‹ Œuvres badines et morales de CazotteChapitre 12 sur 30 · CONTE MORAL · texte numérisé non relu

CONTE MORAL

Le Plaisir n'habite pas toujours l'Olympe, ce Dieu a des caprices; il descend quel (uefols sur la terre , où les immoitv^lsmême sont contraints à le chercher.

A-t-il quitté le ciel, l'ambroisio manque de saveur , le nectar est sans parfum, Hébé n'a plus d'eujoûment, plus de fraicheur. Les Grâces sont languissantes; on croit que Vénus a perdu sa ceinture. la verve d'Apollon se glace; l'aij;uillon de la plaisanterie s'emouise sur les lèvres de ]M(jinus.

Le Plaisir avoit disparu du ciel.

Mercure se précip te pour le suivre et le ramener. Ses ailes le portent en un clin-d'œil sur la terre.

L'éclat d'une cour, les préparatifs d'une fête digne de la grandeur souveraine , pour qui elle étoit destinée , attirent d'abord ses regards. Le nom du Plaisir est dans la bouche des ouvriers que l'on emploie. Il semble briller avec l'impatience dans les yeux des peuples , qui attendent le moment de l'exécution.

Mercure veut entrer dans le vestibule du palais. L'Etiquette et la Contrainte viennent en cérémonie le recevoir à la porte. Il s'en éloigne surle-champ. Le Plaisir pourroit-il s'être réfugié parmi ses plus mortelles ennemies ?

Le Dieu appercoit de loin les boulevards d'une ville superbe. C'est là que les richesses en provision rassemblent les commodités de toute espèce; c'est là qu'on trouve ce superflu si désiré. La nature livrée à elle-même , n'en connoît pas le besoin ; i'hnbitude le rend nécessaire; le goût en apprend l'usage.

CONTE MORAL. çS Là , sont des promenades où l'art étale ses plus agréables prestiges. Vues délicieuses, terreiu applani , air dont on entretient en tout tems la fraîcheur. Mille objets, semés avec une confusion agréable, cherchent à exciter IVnioûment. A travers la foule qu'ils a ttirent,millechars disputent en tr'eux de richesse et d'élégance ; l'adroit cocher serre , évite et dépasse l'essieu qui vient à sa rencontre. La carrière étincelle, le coursier écume, obligé de travailler sous lui-même, et ne pouvant contenir son feu dans les bornes de l'espace étroit qui le renferme.

Mercure , à travers la foule , reconroit le Brillant et le Fracas, couverts de straz et de poussière ; mais il ne voit point le Plaisir : il le cherche dans les jeux des belles qui font l'ornement de ces lieux ; il les trouve pleins de distractions, agités de passions superficielles et momentanées; peut-être est-il daus leur cœur , dit Mercure ;

suivons-les : eh! comment le Plaisir De sero't-il pas avec elles ? elles semblent faites pour le créer.

On arrête à la porte d'un spectacle.

La foule s'écarte, Mercure entre. Un amphithé?tre rempli de l'élite des denx sexes attend avec impatience le commencement des jeux. La scène s'ouvre ; un poème plein d'intérêt et de chaleur , une musique propre au sujet, des ballets brillans par l'ordonnance et l'exécution, une décoration riche , galante et correcte , des talens exquis. Quel ensemble flatteur et piquant! Mercure croit que le Dieu qu'il cherche va tout animer ; Mercure se trompe.

La cabale , la préoccupation , le dégoût, né de l'habitude, s'emparent de l'assemblée. A peine voit-on sur quelque visage enfantin l'effet d'une légère émotion. C'est un cœur tout neuf qu'un amusement , jusqu'alors inconnu, vient dans le moment d'effieurer.

CONTE MORAL. çf

Xe Dieu voit qu'on se propose mystérieusement des soupers, dont la seule idée irrite d'avance l'appétit et ilatte le goût. Des lieux enchantés, une chère délicate, un choix de convives : tout annonce qu'on y va jouir de la volupté la plus recherchée.

L'ivresse semble s'être emparée de la compagnie avant qu'on se mette à table : on s'y assied ; que voit, qu'en^ tend Mercure ? Une j^aîté froide et forcée, des étourderies étudiées, des tons précieux , des phrases quintes-^ senciées. On périroit sans quelciues méchancetés qui se dardent à la volée.

Les plats se desservent comme on lésa présentés; les estomacs sont vides , et déjà l'indigestion les fatigue. Chacun dit à son voisin , en confidence , je souffre : je suis excédé : allons au bal.

11 n'y a que les dieux , les extravagans, ou un homme à la mode, qui puissent soutenir le régime que suit ici Mercure : il est au bal.

Quelle foule de masques I quelle bizarrerie dans les déguiseniens ! quel désordre dans les propos ! Mercure, qui leur voit à tous l'ennui peint sur la physionomie, va toujours disant, mais où est le plaisir?

J'entends la grosse symphonie , j'apperçois des lumières , je vois du beau monde qui danse pour être admiré. Je vois des filles de théâtre qui voudroient bien qu'on les regardât , des fainéans qui cherchent à se faire ^es intrigues, des méchans qui desireroient en découvrir. Je vois du peuple qui se tourmente; mais où est le Plaisir?

Un couple amoureux se présente :

ce sont des jeunes gens. Ilsparoissent aimables , ils viennent de convenir d'un rendez -vous. Ils vont être heu-* reux, dit Mercure , je suis au bout de mon ambassade , et vais trouver moa petit libertin avec eux.

Un char vole et porte les amans dans un temple qui paroit consacré à

Page 1