Tome 11. X
des préjugés révolt ans pour Miumaïiité ; tels qu'ils étoient , ils me paroissoient insoutt^nables ; n'étant point soupçonnée de savoir leur langue, je leur entendis tourner en ridicule ua de leurs compa«;nons d'exercice, avec tant d*aigreur et si peu de retenue , qu'il uie prit envie de me lier avec lui. Ils ne lui reprochoient pas un défaut dont un être raisonnable n'eût pu s'applaudir comme d'une bonne qualité, il étoit modeste, doux, honnête et recoiinoissant, au point de se piquer d'être l'ami des Français dont il a voit reçu un accueil obligeant ou quelques légers services. Il soutenoit qu'on ne devoit pas insulter chez elle une nation qui n'y insultoit personne, et pensoit lui-même n'avoir pas des raisons sufiisantes pour la mésestimer.
!Ne pouvant le corriger de ses travers, ses camarades l'abandonnèrent, et il resta seul avec moi. Il se nommoit Estevan , il éLoit Gallois. Lorsqu'.l fut seul je l'abordai , et lui parlai si boa
anglais, qu'il eut lieu d'en être surpris. Je m'avouai pour son compatriote et pour son complice dans la façon de penser : enfin , mon fiJs, à la suite de cette ouverture nous devinmes amis et presqu'inséparables, nous le serons toute la vie. Il n'y eut jamais d'ame plus douce, plus vraie, plus sensible que celle d'Estevan. Je pourroisvous en dire mille biens; mais vous le connoitrez , et vous en appiendrez davantage par son commerce. Vous lui avez déjà quelques petites obligations indirectes ; et quand vous le rêveriez , sa figure ne vous sera pas étrangère.
Je n'avois jamais connu que l'amour, et n'avois pas eu sujet de m^en louer. Mon ame se livra à l'amitié avec toute la chaleur dont elle étoit susceptible.
Estevan , peu riche , ayant dissipé pour son éducation au - delà de la somme qu'il pouvoitraisonnablement sacrifier, sougeoit à repasser la mer |
je me déterminai à faire ce voj^age avec lui.
Nous passâmes à Londres. Je vis M. Sterlook ; je sus de vos nouvelles. On se louoit de votre douceur, de votre application. Je conférai avec cet honnête banquier sur le parti que je pourrois vous faire prendre.
L'état des familles n'avoit pas changé , mes ressources n'étoient point augmentées , vous étiez d'un tempérament délicat ; il fut décidé qu'on vous cnverroit à Oxford, comme un jeune homme destiné à l'état ecclésiastique.
Estevan prit bientôt après le cliemiri de Galles, et je l*y suivis. Son patrimoine étoit mince, une partie en étoit abandonnée pour la subsistance d'une mère âgée et respectable; nous n'étions pas fort à notre aise , mais un ami tient lieu de bien des choses. Je passai six mois avec lui sans m'ennuyer , m'occupant à détruire les renards dont son peûL territoire élolt
infesté : et je revins en France , déterminée à retourner désormais tous les ans au pays de Galles.
Cependant j'en fus deux sans tenir parole. A mon second voyage je trouvai Estevan dans l'embarras. Il étoit amoureux de la fille aînée de mistriss Bullcock que vous connoissez : ellen'avoit c[ue quatorze ans alors. Il n'osoit parler de sa passion ni à miss Anna, qui Pavoit fait naître, ni à la mère , ni àpersonne. Les circonstances étoient au plus défavorables pour lui. Mistriss Bullcock venoit de perdre son mari, le bien qui lui restoit se trouvoit engagé à une espèce de juif pour i5o livres sterling. Cette homme pressoit pour se faire payer; la famille étoit dans la désolation et au moment de sa ruine.
Mon ami Estevan n'y pouvoit apporter de remède. Comment préméditer un mariage dans un état aussi désespéré ? En supposant le bien de mistriss Bullcock libéré , il n'étoit pas même raisoimable d'y penser. J'en-
gngeai mon ami à réserver Paveu (3e ses senlimeiis pour des tems plus heureux , et dt^terniinée à passer l'anuée entière avec lui , je sacrifiai la plus grande partie de mes revenus pour tirer d'affaire retle estimable et malheureuse famille. Je voulois qu'Este- Vnu pvitce petit service sur soucomjîte, mais il me nomma à madame Bullcock : voilà l'origine des liaisons que j'ai conservées avec elle.
l/année étant révolue , je retournai à Par s. L'Kurope étoit en pnix, et parois^oit devoir y être long-tems.
J'eus occasion de connoitre un mousquetaire, issu d'une bo'ine maiî^on de la province de I encastre 11 se nommot Fitz-Martin Croyant appercevoir en moi de l'attachement pour la France, il me dit r]u*à vingt- c(uatre ans , que je paroissois avoir , il étoit étonnant nue je ne cherchasse pas à entrer dans le service . seul ét?ït convenable à un homme de condition.
Lui, né à S. Germain, n'ayant quo
IMPROMPTU. 3(^7 quinze cents francs de pension, il siibsistot avec agrément et avec l'espérance de s'avancer.
M'ennnyant de ce que j*avois fait Jusqu'alors , la fantaisie d'être mousquetaire me saisit. Fitz-Martin me présente à son commandant , comme un débri de la fortune des Stuarts.
Je plais : on m'ag' ée. De nouveau.
je me trouve monter à cheval , mais parétat. Je vais souvent à Versailles, le goût pour la chasse se réveille ; bientôt le roi de France ne force pas un cerf sans m'avoir pour compagnon ou pour témoin de son succès. Cela vint au point de me faire remarquer.
J'arrivais un jour un peu tard pour les abois. Le roi, habitué sans doute à me voir, dit assez haut pour être entendu de moi : \h ! voilà mon mousquetaire ! Trop flattée d'avoir mérité cefte distinction , je cherchai à me faire remarquer de plus en plus ; mais j'avois doublé, triplé mon écurie, et M. Sterlook m'avertit que j'avois al-
téré mon capital. Je pris la rësolution de ni'aller confiner poiirf{nel(|ue lems auprès de mes amis , d:»ns mon pays de Galles, et partis de Versailles munie d'un bon contré.
Pendant ([ne je vivois chez Estevan, la guerre avec rKspaane se déclare :
nos politicfues disoient ([ne la France ne tarderoit pas à se mettre de la partie J*aimois la [personne du roi; mais je ne pouvois le servir contre ma nation. Je fus forcée de prendre mon parti , et iVnvovai ma démission à mon commandant.
Sir Tiiomas CoIKvill levoit alors , avec commission, une compagnie franche pour suivre l'amiral Anson dans son expédition des Indes Nous nous étions vus en France ; il m'offrit la lieulenance de sa compagnie , et je l'acceptai. Celle conipagme m'ofFroit des moyens de ménager notre ])elit6 fortune, etpeut-être de l'augmenter.
Je vous recommandai à M. Ster-.
look, et m*embar(|uai sur le Conire-^
amiral, avec un détachement décent cniquante hommes. Je ne vous parle pas du voyage et de l'expédition, tout vous est étranger, hors le fruit que J'en ai recueilli.
Après une absence de quatreannées, et des aventures extraordinaires de tout cet armement redoutable, il ne revint en Angleterre qu'une petite poignée de monde sur un vaisseau déiabré, écrasé de richesses , et j'eus le bonheur d'en être. Nous dûmes notre conservation au génie plein de ressources qui nous commandoit , et à la fortune qui nous conduisit au port à travers une escadre ennemie , à la faveur d'un brouillard. Sir Collwili étoit mort, et de droit j'étois devenue capitame d'un corps de troupes composé de cinq cents hommes au départ, et réduit pour lors à trente-six.
J'arrive à Londres. Je vole chez M. Sterlook, âgé de soixante -dixsept ans , il étoit tombé en enfance ; sa famille venait de le faire interdire;
mes foncîs étoient cii sûreté. Je r^clamois des papiers ; l'iiiventaire n*étoit pas encore fait. On ne put me dire un mot de mon pauvre Richard.
Charg(^e de rendre compte de ma compîignie,et de suivre sesinlén'ts à la liquidation des prises faites par l'escadre, je ne pus m'abseuler de Londres. J'écris à Southam, à mistriss Hnllen , je ne reçois pas de réponse ; une seconde , une troisième lettre , ne sont pas plus heureuses ; mortellement inquiète , je demande un conç;6 de huit jours pour aller à Soutliam; les commissaires de l'amirauté, à qui je ni'ètois rendue trop nécessaire, me Je refusent EnTm , je m'adresse à mon ami Kstevan et Je conjure de me venir joindre, avant le plus grand besoin êe ses services II me répond qu'il ne peut abandonner sa mère qui est à toute extrémité. Ma situation éloit désespérante ; si j*abandonnois mes devoirs , je me metfois dans le cas de perdre la fortune amassée pour voa*
avec tant de périls et de fatigues, et ce" pendant je craignois de vous voir perdu. Au milieu de ces alarmes, l'espérance de vous voir prendre dans le monde unrangsortableà votre nom , m'excito^t à me rapprocher du chef de notre famille. Le lord Westfield étoit à Londres : je le sus. J'appris qu'il demeuroit dans la rue de Southampton,dans un appartement garni. Dans la même maison , un logement audessus du sien étoit sans locataire. Je le prends. Je n'appréhendois pas d'être reconnue en passant devant mon frère ; et je le connoissois pour être distrait. Mon uniforme , mon état actuel me mettoient à Pabri d'être soupçonnée par lui. J'aurois désiré qu'un hasard nous approchât , qu'il pût prendre de la curiosité sur mon compte. Je Taimois, l'estimois ; mais je le craignois encore davantage ; en prenant mal mon tems, en m'exposant à l'ahorder dans un moment où il eût été mal disposé , je pouvois échouei?
Zji L E L O R D
dans mon entreprise, sans espérance de retour de sa part.
Il venoit de perdre depnis peu son fils unifjne , ctlepleuroit encore Mon doniesticjiie avoit appris cette nouvelle du sien. Ses filles étoient mariées depuis trois ans aux lords Mellfou'l et Ktherge . chevaliers de l'ordro d'Ktosse et pnirs de ce royaume ; sa faînille le néglic^oit beaucoup , et il étoit comme i>olé.
J'appris nus-»i quelles étoient ses habitudes. Hors des séances du parlement, il s'intriguoit avec les agioteurs en chef de T.oiuhes , potir travailler sur les papiers publics, étoit assidu le toirauK pantomimes de Cowent-Garden ; le spectacle fini, il entroitau café, y revoit pendant (pudque tems et so retiroit vers les onze heures. Je le suivois partout dès que mes afTairef mêle permet toient; observant totiles les précautions possibles pour ne lui être j)ns suspect.
il laut , mon clicr Richard , vous
donner une idée du caractère de votre oncle. C'est nn des plus dignes hommes, et un des plus singuliers qu'ait produits l'Angleterre.Le lord , votre grand-père , vouloit l'attacher à la cour , et l'y a retenu auprès de lui tant qu'il a vécu. Mais dès que votre oncle a dépendu de lui-même, à peine reçu à la chambre des pairs, il a renoncé à toute espèce défaveur; retiré dans ses terres, il estcultivateur entendu, économe, et le meilleur de tous les maîtres. Pour ses vassaux indigens , pour les malheureux quels qu'ils soient, il pousse la charité jusqu'à la profusion.
De retour à Londres, il fait charger des vaisseaux, s'intéresse dans l'établissement des manufactures, suit les mouvemens des fonds publics, et joue le rôle de l'homme intéressé. Dans la chambre des pairs , plein de bonnes intentions, il est inaccessible à toute espèce de brigue ; sans complaisance pour le ministère, il nele contrecarre j amais , à moius qu'il ue le soupçouu©
cl*entreprendre sur le bien public. Il méprise la chambre des communes, ne veut jamais traiter avec elle, et devient inutile à sa propre compaguie par cette inflexibilité de caractère. Il a bien d'autres préjugés , je pourrois même dire d'autres manies ; mais vous les couuoîtrez par les détails que je dois vous faire. Du reste, fasse le ciel que vous lui ressembliez par la droiture, l'intégrité et la bienfaisance.
Depuis quinze jours j'étois attachée à le suivre , inutilement pour lui et pour moi , lorsqu'un soirétant dans le café de Cowent-Garden , trois hommes de mauvaise mine, assis à peu de distance de moi, et s*y entretenant à voix basse, laissent échapper son nom.
Xe spectacle étoit commencé, et je n'avnis pu y trouver de place. La tête api'uvée sur une main , je revois, et l'on pnuvoft me croire endormie. Le nom deWestfieldattira mon attention, je pr'*nai attentivement l'oreille sans quitter mou attitude.
Il a dîné à Kingsarms, dit un des gens que j'écoutois , avec tels et tels ; il avoit à lui seul trois courtiers sur la bourse. Bradshaw m'a dit avoir négocié pour lui la valeur de cent mille livres sterling : il y fera bon , répondit un de leur compagnie. Je perdis la suite de la conversation; ils s'étoient levés , et avoient été choisir un endroit moins suspect , pour y méditer sur ce qu'ils vouloient faire.
Le spectacle finissoit. Le lord Westfield en sort , couvert comme à soa ordinaire , d'un surtout assez simple.
Il demande de la limonade chaude et s'assied ; les trois coquins avoient disparu.
A onze heures milord fait demander une chaise ; il n'avoit pas même un domestique avec lui. La chaise est amenée : il y entre : je la suis; mais d'un peu loin. A peine entroit-elle dans la rue de Southarapton , que j'entends du bruit, je mets l'épée à la
main, je cours; la chaise est arrêtée; les coquins sont à la portière ; ils m'apperçoivent; un d'eux se détache et vient l'épée haute au-devant de moi; je retendis par terre du premier coup , et courus aux autres; mais aux cris de leur camarade, ils avoient pris la fuite Je trouve milord se débattant, criant dans la chaise abandonnée par les porteurs, qui, peut-être , étoient complices. Je l'aide à en sortir , le prends par dessous le bras , et nous regagnons son logement à pied.
J'avois encore à la main mon épée toute sanglante. En entrant, j'avertis l'hote d'aller faire le rapport aux gens du guet de ce qui venoit d'arriver.
Le lord "Westfield encore troublé par le danger ne disoit rien. Deux domestiques viennent pour l'éclairer; il s'appuie sur leurs bras, gagne son appartement, et je le suis.
Il s'assied en entrant dans sa chambre , me regarde fixement : c'est vous, me dit-il , capitaine luon voi-
IMPROMPTU. l-jj
8În, vous venez de me rendre un grand service. On en vouloit à mon porle-feuille : le voilà : il n'y a que cent mille livres sterling , vous les avez sauvés de la main des voleurs.
Je voulus dire que je m'estimois trop heureux de m'étre trouvé à portée de lui rendre ce service. Vous avez , ajouta-t-il, travaillé pour vous comme pour moi. Le porte-feuille est à nous deux , et vous en prendrez ce qui vous fera plaisir ; ne craignez pas de me désobliger.
Je ne jetai pas les yeux sur le portefeuille. Je me trouvois auprès d'un frère dont j'aurois acheté l'amitié de tout mon sang. Le péril qu'il venoit de courir m'éf onnoit enc ore. L'embarras de mon état actuel, les remords sur ma conduite passée, si peu digne de lui, l'envie de me découvrir, de tomber à ses genoux, de lui demander ses bontés et pour vous et pour moi; tous ces divers seutimens m'agi'.
toieat à \^ fois,
Le lovd étonné de ma conlenanre ?
après s'être tu un moment , m'adresse la parole. Qu'est-ce , capitaine ?
Doutez-vous que je ne sois pas assez noble pour vous donner trente, quarante , cinquante mille livres sterling ?
Non , répondis- je, milord, je courtois votre générosité; le zèle, et une affection dont vou5 ignorez le motif, m'ont porté à vous rendre un service dont vous paroissez faire cas. J'aspire à une récompense bien plus flatteuse pour moi. à votre amitié....
Mon amitié! reprit le lord, et qui étes-vous? Vous revenez des Indes...
Nous serions-nous connus quel(fue part?... Mais, en effet, vos traits ne me sont pas al)<;olument étrangers....
ï.tes-vous Anglais ?
Je ne savois que répondre ; pendant qu'il m'evaminoit, j'étois tremblante:
il y avoit quelcfue chose de farouche, de dur dans sa physionomie.
Répondez-moi donc, poursuivit-il:
non, TTiilord , lui dis-je , toute troublée. Je suis.... Français ...
Je m'en suis douté , repiit-il , à votre accent, à votre allure.... Mon amitié à un Français, à un ennemi de l'érat ! Allez , je vous pardonnerai d'être tout ce que vous voudrez , quand vous aurez pris mon porte-feuille.
Non , milorcl , lui dis-je ; j'ai l'ame trop haute pour vendre un service à ce prix.
Tu ne veux pas d'argent, Français!
répliqua-t-il, comme en colère, e^ que veux-tu donc ? Qui t'a chassé de toa pays? Pourquoi portes-tu les armes pour nous ? Parle; as-tu eu de mauvaises aâTaiies? je m'intriguerai, s'il le faut , pour toi ; ie te ferai recommander à tous les ministres , à ton roi ; je te tirerois de l'enfer si tu t'étoismis dans le cas d'v tomber.
Non. roilord, répondis-je, je sers l'Angleterre d'affection, et n'en veux pas sortir; je n'ai point de retour du côté de la France 5 je n'y ai rien corn-
mis qui m'expose aux ripieurs de la justice, et vous prie d'employer ailleurs votre crédit.
Tu veux nous servir, repartit miloid , tu as fait l'action d'un brave homme; tu n'aimes pas l'argent; tu ne nous trahiras pas. Je vais intéresser tous les seigneurs de l'amirauté à ton avancement.
Encore une fois , lui tlis-je , j'ai eu le bonheur de vous être utile ; je vous ai demandé le prix quime convenoit, et n'en veux point d'autre....
Quoi , Français , tu veux être mon ami ! mais je ne veux pas t'aimer...
Je n'aime personne; pas même mes enfans.... Non... Non.... Non.... lu ne sortiras pas de cette chambre , ou tu me diras ce que tu veux de moi.
Je ne puis vous le dire aujourd'hui , miloru. .. Mais quel terme prendstu ?.... Un mois, répondis-je.... Tu viendras donc chez moi à ma terre ; car j'y serai. Voilà un sciieling que
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fe romps, prends-en la moitié, et soit que tu viennes ou quelqu'un de ta part, n'oublie pas de me faire présenter cette pièce d'argent.
Je quittai le lord Westfield , et me retirai dans mon appartement ; il sortit le lendemain de grand matin de celui qu'il occupoit au-dessous de moi , et alla en prendre un près du Parc St.- James.
Mes inquiétudes sur votre sortétoient cependant des plus vives , quand jo vis arriver Estevan , couvert de deuil. Sa mère étoit morte. Prévenu par mes lettres du besoin que j'avois de ses services , il venoit me les offrir. Mes afFairesauroientpu s'arranger dans quatre à cinq jours, et me donner le loisir de faire le voyage de Southam.
Mon impatience ne me permit pas d'attendre, j*y envoj-ai Estevan. Je le chargeai de voir mistriss Hallen , et de me rapporter des nouvelles positives d'un jeune homme confié à ses soins , en qui je prenois le plus grand
intérêt. Estevan partit. Je travaîllaî avec toute Tassiduité, l'empressement possible à terminer les affaires dont j'étois chargée. Dé,àla liquidation des effets rnppoités par Tainiral Anson étoit faite. La part qui m'en revenoit passoit quarante-trois mille livres sterling, il m'en revenoit dix-huit cent pour mes appoin(emens. Je reçus ces sommes , et les joignis à celles que j'avoisdéjàdansia hanquedeMM.Sterlook fils, et fis rendre justice à tous ceux de ma troupe à qui elle étoit due.
Mon travail étoit à sa fin , lorsqu'Estevan reparut.... Je le vois, il m'a— borde d'un air embarrassé. Et le jeune homme , lui demandai-je ?... J'apprends la mort de mistriss Kallen , votre départ d'Oxford , votre voyage dans le comté de IDevon, votre entrée dans la maison de sir Georges IN'eLtlling Le chapelain de Voodslock et le ministre de Buttorf, qu'Estevan avoit été obligé de voir, lui avaient
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appris toutes ces particularités. Jugez de mon saisissement, mon cher Ri^ chard, en apprenant le triste état auquel mon absence , la mort de mistriss Hallen , et l'indisposition de notre ancien ami , M. Sterlook , vous avoient réduit. Libre de vous aller chercher , je prends mes mesures pour me rendre dans la province de Devon. Nous arnVons à CJostern, Estevan et moi.
KoMs nous arrêtons dans une auberge' vjs-à-vis le château , pour y prendre langue. J'y vois beaucoup de mouveraens auxquels, d^abord , ie ne vous croyois pas intéressé. La maitresse de rauberge avoit été nourrice de miladj INTettHng. Plusieurs personnes entroient dans la maison et en sortoient précipitamment; je leur entends prononcer le nom de Richard. On se parloit avec feu. Je m'approche, je demande ce qui est arrivé à ce Richard.
Il a séduit, ravi la fille du maitre de ce château : il est en fuite : on le poursuit; sir Georges et ses gens monleiit
achevai. Je tire Estevanâ part , nous prenons nos chevaux , nous côtoyons le parc ; bientôt nous nous séparons.
Vous deviez être en habit de hvrée :
votre âge , vos vétemens vous rendoient reconnoissable. Je recommande à Estevan , s'il vous trouve, de vous conduire a Billy-Barnes , dans une petite ferme où nous avions passé la nuit.
J'avois fait connoissance avec la fermière, appelée mistriss Bitterton , et soit que j'eusse été lieureuse ou non de mon coté dans ma recherche , je devois venir joindre mon ami à ce rendez-vous, à minuit.
Je ne puis vous exprimer mes inquiétudes Dans le chemin où je m'engageai, ''e rencontrois à chaque instant des émissaires de sir Georges qui battoient la campagne. Je vouJois courir à eux, tuer leurs chevaux, les désarmer. S'ils eussent été maîtres de votre personne, je vous eusse enlevé d'entre leurs mains aupérilde ma vie. Je passai
sai la journée à roder autour du château, pour voir si l'on ne vous y reconduiroic point par quelqu'une des avenues. La nuit me surprit dans ces mouvemens, et l'heure de me rendre à Billj-Barnes arriva. J'y trouvai Estevan seul; mes regards inquiets vous cherchoient autour de lui. Rassurezvous , mon ami , me dit - il , le jeune homme n'est pas ici ; mais j'ai mis ordre à ce que les gens de sir Georges ne le puissent trouver , et je sais àpeu-près la route qu'il a prise.
iHier, vers les deux heures après midi, je rencontrai à quatre milles de Clostern un paysan qui gardoit du bétail; je lui dépeignis le jeune homme, et lui demandai s'il ne l'avoit pas va passer. Il me montra le chemin qu'il venoit de quitter, et celui qu'il avoit pris. Je m'y fusse engagé sur-lechamp; mais je voyois venir de notre côté deux hommes bien montés. Jo les soupçonnois d'être à sir Georges , si ce n'étoit le baronnel lui-même.
T<ime IL Y
Je clonnai une guinée au paysan , et lui en promis trois antres, si, interrogé p3r ces gens-là, il vonloit leur répondre que la personne qu'ils cherchoient, montée sans selle sur une jument poil-ronx , s'enfuyoit a toutes jambes par une route que je lui montrai. En même tems je de cends de cheval, j'attache ma monture à un arbre, et leins d'en resserrer les sangles.
Les cavaliers s'avancent : les questions et la réponse sont telles que je les avois prévues et arrangées, et les gens de sir Georges prennent le galop, pour suivre la l'an se indication que je leur faisois donner. J'anrois voulu pouvoir m'écarter de là, ponv suivre le chemin que le paysan m'avoit montré ; mais après lui avoir donné les trois guinées. je crns devoir le garder à vuependant quelque tems. Je voyois encore d'autres cavaliers dans la campagne, et mon homme, dans l'espoir d'une autre récompense , auroit pu
IMPROMPTU. 387 clianger de lano^age avec eux. Le Joiir s'avar.çoit : J'ai craint de manquer dans la nuit le chemin de Billy-Bariies , et m'y suis rendu , content de pouvoir vous faire part du succès de mes petits soins. Je remerciai Kstevan.
Nous nous séparâmes de nouveau , il devoit retourner à l'auberge de lIostern, et y attendre de mes nouvelles , s'informer exactement de ce cfui se passoitau chiteau; si vous étiez ramené, se présenter sur-le-c hamppour vous réclamer , comme appartenant aux plus illustres maisons de l'Angleterre, vous faire conduire chez le fuge de paix; vous cautionner pour vingt mille livres sterling, s'il le falloit , et s'offrir à garder les arrêts avec vous, jusqu'à ce que le cautionnement fût mis en règle.
Tout étoit en désordre à Billy-Barnes Le fermier avoit été arrêté ce jourlà, et mis en prison pour dettes. Je n'v trouvai aucune commodité pour me reposer. J'entrai dans la grauge ,
et me jetai sur la paille. J'avois pour camarades de fortune ciiu[ à six Bohémiens et Bohémiennes , qui rodoien fc depuis plusieurs jours dans ces cantons. Je ne pouvois dormir. Je revois aux moyens de vous trouver sans faire d'éclat. Je pensois, comme je n'étois pas connue de vous, qu'en vous cherchant , vêtue comme je l'ctois , mon liahit pourroit vous inspirer de la crainte , et vous forcer à vous cacher de moi , comme de toute autre personne de mon apparence. L'idée me vint de me travestir en Bohémienne.
Par - là je me procurois une entrée dans toutes les maisons de lacampa^ne, et le moyen d'y faire des recherc lies plus profondes. Vous savez si cela m'a réussi. Dès le second jour , en disant la bonne aventure à une femme i*ip;ée, j'appris la mienne , et que je vous trouverois chez la dame Francy. Il fallolt vous en tirer sans bruit, faire cesser ceux qu'avoit occasionnés votra
aventure avec iniss Dorothée , doiiC j'ignorois les détails.
J'arrivai à la petite ferme où voua étiez , avec mon plan tout arrangé.
Je vous habillai en fille. Je fis une histoire , j'en imbus la famille : vous achevâtes de l'accréditer. J'annonçai la prompte arrivée de Tom-Cawsson votre père , et repris le chemin de Billy-Barnes : j'y quittai mon appareil de sorcière , et vins rejoindre à Clostern mon ami Estevan.
J'avois bien des choses à faire. Je voulois connoitre miss Dorothée, savoir ce qui s'étoit passé entre vous.
Elle avoit la réputation d'être une des plus riches héritières du royaume, et tout le monde se réunissoit pour faire l'éloge de son caractère. Si elle vous aimoit , si je la trouvois à mon gré , je voulois vous ménager sa mamj mais, comment m'y prendre pour avoir de l'accès auprès d'elle. ?
Sir Georges et milady Nettling n'étoieut plus au château. Votre mai-
Spo !> E LORD
tresse y étoJt demeurée sous la garde de mistîiss Bio^vn , femme religieuse, charitable . et simple , il me falloit m prétexte j^onr me présenter: voici celui cjue j'imaginai.
Je charge mon ami Estevan , de me trouver à quelcfiie prix que ce fut, ur\ habillement ecclésiastique ; il m'en trouva un très - limé , très-sec , pour vingt gui nées : je vais me travestir à Billy-Barnes, Je reviens àClostern, On annonce un ministre des environs, qui veut parler à mistriss DroTvu ; ]es portes me sont ouvertes sur-lechamp J'entre avec un maintien bien con^posé. Madame, luidis-je, le ferm-er de Bifly-Farnes, le pauvre M.
Billerton a été mis en prison, à la pourstiite de l'intendant de s'r Georges, pour ime somme de soixaiite et dix gui nées Un particulier de ma paroisse, touc) é de son état , et peut - être de quelques remords, m'a remis de quoi acquitter cette dette; mais, madame, quel que soit le motif de cette action ,
îl fies ire roit qu'elle? fût ignorée de M. Bitterton , et de l'intendant de sir Georges. Si vous vouliez , madame, passer pour la bienfatrice de ce pauvre fermier . toutes les in(en:ions seroient remplies. Votre charité ne surprendroit m M. Bitterton, ni personne, et l'intendant de sir Georges ne pour- Toit pas s'autoriser de la rentrée de ces fonds, comme d'une suite de sa dureté à poursuivre les débiteurs de son maître.
Mon appareil , mon maintien, mes offres , ma harangue , firent tout l'effet attendu. IMistriss Brown se prête à la bonne action : elle avoit regret de n'avoir pu être instruite à tems, de ne l'avoir pas faite elle-même; elle devoit diner seule : elle me retient pour lui faire compagnie. La bonne dame avoit du chagrin, et brûloit d'en parler. Mon habit, le mes.nge dont j'étois chargée auprès d'elle , étoient bien propres à m'attirer sa confiance ; comme je cliercLois moi - même à la
gagner, nous venons bientôt tons dent à notre but; elle a à me parler de l'affaire de sa nièce , et moi à l'écouter. Je la calmai , autant que je le pus , sur les suites de cette aventure : elle m'assuroit de l'innocence de sa nièce ; et l'innocence devoit éclater. J'ajoutai qu'un gentilhomme de mes amis du comté de Kent, étoit dans un cas bien plus fâcheux. Il n'avoit qu'une fille unique , charmante par la figure, la douceur, les talens et l'esprit. Elle avoit disparu de la maison, et depuis six mois il la cherchoit vainement.
L'histoire passa, et je n'en voulois pas davantage.
Un laquais vint dire que miss Dorothée refusoit de prendre du bouillon.
Celte pauvre enfant se fera mourir, dit la bonne tante, elle ne veut rien prendre : je ne puis lui faire entendre raison.
Permettriez-vous, dis- je alors, madame, que j'eusse l'honneur de lui parler eu particulier. Ali, moûsieur i
me repartit mistriss Brovvii , avec chaleur, que je vous aurois crobligationsi vous pouviez l'engager à prendre soin d'elle-même... J'y vais, madame , repris-je. La dame se lève. Le laquais et le bouillon nous précèdent.
TN"ous entrons dans la chambré de la jeune miss.
Mistriss Brown m'annonce comme un de ses amis , engage sa nièce à vouloir bien m'écouter, et se retire. Je prends le bouillon de la main du domestique , le pose sur une table, et m'approche du lit.
Nous étions seules alors. La Jeune miss me reçut d'un air bien sérieux.
J'engageai la conversation par des lieux communs de morale ; il parut qu'on m'écoutoit froidement. J'essayai de parler du sujet de l'affliction. Je nommai Richard : je crus appercevoir de l'émotion. Je continuai : je semblois prendre en lui une sorte d'intérêt. Ce pauvre Richard, disois-je...
Le connoissez - vous, monsieur , me
dit Dorotlié.', d'un (on propre à m'encoiirager ? Oui, miss, répondis-je , je le ( onnois m:eux cpiM ne se connoît lui- nv'Miic*... Savez - vous où il est, rnonsieur ? Est-il en sûreté ? Il manque sans doute de tout ; ses hardes sont ici.. IS'on, aimable miss, il ne jiiauquede rien , et désormais sesplus rives inquiétudes vous ont pour objet; il ne se pardonne pas d'avoir été la cause inuoc ente .. Ah,liien innocente, nionsitMir r hf'ias , je lui témoiguois quelques borilé-i : le pauvre garçon lîie baisoif la nia in en prenant coii^<S de moi. Si vous le voyez , monsieur, Vou.-.pou\ ez lui dire que je bii pardonne de lout mon cœur: que je voudrois pfie eu stu ition de lui faire du bien. J'ai quelquesguinéesdanscel te bourse, faites-les-lui, je vous prie, accepter de ma part . Non,m;>5s. je ne lui porterai point ce présent, il lui scroit inutile; mais votreoénéro^ilé, votre tendre compassion pour lui le tourlioront au dernier point. 11 e^t, grâces au nul.
I M p r. O M P T u. 295 au-dessus du besoin.., Ali! monsieur, vous me ravissez; et pourcfuoi s"eot-il réduit à servir ? il ne paroit pas ne pour cet état... Non, mi^s; je vous en dirois davantage, si je ne pvésiimois que l'inlérêt que vous prenez à lui est un siniple mouvement de conij;assion... Assurément, monsieur, un euno homme comme Rii liard réJuilàètre laquais, eu mérite beaucoup.. Jecrois vous entendre, miss , et loin de la trouver à plaindre , il me paroit le plus heureuK des hommes , puisque vous avez su le distinguer dans l'état ab ect où le hasard l'avoit réduit pour ua moment. Ne rougissez point, aimable miss ! c'est un homme de condition, il n*est pas mAme sans fortune ; mais il y a toujours beaucoup de distance de la sienne à la vôtre, iï vous aimoit, il vous est attaché par tous les senlimens dont vous êtes digne, et dont une anie honnête est susceptible.
Dans Tmcertitude de sou sort , il n*a pas cru devoir se déclarer à vous, il
m'a cliargé de venir vous présenter ses respects et ses excuses, de vous prévenir qu'il alloit employer \n\ moyen innocent pour faire cesser Je fi'iclieux éclat de l'aventure qui l'a banni d*ici : ma commission ne s'étendoit pas plus loin. Je me suis procuré de l'accès auprès de madame votre tante .... J'en aurois dit davanta<;e ; mais mistriss Brown entra, elle vclîoit voir si on avoit pris le bouillon : dès que je l'entendis, je le présentai h miss Dorothée, et quoiqu'il fût un peu froid, il fut avalé tout d'un trait. Mistriss Brown fut enchantée de voir sa nièce plus raisonnable -.elle lui parut; même en meilleure santé. Tout fut regardé comme un effet de mes exliortations jet je n'obtins la permission de sortir du château qu'après avoir promis d'y revenir; mais je ne tins pas parole. Je montai à cheval , et fus reprendre mes habits à Billy-Barnes ; nous nous rejoignîmes, Estevan et moi, tt primes nos mesures pour vous aller
enlever
IMPROMPTU. Sry
enlever de chez madame Francy. Arrivés à la ferme , pendant qu'Estevan vcusaidoit à monter à cheval, je tirai à part la fermière ,lui remis votre habit de livrée , et une lettre pour une française nommée Foible, Estevan avoic appris dans Pauberge de Clostern uno partie de vos aventures avec elle. Vos rigueurs y étoient célébrées , et la pauvre fille demeurée malade au château s'y mouroit , disoit-on , du chagrin que lui causoit votre fuite, d© relui d'être le plastron de tous les brocards du voisinage. Voici le brouillon de ma lettre.
Tom Cawsson, Ecuyer , â Mademoi-^ selle Foible.
M Je vous remercie , mademoiselle , 7i des bontés que vous avez eues pour » ma fille , pendant que son extrava- » gance l'a retenue au service de vos » maîtres. Elle a été bien heureuse de » trouver dans leur maison une per-
Tonié IL Z
3» sonne d'un caractère aussi obligeant » crue Pest le vôtre , et elle me charge » devons assurer de sa reconnoissance.
» Je renvoie l'habit de livrée, cause , » à ce que j'ai appris, de beaucoup 3» de bruit et de scandale. Le peu de » fondement de ces discours les fera 31 tomber. J'eusse écrit à Sir Georges » et à Milady , pour les prier de rece- 3» voir les excuses de ma fille et les 3» miennes, mais j'ai appris leur départ. y> J'ose vous prier de leur faire agréer » nos respects, ainsi qu'à Miss iJoro- » tliée. Comme ma fille rentre dans fl» son devoir, le reste de l'équipage » laissé à Clostern lui devenant inu- 35 tile, je vous prie de le donner aux jeunes gens qui vous remettront ma lettre, il y a parmi les bardes dix guinées dans un rouleau de papier, ma fille et moi vous engageons à les accepter par amitié pour nous ».
La fermière donna cette lettre à ses en fans pour la porter. Je leur donnai deux guinées, et tous trois de com-
pagnie partirent très-coiitens pour s'acquitter de ce petit message.
Ils arrivent au château de Clostern, remettent la lettre, l'habit; on les interroge curieusement. L'événement arrivé sous leurs yeux leur avoit fait la leçon. Leur rapport fut constant , uniforme. Mistriss Brown se raf^pela le discours qu'un ecclésiastique lui avoit tenu la veille. Foible trouva les dix guinées, et un moyen d'échapper aux plaisanteries dont on Paccabloit..
On appuya l'histoire , on l'orna , on retendit. Vingt-quatre heures après , vous passâtes pour fille à six lieues à la ronde, et bientôt après , dans l'esprit de Sir Georges et de Milady ; mais Miss Dorothée prévenue par moi de mon petit complot , ne pouvoit en être la dupe.
Pendant ce tems nous prenions le chemin du pays de Galles, oîi j'avois résolu de vous tenir caché pour quelque tems. Jepassoisdans votre esprit peur une magicienne ou un esprit, et
tout \e monde vous prenoit pour une fille; je conçus le plan de ne point vous désabuser sur mon compte , et de vous faire garder votre déguisement.
Je voulois vous gouverner sans être connue de vous, il nous étoit importante tous deux de nous cacher. Vous ne pouviez avoir dans le monde un état gracieux , si le lord Westfield refusoit de vous avouer et de vous protéger. J'étois sûre que Lady Heat- Moore, l*évêque de'Lincoln , les filles, les gendres de Milord me feroient échouer dans mes vues , s'ils pouvoient les pénétrer avant que j'eusse pris d'autres mesures Je vous conduisois chez MistrissBullcock , résolue de tellement vous travestir c[ue nous pussions risquer imjjunément de nous montrer, même à Londres, et y soutenir ,sans être reconnus, la vue des témoins de mon mariage et de votre baptême. Déterminée à vous en imposersur mon compte , je saisistoutes les occasions qui s'ofTrirent de vous éton-
ner. J'en treia première dans Pauberge d'Honjton. Je vois un jeune homme qui se désole , j'en demande la cause. J'apprends qu'un voleur lui a pris son cheval ; de concert avec Estevan , qui fouoit le rôle de mon domestique, je fais glisser dans sa poche une bourse et quelques guinées, et quand je le juge à pTopos,jelalui fais trouver. ABridge- Water , sorti du matin pour faire emplette d'un ajustement de femme , dont je voulois me servir le lendemain , je vois la dispute survenue entre les prisonniers français et les paysans anglais, au sujet de Miss Orchard. La jeune personne effrayée étoit prête à s'évanouir. Je la prends sous le bras, et la reconduis chez elle : de retour à notre auberge , je trouve moyen d'accommoder ce différend , en me servant du crédit que la vérité et la raison peuvent avoir sur des gens disposés à écouter. En rentrant à l'auberge , le hazard me fait rencontrer le sergent de ma troupe , et une pré-
caution que j'avois prise le matin vous fait trouver dans votre poche la bourse que j*y avois mise.
Toutcequi s'étoit passé depuis notre départ de ( hez Madame ïrancy devoit vous persuader que j'étois un homme, à votre réveil le lendemain vous me voyez femme ; mon dessein n'étoît pas simplement de vous étonner. Nous allions chez misfriss Bullcock. Je vouloisy être libre, à l'abri de beaucoup de cpiestions auxquelles je ne voulois pas répondre, être maitresse enfin d'en sortir quaud je voudrois. Sous le nom du capitaine Sentri, ma liberté eût été gênée ; en passant pour sa sœur, je devenois maitresse de mes actions. iVvant d*arrivernous rencontrâmes,dans l'auberge où nous nous étions arrêtés pour dîner , trois brigands, qui , vous croyant une fille, vous insultèrent. J'entre ; je reconnois Ralph, un Irlandois , un de ces trois coquins qui complotoient dans le café deCowent-Garden pour voler
le lord "Westfielcl. Je l'attaque, le désarme; Ralph, lui dis-;e, dans son langage irlandois , sors d'ici : ton signalement est chez le juge de paix , et tu vas être arrêté à la poursuite du lord Westfield. Les coquins prirent l'épouvante: j'en fus ravie. Nous eussions pu les rencontrer dans la jour même, sous toute autre forrne que celle de galans , et il ne m'eût pas été aussi facile de les renvoyer.
Je devois trouver chez madame Bullcock une lettre d*Estevan que j*avois prié de retourner à Clostern. Il m'y servoit d'espion : l'exprès étoit arrivé. J'appris l'effet de ma lettre à Mlle. Foible , il me donnoit des nouvelles plus intéressantes encore, mais plus inquiétantes.
Avant que le lord Scarecrew se fût mis sur les rangs pour épouser miss Dorothée, un jeune baronnet du comté de-Sussex , protégé par la tante, avoit fait faire des démarches. La taute enchantée de voir le lord écarté,
venoit d'écrire à Ja ùirHille du baronnet pour le faire revenir de ï'rance oîi il étoit, et l'on comptoit que ce mariage pourroit se conclure chez mistriss Brown cl Corn-Trée ; les apprêts du départ pour cette terre étoient disposés.
J'écris à ''stevan d'aller sur-lecbanip à Corn-Trée, et de m'y louer un petit appartement. Mon plan étoit formé , et j'étois déterminée à me mettre en état de disputer le terrain pied-à-pied à sir Archibald Hott- "well. Je ne pou vois agir par moimême dans le moment présent : mes comptes étoient rendus à l'amirauté ; mais ils n'étoient pas reçus; il falloit me mettre en règle : cette nécessité me rappeloit à Loudres ; je vous laissai à l'école du Gallois, chez mistriss Bullcock , et je partis. On me demanda des éclaircissemens ; j'essuyai des difHcuItés, des délais; je fus forcée d'attendre le loisir ^des subalternes. Enfiu, après un mois d'ennui et d'impatience, je fus expédiée en règle;
j'eus ma décharge etma réforme tout a la fois.
Je voulois revenir à vous sur-lechamp; mais il m'eût été bien doux de ^^us porter la nouvelle de notre réconciliation avec lelordWestfield , et de me montrer enfin sous ma véritable forme. Le terme qu'il m'avoit donne pour me rendre à sa terre étoit déjà passé. Je me déterminai à partir de Londres, et j'arrivai à la porte du château, sans avoir pu convenir avec moi-même du mojen dont je pourrois me servir pour entamer notre épineuse reconnoissance 5 je demande à parler au lord : il n'étoit pas visible. Je prie un domestique de dire à milord qu'un étranger , un Français , mandé par lui-même, desiroit avoir l'honneur de le voir. On me rit au nez : milord, me dit-on , n'a besoin ni de danseur, 111 de perruquier , ni de marmiton ' et il vous tient quitte de vos services.
Je me retire dans une auberge, et
concevant l'utiKté du demi-scheling que milord m'avoit remis, je l'enferme dans un billet où je faisoispart de mon arrivée, et j'engage l'hôte à le porter.
Le talisman opéra sur-le-champ. Un quart-d'heure après, un valet- dechambre vient me prier de me rendre aucJiàteau, et m'introduit dans le cabinet de mon frère.
Il étoit seul. Tu as bien lardé, me dit-il; je craignoisque tu ne me manquasses de parole. Puis, s'appercevant que j'élois tremblante , assieds-toi , car tu me parois fatigué.Parle; jesuis Ion redevable: un bienfait me pèse; viens-tu me mettre à portée de m'acquitter ?
Oui, milord, répondis-je , en me précipitant à ses genoux , je viens chercher auprès de vous le repos , l'honneur, le bonheur de tout ce qui m'est cher. Tout est dans vos mains.
Lève-toi, me dit-il , lève-toi. Jeté croyois un homme; mais tu pleures....
Je ue suis pas un homme , milord ....
Tu n'es pas un homme : es-tu le diable ?... Quoi ! repris-je , presque suffoquée par l'abondance de mes pleurs , ces tristes traits ne vous rappellent point d'idées ; rien ne parle pour moi au fond de votre cœur , quand le mien est prêt à se briser.
Que me dis - tu de tes traits , de ton cœur ? Tu es une femme , que puis-je avoir de commun avec une femme ?...
Le sang, milord , m'écriai-je... La malheureuse Rebec .... Je ne pus achever. Rebecca ! dit mon frère; ma sœur Rebecca !... Il n'eut pas le tems d'en dire davantage; il étoit retombé dans son fauteuil : je le tenois dans mes bras : je le mouillois de mes larmes; lui, me regardant d'un air étonné , la bouche ouverte , sembloit privé de mouvement.
li se lève tout d'un coup , et me pousse sur/un siège ; retire-toi , me dit -il, je ne veux point que tu me faiîses pleurer . . . .Ma sœur Rebecca !
mais qu'es- tu devenud ? D'où viens-tu,
folle que tu es !
Mon frère étoit attendri ; je m'en appercus. Ecoutez - moi, milord, lui dis-je, en me remettant à ses genoux:
promettez-moi de m'accorder le pardon de ma conduite, et de mêle faire obtenir de ma sœur, de milady Mellfond, de milady Etherge , de notre frère , de toute la maison.
Lève-toi, lève -toi, me dit-il , encore un coup, avec une sorte d'humeur : ne t'humilie .point pour tous ces gens - là ; si tu as fait des sottises, nous en faisons bien d'autres , à commencer par moi. L'évêque de Lincoln estun rêveur, un enthousiaste; lady Heat-Moore un? hypocondriaque, mes gendres sont des sots , et mes filles des extravagantes qu'il faudra mettre à Bedlam. Mets-toi à ton aise, ma chère Rebecca, avec ces tas d'originaux. Je ne te connois pas beaucoup; mais je t'assure que je fais déjà plus de cas de toi que d'eux tous. Tu
t'appelois Sentri, tu es ce capitaine dont on dit du bien; tu as bien servi l'état, tu m'as sauvé mon porte-feuille, et peut-être la vie 5 si tu n'es pas une honnête fille , tu es au moins un brave, un galant homme.
Soulagée par tant d'ouvertures favorables, j'entame le récit de mes aventures; il m'écoutoit avec attention, avec intérêt. Je parlai de votre naissance. Tu as un fils , me dit-il, vit-il encore ? est-il bon sujet ? J'auguraibienpour vous de ces deux questions , et poursuivis mon récit avec la plus grande confiance. Dès que j'eus fini , je t'ai écoutée avec plaisir , Re- Lecca, dit milord , tu m'as très-amusé , et très -intéressé. Ah, parbleu !
milords mes gendres, tout n'est donc pas mort pour moi ; et il me reste des objets d'attachement naturels et raisonnables. Il faut que je t'ouvre mon cœur, Rebecca. Depuis la mort de mon fils, je n'ai que des sujets de mécontentement de mes filles et de leurs
maris. Ces gens-là regardent ma fortune comme la leur, et me prennent pour leur fermier; ils manquent même aux plus légères bienséances. Depuis que lady Heat-Moore est sans enfans, ils n'ont nulle attention pour elle , et traitent encore plus cavalièrement notre frère de prêtre. Il a voulu leur faire quelques remontrances, ils Pont appelé pédant : il est furieux. Nous ferons du bien à ton fils , ma Rebecca » va le joindre , va à tes affaires , ne te montre pas ici que je n'aie lié ma partie. En disant cela il m'embrassoit, sembloit me renvoyer; mais il me retint.
Attends. Me réponds-tu que ton fils n'ait pas une goutte de ce maudit sang Irlandais.. Je fis une réponse dont il pouvoit être satisfait... Repose-toi sur moi , ajouta-t-il, il ne lui en restera pas même le nom, mais ne le préviens sur rien; il ne se connoit pas , laisse-le s'ignorer encore: il est jeune, il pourroit, avoir la démangeaison de
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parler, et nous avons besoin d'un grand secret. Nous avons affaire à des gens de cour, leurs intrigues nous traverseroient. Adieu, ma Rebecca , donnemoi dates nouvelles. Je te ferai venir quand il en sera tems.
Je viens vous rejoindre chez mistriss Bullcock, et nous partîmes pour le comté de Sussex. Nous arrivâmes à Corn- Trée. J'eus besoin de me ménager une ronnoissance dans la maison de mistriss Brown : et je trouvai moyen de me lier avec M. Jackmann, et bientôt nous eûmes accès dans le château. Sir Archibald faisoit sa cour à miss Dorothée , et peu de progrès dans son cœur; mais les deux familles pressoient vivement la jeune personne, et comme le cavalier étoit aimable , elle pouvoit se laisser décider en sa faveur. En vous introduisant dans le château sous votre habit gallois , je vous mettois dans lecas de vivre familièrement avec elle , et de trouver les occasions de vous déclarer s'il en étoit
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besoin. Alors je vous eusse appris qui vous étiez, l*lionnête fortune à laquelle vous pouviez prétendre, et je ne doute point que vous ne l'eussiez décidée à refuser les oflres brillantes du baronnet. Mais il ne nous donna pas la peine de lui disputer le cœur de sa maitresse. Il se perdit lui-même par esprit de légèreté et de débauche. Je m'apperçus qu'il vous regardoit avec affectation dès les premiers jours de notre apparition au château. Il me louoit avec exagération devant moi, il se jeta à ma tête; en un mot, ce qu'il faisoit pourmoin'avoit ni le caractère de la nation, ni celui delà vérité.
J'avois pris quelques informations sur ses mœurs , je suspectai ses motifs. Je vous tins exacte compagnie, pour donner par la contrainte un degré de chaleur de plus au goiit passager dont il vous honoroit. Il profite du premier instant où je vous abandonne, pour vous en entretenir, enfin pour vous en écrire. Je fis semblant de déchirer
sa lettre à PInstant où vous me la remites ; mais je vous trompois.
Obligée de revenir àAYestfield , je parlai à M. Jackmann de l'embarras où je me trouvois , devant vous laisser à la disposition d'un domestique.... Je la garderai, moi, dit le bon homme...
Elle est bien jeune, repris-je.... Hé bien , je proposerai à mistriss Brow^n de la prendre avec elle.... C'est , repartis-je, l'exposer encore plus: c'est la livrer à son ennemi. Alors je remets au ministre la lettre de sir Arcliibald.
Cet honnête ecclésiastique , assez mal traité dans cette épitre , fut épouvanté par ce trait qui annonçoit la scélératesse et la débauche; il porte la lettre au château , la donne à mistriss Brown. Une heure après, la dame elle-même donne le congé au baronnet , sans faire part à miss Dorothée du motif. On craignoit , comme vous deviez demeurer près d'elle, q ue cela ne lui donnât quelque
petit dépit contre vous. Entre mou retour à Corn-Tiée et le moment où nous sommes montés en chaise pour nous rendre ici , il ne s'est rien passé dont j'aie besoin de vous donner l'explication ; mais , à six milles du château de Westfield , maitresse de conduire la conversation oi^i je voulois , je l'ai fait rouler sur le choix des états. Je vous contrariois , je vous impatientois. Je vous forçai , pour ainsi dire , de me demander à être lord, comme pour me mettre au défi.
Xoin de me déconcerter, quand vous eûtes fait votre clioix, je vous ordonnai d'asseoir votre titre sur celui de tous les châteaux que nous pouvions voir, et qui vous plairoit le plus. Nous découvrions alors le château et le parc dans lequel nous sommes, dans toute son étendue. Je vous l'offris, et vous le préférâtes à quatre à cinq maisons particulières assez belles , mais simples. Ce choix étoit naturel.
Le récit de mon aventure avec votre
oncle vous met à portée d'expliquer ce qui vous est arrivé chez lui. Pardonnez-moi, mon cher fils , de m'être prévalue de votre crédulité. A un certain point elle m'étoit nécessaire.
D'ailleurs, si c'est un défaut dans les personnes dont des études suivies, l'âge et l'expérience ont établi , raffermi les principes , ce n'en est pas un pour un jeune homme qui sort à dix-huit ans d'un collège; il peut douter et croire, sans être repréhen- 'sible, pourvu que ce ne soit pas trop légèrement et sans sujet. Comme il n'a rien approfondi, l'indécision même est en lui une preuve de jugement et de sagacité naturelle.
Il me reste maintenant à vous dire cruelles sont nos espérances. Lady Keat-Moore et l'évêque de Lincoln , parfaitement reconciliés avec moi , vous reconnoissent ; vous serez l'héritier de l'évêque; Lady Heat-Moore vous donne dès-à-présent une superbe terre qu'elle possède dans le comté de
Sommerset. Elle vaut trois mille livres sterling de revenu ; mais ce présent n'est pas gratuit. Elle a besoin de vingt mille livres pour arranger ses affaires; je les lui prête sans intérêts, et vous les retrouverez un jour dans sa succession. Le lord, votre oncle, fait passer le titre de la maison sur votre tête , et la terre où nous sommes, qui porte notre nom; elîe vaut mieux de quatre mille livres sterling dé rente , et vous en jouirez après lui. Jl vous fera un présent de noces convenable; résolue de vivre désormais avec vous , je ne me réserverai que ce c[ui me sera nécessaire. Ainsi mon fils, vous n*êtes point un parti à dédaigner pour la famille de miss Dorothée. Tandis que les lords Mellfond et Etherge négocieront à la cour pour votre élévation au rang de pair, et vis-à-vis du lord Hallifax, pour l'engager à demander lui-même à sir Georges Nettlling la main de sa fille pour vous , lady Heat-Moore ,
qui connoît lady Nettlling, se chargera d'obtenir son agrément , et moi je pars pour Corn-Trée , où je vais tâcher de décider en votre faveur lïiistriss Brown et Dorothée. Je vous laisse , mon cher fils , auprès de votre oncle ; vous devez le connoître actuellement par ce que je vous ai dit.
Méritez son amitié et son estime , cherchez tous les moyens de l'obliger 5 vous le devez par intérêt pour vousmême; vous le devez encore plus par reconnoissance. Richard avoit écouté avidement sa mère. La nuit étoit survenue sans qu'il se fût apperçu que le jour eût baissé. Pénétré de tant de marques de bontés qu'il éprouvoit de toutes parts , rendu muet par la force du sentiment dont il étoit affecté, il serroit la main de lady o-Berthon, et ne s'exprimoit que par ce signe d'attendrissement. A mesure que son sort se dévoiloit, il lui sembloit que son esprit prenoit de l'étendue, et son ame de l'essor 5 sa fortune ne le surprenoit
point, il l'envisageoit avec modestie , avec un noble désintéressement, il eii étoit déjà digne par sa modération dans la prospérité , par Tusage qu'il se proposoit d'en faire. De retour au château, il y trouva le lord seul, et partagea avec sa mère les tendres caresses de ce seigneur . prévenu d*iine véritable affection pour lui , et le regardant déjà comme son fils.
Lady o-Berthon , dans son équipage de capitaine, prit le lendemain la route du comté de Sussex. Richard , demeuré seul à AVestfield , essuya sans doute quelques traits de singularité, même de brusquerie; mais ce»
petits orages étoient passagers , eD n'eût-il pas commencé à ressentir beaucoup d'attachement et de respect pour son oncle , son caractère ayant été plié , et, pour ainsi dire , refondu dans les différentes épreuves auxquelles le faux capitaine Pavoit soumis , le peu qu'il éprouvoit de contrariétés ne lui donnoit pas ua instant
d'humeur. Il trouvoit moyen de déférer continuellement au lord, sans compromettre Pidée qu'on pouvoit se faire de son propre jugement, sans flatterie et avec bienséance. Ce seigneur en étoit étonné. Il n'avoit Pidée que de deux caractères, le dur, c'étoit le sien ; le complaisant , il le trouvoit bas et au-dessous d'un Anglais ; celui de son neveu lui paroissoit tout à la fois liant et noble : il ne vouloit pas gâter le jeune homme; mais il se disoit à lui-même : Voilà comme il faudroit que fussent nos Anglais : nous ne connoissons pas de milieu ; nous sommes toujours extrêmes. Enfin, son neveu le guérissoit peu-à-peu de sa misanthropie, défaut qui obscurcissoit ses heureuses qualités, et le privoit de tout agrément dans la jouissance de sa fortune.
Dix jours après le départ de Lady o-Berthon , Richard reçut d'elle une lettre. « Mon cher fils, lui écrivoit- » elle , Mistriss Brovyn se fiant à mou
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» caractère , connoissant le nom de « "W'esLfieM , a donné les mains à mes » propositions dès la première oiiver- » ture. IIs*agissoitde décidersa nièccî » à s'établir : c'étoit, selon sa pensée , » le plus difficile de ma négociation.
« J'ai demandé la permission déparier » en particulier à miss Dorothée, et » je l*ai obtenue. Je ne sais si l'on 5) m'eût écoutée jusqu'au bout , lorsque « j'ai parlé d'un mariage avec un pair ïi du royaume , si ce pair ne se fût » appelé Ivichard. Ce nom a je ne sais » quel pouvoir pour s'attirer Patten- » tion. J'ai continué à m'accjuitter de » mon ambassade , et pour ménager 5) la surprise et ne pas causer de révo- » lution , j'ai parlé d'une indisposi- » tion qu'on avoit eue à Clostern , » d'un ec( lésiastique qui s'y étoit fait » voir. On m'envisage , mon cher 3) Richard, on rappelle ses idées. Quoi! >^ c'étoit vous , M. Sentri , qui me » fûtes amené par ma tante sous cet » habit! Oui, aimable Miss, ai-je
» répondu ,
» répondu, je venois alors vous parler » pourRichard,et c'est pourlemême » Richard que je viens vous demander » votre main. Je n'ai point essuyé de » refus 5 mon cher fils. On m'a de- * mandé des nouvelles de Bekit. Bekit!
» ai-je répondu, d'un air mystérieux, » gardez-nous le secret, chère miss.
» C'étoit c'étoit la sœur de votre
y> amie miss Cawsson : c'étoit miss
3» Cawsson elle-même; c'étoit et
3» moi il fut un tems qu'on m'appeloit
» Tom Cawsson Dorothée veut
» s'écrier: elle veut dire mille choses; » mais je m'étois sauvée en riant, dans » l'appartement de Mistriss Brown. Je » lui faisois part du succès de mon » ambassade. Je lui remettois les let- ■ très du lord et de l'évéque vos » oncles. Nous faisions les réponses » de- concert. J'encraçreois la tante à » s'intéresser pour vous auprès de son » frère et de sa belle sœur. On a fait » ce que j'ai voulu. Tout a été le mieux a du monde. M. Jackjnann, prévenu Tome II. A a
» (le mon arrivée, est entré. Nous noiig >' embrassons. Et Bekit, la clière Bekit, »m'a-t-il demandé. Bekit? ai-je » répondu; j'en suis fâché, mon clier » ami ; mais je n'en suis plus le maître. » Xe lord AVestfield , notre allié , 3» notre protecteur, notre ami, s'en » est emparé ; il la marie richement... » Le lord Westfield ! a-t-il dit ... . 3) Liii-même , ai-je répondu ; il con- "• noit votre amitié pour nous : il vous » en sait gré ; il s'est même donné des y> mouvemens pour vous procurer un » très-bon établissement, et voilà le 7> portrait de votre maitresse. Le bon » homme m'écoutoit , la bouche 3» béante; il jette les jeux surun papier » que je lui donne à lire; c'étoit la * nomination faite de sa personne au >' doyenné dePerthuun, par l'évéquo » de Lincoln. J'y joins le détail des » revenus. Ah ! mon cher fils, le sédui- » sant objet qu'un doyenné de sept » cent livres sterling de rente ! La » joie de notre ami m'a fait plaisir eC
» compassion en même tems. Je Pai » appelé M. le doyen ; je l'ai ravi. Je » lui ai demandé la résignation de son 5) bénéfice deCorn-Trée en faveur de » M.Boston, chapelain de Voodstook.
» MistiissBrown y a donné les mains, » et nous avons mis l'affaire en règle. » La nouvelle doit en être arrivée à 5) Voodstook. Après avoir pensé àvous » et à vos amis, j'ai jugé devoir m'oc- » cuper des miens. Je pars pour notre » pays de Galles. Je vais marier Este- » van avec mistriss Anna Bullcock.
» De là nous comptons revenir à vos 3î noces. Adieu, mon cher Richard, y> méritez l'amitié de votre oncle , les 5) faveurs du ciel Vous avez toute la » tendresse et la bénédiction de votre « mère ».
Richard porta cette lettre à son oncle. Le lord venoit d'en recevoir de ses gendres, de Lady Heat-Moore, et de l'évêque de Lincoln. L'affaire de la pairie éi oit arrangée, et devoit passer à la premièreséance du parlenientdans
Aa 2,
liiiit jours. Lady Heat-Moore avoit rendu une visite à lady Nettlling, qui s'étoit trouvée très - honorée de la recherche que Ton faisoit de sa fille pour l'iiéritier de la maison de AYestfield. Sur la proposition que lui avoit faite le lord Hallifax, Sir Georges Nettlling enchanté, au lieu de six mille livres sterling de rente en fonds de terre, en ofFroit noblement huit.
Mistriss Browny enioiguoit deux, et l'assurance de tout son bien. Le comte de"\^'estfield jouissoit phis queRichard même, de cette perspective de fortune. Richard n'en visageoit que la possession de Dorotliée , et , dans son idée, le plus ou le moins de richesses ne pouvoit rien ajouter à son bonheur.
Cependant les deux familles, de concert , en hàtolent le moment. DéjA le Jieu de la cérémonie étoit réglé. L'évêque de Lincofn devoit la faire dans le château , dont lady Heat-Moore faisoit présent à Richard. Le jour choisi étant arrivé , tout ce qui de-
Toît composer la brillante assemblée prend le chemin du comté de Sommerset. Mistriss Brown , retenue par une indisposition , n*ayant pu accompagner sa nièce , sir Georges Nettlling étoit venu la chercher. Lady Heat-Moore , et lady Nettlling venoient de compagnie. L'évêque de Lincoln, le comte de Westfield, les lords Mellfond , Etherge et leurs épouses , lady o-Bertlion en habit convenable , et Estevan accompagnoient le nouveau marié. Au moment de la rencontre , sir Georges Nettliing et milady son épouse furent frappés de l'éclat de la figure de leur gendre , et de l'idée de l'avoir vu quelque part. Mais l'imposant du cortège et de la situation présente éloignoient toutes les idées du laquais Richard et de Miss Cawsson." Les amans seuls se reconnurent. Ils parurent honteux , embarrassés en présence l'un de l'autre : en supposant qu'ils ne se fussent jamais vus,
ils dévoient Pctre ; mais l'embarras venoit de la contrainte où lestenoient tant de regards attachés sur eux , et qui les empêchoient de se témoigner leur satisfaction réciproque. Sir Georges s'écrioit : vo là le plus beau couple (le l'Angleterre ; le reste de !a compagnie applaud.ssoit dans des termes plus mesurés. On marche vers ïa chapelle du château. Les amans sont unis.
Foible et Molly regardoient la cérémonie. Foible ne pouvoit s'empêcher de dire : le marié ressemble à Miss Cawson comme une goutte d'eau à une autre. Il ressemble bien plus , disoit Molly, à la Galloise dont je vous ai parlé. De quelque côté que je tourne maintenant , je ne rencontre plus que de ces grands yeux bleus, coupés en amande , et de ces paupières noires, longues de cela.... propres à faire tourner la tète ; j'en suis persécutée.
Richard et Dorothée furent heu-
reux, et le sont encore. Ils partagent leurs respects et leur tendresse entre lady o-Berthon et le lord ^Vestfield; ils ont des enfans dont les dispositions donnent les plus heureuses espérances ; ils sont les bienfaiteurs do tous ceux qui les entourent. Lady o-Berthon est leur amie et leur conseillère , elle a renoncé pour toujours aux voyages et à l'appareil guerrier.' Estevan a quitté le pays de Galles , et s'est fixé dans le comté de Sommerset. Il a pardonné au capitaine Sentri de lui avoir caché les aventures de miss Rebecca AVestfield, et les nœuds de leur amitié se resserrent chaque jour de plus en plus.
Fin du Tome second»
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