‹ Œuvres badines et morales de Cazotte (volume 3)Chapitre 8 sur 23 · Tome II. li · texte numérisé non relu

Tome II. li

,'4 !> r^ DIABLE

Elle s'arrête un moment. Sera-ce S'^sez l'abaisser , malheureuse Sylphide ?

s*écrie-t-elle d'un ton douloureux :

elle veut poursuivre ; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la parole.

Que deviens -je à ces témofc^nages de passion, ces marques de douleur, ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvemens d'un courage que je regardois comme héroïque î Je m'assieds auprès d'elle : j'essaie de la calmer par mes caresses ; mais d'abord on me repousse : bientôt après je n'éprouve plus de résistance sans avoir sujet de m'en applaudir; la respiration l'embarrasse , les yeux sont à deinifermés, le corps n'obéit qu'à des mouvemens convulsils, une froideur suspecte s'est répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouvemçnt sensible , et le corps paroîtroit entièrement inanimé , si les pleurs ne couloient pas avec la même abondance.

O pouvoir des larmes ! c'est sans doute leplus puissant de lous les traits

A M O U R E U Y. lis fîe Taniour ! Mes défiances, mes résolutions, mes sermens, tout est oublié.

En voulant tarir la source de cette rosée précieuse , je me suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux parfum de la rose; et si je voulois m'en éloigner , deux bras dont jeuesaurois peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens dont il me devient impossible de me dégager

o mon Alvare ! s'écrie Biondctta :

j'ai triompiié , je suis le plus heureux de tous les êtres.

Je n'avois pas la force de parleur, j'éprouvois un trouble extraordinaire :

je dirai plus; j'étois honteux, immobile. Klle se précipite à bas du lit: elle est à mes genoux : elle me décliaussc. Quoi, chère Biondctta ! m'écriai-je , <(Uoi ! vous vous abaissez... ? Ah, répond-elle, ingrat, je te servois lorscnie tu n'élois que mon despote : laissemoi servir mon amant.

ï!6 LE DIABLE

Je suis dans un moment d.ébarrassc (le mes hardes : mes cheveux ramassés avec ordre , sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche.

Sa force, sou activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles que je voulois opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairoit, et voilà (es rideaux tirés.

Alors avec une voix à la douceur de Iac[uelle la plus délicieuse musique no saiiroit se comparer. A i-je fait, dit-elle, le bonheur de mou Alvare, comme il a fait le mien? Mais non : je suis encore la seule heureuse : il le sera , je le veux; je l'enivrerai de délices; je le remplirai de sciences; je Télèverai au faito des grandeurs. Voudras-tu, mou cœur, voudras-tu être la créature la plus privilégiée , te soumettre avec moi , les hommes , les élémens , la nature entière.

O ma chère Biondetta ! lui dis-jc , quoiqu'en faisant un peu d'effort sur

rnoi-nit* nie , tu me su «lis : tu remplig tous les vœux (le mon cœur. . . ?s'on , iion,répliqua-t-e]le vivement, Bien- (letta ne doit pas te sulîire : ce n*est pas là mon nom : tu me l'a\ ois donné : il me flaltoit; je le"portois avec plaisir : mais il faut que tu saches qui je

suis Je suis le Diable, mon cher

i^lvare, je suis le Diable

En prononçant ce mot avec un accent d'une douceur enchanteresse, elle fermoit , plus qu'exactement, ' ^ passa^e aux réponses que j'aurois voulu Jui faire. Dès que je pus rompre le silence : Cesse, lui dis -je, ma chère Biondetta, ou qui que tu sois , de prononcer ce nom fatal et de me rappeler une erreur abjurée depuis longtems.

Non, mon cher Alvare , non, ce n'étoit point une erreur ; j'ai dû te le faire croire , cher petit homme. Il falloit bien te tromper pour te rendre enfin raisonnable. Votre, espèce cchappe à la vérité : ce n'est qu'en

Il J

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vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah, tu le seras beaucoup El tu veux l'être ! je prétends te corn- Lier. Tu conviens déjà que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noh*.

Ce badinage achevoit de me déconcerter. Je m'y refusois , et l'ivresse de mes sens aidoit à ma distraction volontaire.

Mais, réponds-moi donc 5 medisoitelle : Eh ! que voulez-vous que je réponde ?.. . Ingrat , place la main sur ce cœur qui t'adore ; que le tien s'anime , s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme délicieuse par qui les miennes sont embrasées 5 adoucis, si tu le peux, le son de cette voix si propre à inspirer l'amour, et dont tu ne te sers cfue trop pour effrayer mon ame timide : dismoi , enfin , s'il t'est possible , mais •lussi tendiement que je l'éprouve

pour toi , mon cher Béelzébuth , je t'adore....

A ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle me saisit; i'otonnement , la stupeur accablent mon ame : je la croirois anéantie si la voix sourde du remords ne crioit pas au fond de mon cœur.

Cependant , la révolte de mes sens subsiste d'autant plus impérieusement; qu'elle ne peut être réprimée par la raison. Klle me livre sans défense à mon ennemi : il en abuse et me rend émentsa conquête.

II ne me donne pas le tems de revenir il moi , de réfléchir sur la faute dont il est beaucoup plus l*auteurque le complice. Nos affaires sont arrangées , me dit-il , sans altérer sensiblement ce ton de voix auquel il m'avoit habitué. Tu es venu me chercher : je t'ai suivi , servi , favorisé; enfin, j'ai fait ce que tu as voulu. Je desirois ta possession, et il fulloit, pour que j'y pars lusse, qu3 Lu me fisses uu libre

abandon de toi-inémo. Sans doute , je (lois à quelques arlifices la première compliisauce ; quant à la seconde, je in'éLois nommé : tu savois à qui lu te livrois, et ne saurois te prévaloir de ton ignorance. Désormais notre lien, Alvars, est indissoluble; mais pour cimenter notre société , il est important de nous mieux connoitre. Comme je te sais déjà presque par cœur , pour rendre nos avantages réciproques, je dois me montrer à toi tel que je suis.

On ne me donne pas le tems de réfléchir sur celte harangue singulière :

un coupde sifïlet très -aigu part à côTé de moi. A l'instant l'obscurité qui m'environne se dissipe : la corniche ([iii surmonte le lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons :

leurs cornes qu'ils fout mouvoir vivement et en manière de bascule , sont devenues des jets de lumière phosphorique, dont l*éclat et l'effet redoublent par Tagitation et l'alongemenfc.

Presque ébloui par cette illumina-

lion subite, je jetle les yeux à côlé de moi; au lieu d'une figure ravissnnte , quevois-je?0 ciel! c'est l'effroyable tète de cbameau. Elle articule d'une voix de tonnerre ce ténébreux C/ie riioi qui m'avoit tant épouvanté dans la grotte, part d'un éclat de rire humain plus eflVayaut encore, tire una langue démesurée...

Je me précipite; je mo cache sous le lit, les yeux fermés , la face contra te|f e. Je sentois battre mon cœur avec #^ne force terrible r j'éprouvois unsuf- ^ foquenient comme si j'allois perdre la resjîiration. Je ne puis évahier le tems q-i*' jecomptois avoir passé dans cette i ! 'xprimable situation, quand je me seus tirer par le bras; mon épouvanta s*a(croit : forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante les aveugle.

Ce n'étoit point celle des escargots, il n'y en avot plus sur les corniches; mais le soleil me donnoit à plomb sur le visage. On me tire encore par le

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bras : on redouble : je reconnois Mar-

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