‹ Œuvres badines et morales de CazotteChapitre 14 sur 30 · PÈLERIN · texte numérisé non relu

PÈLERIN

Un roi de Naples , il s'appelolt "Roger, étant à la chasse, s'écarta de sa suite et s'égara dans une forêt. Il y fit rencontre d'un Pèlerin, homme d'assez bonne mine, qui, ne le counois— sant point pour cecju'il étoit, l'aborde avec liberté , et lui demande le chemia de Naples.

Compagnon, lui répond le roi, il faut que vous veniez de loin ; car vous avez le pied bien poudreux.

Il n'est cependant pas , répondit le Pèlerin, couvert de toute la poussière qu'il a fait voler.

Vous avez dû voir, poursuivit E'oger , et apprendre bien des choses dan j vos voja^es ?

AVENTURE DU PELERIN. log J*ai vu , repartit le Pèlerin , beaucoup Hejrens qui s'inqiiiétoient de peu.

J'ai appris à ne ine pas rebuter d'un premier refus. Je vous prie donc encore de vouloir m'enseigner la route qu*il faut que je penne; car la nuit vient, et je dois penser à mon gîte.

Connoissez-vous quel(ju'un à Napies, demanda le roi ? Non, répondit Je Pèlerin. Vous n'e*»tes donc pas sûr, poursuivit le roi , d*y être bien reçu ? Au moins suis-je sûr, dit le Pèlerin, de pardonner le mauvais accueil à ceux qui me l'auront fait sans me connoitre; mais la nuit vient, où est le chemia de Naples?

Si je suis égaré comme vous, dit Boger, comment pourrai-je vous l'indiquer ? Le mieux est que nous le cherchions de compagnie.

Cela seroit à merveille , dit le Pèlerin, si vous n'étiez pas à cheval; mais je retarderois trop votre marche, ou vous presseriez trop la mienne.

Vous avez raison , dit Roger , il faut

que tout soit égal entre nous, puisque nous courons même fortune. Sur ce propos il descend de cheval, et le voilà côte à côte avec le Pèlerin. Devineriez - vous avec qui vous êtes, dit-il à son compagnon?

A-peu-près, répondit celui-ci; je vois bien que je suis avec un homme.

Mais, insista Roger, pensez-vous être en sûreté dans ma compagnie ?

J'attends tout des honnêtes gens , reprit le Pèlerin , et suis sans appréhension des voleurs.

Croiriez-vous , ajouta Roger, que vous êtes avec le roi de Naples ?

J'en ai de la joie, reprit le pèlerin, je ne crains pas les rois ; ce ne sont pas eux qui nous font du mal ; mais puisque vous l'êtes, je vous félicite de m'avoir rencontré. Je suis, peutêtre , le premier homme qui se soit montré devantvousà visage découvert.

Eh bien, dit le roi, il ne faut pas que je sois le seul qui tire avantage de notre entrevue : suivez-moi , je ferai quelque chose pour votre fortune.

D U P K L E !^ I N. loS

Elle est faite, sire, répondit le Pèlerin. Je la porte avec moi. J'ai là , dit-il, en montrant son bourdon et sa besace, deux bons amis qui ne me laisseront manquer de rien. Je souhaite que vous trouviez dans la possession de votre couronne toute la satisfaction que je t;oûte avec eux.

Vous êtes donc heureux, dit Rof^er ?

Si l'homme peut l'être, répondit le Pèlerin : en tout cas , j'ai fait un vœu , c'est de m'ai 1er pendre, si j'en trouve un plus heureux que moi-

Mais, dit le roi , comment se peut-il que vous viviez content de votre sort, ayant besoin de tout le monde ?

Serois-je plus heureux, dit le Pèlerin , si tout le monde avoit besoin de moi ?,

Allez vous pendre, reprit Roger; car je pense être plus heureux que vous.

Si ce maldevoitm'arriver, répliqua le Pèlerin, je croirois que quelque faquin plus désoeuvré que moi dût ms

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porter le coup. Je ne l'altendois pas de la put dont il me vient, mais comme le pas est dur à franchir, je pense qu'avant tout, il seroit bon que nous comptassions ensemble.

Cela sera bientôt fait, dit "Roger.

J'ai en abondance les commodités de la vie. Quand je voyage, je le fais à mon aise, comme vous le pouvez voir; car Je suis bien monté, et j'aî dans mes écuries trois cents chevaux qui valent au moins celui-ci; retourné-je à Naples , je suis sûr d'être parfaitement reçu.

Je ne ferai qu'une question, dit le Pèlerin. Jouissez-vous de tous cesbiens avec une sorte de vivacité ? Seriezvous sans affaires, sans ambition, sans inquiétude?

"Vous en demandez trop, Pèlerin, reprit Roger. Votre majesté me pardonnera , dit le Pèlerin ; mais comme l'affiûre doit avoir des suites très-sérieuses pour moi, je dois tout faire entrer en ligne de compte. Voici le juiea.

J'ai Fait un honnête exercice. J'ai grand appétit , et souperai fort bien de tout ce qui se trouvera : ensuite je dormirai d'un Irès-bon sommeil jusqu'au matin. Je me lèverai frais et dispos, j'irai partout où me porteront la curiosité , la dévotion ou la fantaisie. Après-demain, si Naples m'ennuie, le reste du monde est à moi. Convenez , sire , que si je perds contre vous, je perds à beau jeu.

Pèlerin, dit le Monarque, je m'apperçois que vous n'êtes pas las de vivre, et vous avez raison. Je me tiens pour vaincu; mais pour prix de l'aveu que je fais, j'exige que vous soyez mon hôte pendant le séjour que vous ferez à Naples.

Je m'en garderai bien, Sire, répliqua le Pèlerin, non que je me croie indigne de l'honneur que vous voulez me faire : vous nous exposeriez tous deux aux discours malins de vos courtisans. Pendant qu'ils applaudiroient, en apparence, à votre charité , qu'il»

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afFecteroient de me faire un accueil obligeant , on demanderoit tout bas ou vous avez ramassé cet étranger, ce vagabond ; ce que vous eu prétendez faire ; quels talens , quel mérite vous lui supposez. On vous taxeroit de trop de confiance , de légèreté, même de quelque chose de pis.

Et où le Pèlerin, repartit Roger, at-il appris à connoître la cour ? Je suis né, repartit le Pèlerin, commensal d'un palais , et quoique je pusse y vivre fort à mon aise, je me lassai bientôt d'y entendre parler fort mal d'un très-bon maître, qu'on necessoit de flatter en public; de voir qu'on ne clierchoit qu'à le tromper , et de vivre enfin avec des gens qui n'avoient rien de haut que l'extérieur : je m'élognai bien vite pour aller chercher ailleurs du naturel, des sentimens, de la franchise , de la liberté. Depub ce tems , je cours le monde.

Et vous pensez , dit le monarque , que toutes les cours se ressemblent ?

C'est, reprit le Pèlerin, le même esprit qui les gouverne.

Vous avez donc , poursuivit le roi, bien mauvaise opinion des gens qui nous approchent ? . . . .

Vous seriez de mon avis , sire, s'ils se montroient à vous au naturel. Mais ils sont sur leurs gardes à cet égard , et auroient de belles craintes, s'ils pensoient que vous pussiez lire dans Jfur ame. Je veux, à ce sujet , vous fournir un moyen de vous divertir à leurs dépens. Ce moyen n'est pas bien étrange, et ne demande qu'un peu do mystère. Là-dessus le Pèlerin développe son projet. Cependant le bruit des cors et des chiens annonçant que les équipages de Roger alloient bientôt le rejoindre, l'étranger se sépare de lui pour n'être pas appercu , tandis que le prince monte achevai et piqua des deux pour aller au-devant de Li chasse. Le lendemain le Pèlerin se présente devant le monarque avec un jjlacet} le roi reçoit le placet sai?^- al-

fectation', etcoînme s'il eût méconnu l'iiomme, témoigne d'abord quelque surprise, puis ordonne que l'on amène cet et anger au palais, lui donne une audience de deux heures dans son cabinet, et sort de cette audience d'un air rêveur , embarrassé , capable d'intriguer tous les spéculatifs delà cour.

Les gens qui n'étoient là que pour Je cortègt^, ou pour grossir la foule, ii'o.'-oient témoigner leur curiosité; mais le ministre , la maîtresse, le favori, ceu\' en^m qui avoient part à la confiance , hasardèrent bientôt des questions.

Cet homme , dit le prince à son ministre, cfui lui en parla le premier, est bien extraordinaire , et possède des secrets surnaturels. Il m'a dit et m'a fait voir des choses étranges. Voyez le présent qu'il m'a fait. Ce miroir , qui semble très-commun , représente d'abord les objets au naturel ; mais j-ar le secours de deux mots chalcieen., l'homme (jui s'y regarde s'y

DU P E L E Px I N. iir

voit tel qu'il aiiroit fantaisie d'être; En un mot, ces souhaits, ces imaginations , ces rêves que les passions nous font faire en veillant, viennent s'y réaliser. J'en ai fait l'expérience , et croiriez-vous que je me suis vu sur le trône de Constnnh'nople, ayant mes rivaux pour courtisans , et mes ennemis à mes pieds ? ISJais L? récit ne donne qu'une idée impaifate de la chose : il faut que vous la voyez votismême, et vous ne pourrez le venir do votre surprise.

Dispensez-m'en , sire , reprit le ministre d'un ton froid et grave, qui déguîsoit assez bien son enibairas. Ca Pèlerin ne peut être qu'un dangereu.^c magicien; je regarde son miroircomme une invention diabolique , et les paroles qu'on a enseignées à votre majesté sont sûrement sacrilèges. Je m'étonne que pieuse comme elle est, elle n'ait pas conçu d'horreur pour une aussi damnable invention.

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