‹ Œuvres badines et morales de CazotteChapitre 1 sur 30 · Tome IK, A · texte numérisé non relu

Tome IK, A

leur etPalFection deses sujets, par ses victoires , contre l'ambition de ses ennemis, emporté par un zèle religieux, suivit à vingt-trois ans, à la conquête de la Terre-Sainte , l'illustre Godefroi de Bouillon, dont il partagera les périls et la gloire, et n'en revint que pour se couvrir de nouveaux lauriers, en châtiant les Maures des ravages commis en son absence sur une partie de ses possessions.

Alphonse, dou é de tous les avantages naturels, objet de Pémulation de ses égaux , estimé de toutes les parties du monde' connu, marié à l'estimable Ermengère, adoré de son peuple , idole de la noblesse de Castille et de liéon , environné d'une cour brillante empressée à lui plaire, étoit le plus heureux des souverains de la terre.

Tout-à-coup, une erreur bien légère en apparence, une vaine curiosité, va le faire tomber dans l'excès de la plus condamnable foiblesse; sans le savoir, il engagera sa liberté et s'exposera à

ou L A BELLE JUIVE. 7 la perte de Pamour de son peuple , de sa couronne, de sa gloire, et même de sa vie.

Ce fut au milieu d'une fête brillante, qui rassembloit dans le palais de Tolède la jeunesse des deux sexes, qu'Alphonse reçut la première atteinte d'un poison devenu depuis si fatal à ses sujets et à lui-même. Le seul favori qu'eût ce prince, Garceran Manrique de Lara, y paroissoit absorbé dans ses rêveries , lui, jusque-là regardé comme le plus enjoué des courtisans. Qu'avez-vous Manrique? lui dit son souverain. Diane m'est infidelle, répond Garceran : elle me quitte pour dom Alvare de Lunes. Je n'en puis douter, en ayant été convaincu ce matin par le plus extraordinaire de tous les moyens; mon orgueil soufFie beaucoup dans ce moment-ci; mais le tableau qui m^a instruit et mortifié m'apprête beaucoup plus à rêver que {'inconstance d'une femme: c'est un secret, sire, dont je ne saurois vous A 2.

entretenir ici, il conduiroit à une conversation trop sérieuse ; les yeux de toute l'assemblée sont tournés sur les vôtres, et cherchent à briller de la joie dont vous paroissez être animé; demain à son lever, votre majesté saura mon aventure. Après cette demiconfidence, Manrique se dérobe au tumulte de la fête.

Le lendemain , dès qu'il est au chevet du lit d'Alphonse : Sire, lui dit-il, j'avois des raisons de m'inquiéter sur les dispositions de ma maitresse à mon égard. J'en parlois avec mon écuyer, instruit de mon secret; il me propose une manière aussi abrégée que sûre de m'éclaircir. Il y a ici un Juif, grand cabaliste , qui pourra me faire lire dans Ig cœur de mon infîdelle : jebalancois ; on m'assure d'en avoir soi-même fait l'épreuve avec grand succès, et je me laisse conduire chez cet homme extraordinaire. Là, on me fait subir des cérémonies ennuyeuses, dont l'appareil étoit nouveau pour moi 3 il étoit

ou LA BELLE JUIVE. 9 question de me mettre en communication avec des esprits, à l'existence desquels je ne croyois point ; la curiosité l*a emporté sur l'impatience occasionnée par tant de momeries ; et, quand on m'a cru bien préparé, on m'a fait asseoir devaiît im miroir où j'ai vu, mais très-distinctement, Alvarede Lunes en conversation fort; tendre, fort animée, avec la dame de mes pensées; pendant le discours de jSIanrique, Alphonse levoit les épau- Jf^s, il prend la parole: Votre écuyer s'enteudoit avec un charlatan Juif, et on vous aura fait voir un tableau.

Oui, sire, dit IVIanrique, dans un miroir de métal de quatre pouces au plus, en quarré, on m'a fait voir un tableau d'objets de grandeur naturelle , et qui ne m'ont semblé que trop vivans.

Vous êtes Castillan, Manrique, et n'êtes pas capable de mentir, dit le roi; mais on a pu vous en imposer, ou la passion vous aura fait illusion ; j'en appréhenda l'effet sur une tète

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aussi vive que la vôtre ; vous me ferez voir votre prétendu négromant : il me présentera un tableau vivant, ou je le ferai châtier, de manière à le dégoûter de faire des dupes; ordonnezlui de ma part de venir me trouver sur-le-champ. Je sacrifierai toute autre affaire à celle-ci, pour ne pas donner à l'imposture le tems de s'arranger pour nous en faire accroire.

Garceran va lui-même trouver le Juif, et revient. Sire, dit-il, j*ai donné ordre au rabin de m.e suivre, et il marche avec confiance sur mes pas« Un rabin? reprit Alphonse, et il vient délibérément? Il faut que ce soit un docteur : il ne m'a, reprend Manrique , pas témoigné la moindre crainte : cet homme est assuré de son fait; je l'ai prévenu que votre majesté vouloit le voir, il n'y a attaché qu'une, condition. Les rois, m'a-t-il dit, sont sur cette terre fort élevés au-dessus des hommes ordinaires; mais s'il est question de les faire communiquer avec A 6

ou LA BELLE JUIVE, if des essences d'un ordre bien supérieur, ils rentrent dans ia classe ordinaire , et pour être en rapport avec le céleste, il faut se soumettre à toutes les opérations qui doivent nécessairement y préparer le curieux , de quelque rang qu'ils soient. Je m'y suis soumis, sire, et si vous n'acceptez pas les mêmes conditions, le rabin se retire.

Garceran Manriqr. ne voudroitpas compromettre son roi et son ami , dit; Alphonse. Je ferai ce qui sera nécessaire pour ôter toute excuse à cet homme, et ne suis pas inquiet de le faire repentir de Pabus qu'il aura fait de ma patience, et de son audace à prétendre m'en imposer; allez au-devant de lui et l'introduisez.

C'est ainsi que l'aveugle confiancg d'une part, et une présomption peu éclairée de l'autre , introduisirent le dangereux Ruben à la cour de Tolède.

Pour le malheur du souverain et de son peuple, ce scélérat n'étoit pas pris au dépourvu, et quoiqu'on eût cru U

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surprendre en le mandant sans le prévenir, il arrivoit avec un plan formé, dont l'imprudence et l'aveuglement alloient lui faciliter le succès.

Alphonse se soumet à toutes les minuties d'un cérémonial d'initiation; plus il se prête complaisarnment à tous les détails de cet acte ridicule à ses yeux , plus il pense acquérir de droit à prendre le ton sérieux avec Manric[ue, pour l'engager à revenir de l'illusion dans laquelle il a été enveloppé, plus le Juif sera convaincu d'imposture.

Pendantqu'Alphonse s'expose, sans le savoir, à devenir encore plus dupe et plus enthousiaste que Manrique, Kuben s'étanl assuré de la préparation de ses deux- néophites, a vu que tout lui étoit favorable; alors il place sur un bureau le miroir mystérieux :sire, dit-il, voilà la merveille dont on vous a entretenu; elle vous présentera d'elle-même l'objet que vous desirez d'y voir; ma piésence , mon ordre,

ou LA BELLE JUIVE. i3 mon consentement y sont inutiles.

Cependant je dois vous prévenir, que, dans le cas où vous voudriez voir tous deux ensemble le même tableau, il faut qu'en exprimant le même désir, le pouce de la main gauche de l'un s*enlrelace dans celui de la gauche de l'autre. Après cette instruction, le rabin se retire dans une pièce voisine, dont il tire la porte sur lui.

Scit que ce lut l'effet du sang froid du rabin, ou celui du cérémonial, un petit frisson commençoit à glacer les sens d'Alphonse. Il ne pouvoit plus, à ce qu'il imagiiioit, faire un pas en arrière. Au moins, dit-il àManrique, si cette farce doit fmir par un spectacle, il faut qu'il soit agréable; prenons-nous par les pouces, puisque cela est essentiel, et demandons à voir la plus belle femme qui soit en Espagne.

Le prince venoit de former ce vœu, les yeux fixés sur le miroir; à l'instant la glace semble se ternir, peu-à-peu elle représente un ciel couvert denua-

ges ; ces vapeurs passent et reviennent comme si des vents opposés les eussent agitées; tout-à-coup le fond s'éclaircit et présente une personne de dixsept ans, vêtue dans la plus grande simplicité, et la tête nue : elle étoit assise, et paroissoit occupée d'une lecture. L'objet éloit éblouissant, et par lui-même et par le brillant du jour dont il étoit éclairé. Elle pose son livre sur une table, se lève et se retire Jentementen laissantadmirerla grâce, ]a noblesse, l'élégance de sa taille et de son port, et une superbe chevelure, dont le bout de la tresse efïleuroit la terre : bientôt le miroir se trouble de nouveau et redevient une glace ordinaire.

Quand on étonne nn esprit fort par lin prestige, il passe rapidement de l'inciédulité opiniâtre à l'excès contraire. Alphonse prend la plus haute opinion de Ruben et de sa science :

rappelez, dit-il à Manrique, cet habile homme ; son miroir est impayable.

ou L A BELLE JUIVE. iS Iliiben reparoit , son extérieur n*a rien de celui d'un lioinme qui vient de la ire voir une espèce de prodige ; il est froid et composé. Celui d'Alphonse est bien extraordinaire; ce n'est plus cette physionomie d'aigle; ce n'est plus ce maintien haut, ou ce ton assuré. On peut dire que sans la grande habitude où sont les rois de commander à leurs attitudes, il en eût pris une soumise, vis-à-vis du rabin , prétendu merveilleux ; il fit à celui-ci les offres les plus magnifiques pour le récompenser de sa complaisance; mais le rusé politique se garda bien de rien accepter , il joua le désintéressement et le zèle.

Le monarque étoit confondu et entliousiasmé tout -ci- la-fois. Est-ce, disoit-il à l'Israélite, un objet réel et existant que ie viens de voir ? Oui , sire, si vous n'avez pas demandé à voir une chimère, répond le rabin : Quoi!

dit Alphonse , celte belle, celte ravistante personne existe en Espagne? J^

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ne sais, répartit Ruben, quel a étél'objetde votre curiosité; mais le miroir ne siurojt mentir. Et ne pouvez-vous pas le faire reparoître ? dit Alphonse d'un

ton d'impatience Non, sire , le

ïniroir ne montre jamais le même objet.... Je ne reverrai jamais cette divine beauté !.... Il faut, dit l'Hébreux, que j'apprenne moi-même à la connoître , laissez -moi la liberté de consulter.

Le roi et Manrique laissèrent le négromant seul dans le cabinet ; ce dangereux personnage n'avoit pas besoin d'apprendre le nom de la jeune personne , dont la figure avoit paru dans la glace.

Avant que le prince eut demandé à Toir dans la glace , Ruben étoit instruit de sa détermination, et au moven des initiations et des rapports établis par elle, il y avoit plus qu'influé; roaisil falloit mettre du mystérieux et donner un air de difficulté et de doctrine à tout ce qu'il faisoit : il laisse

ou LA BELLE JUIVE. 17 écouler un tems assez considérable , pour se donner l'air d'avoir fait des opérations , des recherches, et reparoit enfin pour rendre sa réponse.

La beauté que votre majesté a dejnandéeà voir.sire, senomme Rnchel:

c'est une Juive orpheline, demeurant à Cordoue , dans sa famille. A Cordoue ? interrompit vivement le roi, n'étant déjà phis à lui ; j'irois la chercher à la tètedecent mille hommes...

Vous n'aurez pas besoin , sire , de faire un armement aussi dispendieux; que j'aie votre portrait , donné de votre main, je le fais rendre ce soir à Rachel, et dès demain elle se met en marche pour vous le rapporter.

Manrique avoit au col une chaîne à laquelle pendoit un portrait d'Alphonse; ceh)i-ci l'enlève à son favori, le remet à Ruben, sans prévoir l'abus qu'en pourra faire ce dangereux ou- \rier; l'Hébreu se retire, et laisse le roi deCastille soumis à la religion du secret , absorbé daus uoe foule d'idées

absolument nouvelles pour lui. L'optique des faits surnaturels s'est présentée à ses yeux , il prétend s'en rapprocher, et se promet d'en tirer une foule de connoissances sublimes, qui lui font déjà mépriser celles dont il avoit pu être redevable à l'étude , à l'usage , à l'expérience.

Le moment s'avance où cet horison si étendu va se borner à un seul point. Ce sera celui où il aura vu les beaux yeux de Rachel : le négromantatenu parole , la belle Juive est arrivée de Cordoue , elle est chez Ruben. La voir, s'enflammer pour elle , tomber à ses pieds, ne plus s'occuper que d'elle seule , ne respirer que par elle et pour elle, voilà le rôle d'Alphonse. La (our murmure ; la reine gémit, se plaint , éclate, se sépare et va se retirer àOreia. Le seul effet de ces démarches est de laisser son souverain aveuglé , plus maître d'obéir à la passion qui le maîtrise; et Rachel, par son ordre, vient s'établir au palais.

O l L A DE LLE TU I VE. 19 Xn noblesse s'écarte de la cour, sa bornant à témoigner le sentiment douloiirciixdontelleest affectée. Alphonse, jusqn'alors si jaloux de Peslime et de l'atlacliem'^nt de ses sujets , demeure insensible à un témoignage aussi marqué de l'impression que sa conduite a faite sur les compagnons de ses glorieux travaux ; il ne reste auprès de lui que Manrique, on cesse même de reconnoître en lui l'aimable Garceran, digne rejeton de Tillustre maison de Lara ; Ruben se l'est, pour ainsi dire , asservi : de faux principes ont remplacé ceux qui avoient fait la base de l'éducation de ce jeune cavalier ; en un moment il a perdu cette fleur d'élévation, de magnanimité , ce caractèrede la noblessecastillane; devenu disciple de Rubon, il est esclave des volontés de Rachel et bas courtisan d'Alpbonse.

Cependant Ruben avant su approcher son élève du trûne , emploie ou- Tertemeut le crédit qu'il a sur elle à

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l'avancement de sa fortune, à celle de ses frères les Hébreux. Le roi, ébranlé sur les principes de sa propre religion, en comblant ce peuple vagabond de faveurs, croit satisfaire ù la justice du ciel , et leur donne hautement la préférence , même sur les sujets qui eusseiit le mieux mérité de lui: les douanes , le commerce entier leur sont abandonnés. La Castille et le royaume de Léon gémissent sous leurs mœurs, leurs monopoles, leurs vexations en tous genres; aucune plainte ne peut être portée aux pieds du trône <]ui ne soit rejetée avec hauteur, avec dédain. C'est l'impérieuse Rachel qui les accueille ; cette femme singulière, enrichie à l'extérieur des plus beaux présens de la nature , possédée par Ruben, et le caractère atroce. On verra par les détails de l'événement, quelle espèce de monstre l'amour et Part , de concert, avoient su donner pour maître à Alphonse, et pour tyran aux peuples asservis à la couronne de ce

ou LA BELLE JUIVE. ii jeune et alors malheureux souverain.

Alphonse, enfermé clans Tolède, n'en sortoit plus que pour varier par le plaisir de la chasse ceux qu*il goûtoit dans les bras de l'amour : nu t et jonr environné de. Tuifs des deux sexes, il fût devenu absolument éhanger à son peuple, s'il eût été possible à celui-ci de perdre de vue un prince, leur idole , jusqu'à ce moment fatal. Il atlendoit, sans murmurer contre lui , que, rassasié parla jouissance , et délivré par les suites de la passion qui l'avoit égaré , il revînt de lui-même à la pratique de ses devoirs.

Cependant une année succédoit à l'autre sans apporterle moindre changement à la conduite de leur souverain, sans qu'ils éprouvassent le plus léger adoucissement à leurs infortunes; son assujettissement sembloit augmenter par la réunion des malheurs qui en étoientla suite, et la fiëre beauté qui le gouvernoit paroissoit assurer son

empire par de nouvelles exigeances et par la bisarrerie de ses caprices. Sept ans s'étoient écoulés, et la patience castillane n'étoit point encore à bout.

Les gouverneurs des places résistoient, presque sans secours, aux entreprises des Muzarabes et des Andalous Maures. Les peuples fléchissoient sous le joug , se contentant d'implorer le ciel pour qu'il voulût délivrer du joug d'un abominable maléfice leur monarque, dont ilsespéroientde voir renaitre toutes les vertus.

La patience a un terme ; Racliel, Kuben et hnirs favoris Pavoient lassée : de petits complots se forment dans toute l'étendue du royaume de Castille et de Léon, dans la partie de l'Andalousie soiniiise au gouvernement d'Alphonse. Un Castillan sag" , dévoué à sa patrie et à son souverain, en prévoit l'effet ; c'est Fernand Garcias de Castro, attaché à Alphonse dès la plus tendre enfance de celui-ci; ayant été précédemment son guide et

ou LA BELLK JVI VE. 25 son conseil, méprisant les bniiU populaires , mais blAiiiaiit la conduite d'un maitre dont il re>pectoitl'autorité, il croit devoir faire le dernier effort pour venir ouvrir les yeux au prince sur l'inquiétude du peuple , et le danger qu'il y auroit à ne pas mettre ordre aux abus.

Il descend des mont«ignes de Castille où ses terres étoi(MU situées , où, après d'honorables fatigues, il avoit été chercher le repos nécessaire et convenable à son âge; il s'achemine vers Tolède.

Quel spectacle pour un su jet attaché, pour un vertueux citoyen ! Tout est en mouvement pourexitierd'Alphonso le sacrifice de l'objet de son inclination : amis , compagnons , sujets comme moi, citoyens, qu'allez-vous ftùre, leur dit-il !ah ! respectez le trône! il fait votre sûreté; respectez les erreurs du souverain que Dieu vous donna pour chef; ce n'est pas à nous à lui en demander compte, iih quoi!

Je vois des Castillans mutinés , révoltés ! Songeons au degré d'estime que nous avons mérité de la part des nations qui nous observent et nous jalousent: peut-on leconnoître la vertu au mouvement aveugle, impétueux, désordonné, qui vous agite?Pourrez-vous vous répondre que, rencontrant des oppositions à vos vuesjvous ne serez point exposés à souiller vos mains par le plus horrible de tous les attentats ?

Ali ! Castillans, arrêtez-vous! écoutez-moi; qu'il n'y ait rien dans ce que nous allons faire qui ne soit noble, sage et digne de nous. Je vais à Alphonse , à ce roi dont je connois le cœur. Je sus l'arrêter lorsqu'il se laissoit emporter dans la chaleur du combat. Sa passion pour la gloire ne l'empêcha pas d'écouter ma voix, il la reconnoîtra quand je lui présenterai les objets de vos plaintes, et je trouverai le chemin de son cœur.

Le vénérable vieillard émeut, touche , et ne persuade pas; l'atroupe-

ou LA BELLE JUIVE. 2S

nientdontilvoiiclroitarrêterla marche, continue d'avancer, dans ce morne silence qui caractérise les résolutions méditées à loisir, et dont la prudence se propose de diriger les exécutions.

Garcias jugeant alors combien il est à propos que son souverain soit instruit du danger dont il le voit menacé, presse le pas de son cheval pour arriver à Tolède.

Alphonse, renfermé dans le fond de son palais, ne soupçonnoit point les motifs des mouvemens qui se faisoient autour de lui. Il devoit ce jour-là célébrer par une fête , annoncée dans tous ses états, celui où les bords du Tage l'av^oient vu revenir couvert des lauriers cueillis dans les plaines de l'Egypte, de la Syrie et deMdumée.

Un concours de peuple le flattoit au lieu de lui donner de l'inquiétude.

Fernand Garcias traverse la ville.

Il voit dans l'attitude, il lit dans les regards des Tolédans le témoignage de leur complicité ; il n'est plus tems

pour lui de chercher à leur faire abandonner leur plan. Il faut qu'il trouve les moyens d'obtenir une audience du roi ; Manricjue gardoit les avenues de Pjppartement.

Je nie félicite, dit Garcias en l'abordant, malgré les démêlés de nos maisons , de trouver ici l'héritier du vaillant Rodrigue Gonzales. Notre souverain est dans un péril éminent.

Non qu'on en veuille à lui , il n'est pas un Castillan qui ne versât jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense ; mais on veut celui de la Juive; et Alphonse, aveuglé par sa passion, peut se précipiter dans trop de périls pour la défendre.

Vous, Manrique , héritier d'un si beau sang, vous dont la jeunesse a donné tant d'espérance, soyez mon introducteur auprès du roi , et mon appui : qu'on voie enfin le sang de Lara et de Castro, si long-tems divisé pour de méprisables intérêts, se réunir pour délivrer le souverain et la

ou LA BELLE JUIVE. 27 nation du joug ignominieux , insupportable, d'une Juive.

Seigneur , dit IManrique , je me flatte de n'avoir pas dégénéré; mais je ne me crois pas fait pour donner la loi à mon maitre, et déclarer la guerre à une femme. S'il faut arrêter une émeute populaire, la foiblesse ne sera jamais le moyen dont je conseillerai de faire usage ; et les mutins , s'ils s'y exposent, connoîtront que je ne suis pas indigne de succédera Rodrigue de Gonzales. Que des gens qui se sont oubliés daris les montagnes y soient devenus inquiets, sous un gouvernement dont ils se plaisent à critiquer les ressorts; qu'ils se laissent, par ignorance de ce qui se passe, entrainer par le bruit répandu par la calomnie; qu'ayant passé l'âge delà sensibilité, ils s'abandonnent à l'humeur , s'érigent en censeurs des mœurs , et veuillent gouverner les passions de leur souverain; si je me reluse à les blâmer ouvertement , je

connois trop mes devoirs pour me laisser séduire par eux. Le roi est en affaire, et ne peut maintenant accueillir votre harangue. Il doit sortir pour se rendre à h fête. Joignez-le au milieu du tumulte, et faites-lui seul vos remontrances, si vous continuez de pens^ qu'elles soient à propos. En finissant ces mots, Manrique tourne le dos , et rentre dans l'appartement du roi.

Courtisan avili! dit le respectable vieillard, et Alphonse est assez malheureux pour qu'il ne reste pas autour de lui un sujet fidèle !

A la suite de cette douloureuse réflexion , Fernand alloit s'éloigner , lorsqu'il apperçoit Alvare Fanés, chancelier de Castille , sortant d'ua cabinet avec des expéditions. Alvare est étonné en voyant Garcias. Vous à Tolède! mon ancien ami. Vous à la cour! Je m'apperçois bien, lui répond Garcias , qu'un bon serviteur doit paroître une espèce de phénomène

ou LA BELLE JUIVE. 29 îri. Alvare lui serre la main. Snivczmoi . mon cher Fernaiid. Notre roi a actuellement , et ici et autour, plus de sujets attachés à sa personne (|ue vous ne pensez. Mettons-nous à l'écart; j'ai à vous entretenir d'un objet; fort sérieux. Tout semble annoncer ici la joie, et dans un moment... Ah ! je vous arrête , Fanés ; cpioi, on conspire! et vous êtes du complot? . . . .

Oui , mon cher Garcias , j'en suis pour sauver Alphonse malgré lui-même.

Il faut que la Juive périsse; c'est lo seul moyen d'anéantir le charme infernal par lequel elle le tient enchaîné.

Vous allez attenter à la vie d'une femme ! Vous l'arracherez des bras de votre souverain! Vous allez vous exposer et l'exposer lui-même aux dangers d'une sédition, sans rien appréhender des exe èi 011 pourra le porter son courage. Garcias, dit Alvare, notre parti est pris; la raison d'état, notre attachement pour notre souverain et la religion nous commaa-

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