent sur des masses courbées sous le poids de l'âge ou des infirmités, des mains très -entreprenantes s'attachèrent à des bras énervés , un homme de loi s'en alla avecles doigts d'un joueur de luth,' un grand seigneur avec ceux d'un escroc.
Un avare croyant aller au solide , moins occupé de sa taille que de son pourpoint et du haut-de-chausses, dont la ceinture étoit rembourrée de doublons , étale étourdiment sa fraise sur l'estomac d'un riche prébendier coupable des goûts les plus dispendieux, quoique dévoré d'une faim canine.
Une prude assortit un cœur qu'elle prétçn'^oit être insensible, à une bouche moitié friande, moitié dédaigneuse, à des yeux dont la dentelle la plus épaisse, la mieux rabattue n'auroit pu masquer la pétulance.
Je plaignis beaucoup une jeune personne qui se vit contrainte à faire retraite avec une gorge surannée qu'elle r'habilla du mieux qu'elle put.
A mon égard, je rejoignis assez facilement ce qui m'appartenoit; cependant, si j'eusse été tant soit peu moins diligente, cette grosse tête, mon antagoniste, alloit mettre la main sur une de mes meilleures nipes.
L'aventure de Coqzinga fut curieuse, il s'aimoit beaucoup : mais il falloit qu'il ne se fût pas scrupuleusement examiné. Ce n'est point là ma poitrine , disoit-il ; celle-ci est étroite et enfoncée 3 je n'eus jamais les épaules rondes. . . . Voilà une taille ignoble ; ainsi du reste. Il ne voulut rien reconnoître de ce qui étoit à lui. Quelqu'un, moins difficile, s'étant sans doute accommodé de tout ce qu'il dédaignoit, et le magasin s'étant vidé, cette tête, si pleine d'elle-même, fut obligée , pour ne pas exister sur rien , de s'asseoir sur les épaules d'un bos«iL*
J'étois demeurée sur les lieux poiir attendre Dom Guéridonio de Paphlagonie, mon frère. Il m'aborda d'un air triste, et je crus m'appercevoir qu'il étoit boiteux. Ma sœur , me dit-il, on m'a pris une de mes jambes , et voilà celle qu'on m'a laissée : or, vous sau- Tez , seigneur, que mon frère avoit les jambes les mieux faites qu'on eiVî; vues, et qu'il s'en piquoit. Celle qu'on lui avoit abandonnée à la place de la sienne avoit la tournure décidément cagneuse , et étoit de quelques lignes trop courte. Il étoit désespéré.
Il a vainement parcouru la contrée pour trouver son voleur; il examinoi£ les passans et s'est fait beaucoup d'affaires ; vainqueur dans quelques occasions, mais sans succès pour ses recherches , il a été vaincu dans d'autres^ et est demeuré borgne et manchot pour vouloir n'être plus cagneux* Dégoûté des moyens violens, il a. Heu recours à l'innocente supercherie de la loi imposée à tou5 ceux qui eu-
trent dans ce cliâteau. S'il eût eu le Lonheur de retrouver sa jambe, un magicien de ses amis s'étoit engagé à remettre les choses en place , sans que personne en souffrit douleur ni dommage; mais si la jambe que nous cherchons ne se trouve pas à l'armée des Francs , nous conservons bien peu d'espoir. Vous y allez, seigneur? que vous trouverez de têtes qui ne sont pas faites pour être sur les épaules où on les a placées ! Cela saute aux yeux. Plût au ciel que le défaut dont la découverte nous intéresse fût aussi remarquable, et que vous puissiez nous en apprendre des nouvelles ! nous en conserverions une éternelle reconnoissance.
En terminant son récit , la dame engagea le pahuliu à passer dans l'appartement de Dom Guéridonio. Ce chevalier étoit prévenu, et vint les recevoir à l'entrée.
Il éîolt vêtu à la Grecque, aynnt la robe retroussée par une agraffe d'or
tf^ÉM
au côté de la jambe qu'il vouloît montrer. C'éloit un homme de quarante ans, d'une taille élevée, d'une physionomie plutôt triste que sérieuse; un œil de verre , un bras en écharpe , et l'allure un peu déhancliée.
On servit un souper; il faut croire qu'il étoit bon. On parla de l'Europe et de l'Asie , des affaires de la Palestine , du roi Philippe , des empereurs Grecs et de toutes les affaires du tems. L'heure de se coucher vint; on se sépara : Enguerrand alla prendre du repos , et son écuyer le suivit.
Dès qu'ils furent seuls, Barin prit la parole : convenez, monsieur, que vous l'avez manqué belle. C'est ici un véritable château de coupe-jarrets.
Un peu de gras de jambe de plus , vous rejoigniez le camp à cloche-pied.
Nous aurions vu , dit Enguerrand ; mais ne vous-a-t-on pas proposé de vous déshabiller?
Non, monsieur , j'ai entendu les fioubrettes rire ensemble : elles par-
loient de jambes subalternes: on n'en voiiloit sans doute qu'aux jambes de qualité.
La conversation ne fat pas plus longue. Enguerrand se courba, se promettant bien de continuer sa route, dès que le retour du soleil le lui permettroit.
Il se tint parole ; à peine l'aube parut-elle sur l'borison, qu'il sortit du cbâteau : et, pour se rendre avec plus de promptitude devant Damas , il s'engagea dans les plaines sabloneuses qui y conduisent, entre le rivage de la mer et la cité d'Antaure.
On étoit alors sous la constellation de la canicule. La terre , échauffém^par les raj^ons du soleil qui dardoient à plomb, exlialo:t des vapeurs enflammées ; etrien ne pouv^oit en tempérer l'ardeur; car l'air n'étoit pas agité par le plus léger soufle.
Cependant d'épais nuages ayant dérobé, pour quelque tems , la vue du flambeau céleste, Enguerrand , pour
respirer avec aisance et essuyer îa sueur qui lui baignoit le visage, marchoit tête nue, et faisoit porter son casque par son écuyer.
Le courtier , abandonné à son allure naturelle, marchoit à pas lents , tandis qu'en proie à ses rêveries, le paladin s'occupoitde ses disgrâces amoureuses et poétiques , et du sort fatal des amours d'Agnès et d'Ollivier.
Tout-à-coup les nuages s'écartent , et laissent à Pastre du jour un intervalle à travers lequel il perce , et vient frapper sur la tête désarmée du paladin.
Aussitôt le sang se raréfie , la peau dev^pnt brûlante, les sueurs disparoissent, la douleur s'établit dans la tête, l'engourdissement et la langueur suspendent l'action de tout le mécanisme animal ; les esprits sont en confusion, les liqueurs fermentent, les solides s'altèrent; la fièvre se déclare, s'allume , et menace les organes de la .vie d'un embrasement général.
Le paladin prend, avec précipitation, son casque des mains de son éctiyer , et sentant qu'il ne sauroit soutenir plus long-tems les faligues pénibles de ia marche , il s'achemine avec peine vers quelques palmiers qu'il apperçoit dans le voisinage, et va se coucher à l'ombre , pour trouver, ^ans les bras du repos, un remède au mal dont il sent les douloureuses atteintes.
Le fidèle Barin s'assied à côté de lui, la consternation peinte sur le visage : il voudroit lui procurer du soulagement ; il lui soutient la tête , et tandis que le maître s'abandonne à un sommeil laborieux et agité , l'écuyer cherche à le préserver de l'action de l'air, des rayons du soleil et de l'incommodité des insectes.
Il n'y avoit pas un quart-d'heure q'/Eng\ierrand avoit fermé la paupière ; tout-à-coup il se réveille , jette autour de soi des regards égarés. Barin , dit-il, qu'on me donne mon chevaL
Voilà les harpies , le sabhat, tous les paysans du Limousin, ils sont mille contre un, et le Diable en est. . . .
Eh! non, non, vous rêvez, mou cher maître, il n'y a personne.
Va, va, je me moque d'eu'ï; vois comme je vole; je les défie bien de
m'atteindre Mais, prends garde,
je crois qu'une de mes ailes se détache.
Ne craignez rien, monsieur , elles tiennent bon ; ce sont vos bras.
Nous voilà dans un beau pays ; sans moi tu n'aurois pas vu tant de choses surprenantes.
Eh ! monsieur , où sont ces belles choses ?
Comment, tu ne vois pas ce lac ?
Il est aussi grand qu'une mer
Moi ! monsieur, je ne vois pas de l'eau pour noyer une puce. , . .
Il est vrai que cela ressemblée de l'eau , mais ce n'en est pas : cène sont que des vapeurs Sais-tu le nom de ce lac? C'est le lac de l'imagination : ah!
POEME. 3SJ
il y aura bien du travail de fait aujourd'hui, la vague est forte : elle trise. . . .
Et qu'est-ce que ce travail , Monsieur , je vous prie ?. . . . Tu ne vois pas ces corps qui flottent; voilà un château , une mosquée, une forêt , une prairie; voilà des nymphes, des bergers. Oh! en voilà de bien singulières. . . Tiens, vois comme elles s'accrochent et se heurtent. Bon , elles se mêlent... Cela devient plaisant. Voilà un monde qui s'est fourré dans la lune. Voilà un centaure qui s'en va avec une tête de cicogue et une patte d*ocrevisse. . . .
Mon pauvre maître ! quelle étrange
vision vous avez là !
Je voudrois entasser tout cela dans ma tête. . .
Tout cela dans votre tête ! juste
Ciel!... Je ne m'étonne pas si j©
souffre; ces maudites femmes ont
pris mes jambes', je suis cagneux,
Barin ; je suis désespéré . .
Eh! non, monsieur, tranquillisezvous; on ne vous a rien pris. Vons n'êtes pas plus cagneux que moi ; vous n'êtes qu'un peu cambré. . .
Tout m'accable à la fois : ¥leurde-Mj^rte a pris l'habit de cordelière. . .
Et d'où savez -vous cela, monsieur?. . .
Parbleu, ]e viens de la voir à la grille, et Olivier s'est fait capucin...
Passe pour cela , monsieur , s'ils sont bien appelés, ils sont heureux...
Ce sujet est trop touchaut , Barin ; je ne veux pas qu'on me le dérobe, donne -moi mes tablettes. Non....
non, je vais le dicter, écris , et retiens h.en l'air :
La fille du comte de Tours , Hélas! les maux d'enfant lontpris; Son père, qui sait ses amours, Safu...safu... sa fureurnepeut retenir.
"Retenir! retenir! ah! la mauvaise rime, Barin, la détestable rime!...
Eh! Monsieur, laissez une bonne fois les rimes pour ce qu'elles valent...
Qui moi! que je laisse la rime! tu ne me connois pas encore. Prose , vers, je veux tout faire; je veux habiller le sentiment en antithèse , la raison en préjugé, la nature en habitude, les problèmes en certitude, et la vérité en paradoxe. . .
Miséricorde! quel galimatias!...
Tais-toi, malheureux! tu m'as fait perdre ma transition.
Votre transition ?
Non , je me trompe , je la tiens. . •
Eh! monsieur, vous allez la déchirer : c'est le collet de mon pourpoint. Ah! que maudits soient l'imagination , les vers et la prose! laissez là toutes ces chimères -, elles vous feront mourir.
Le pauvre Barin avoit la larme à l^œil. Voilà, disoit-il , une fièvre chaude bien caractérisée : allons, je le vois un peu plus tranquille ; dès que le soleil aura, moins d'ardeur, nous
gTgneronsla première cabane; il faudra boire tiède et boire fréquemment.
Nous serons bien heureux, si nous en sommes quittes pour la peur que nous donne celle-ci ; mais de celle de faire des vers , nous n'en guérirons jamais.