LE DIABLE
moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes. A ce propos, sans rien répondre , je monte dans ma chaise : elle chemine.
Je ne peindrai point la confusion de mes pensées: elle étoit telle que l'idée du danger dans lequel je devois trouver ma mère ne s'y retracoit que foibleraent. Les yeux hébétés, la bouche béante , j'étois moins un homme qu'ua automate.
Mon conducteur me réveille. Seigneur cavalier, nous devons trouver madame dans ce village-ci. Je ne lui réponds rien. Nous traversions une espèce de bourgade; à chaque maison il s'informe si l'on n'a pas vu passer une jeune dame en tel et tel équipnge. On Uii répond qu'elle ne s'est point arrêtée, lise retourne comme voulant lire sur mon visage mon inquiétude à ce sujet.
Et s'il n'en savoit pas plus que moi , je devois lui paroître bien troublé.
Nous sommes hors du village , et je commence à me HaLter que l'ob-et
actuel
AMOUREUX. j^i
actuel de mes frayeurs s'est éhiané au moins pour quelque tems. Ah ' si jg puis arriver, tomber aux genoux da JJona Mencia, medis-je à moi-même SI je puis me mettre sous ia sauve' garde de ma respectable mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnes sur moi, oserez- vous -violer cet asile .^ Py retrouverai, avec les sentie mens de la nature , les principes salutaires dont le m'étois écarté, je m'ea ferai un rempart contre vous.
Mais si les chagrins occasionnés par mes desordres m'ont privé de cet an-o tulélaire... Ah lie ne veux vivre qua pour la venger sur moi-même. Je m'ensevelirai dans un cloitre.... Eh»
qui m'y délivrera des chimères engendrées dans mon cerveau ? Prenonf^état ecclésiastique. Sève charmant, il faut que je renonce à vous , une 1 arVe infernale s'e.t revêtu de toutes les grâces dont j'étois idolâtre : ce que ja verrois en vous de plus touchant me rappeleroit...
'l'unie II, T
Au milieu '1e ces réflexion ^^ dans lesquelles raonatienliop est concentrée, la voiture est entrée dnns la grniule cour du château J'entends une v(>ix:
c'est Alvare ! ('est mon fils ' J'élève la vue et reconnois ma mère sur le balcon de son appartement.
Rien n'égri le alors la douceur, la vivacité du sent 'ment que i'eprouve.
Moname semble renaître : mes forces se raniment toutes à la fuis. Je me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne. Ali, m'écrié-je les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de sanglots, ma mère ' ma mère ! je ne suis donc pas votre assassin ? Mereconnoitrez-vous pour votre lUs ? Ah ! ma mère , vous m'embrassez . . .
La passion qui me transporte , la véhémence de mon action ont tdlement altéré mes traits etleson de ma voix, que Dona Mencia en conçoit de l'inquiétude. Kl le me relève a\ ec bonté, m'embrasse de nouveau, me force à
m'asspoir. Je voulois parler: cela m'étoit impossible : je me jetois sur ses mains en les baignant de larmes en les couvrant des caresses les plus emportées.
Dona Mencia me considère d'un air dVtonuement : elle suppose qu'il doit mètre arrivé ([uelque chose d'extraordinaire; elle appréhende même quelque dérani^rment dans ma raison.
Tandis que son inquiétude , sa curiosité, sa bonté, sa tendresse se peignent dans ses complaisances et dans ses regards; sa prévoyance a fait rassembler sous ma main ce cpii peut soulager les bt'soiusd'un voyngeur fatigué par une route longue et pénible.
Les domestiques s'empressent à me servir. .Te mouille mes lèvres par complaisance : mes regards distraits cherchent mon frère ; alarmé de ne le pas voir, Madame, dis-je,où est l'estimable Dom Juan ?....
Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici , puisqu'il vous avoit écrit de
vousyrendre; maiscornjneseslettres, datées de Madrid , ne peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avoit, et le roi vient de le nommer à une viceroyauté dans les Indes.
Ciel! m'écrié-je. Tout seroit-ilfaux dans le songe affreux que je viens de faire ?... Mais il est impossible... De quel songe parlez-vous, Alvare ?...
Du plus long , du plus étonnant , du plus eflrayant que l'on puisse faire.
Alors, surmontant l'orgueil etlahonte, je lui fais le détail de ce qui m'étoit arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici, jusqu'nu moment heureux où j'avois pu embrasser ses genoux.
Cette femme respectable m'écoule avec une attention, une patience, une bonté extraordinaires. Comme je connoissois l'étendue de ma faute , elle vit qu'il étoit inutile de me l'exagérer.
Mon cher fils , vous avez couru après les mensonges, et, dès le moujent
même vous en avez été environné.
Jii£»ez-en par la nouvelle de mon indisposition et du courroux de votre f^^^e aine. Berthe , à qui vous avez cru parler, est depuis quelque tems détenue au Jit par une infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au-delà de votre pension. J'aurois craint , ou d'entretenir vos désordres, ou devons y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer Pimientos est mort depuis huit mois. Kt sur di.\-huit cents clochers que possède peut-être M. Je duc de Wedina-Sidonia dans toutes les Espagnes, il n'a pas \\n pouce de terre à l'endroit que vous désignez : je leconnois parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses habitans.
Ah ! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi. Il a dansé à la noce.
Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier, m.nis il avoit dételé en arrivant, sans demander son salaire.
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Cette fuite précipitée , qui ne laissoit point de traces, jeta ma mère en quelques soupçons. Nugnés, dit-elle à un page qui traversoit l'appartement, aller dire au vénérable IJom Quebracuernos que mon fils Alvare et moi l'attendons ici.
C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque ; il a ma confiance et la mérite: vous pouvez lui donner la votre. Jly a dans la fin de votre rêve «ne particularité qui m'embarrasse ; Dom Quebracuernos connoît les termes , et définira ces choses beaucoup mieux que moi.
Le vénérable ne se fit pas attendre; il en imposoit,même avant déparier, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avoiteues.il m'écoutoit avec une attention mêlée d'étonnementetsansm'interrompre.Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli , il prit la parole en ces termes ;
AMOUREUX. i5f
Certainement, seigneur Alvare , VOU-. venez d*échappor au plus grand péril ancjuel un liomine pu sse êtra e\po,é par si faute. Vous avez provcxpié iVspr^t maliu , et lui avez fourni par une suite d'imprudences , tous les d^gMisemens dont il avoit besoin pour parvenir h vous tromper et à vc;us pt'rdre. Votre aventure est bien extraordinaire ; je u'ai rien lu de semblable dans la Dèmonomanie dt Boiiin , ni dnns le IMomU' enchaîné de Bekker Kt il faut convenir que depuis cjue ces ijrands botnmes ont écrit , not'e ennemi s'est prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attacjues, en profitant des ruses que les hommes du siècle emploient réciprocjuf^merit pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement et avec choix , il emploie la ressource des tnlens aimables, donne des fêtes bien entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage;il imite mêma jusqu'à un certain point la vertu. Gela
n^'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se passent ; je vois d'ici bien des grottes plus dangereuses que celles de Port ici, et une multitude d'obsédés qui mallieureusement ne se doutent pas de l'être. A votre égard , en prenant des précautions sages pour le présent et pour l'avenir, je vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré , cela n'est pas équivoc[iie 1\ vous a' séduit, il est vrai, mais il n'a pu parveuir à vous corrompre ; vos intentions, vos remords vous ont préservé à l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son prétendu triomphe et votre dé (a te n'ont été pour vous et pour lui qu'une illusion dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à lui, une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a su la couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et des intelligences dans votre cœur pour pouvoir renouveler l'attaque, si vous lui en fournissez l'oc-
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casion. Après vous avoir ébloui autant que vous avez voulu l'être , contraint à se montrer à vous dans toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte ; il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte , mêlant le grotesque au terrible ; le puérile de ses escargots lumineuv, à la découverte effiavantede son borrible tête; enfin le mensonge à la vérité , le repos à la veille; de manière que votre esprit confus ne distingue rien, et que vous puissiez croire que la vision qui vous a frappé étoit moins reffet de sa malice , qu'un rêve occasionné par les vapeurs de votre cerveau : mais il a soigneusement isolé l'idée de ce fantôme agréable dont il s'est long-tc*ms servi pour vous égarer; il la rnpprocbera si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas cependant que la barrière du cloitre , ou de notre état, soit celle que vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée ; les gens instruits
i54 LE DIABLE AMOUREUX, par leur expérience sont nécessaires dans le monde. Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du se^e; que votre respectable mère préside à votre choix -.et dût celle que vous tiendrez de sa main avoir des grâces et des talens célestes, vous ne serez jamais tenté de la prendre pour le diable.
NOUVELLE ROxMANESQUE.