‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 3)Chapitre 22 sur 23 · Tome 11. Y · texte numérisé non relu

Tome 11. Y

?'So LE LORD

Venus lui fermer les yeux , tandis qiifi le nouveau comte de Westfield se faisoit recevoir au parlement, alors assemblé.

Ma conduite, peu éclairée jusqu'alors, ne tarda pas à être connue de mesparens. J*avoisperdudans Edwart le seul ami , le seul protecteur sur lequel j'eusse pu compter parmi les miens. De vieux domestiques zélés, ou croyant l'être , déclarèrent à Lady les particularités de mon commerce avec sir Patrice, dont notre indiscrétion pouvoit leur avoir donné connoissance.

J'étois mnjeure ; nos affaires étoient arranc^ées ; j'avois reçu en billets, sur la banque , cinq mille livres sterlinizs, faisant le fonds de ma fortune. Je fus avertie qu'on avoit écrit au lord Westfield de se rendre promptement chez lui. On attendoit lady Francy , son épouse , sous peu de jours. Cette dame étoit du caractère de lady Heat-Moore, et très-liée avec elle. Je ciaianis de

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voir ma famille se réunir contre moi , et résolus d'aller secrètementàLondres chercher sir Patrice ; la jouissance de ma liberté et de ma fortune me permettant de prendre hardiment la qualité et le titre de son épouse.

Un domestique affidé me tint des chevaux prêts , et je partis en habit d'homme; je pouvois le paroître aux yeux des autres 5 mais dans un voyage assez long , les incommodités d'une grossesse avancée de quatre mois ne m'avertissoient que trop que je ne Tétois pas.

Sir Patrice logeoit en Piccadilly.

J'allai le matin le surprendre dans Pappartement qu'il occupoit. Ce fut une surprise en effet pour lui. Ses vues ne quadroient pas avec les miennes : une minute après mon arrivée, j'eus lieu de m'en assurer. Il me reçut sans aucun empressement, avec un air d'embarras et de contrainte. Je le croyois peu instruit de mes affaires , et lui fis le détail de mon état, denosressources,

II parut encore plus rêveur , plus fi oid. Je le pressai , et voulus le piquer d'honueur : il devint ironique , insultant. Le résultat fut que le métier de soldât, que je faisois, ne quadroit pas avec le lien sérieux dans lequel je vout lois m'engager.Je tombai à ses genoux, le conjurant d'avoir pitié de l'enfant dont j'allois devenir mère. Il me repoussa d'une manière outrageante. Je sus me modérer, et déterminée à le pousser à bout, je me retirai consternée en apparence et furieuse au fond du cœur.

Je me cache dans une chambre gar*»

nie aux environs de la demeure dç sir Patrice ; mon domestique , par mon ordre , se met sur ses traces et éclaire ses actions; attaché à la veuve d'un riche jouaillier de Londres, dans l'espérance de l'épouser , il avoit perdu de vue ses anciennes connoissances et lui doiinoit tout son tems. Le soir, il se retiroit chez lui , seul et sans précautions. Je m'arme de résolution : je

îne mets en embuscade au coin de la rue : je le vois venir d'un bout de la place à l'autre , je m'avance au-devant de lui et le rencontre au milieu ; nous nous reconnoissons à la clarté de la lune. Traître, lui dis-je, rends-moi justice. Il me répond par une invective , et cherche à m'échapper. Je mets i'épée à la main : forcé de tirer la sienne, il veut appeler, recule, se bat en retraite ; je le presse, il ne fait que parer: je le btesse, il devient furieux, m'attaque à son tour, se précipite sur mon fer en voulant me désarmer, et se fait une blessure mortelle. Il la jugea telle dès qu'il l'eut reçue : il tombe. Ali! Rebecca, m.e dit-il, vous m'avez tué ! Ce mot me rendit à moimême. Cher Patrice! m'écriai-je....

Malheureuse ! qu'ai-je fait ?... Vous vous êtes vengée , Rebecca , et je vous pardonne , prenez soin de moi.

Je cours à l'autre bout de la place, je trouve une chaise à porteur : je la conduis 5 je mène le blessé à son ap-

partement, et tandis que son valetde-chambre le couche , s'attache à arrêter le sang qui coule des blessures, je vole pour chercher des secours. Je reviens bientôt avec un chirurgien habile. On pose le premier appareil.

Je ne voulois pas me retirer. Rebecca, me dit sir Patrice , allez vous reposer ; venez demain matin dans des habits plus convenables, liasse le ciel que j'aie le tems de réparer les torts dont vous avez à vous plaindre.

Je vins de très-bonne heure le lendemain. Sir Patrice avoit fait assemlAev chez lui un ministre , deux gens de loi , deux de ses amis; tout étoit 2prêt pour notre mariage ; le propriétaire de la maison et un parent de sou épouse me servirent de témoins, et la cérémonie se fit, avant la levée de l'appareil , avec toutes les précautions qui pouvoient en assurer la solidité.

Votre père étoit blessé à mort. Il l'étuit de ma main 3 il m'etoit cher....

Je passe rapidement au moment douloureux où je le perdis, huit jours après notre union. Je lui rendis les tristes devoirs qu'il devoit attendre de moi , m'éloignai du quartier de Piccadilly, et vins m'établir , jusqu'au moment de mes couches , dans un petit appartement, sur la paroisse de St. -Paul. J'avois envoyé mon domestique affidé aux environs du château de Westfîeld, pour savoir comment ma famille auroit pris mon évasion.

Tout étoit ligué contre moi , il n'étoit question que de partis violens. Mon frère le docteur , élevé depuis peu à Pévêché de Lincoln , épousoit la haine de lady Heat-Moore 5 lady Francy, épouse du comte de Westfield, s'y prêtoit ; tous trois de concert animoient notre aine, et l'avoient rendu furieux.

J'estimois le lord mon frère ; mais je craignois ses préjugés, ses erapôr— temens , son caractère. Je conçus la nécessité de m'éloigner de ma famille,

de dérober à la haine de ma sœur le spectacle de ma situation , et de chercher un asile où je pusse vivre tranquille et dans l'aisance, avec la médiocre fortune dont je me trouvois maitressc.

Je ne pou vois le trouver dans Londres Mes fonds , en y comprenant ce que j'avois recueilli de la succession de sir Patrice , se montoient à six mille six cents livres sterling; elles éloient en actions sur la banque ; le revenu n'en étoit pas sufllsant pour me soutenir avec décence dans une ville aussi grande et où tout est à si haut prix. Je pouvois me retirer dans une province éloif^née , ou aller vivre en France. Je balançai quelque tems entre ces deux partis ; enfin , mon goût et mes habitudes l'emportèrent.

En vivanten Angleterre, ilfalloitm'assujettir aux occupations, à la conduite ordinaire d'une personne de mon sexe , ou, en affichant une singularité, renoncer à la considération des personnes

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parmi lesquelles j'aurois à vivre. Eu passant en France sous mon habit cavalier , je perdois de vue les gens que je voulois fuir, j'échappois à toute espèce de contrainte , je doublois, pour ainsi dire , mes revenus en acquérant maliberté. Ce projet me séduisit et je m'y arrêtai.

Le tems de mes couches arriva.

Vous prîtes naissance, mon cher Richard. De tous les amis de notre maison, M. Sterlook, banquier de la cité, étoit le seul avec qui j'eusse conservé des liaisons et qui eût connoissance de mes aventures. Il fut votre parrain; deux amis de sir Patrice furent témoins du baptême dans la paroisse de St. -Paul ; l'acte fut revêtu de tout ce qui pouvoit le rendre authentique.

Vous fûtes envoyé en nourrice à Backway. De là vous deviez passer à Southam, comme vous l'avez fait pour y recevoir la première éducation dans la maison d'une honnête veuve ,

nommée mistriss Halleii. Quoiqu'on cherchât soigneusement à cacher qui vous pouviez être, on ne déguisa pas votre nom de famille : il est très-connu en Angleterre , surtout en Irlande ; mais il vous étoit commun avec beaucoup d'enfans nés de la maison o-Berthon , et vous confondoit avec eux.

Cette précaution, suggérée par M. Sterlook,ache voit d'éloigner tous les doutes qu'on auroit pu former par la suite sur votre naissance. Notre famille et celle de votre père étoient pourvues d'héritiers qui vous éloignoieut alors de toute prétention à une meilleure fortune , mais je voulois vous ménager les ressources de l'avenir , et pour mettre obstacle aux intrigues qui au- 1 oient pu vous en priver, je laissai tout le monde dans l'ignorance sur votre sort et sur le mien.

Après avoir pourvu à ce qui vous regardoit , je vous recommandai à M. Sterlook : je mis entre ses mains ma petite fortune 5 je lui confiai mes des-

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Seins , le lieu de ma retraite , et m'em-» barquai pour la Fraace en liabiÊ d'homme.

J'errai long-tems dans les difFéren-* tes villes dont les côtes maritimes de ce royaume sont bordées , sans pou^ voir nie fixer dans aucune : enfin la situation de Marseille me plut, et ja tn'y arrêtai. La langue, les usages du pays m'étoient devenues familiers ^ et ce fut alors 5 mon cher Ricliard, que d'après ce que je voyois chaque jour de ce peuple folâtre et caressant, confondue au milieu d'eux, ne voyant pas leurs chaînes, et me trouvant moimême parfaitement libre, tenant toujours à mes idées anglaises, je me demandoissi la France étoit un hospice général, sacrifié entièrement au plaisir des étrangers qui y abordent , oii le peuple , gémissant sous une contrainte qu'il déguise, fût forcé par un mouvement secret de rireetde dansef toute l'année pour l'amusement da •es hôtes.

J'aimois la dissipation : elle m'étoiC nécessaire. Déplacée comme je l'étois à tous égards , j'avois besoin de me fuir. Je ne formois point de liaison particulière : la légèreté française iTi*eiFiayoit : il ne me convenoit pas de faire mon ami d'un homme , et le commerce des femmes m'étoit insipide. Je me livrois à tous les goûts quo je vous ai fait connoître. J'avois des chevaux, des chiens. Mais m*appercevanteufm que ces fantaisies dispendieuses dissipoient trop promptement nion médiocre revenu , je cherchai des ressources dans les arts , dans les livres, la compagnie des gens instruits et les spectacles. Ce fut dans ce nouveau cercle d'amusemens que je puisai l'envie devoir Paris. Le peuple da cette capitale me parut plus dissipé et moins gai que celui de Marseille ; j'y trouvai d'ailleurs ce qui pouvoit flatter mes inclinations dans tous les genres. Les académies d'exercice m'offfoieut de quoi passer les matinées ,

des

IMPROMPTU. ir,t des cours de sciences abstraites , mises à ma portée , remplissoient les après-midi; et les spectacles , le reste du vide de la journée. Le soir je rentrois extrêmement fatiguée, et achevois de m'oLiblier dans les bras à\\rt sommeil profond que je m'étois rendu nécessaire. Pavois pris le nom de Sentri que j'ai gardé jusqu'à ce jour.

Dans les académies que je fiéquentois , j'avois oc casion de voir beaucoup de jeunes gens de ma nation ; mais ja ne me faisois pas connoître d'eux pour Anglais, dans 1p dessein de les étudier plus à mon aise ; ils me prenoient, à mon parler provençal qua j'avois un peu conservé, pour un gentilhomm.e de ce pays-là. II y a\oit dans notre commerce je ne sais quoi de haut, de froid et de dédagneux. Ws metraitoient comme un Français, moi je les regardois comme des gens dont oa auroit pu faire des hommes , en adoucissant leurs mœurs, et en rectifiant

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