LE P T A B T. E
Louise est sagp , cile est belle, l^I.rcos a bien des jaloux; Mais il les désarme Jotis, En se montrant digne d'elle; Et tout ici, d'une voix , Applaudissant h leur choix, ' Vante une flamme aussi pure.
Si vous êtes curieux De voir des t'poux heureux, Venez en Eslramadure.
D'une douce sj'^mpathie.
Comme leurs cœurs sont unis!
Leurs troupeaux sont réunis Dans la même bprgerie ; Leurs peines et leurs plaisirs , Leurs soins, leurs vœux, leurs desîrs Suivent la même mesure.
Si vous êtes curieux De voir des époux heureux, Venez en Eslramadure.
Pendant qu'on écoutoit ces cliansons aussi simples que ceux pour qui elles sembloientetre faites, tous les valets de la ferme n'étant plus nécessais'assembloient gaî-
mrnt pour m an o«» ri es reliefs du repas; mêlés avec des Kpvptienset des égyptiennes appeléspour augmenter le plaisir de la fête Ils formoient sous les arbres de l'avenue des groupes aussi agissans que variés , et embellissoient notre perspective.
Biondellacherchoitcontinuellement mes regards , et les forçoit à se porter vers ces objets dont elle p:iroissoit agréablement occupée, semblant nin reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement qu'ils lui procuroient.
Mais le rep^s a déJA paru trop long à la jeunesse, elle attend le bal. C'c^t aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est dérangée, les planches qui la forment, les futailles dontclle est soutenue , sont repoussées au fond de la feuillée ; devenues tréteaux, elles .servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le l'andango Sevillan, de jeunes Egyptiens Texécutent avec leurs castagnct-
tes et leurs tambours de basque; la iiôce se mêle avec elle-; et les imite : la danse est devenue géuérale.
Biondetta paroissoit en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de sa place, elle essaie tous les mouvemens qu'elle voit faire. Je crois , dit- elle , q le j'aimerois le bal à la fureur* bientôt elle s'y engage et me force à danser.
D'abord elle monire quelqu'embarras et même ui peu de maladresse :
bientôt elle semble s'aguerrir et unir Ja grâce à la force, à la légèreté, à la précision. Elle s'échauffe : il lui faut sou moucbioir, le mien, celui qui lui tombe sous la main : elle ne s'arrête que pour s'essuver.
La danst' ne lut jamais ma passioti ; et mou ame n'étoit point assez ta son aise j our c|ue je pu-Jse me livrer à uil amusement aussi vain. Je m'é happe et gague un des bouts de la f.'uill"e , cherchant un enJroitoii je [Aisse m'aoseoir et rêver.
Un cacjuet très-bniyiint me distrait , el arri'te presque malgré moi mon attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. Oui , oui, disoit l'une, c'est un enfant de la plnnetfe.
31 fuliera dans sa mason. 1 ieus , Zoradille, il est né le trois mai à trois heures du matin.... Oh, vraiment, Lélagise, répondoit l'autre, malheur aux enfans de Saturne , celui-( i a Jupiter à l'ascendant. Mars et Merc tire en conjonction trine avec Vénus. O le beau jeune liomme ! quels avantages naturels! quelles espérances il ]iourroit concevoir ! c[uelle fortune il devroit faire! mais....
Je connoissois l'heure de ma naissance, et je l'entendois détailler avec Ja plus singulière précision. Je me retourne, et Hxe ces babillardes.
Je vois deux vieilles Egyptiennes moins assises qu'accroupies sur leurs talons. Un teint plus qu'olivâtre, des yeux creux et ardens , une bouche cafoDcée, un nez mince et démesuré
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qui parlant du haut de la tête, vient en se recourbant toucher au menton; lin morceau d'étofTe qui fut ra;yé de blanc et de bleu tourne deux fois nutour d'un crâne à demi-pelé , tombe en édiarpe sur l'épaule , et de là sur les reins, de manière c[u*ils ne soient qu'à demi-nus, en un mot, des objets presqu'aussi révoltans que ridicules.
Je les aborde. Parliez-vous de moi , mesdames, leur dis-je, voyant qu'elles continuoient à me fixer et à se faire des signes....
Vous nous écouliez donc, seigneur cavalier ? Sans doute, répliquai-je; et qui vous a si bien instruiles de l'heure de ma nativité ?....
Nous aurions bien d'autres choses à vous dire, heureux jeune homme ; mais il faut commencer par mettre le signe dans la main.
Qu'à cela ne tienne, repris-je , et sur-le-champ je leur donne un doublon.
Vois, Zoradille, dit la plus âgée,
A M O U R E r X. lîS
Tois comme il est iiuble , comme il est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons , pince la gui* tarre , et suis-moi. Elle chante :
L'Espflgne vous donna l'être; M. lis Pnrihénope vous a nourri :
La ferre en vous voit son mnltre; Du ciel, si vous voulez l*èlre.
Vous sere» le favori.
Le honheur qu'on vous présage E*»t voluge, fi l'ourroit vousquilter.
Vous le tenez nu passnge :
Il faut , si voos êtes sage ,
Le saisir s.ms hrsiter.
Quel est cet objet «im.ihl« Qui s'est soumis à votre pouvoir I
£8t-il
Les vieilles étoicnt on train. J*étois toiitoreille.BiondeMa a quitté la danse:
elle eàt accourue, elle me tire par le bras , me force à m'éloigner. Pourquoi m*avez-vous abandonnée, Alvare ?
cjue faites-vous ici ?J'écoutois , reprisje.... Quoi! me dit-elle, en m'entrai-
liant, vous écoutiez ces vieux monstres ?....
En vérité, macJièrc Biondefta, ces créatures sont singulières , elles ont plus de connoissances qu'on ne leur en suppose, elles me disoient.... Sans doute , reprit-elle avec ironie , elles faisoient leur métier, elles vous disoient votre bonne aventure , et vous les croiriez ? Vous êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce sont là les objets qui vous euipêchent de vous occuper de moi?... Au contraire, ma chère Biondetta, elles allolent me parler de vous.
Parler de moi ! reprit-elle vivement, avec une sorte d'inquiétude , qu'en savent - elles ? Qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous danserez toute la soirée pour me i'aire oublier cet écart.
Je la suis : je renfre de nouveau dans le cercle, mais sans attention à ce qui se passe autour de moi , à ce que je fais moi-même. Je ne songeois qu'à
A .'M O U R E r T. lij
mWhapper pour rejoindre, où je le |K)iirrois, mes disetisesdc bonne aventure. Erjfin je crois voir un moment favorable : je le saisis. En un clindVril j'ai volé vers mes sorcières , les ai retrouvées et comluiles sous un petit berceau qui termine le potager c!.» la ferme. Là, je les supplie de médire, en prose, sans énigme, frèssuccinctement , enfin , tout ce qu'elles peuvent savoir d'intéressant sur mou compte. La conjuration étoit forte , car j'avois les mains pleines d'or.
Elles brûloient de parler , comme moi de les entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des particularités les plus secrettesde ma famille, et confusément de mes liaisons avec Diondetia , de mes craintes , de mes espérances ; je rro^ois apprendre bien des choses, je me llattois d'en nppreruire de plus importantes encore , mais notre Argus est sur mes tnlons.
Eiondetla n'est point accourue , elle
123 LE DIABLE a volé. Je voulois parler. Point d'excuses, dit-elle, la rechute est impardonnable
Ah, vous me la pardonnerez ! lui dis-je : j'en suis sûr, quoique vous m'ayiez empêché de m'instruirc comme je pouvois l'être, dès à présent j'en sais assez....
Pour faire quelque extravagance.
Je suis furieuse, mais ce n'est pas ici le tems de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je m'y assieds à côté de vous : je ne prétends plus souffrir que vous m'échappiez.
Dans le nouvel arrangement du banquet , nous étions assis vis-à-vis des nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée:
Marcos a les regards brulans, Luisia les a moins timides : la pudeur s'ea venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès fait le tour de la table, et semble en avoir
banni jusqu'à un certain point, la réserve : les vieillards même s'animant du souvenir de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies c[ui tiennent moins de la vivacité (jue <le la pétulance. J'avois ce tableau sous les yeux ; j'en avois un plus mouvant , plus varié à côté de moi.
Biondetta paroissant tour-à tour livrée à la passion ou au dépit , la bouche armée des grâces fières du dédain , ou embellie par le sourire , m'agaçoit , me boudoit , me pinçoit jusqu'au sang, etfinissoit par me marcher doucement sur les pieds. En un motc'étoit en un moment une faveur, un reproche, un châtiment, une caresse; de sorte que livré à cette vicissitude de sensations , j'étois dans un désordre inconcevable.
Les mariés ont disparu : une partie des convives les a suivis pour une raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'étoitla tante du fermier et nous le savions; prejud
un ilamboau de cire jaune, nous procède, et en la suivant nous arrivons dans une petite cliambre de douze pieds en carré : un lit cjui n'en a pas quatre de largeur, une table et deux sièges en font l'ameublement. Monsieur et madame, nous dit notre conductrice, voilci le seul appartement que nous puissions vous donner. Elle pose son flambeau sur la table et on nous lai.^se seuls.
Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole : vous avez donc dit que nous étions mariés ?
Oui, répond -elle, je ne pouvois dire que la vérité. J*ai votre parole, vous avez la mienne. Voilà l'essentiel.
"Vos cérémonies sont des précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point de cas. Le reste n*a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne , vous me donnerez la mortifient Ion de vous voir passer la nuit mal à voire aisg. J'ai besoin de
repos : je suis plus que fatiout^e , je suis excédée âe toutes Jes manières; en prononçant ce* paroles du ton ij plus anime, elle s'étend dessus le lit le nez tourné vers la muraille. Kli quoi ! m'écriai-je , Biondf^tta , je vous ai déplu , vous êtes sérieusement fârhée ' comment puis -je expier ma iaute! demandez ma vie.
A Ivare, me répond-elle sans se déranpf^r,allez consulter vos égyptiennes sur les moyens de rétablir*^ le repos dans mon cœur et dans le vôtre.
Quoi! l'entretien qne j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre colère ? Ah ! vous allez mVxcuser , Biondetta. Si vous saviez combien les avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec le> vôtres , et qu'elles m'ont enfin décidé à no point retourner au château de Maravillas. Oui, c'en est fait, demain nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris, pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille hal);ter avec vous. Nous y attendrons i'avcu de ma famme....
iZi .LE DIABLE
-^ce discours, Biondetta seretoiirne.
Son visage étoit sérieux et même sévère. Vous rappelez-vous, Alvare, ce que je suis, ce que j'attendois de vous , ce que je vous conseiilois de faire?
Quoi! lorsqu'en me servant avec discrétion des lumières dont je suisdonée , je n'ai pu vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite et de la vôtre sera fondée sur les propos de deux élres, les plus dangereux pour vous et pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables. Certes, s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les liommes: j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix , il est fait , il est sans retour. Je suis bien malheureuse! Alors elle fond en larmes , dont elle cherche à me dérober la vue.
Combattu par les passions les phis violentes, je tombe à ses genoux. O Biondetta ! m*écriai-je , vous ne voyez pas mon cœur ! vous cesseriez de le déchirer.
' Vous
Vous ne me ronnoissez pas , A Ivare , et me ferez cniellenient souffrir avant de me connoitre. 11 faut qu'un dernier effort vous dévoile mes ressources, et ravisse si bien et votre estime et votre confiance, que je ne sois plus exposée à despartngeshumilians ou dangereux; vos Pjthonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de justes terreurs. Qui m'assure que Soherano, Bernadillo, vos ennemis et les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous de Venise.
Opposonsà leurs ruses un genre de merveilles qu'ils n'attendent sans doute pas de moi. Demain, j'arrive à Maraviilas dont leur politljuc cherche à m'eloiguer; les phis avilissans. lesplusaccatlans de tous les soupçons vont m'y accueillir : mais Doua Mencia est une femme juste , estimable ; votre frère a l'ame noble, je m'abandonnerai à eux.
Je serai nn prodige de douceur , de complaisance , d'ol)éissance , de patience ; j'irai au-devant desépreuvci.