‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 3)Chapitre 11 sur 23 · Première Partie · texte numérisé non relu

Première Partie

Jaichard o-Berthon accomplissoit sa dix-liiiitième année. Il étiidioit depuis l'âge de nenf ans dans la ville, puis à Tuniversité d'Oxford, dans le dessein d'y prendre par la suite le bonnet de docteur. Ses dispositions naturelles, aidées du secours desesniaitres, Peussen r peut-être rendu , par la suite, le flambeau de l'église Anglicane ; mais une an Ire carrière devoit l'entrainer. Rien n'égaloit Hngénuité, l'égalité, la flexibilité de son caractère,

la douceur et la droiture de son ame, une heureuse physionomie annonçoittantde dons précieux. Sa taille, dans une médiocre hauteur, parfaitement prise , étoit aisée et légère; ses traits, peut-être trop réguliers, trop délicats pour ceux d'un homme, étoient relevés par une peau, des dents, des cheveux de la plus grande heauté. Il paroissoit nésensihle; mais on ne distinguoit point en lui le germe de ces passions violentes, propres à troubler î'ame, ou à l'égarer. On lui fournissoit une somme modique exactement payée tous les ans , elle sufilsoit aux frais de .son entretien et de ses études, seuls objets daris lesquels son ambition étoit enfermée. En un mot, selon les apparences, l'aurore d'un avenir paisible sembloit se lever pour lui sans jiuages, lorsque le chapelain d'un homme de qualité des environs d'Oxford entre tout-à-coup danssachambre, les yeux baignés de larmes. Ah! mon pauvre Richard, lui dit-il, que vous

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5lcs à plaindre ! vous avez tout perdu : Mistris Hallen est morte.

Mistriss Hallen , veuve d'un brasseur de hierre de Southani , dans le comté de '\\'ar\vlck , peu riche et sans enfans, avoit élevé Ricliard ; ellefournissoit à son entretien à Oxford : le chapelain étoit leur ami commun.

A ce mot, Mistriss Hallen est morte, (donto-Berthon nesentoitpas encore toutes les conséquences ), il se rappelle les obligations qu'il a à celte femme; son ame s'émeut, son cœur se resserre , ses yeux se baignent de larmes.

Pleurez , pleurez , mon ami , lui disoit le bon chapelain , en l'embrassant; j'aime ces preuves de votre excellent naturel, pleurez, ces larmes ne sont point suspectes : elles sont douces en comparaison de celles qu'il vous faut verser sur vous-même.

Qu*ai-je encore à regretter, disoit Kichard, puisque j*ai perdu celle qui me tenoit lieu de mère ?

Oui, mon enfant, répliqua le chapelain , elle vous en tenoit lieu , et personne ne la remplacera; vous êtes à la merci du siècle , de ce siècle endurci , où la charité est éteinte, où l'on ne distingue pas même les traces de l'humanité. 11 faut sortir d'Oxford , mon ami. Quitter mes éludes, reprit Ricliavd Kt qui vous mettroit en état de les continuer ? disoit le chapelain. Lisez , lisez la lettre de l'avide et dure kéritière de Mistriss Hallen.

A M. Borton , dinpelain au cjulteau de ÏFoodsLock,

fc Je trouve , monsieur , dans les » papiers de ma défunte sœur Mistriss » Hallen , beaucoup de vos lettres, et » enlr'autres la dernière que vous avez » pris la peine de lui écrire, toujours » en demandant de l'argent pour un » jeune étudiant d'Oxford. La succes- » sionne peut suffire à l'entretien d'un » sujet de cette espèce. Ma sœur s'est

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» fait beaucoup de tort et à nous . par » les extravagances qu'elle a laites » pour lui. Je suis étonné , monsieur , » qu'elle ait pu trouver un agent de » votre caractère, vous étiez fait pour » lui représenter... Ici il y avoil dans » la lettre trois à quatre lignes ralii^ » rècs.. . Quoi qu'il en soit , en cessant » tout comtrierce avec nous à ce sujet, » vous obligerez votre servante ,

« Anne Flust. »

Oli ciul ! s'écria Richard, en élevant les yeux, de quelle honte me vois-je environné ? et elle rejaillit même sur ma bienfaitrice !

Arrêtez , mon ami , dit le chapelain , c'est ici le moment de la vertu : oubliez ces infamies, rappelez votre courage. J'ignore par quel motif Mistriss Hallen, qui ne s'en étoit jamais ouverte à moi, vous a fait élever pour un état auquel, naturellement , vous ne deviez pas être destiné; mais en mourant , elle n'a fait aucun effort

pour vous y soutenir : elle n'a jamnis dit si vous lui apparteniez , ni qui vous pouviez être. Aujourd'hui, dénué de son secours, vous vous trouvez rériuit à vous-même; et rempli des semences de vertu , comme vous Têtes , la pauvreté et le besoin dont elle est suivie , sont seuls à redouter pour vous. Songez à les écarter, mon ami.... Et que ferai -je, monsieur, répliqua Richard , à qui m'adresseraije ? Vous êtes ma seule connoissance : me destinant à un état sérieux , j'ai cherché à vivre dans le recueillement et la solitude. La familiarité des grands seigneurs, compagnons de mes études, m'étoit offerte : je Pai repoussée , écartée de moi par le respect ; j'ai même évité le commerce avec mes égaux, pour ne point occasionner de jalousie ; je n'ai pas un ami. ... Et quand vous en auriez de cette espèce , mon cher Richard, répondit le chapelain, de quelle ressource pourroientils vous être ? Vous vous en verriez

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négligé, abandonné, mon ami, et n'eu seriez que plus malheureux. D'ailleurs, ce sont de jeunes gens, ils ne sont pas libres de disposer de leur fortune,et s'ils vouloient vous secourir, ceux dont ils dépendent ne leur perniettroient pas d'en faire un si noble usage. Vous avez lu des livres, mon ami : vous ne connoissez pas les liommes. L'Angleterre a produit dans les siècles précédens une race plus brute en apparence que celle-ci, mais elle avoit du naturel . delà franchise, de la bienfaisance. Nos Anglais d'aujourdhui , sous des dehors plus civilisés, livrés au luxe, aux débauches et à l'avarice qui en est la suite, ont renoncé à l'humanité : ils ont perdu jusqu'à ce sentiment généreux et éclairé qui les atLachoit à la liberté; ils en ont au plus le fanatisme , et courent en aveugles au-devant de l'esclavage, pour se procurer les moyens de se soutenir dans le faste et le désordre. Ali ! mou ami, vous ! implorer

les secours d'un duc, d'un lord, d'un baronnet! Si vos heureuses qualités réveilloient dans l'un d'eux un instant de bienfLiisance , l'oubli de vousmême , un enchaînement de basses complaisances pourroient seules vous maintenir dans sa faveur. Les g<Mis placés entr'eux et le peuple , dévorés de l'ambition de les égaler par les titres, imitent, en attendant, leur corruption : nation dégradée , nation avilie, perdue ! Valez mieux qu'elle, mon ami , et ne comptez pas sur elle.....

Mais que deviendrai-je ? demandoit toujours o-Eerthon., d'un air plus inquiet et plus triste.

J'ai déjà, reprit le chapelain, pesé tous les partis que je pourrois vous proposer. On vous présenteroit dans une maison riche pour être l'instructeur de quelque enfant de famille ; mais dans l'iige de puberté, vous avez vous-même l'air d'un enfant, et vous n'obtiendrez point de confiance. Le

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parti dos armes seroit bon, si l'on se bnltoitpourdemeilleurescauses; mais l*Aiii:leterre a des intérêts opposés aux querelles pour lesquelles on l'épuise d'hommes et d'argent. Il faut des protections pour obtenir le pins mince emploi, et des membres délicats , élevés dans l'ombre d'un collège, ne pourroi'^nt supporter les fatigues de l'état de simple soldat. Vous avez des senlimens, vous auriez de l'honneur; vous les perdriez peut-être au mâlieu d'une troupe que l'on feroit marcher à l'ennemi à coups de bâton. Pour être soldat, mon ami, il faut avoir cinq pieds six pouces, de la vigueur, de la patience : tout le reste est inutile, et peut-être dangereux. Vous n'êtes point assez jeune pour commencer le métier de matelot; les hnbitudes nécessaires aux ^ens de cet état doivefitétie prises dans la première enfance, et pour ainsi dire p'^tries avec le sang. L'armateur n'envisageant que le gain dans les entreprises qu'il forme, tend tou-

i64 L E L O R D jours à réconomie: vous lui paroîtriez une bouche inutile dont il nevouclroit pas cliarger un de ses bâti mens. Vous pourriez encore apprendre un métier, mais il faut paver un apprentissage. Oh ! inon enfant! je tremble à vous dire Punique moyen qui vous reste, pour vous procurer , au sein du meilleur pays qui soit au monde, ce que la terre donne libéralement sous les plus défavorables climats, aces hom^ mes vivant sans société et sans travaux, que l'on nomme sauvages; il faut entrer en service...- Prendre la livrée, s'écria douloureusement Richard Oui, mon enfant, la livrée....

La harangue du chapelain avoit pour but d'amener le jeune homme à cette chute désagréable, par une cascade moins escarpée; mais il n'y étoit pas préparé. Né sans orgueil, il avoit de l'élévation dans l'ame, et ne put se considérer sous la forme abjecte sous laquelle on vouloit le réduire, ^aus verser de nouveaux torrens de

Isrmes. Le chapelain cherclioit à les essuyer, et ne les tarissoit pas.

Pourquoi vous effrayer, mon cher Ricliard ? lui disoit-il. L'état que je proposeest humiliant, mais vous n'avez pas à choisir, et la vertu ennohlic tout. Vous n'aurez point l'esprit domestique, vous vous attacherez à vos devoirs; devenn nécessaire à vos maîtres , ils prendront de l'inclination pour vous. Au lieu de mener la vie oisive de vos pareils, vous cultiverez dansle secret ces semences d'instruction, le fruit de vos études; peut-être aurez -vous un jour le sort de mon amiM.Pighman.llservoit sir Charles HerfTord, notre envoyé à Constintinople; la contagion si commune dans cette capitale , et un accident enlevèrent à ce ministre ses deux secrétaires. Sir HerfTord avoit des dépêches importantes et secrètes à expédier ; il savoit que Pighman écrivoit hien , qu'il avoit de la discrétion et de l'honneur : il remploya , en fut content.

Que vous dirai -je, mon clier o-Bertlion ? mon ami est aujourd'hui retiré dans le comté de Norfolk , avec cent livres sterling de pension , et l'estime de tous ceux qui le connoissent. Ayez du courage ; il en faut plus pour se plier que pour s'élever, surtout la pente y étant contraire ; mais conservez quelque chose du nerf qui va présider à votre décision, pour la suivre, et. vous verrez qu'on peut embrasser l'état le plus humble sans en être avili.

Le moyen proposé à Richard le révoltoit; mais on lui en laisoit une nécessité ; son peu d'expérience l'empechoit d'imaginer des ressources plus honnêtes; il falloit se déterminer; il prit le parti des âmes douces et confiantes, et foulant aux pieds son amour-propre, et même sa raison, il s'abandonna sans réserve à la conduite de son ami.

Il falloit prendre congé de l'Université , de ses hôtes , du peu de gens qu'il avoit connus à Oxford. Le chapelain

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l'aida à remplir ces potits devoirs : la niortd*iinemère,et des afTaires survenues étoient le prétexte du départ : il ne fut difFéré que jusqu'au soir. Rie hard avant vendu ce qui devoit lui devenir inutile dans son nouvel état , monte en croupe derrière son ami, et se rend avec ]ui au château de AS'oodstock. L'ecclésiastique développe son plan ; et lui fait part des mesures déjà prises ponren avancer J'exécutiou. Vous n*avez que vingt-cinq guinées , mon ami, ces ressources sont bien foibles, et vous ne pouvez trop vous presser de chercher condition. Eloignez-vous des environs d'Oxford : je n'aipas besoin d'appuyer sur les motifs de cet avis. J'ai un parent pasteur du petit village de Buttorf, dans le comté de Devon, à quelques lieues d'Excester. Son bénéfice est peu considérable; mais il jouit de quel([ue considération dnus le pays. Je lui ai déjà écrit à votre sujet, en l'instruisant de la paitie de votre histoire qui peut l'intéresser en votre faveur 3 j'ai

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sa réponse , il espère vous placer : prenez mon cheval , et partez.

Richard arrive à Buttorf, le pasteur le reçoit avec bonté; mais cette bonté avoit quelque chose d'un peu humiliant pour cehii qui en étoit l'objet.

Mon pauvre garçon, lui disoit-on , on fera Pimpossibie pour vous. Les conditions sont rares ; cependant il y aura bien du malheur , si quelque insolent laquais ne se fait chasserd'ici à deux mois d'une bonne maison de ce voisinage ; présenté de ma main , je me flatte que vous serez reçu : ensuite vous dépendrez de votre façon de vous conduire.

Richard n'avoit pas prévu qu'il dût éprouver des difficultés ou des lenteurs , dans la poursuite d'un aussi mince emploi. Il demanda sérieusement au pasteur, s'il v avoit des Anglais parmi les domestiques attachés aux maisons dont on lui parloit. On n'en prend pas volontiers d'autres, lui répondit le pasleur. Cette réponse

fut

fut un nouveau sujet d'étonnemeut.

Comment trouvoit-on tant de gens empressés de servir au milieu d*uu peuple libre ! Du fond de son collège, il avoit considéré sa nation comme les citoyens de Sparte et de Rome, et comptoit peut-être les trouver entourés d'idoles ou d'esclaves Capadotiens.

11 en conclut que la prospérité générale d'un pays n'influe pas toujours sur tous les particuliers, et qu'il devoit y avoir en Angleterre beaucoup de gens aussi malheureux que lui : une nécessité absolue pouvant seule déterminer un homme à avilir , par le choix de sa condition , le plus beau titre qui soit au monde , celui de sujet de la Grande-Bretagne.

Voilà Richard logé à Buttorf, dans un mince cabaret , vivant assez mal, dépensant trop en proportion de ses facultés, et attendant l'effet des bontés de son nouveau protecteur. Trois mois se passèrent dans cette situation

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