Tome III
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avoir endormi la confiance de sa farnilleet des domestiques. Une échelle, ouvrage de son industrie , produit du sacrifice deses vêtemens, l'aide à descendre , de soixante pieds de haut dans un fossé humide : elle en sorfc avec peine , et va frapper à la porte de son père nourricier.
Ah , Gérard ! mon cher Gérard !
ouvrez -moi : recevez -moi : sauvezmoi : tout est prêt , au point du jour , pour m'unir , par le mariage, à l'odieux Raimbert.
Liionnête Gérard se lève , ouvre la porte. Eh , notre damoi selle I que puis-je faire ?
Me faire entrer dans votre barque.
Mettre sur-le-champ à la voile; nous éloigner des côtes de Bretagne. Aller si loin, : si loin...
Mais oii irons-nous, damoiselle?— Où nous pourrons, Gérard; où Raimhert ne puisse pas me trouver. Prends •Ha bourse, mon ami, je te la donne de grand cœur. Voici une lettre pouc
PERDU ET RECOUVRE. iiS Conantde Bretagne : tu iras le chercher: tu la lui remettras. Je vais te la lire, afin que tu en retiennes le sens , si elle venoit à se perdre.
a Que faites-vous en France, tandis » qu'on travaille à vous enlever Si- » bille ? Laissez là les tournois. Qu'est- » ce que la gloire , Conant , auprès du » bien qu'on a été au moment dénoua » ravir ? Que fussions-nous devenus , » si je ne vous eusse pas aimé au point » de tout exposer pour vous ?0n m'uj» nissoit demain à Raimbert , à votre » lâche ennemi ! Adieu châteaux, pa- » lais , principautés , ambition , tyran- » nie et esclavage brillans; je vous » échappe sur une foible barque. Je » vais à Rome me réfugier aux pieds » de l'arbitre trois fois couronné des » décisions des prétendus maitres de * la terre. On lui a surpris unedispen- » se : elle porte sur de faux exposés. » J'ai pour moi la vérité , la religion , « l'amour, et saurai faire valoir des ^ droits qui assureront pour la vie à
iitS L'HONNEUR
» Conant de Bretagne , le cœur , Pâme » et la main de la tendre Sibille de » Primrose.
« P. S. Je gagnerai , si je le puis, » les côtes de Gascogne : de là j'irai » chercher les Alpes, dont les neiges » cesseront bientôt d'embarrasser les » passages. Partez , Conant ; venez » vous réunir à moi. Je vais prendre >» Phabit de pèlerine; ce déguisement » vous convient , comme à moi :
» adieu. »
Gérard ne peut tenir contre les caresses, les larmes et l'or de l'intéressante damoiselle. Le frère de lait et lui mettent la barque en état d'appareiller : on s'embarque avant minuit :
on met à la voile : on prend le large.
Ah , Sibille ! Sibille ! vous sacrifiez l'intérêt de votre famille, le repos de vos vassaux au choix de votre cœur.
Conant est noble , vaillant , généreux , aimable, renommé. Mais Sibille ! la
PERDU ET RECOUVRE. 117 nature et l'humanité ontdes droits ; la niera ses périls; on en trouve encore sur la terre : on peut bien être votre historien ; on ne voudroit pas avoir été votre conseil.
A présent, l'amour vous tient liea de tout; et d'abord les élémens semblent favoriser votre indiscrète entreprise. Au lever du soleil , vous vous voyez avec satisfaction au milieu de la Manche, d'où vous cherchez à gagner les côtes d'une province où vous puissiez, sans danger d'être reconnue, vous arranger poursuivre vos projets.
Mais le vent s'élève avec le jour ; il trouble le calme des flots que votre barque sillonne; bientôt il se renforce; c'est un orage violent ^ c'est une véritable tempête qui va vous assaillir.
Gérard est forcé de serrer toutes les voiles, d'abandonner son bâtiment aux vagues, qui le portent avec impétuosité sur les Sorlingues. Un courant l'entraîne sur les côtes de la princi-
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paulé de Galles, où il va couvrir de ses débris la pointe de S. David.
La présence d'esprit ne vous abandonne pas ; elle vous fait confier votre salut à une planche; l'instinct vous y attache et vous y retient, quand la réflexion avec le sentimentvous abandonne. Vous êtes portée sur un esquif plat et à fleur d'eau : des mains adroites et secourables vous y reçoivent, en vous dérobant au danger d'être brisée. Vous êtes meurtrie, blessée; la pâleur de la mort couvre vos joues :
les tresses de vos cheveux mouillées vont tomber sur vos épaules débarrassées de vos vêtemens. Ce sont des mains de femmes qui vont parcourir toutes ces beautés que voiloit la pudeur , avec des soins sidélicats. Il faut examiner les contusions, les écorchures, les meurtrissures, pour y appliquer des remèdes; un concert de voix, parmi lesquelles celle d'un homme seul se fait distinguer , répète avec l'accent de la plus vive compassion :
PERDU ET RECOUVRE. 119 quel dommage ! qu'elle est belle ?
Cependant on prend votre bras pour y chercher le battement du pouls ; il est presqu'imperceptible ; on appuie la main sur votre cœur ; un mouvement foible annonce que vous tenez encore à la vie : le zèle uni à l'adresse emploie les ressources de l'art pour vous y rappeler entièrement. Nous allons, dans l'inquiétude, épier l'instant de votre rappel àla lumière pour jouir devotro étonnement , à l'aspect de toutce dont vous êtes environnée.
L'intéressante Priraroserevenoit à elle-même par degrés. Un moment lucide étoit suivi , presque aussitôt , d'un nouveau désordre dans les idées.
La foiblesse, dans tous les cas, l'empêchoit même d'articuler des plaintes.
Peu-à-peu les gelées, qu'on la forcoit de prendre, la disposent au sommeil, et Ton s'écarte d'elle avec prudence, pour la laisser jouir du bienfait de la nature.
Une heure de repos lui a rendu Tu-
sage cle la réllexion ; elle ouvre les yeux. Les rideaux du lit sont fermés , ma is ils lui laissent entrevoir la lumière des bougies dont la chambre est éclairée. Elle se rappelle les bruits dont ses oreilles ont été frappées , dans les courts intervalles où elle a été rendue à elle-mêjîie. Bientôt reviennent en foule les idées de sa fuite , de son embarquement, du naufrage de la barque, même de la planche à laquelle elle avoit confié son sahit.
. Où suis-je ? drt-elle. M'auroit-on ramenée au château de mon père ?
mais ce n'est pas ici mon lit. J'entends parler bas... J'avois perdu connoissance. Ne témoignons point que je l'ai recouvrée. Epions ce qui m'entoure ici; et si tout nous y est étranger , dérobons , s'il est possible , le secret de ma position.
Elle finissoit de former son petit plan. Une femme vient de soulever le rideau, s'approche d'elle , lui met la main près de la bouche. C'est , dit- elle.
PERDU ET RECOUVRE. 121 la respiration d'un enfant. Elle dort 'encore; allez , Suzanne , allez dire à Guaiiiek d'apporter un bouillon.
Cela étoit prononcé d'un ton remplid'mtérét. Mais quel sujet d'inquiétude pourSibille ? L'ordre , dont Suzanne étoit porteuse, étoit donné en langage breton. Jl s'adressoit à une nommée Guaizick ; l'idiome , ainsi que le nom , rappeloient à la tremblante belle le pays dont elle avoit voulu s'éloigner. La tempête l'auroitelle rejetée sur les côtes de Bretagne, si dangereuses pour elle.
On apporte le bouillon. Les rideaux du lit sont ouverts. La belle ayant la main sur les yeux, comme par l'effet d'un mouvement naturel, déguise l'attention qu'elle va donner à ce qui l'environne.
Ce sont trois femmes et un homme, d'une prestance imposante , et presque héroïque.
Prenez sa main , mon prince , disoit la femme dontelle avoit déjà entendu
la voix. Nous allons lui soulever la
tête.
Le cavalier prend la main , la baise avec transport; Primrose ne la retire point. Les yeux fermés , elle se laisse donner le bouillon, sans paroitre le prendre. Vive dieu ! mon prince, nous sauverons notre Ange.
Voyez ses meurtrissures , elles sont bien noires ; c'est bon signe. Suzanne ! apportez-moi du camphre.
La main de Primrose restoit , comme dépourvue de sentiment , entre celles de l'homme qui s'en étoit saisi.
« Voyez, disoit-il à la femme, ma bonne Bazilette , comme ces doigtslà sont moulés. Voyez , malgré la pâleur du reste du corps, comme ils sont terminés par de jolis boutons de rose !
Ah! mon prince, disoit une autre femme, son haleine est aussi douce que le parfum des fleurs dont vous parlez.
Je veux la respirer , disoit le prince , en laissant aller la main. Ah , l'horreur ! s'écria Bazilette. Ce sont des conserves , et non des baisers qu'il faut approcher de ses lèvres. Si , par malheur , on Tenterroit demain , le prince Lionel se seroit attiré un beau renom dans tout le pays de Galles ; mais j'en augure mieux ; noiis ne l'enterrerons pas. Bien des gens doivent la pleurer : ne fussent que les originaux des trois jolis portraits trouvés dans sa poche.
Où les avez-vous mis ? dit Lionel.
— Ils étoient pleins d'eau de mer : je les ai lavés ; j'ai bien nettoyé les émeraudes et les rubis dont ils sont entourés ; ils doivent être secs. — Qu'on aille les chercher. Je veux les examiner. Peut-être nous trouveronsnous en pays de connoissance.
On juge combien attentivement Primrose écoutoit cette conversation.
On vient de lui apprendre 011 elle est. Elle n'y est point connue , ni
même soHpçonnée; mais on va examiner les portraits de son père , de son frère , et surtout celui de Conant de Bretagne , cet homme , fait , selon elle, pour être connu, comme pour être admiré de toute la terre. Le voile , dont elle prétend se couvrir , va peutêtre se déchirer. Les Bretons et les Gallois ont une origine commune ; la mer qui les sépare est un moyen de communication , et fort souvent une source de querelles. On peut la sacrifier aux égards qu'entraînent les liaisons de sang , ou la rendre le gage de l'arrangement de quelque nouveau démêlé.
Les portraits sont sur la scène, et ne rappellent l'idée d'aucune physionomie connue. Voilà trois beaux hommes , disoit Bazilette. Il y en a un qui a la physionomie d'un héros.
Elle revoit à ces messieurs-là sur le bord de la mer, disoit Suzanne 5 elle s'y oublioit ; des brigands l'auront surprise et enlevée. On n'a pas
PERDU ET RECOUVRE. isS retrouvé les corps de ces coquins-là ; si on les tenoit , on pourroitleur faire payer chèrement ce rapt ; mais ils n*en sont pas mieux , si les requins leur en demandent compte.
Lionel coniidéroit les portraits avec les yeux d'un rival. Celui de Connut annonçoit trop d'avantage, pour ne pas lui déplaire infiniment. Le prince de Galles avoit conçu un goût trèsvif pour la belle , que ses soins venoient de réchapper des flots; car elle étoit absolument redevable de la vie à des secours très-bien entendus et dirigés par lui-même.
Des fenêtres de son château, dont la vue portoit sur la mer , il avoit apperçu le désastre de la barque.
Un goût pour l'action , un mouvement d'humanité l'avoit fait courir au rivage, d'où il ordonnoit la manœuvre à laquelle Primrose devoit sa conservation.
Le caractère connu d'im homme sert à explicper les actions qui eu
émanent : tâclions de donner une idée de celui de Lionel.
Il étoit prince héréditaire de Galles ; veuf à Page de trente ans ; jaloux de sa liberté. Tandis que le souverain du pays , son père , tenoit sa cour à Cardigam , lui , préférant l'amusement de la pêche à tout autre , vivoit , entouré de la jeunesse qui composoit sa société , dans un palais situé sur les hauteurs de S. David, où il avoit recueilli la belle Primrose.
Par-tout où il avoit fallu montrer du courage , il en avoit donné des preuves. A l'extérieur , il étoit humain et bienfaisant, particulièrement dans les occasions d'éclat. Dans l'intérieur de son palais , comme il pensoit que tout étoit fait pour lui , il rapportoit tout à soi ; pouvoit oublier un ancien service de quelque importance, mais jamais ceux qui contribuoient à sa satisfaction actuelle. Il étoit d'ailleurs impérieux; et, queiqu'opinion qu'il eût épousée , il ea
PERDU ET RECOUVRÉ. 127 demeuroit si prévenu , qu'on ne pouvoit l'en faire changer. Enfin c'étoit nn prodige d'entêtement , même parmi les Gallois.
Il aimoit passionnément le sexe, et point du tout les femmes ; avoit-il obtenu leurs bonnes grâces , au peu de cas qu'il en faisoit, il ne pouvoit concevoir toute l'importance qu'elles y attachoient ; et , malgré ce défaut , décelé par sa conduite en toute occasion , il avoit jusque - là toujours réussi auprès d'elles. Il est vrai qu'il étoit beau, bien fait, jeune, magnifique et prince.
Deux enfans , en bas âge , lui restoient de son mariage , et il avoit conservé près d'eux et de lui les femmes attachées à leur service.
Baziletle en étoit la gouvernante :
elle avoit la confiance du prince , à plus d'un égard , et l'on aura occasion de connoitre le genre de services q«i la lui avoient le plus méritée.
Cette femme , d'un état moyen , ent re
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deux âges, instruite par l'expérience, jo'gnoit aux ressources d'un esprit naturel , beaucoup de liant dans le caractère.
Rassurée contre la fiayeur d*être trop rapprochée de sa famille, contre celle d'être reconnue , la belle malade a éprouvé un saisissement cruel , en apprenant le désastre de ses compagnons d'aventure : elle se voyoit au point de condamner la violence de la passion qui les y avoit exposés.
Mais épouser Raimbert ! renoncera Conant! à la seule idée de ces extrémités, les remords sont forcés de s'éloigner. « O chère idole de mon cœur ! prononce-t-elle tout bas ; la nécessité de se rejoindre à toi , est la seule chose dont Sibille doive s'occuper !
Lionel tenoit encore une de ses mains : elle la retire , comme cédant à un mouvement convulsif, et se retourne du côté de la ruelle.
Bazilette lui arran^ie un oreiller
PERDU ET RECOUVRE, uç sur la tête. Sortons , sortons , dit cette gouvernanfe. Les forces reviennent : on a besoin de sommeil.
La pauvre enfant n*a peut-être pas dornii depuis trois jours , quoiqu'elle ait toujours eu les yeux fermés.
Les portraits éloient demeurés sur un bureau ; Lionel s'en saisit , et sort. Bazilette forme les rideaux.
Veillez, Suzanne , dit -elle à une autre femme. Je vais placf»rGuaiziek dans i'anti-chambre; si l'on s'éveille, vous appelerez.
Primroseéloitbien accablée : cependant elle ne s'endorm.t pns avant d'avoir réfléchi sur ce qu'elle avoit pu connoitre de sa situation.
Elle ne pouvoit pas toujours rester insensible et muette. En exerrant aussi noblement l'hospitalité à son éi/ard, il éloit naturel qu'on fût curieux de la connoitre. Il fjlloit donc arranger un petit roman tout d'invention , dont le plan pût faciliter les moyens de réaliser celui qu'on avoit dans Id tête.
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De son côté , le prince de Galles comptoit faire prendre à Paventnre une tournure absolument différente. Il étoit amoureux à sa manière , plus qu'il ne Pavoit été de sa vie.
» Charmante petite créature ! disoitil, le sentiment de l'amour ne vous est pas nouveau. Il y paroît à la garniture de vos poclies. Occupée du souvenir agréable de vos conquêtes , vous en portez partout avec vous les trophées ; mais je cesserai d'être semblable à moi , ou je vous ferai oublier tous ces triomphes.
Puis, en regardant le portrait de Conant. Ce charmant vainqueur n'est, peut-être , que l'effort de l'imagination d'un peintre désœuvré.
Vas , ma bonne Bazilette , soigne bien ta malade ; surtout , dès que la parole lui sera revenue , tache de savoir qui elle est; elle nous en doit la confidence.
Bazilette va mettre tout le zèle possible à remplir les ordres dont elle est
PERDU ET RECOUVRE. i3i chargée; mais ce sera avec les menagemens imaginables. Ses soins lui gagneront la confiance avant qu'elle en demande un témoignage; et, si elle se montre curieuse , ce sera pour avoir un motif de plus de se montrer empressée.
Vient-elle auprès de la convalescente ? C'est pour lui offrir des secours. Primrose, à son approche, ouvre les yeux.
»Ah! les beaux yeux? s'éirie la bonne. Il ne nous failoit plus que cela pour nous achever. Un homme va venir vous voir. Fermez-les pour son repos. Mais non : ne les fermez pas ; ils et laireut l'appartement. Us témoignent que vous êtes vivante, et raniment l'espérance de tout ce qui s'intéresse à vous. Hélas ! ils peuvent donner la vie ou la mort à quelqu'un devenu plus malade que vous par votre danger, et depuis votre diinger.
M'entendez -vous? Témoignez-le par un signe. Faites voir, mon ange ,
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que votre ame ne s'est point éloignée de ce beau corps. Ne parlez pas, j'ai un bouillon à vous donner ; buvez lentement, buvez tout ; mangez cette conserve: elle doit vous fortifier. Soufrez qu'on vous mette sur ce lit de repos, on va faire le vôtre. Suzanne , venez! Guaiziek, appelez votre compagne! Donnez-moi toutes la main , et craignons de blesser le petit ange. »
On cessera de s'arrêter sur les soins délicats et recherchés que rend Bazilette à sa malade. Quatre jours se sont écoulés , sans avoir donné lieu à des événemensd'un autre genre que ceu^C qu'on vient de retracer. Une seule circonstance a varié. Lionel ne peut plus s'emparer d'une main ; toutes deux sont cachées sous la couverture.
Deux parfaitement beaux yeux, pleins d'une langueur attendrissante, démontrant une touchante sensibilité à ce qui les environne , éveilleroient «ne véritable compassion dans l'ame la plus endurcie. Ils font un tout autre
PERDU ET RECOUVRE. i3J effet sur Lionel. S'il a dû faire des sacrifices, ils sont faits; c'est à lui à en exiger à son tour; mais il lui en faut dont son orgueil puisse s'applaudir ; tout autre seroit vil à ses yeux.
A mesure que la pâleur, occasionnée par PefTroi , la fatigue, Pépuisexnent et la défaillance, se dissipe , on voit renaître les lis et les roses sur un teint, où le printems de l'âge développe ses plusbrillanstrésors. Le retour de la santé s'annonce avec la pompe de la beauté dans toute sa fraicheur.
La belle Primrose a risqué de répondre par quelques signes , par des mots obligeans, à ce qu'on lui dit de flatteur, au vif intérêt dont elle paroit être l'obiet.
Enfin le tems est venu pour Bazilette d'entamer le chapitre des confidences. Un signe qu'elle fait et qu'on entend, éloignant les importuns, la laisse seule avec la convalescente; et la conversation critique va cornnieacer.
ïS4 L' H O N N E U R
» Oh ! belle entre toutes les belles ! Savez-vous où vous êtes ? Non , mademoiselle, lui répond foiblement Sibille.
Pauvre enfant , précipitée des nues dans le sein des mers , la Providence vous y ménageoit un berceau où riea ne pourra vous manquer.
Après ce début , Padroite gouvernante passe à l'histoire des procédés secourables de Lionel, à l'égard de la belle naufragée : l'éloge de l'intelligence, de Pâme, du courage, des vertus du prince, s'y mêle naturellement et orne le récit d'un trait de bienfaisance et d'humanité, paroissant s'élever au-dessus delà règle ordinaire et dont il est seul le héros.
Primrose , ayant déjà tout appris, feignoit néanmoins de tout apprendre; mais elle n'en témoigne pas une moindre surprise de se voir tombée dans des mains aussihumaines, aussi généreuses. Les bienfaits, dont elle avoit à se louer, deveuoient d'autant plu$
PERDU ET RECOUVRÉ. i35 touchans pour elle, qu'ils paitoieiit d'une main aussi élevée, et empruntoient un nouveau lustre à ses veux de la noblesse de leur origine.
» A présent, dit Bazilette, nou^ attendons la récompense des soins dont vous voulez bien vous louer. Faitesnous connoitre la personne à qui nous avons le bonheur de rendre quelques services. C'est pour payer notre zèle et non pour l'encourager. Vos beautés , votre douceur, le charme qui vous environne, l'ont déjà porté à l'excès où il peut atteindre. Dites -nous par quel coup de fortune, une personne de votre âge, aussi foible que vous l'êtes , a pu être livrée aux hasards de la mer sur une foible barque de pêcheurs ?
» Hélas, mademoiselle ! voici moa Jiistoire. Mon père, encore à la fleur de l'âge, est affligé d'un mal extraordinaire, contre lequel les dernières ressources de la médecine ont échoué.
Un saint personnage a eu la révélation
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que ce mal ne poiivoit être guéri , si je n'entreprenois le pèlerinage de S.
Jacques de Compostelle. J'en ai solemnellement fait le vœu. Le voyage par terre étoit effrayant. Nous avions une barque. J*ai imaginé , allant de côte en côte, pouvoir gagner le golfe de Gascogne , en profitant des beaux tems de la saison. J'en devois partir pour PEspagne, avec un de mes frères qui m*accompagnoit. Vous savez le reste de ma fâcheuse aventure.
Elle est bien malheureuse, madame, cîit Bazilette ; d'autant, que, selon l'apparence, M. votrefrère aura péri; mais vous devez avoir fait encore d'autres pertes : au moins, si l'on en juge par les effets trouvés dans vos poches.
Ici, la rougeur monta au visage de Primrose. Elle la surmonte. J'y avois , puisque vous le savez , mademoiselle , ime somme suffisante pour accomplir l'objet que je m'étois proposé de suivre, et faire une offrande sur le lieu, avec quelquesportraits de famille. Mes
seules
PERDU ET RECOUVRE. 187 seules pertes d'ailleurs sont ma capeline, mon camail, mon bourdon et mon chapelet. Ce sont des choses nécessaires, dans ma position, mais de peu de valeur en elles-mêmes. Mais mon pauvre frère, madame ; mais riiomnïe qui nous conduisoit ? voilà de véritables objets de re;:;ret.
Tout n*est pas désespéré pour eux, madame; mais vos inquiétudes sont fondées , et je les partage : on n'a rien omis pour les secourir, s'il étoit possible de le faire, ou pour les retrouver. Tout a clé inutile. Je vous fatigue un peu , promettez-m'en le pardon, et accordez-m'en le signe, en nous apprenant le nom de famille d© celle à qui nous nous sommes absolument dévoués.
.Te suis forcée à le tnire, répond t la belleconvalescente;mon vcru m'oblige àvoyayer humble, et absolument inconnue.
Sibiiie prononça difficilement ces dernières paroles. Bazilette la suppo-
2ome III. li
sant fatiguée termina la conversation , pour en aller rendre compte à Lionel.
Le prince Pécoute , pendant quelque tems , sans l'interrompre ; puis , éclatant tout- à-coup : Oh , la touchante humilité , qui voyage avec une galerie de portraits de famille, enrichie de pierres précieuses ! O la dévote pèlerine , avec ses jolis petits reliquaires ! Oh, la prudente famille, qui abandonne tout son espoir sur un misérable bateau de pêcheur , pour venir du milieu de la Manche chercher le golfe de Gascogne ? Tu sais , ma chère Bazilette, mêler un peu de vérité dans tes propos , pour leur en donner la couleur, et tu dois t'y connoître. Y en a-t-il la plus légère apparence dans ce récit ?
Je ne sais, mon prince; mais ses yeux sont tellement d'accord avec ses discours; ce qui sort de sa bouche a tant de naïveté , tant de grâces ; le son de sa voix a une si agréable mélo-
PERDU ET RECOUVRE. 189 die, qu'en Pécoutant, on est comme enchanté. Il faut être tiré du cercle de cette illusion , pour trouver ce qu'on a entendu invraisemblable.
Nous pensions, dit Lionel, avoir sauvé des flots une très-jolie créature humaine ; et , si je n'avois pas vu ses petits pieds faits au tour, je cioirois avoir attiré une sirène dans mon palais. Elle me tourne la tête : elle m'occupe , à ne pas me laisser de repos. Mais j'en jure par Merlin; cette enchanteresse ne m'échappera pas. Elle n'a pas fait cette histoire pour être crue; elle se couvre d'un voile dont elle veut bien qu'on apperçoive la foiblesse ; notre opinion sur elle va s'égarer ; l'imagination s'enflammera , et Penthousiasme va lui créer une magnifique existence. Le beau plan , ma Bazilette, pour surprendre et soumettre un cœur comme le mien ! Elle me pique à mon propre jeu. Je n'aurai point trouvé de femme qui ne m'ait dit plus qu'elle ne savoit , et les
flots en ont jeté une sur mon rivage, plus muette que les poissons. Elle me taira même.... avant de sortir d'ici, elle recevra de moi une leçon de maître. Retourne vers elle : comblela discrètement de soins. Si elle paroit assez reposée pour me recevoir , tu me feras avertir. Mais , non. Si je la vois , je serai tenté de lui faire l'aveu de ma passion. Je me Inisserois emporter, et m'engagerois trop avant. Agissons prudemment. Sois mon interprête.
Fais valoir, avec mes avantages naturels , ma solidité dans mes goûts, ma sensibilité aux bontés dont on m'honore ; ce qu'elle peut se promettre enfin, d'un homme passionné, puissant et magnifique. Quand ta parole m'engage trop, j'ai, tu le sais, la ressource de la désavouer. Fais , Bazilette , fais qu'elle puisse me sourire en me voyant; pense aux fossettes de ses joues, et imagine les grâces de ce sourirf enchanteur ; il doit faire oubjier le plus beau lever du soleil.
PERDU ET RECOUVTxE. 141 Mais je t\iiTcte trop long-tems 5 revoie vers la dame actuelle de mes pensées; tâche de l'occuper de moi, plus encore que je 11e vais Pètre d'elle.
Bazilette est au chevet du lit de Primrose , et seule ; car elle en a renvoyé Suzanne, sur un prétexte. L'aimable convalescente ne dort point.
L'adroite confidente imagine un prétexte de faire l'éloge des qualités du cœur du héros dont elle est Tagent et l'interprète. La satisfaction qu'il éprouve, en voyant sa charmante hôtesse , est un canevas assez naturel pour cette brillante broderie. On ne parle ni de sa jeunesse, ni de l'éclat de son rang , ni des avantages de la figure. Il ne faut pas perdre du tems à rappeler ce qui s'annonce de soimême. Mais on ne tarit point sur sa bonté, sur sa sensibilité, sur les excès oîi le porte sa reconnoissance.
Sibille écoute avec attention, e(»
même avec une sorte de complaisance ; et prend , enfin , la parole.
«Mon expérience, mademoiselle, siiffiroit pour me convaincre de la %^érité du portrait du prince Lionel , que votre zèle même ne sauroit avoir embelli. Jetée par la tempête, mon désastre , et ma situation désespérée ont été mes seuls titres à des bontés dont on ne sauroit évaluer le prix.
Les offres les plus obligeantes viennent: achever d'y mettre le comble. La sensibilité m'impose d'en user avec discrétion. Voici la seule épreuve à laquelle je compte mettre la générosité du prince. Mon devoir m'appelle à ComposLelle. J'ai besoin de trouver un passage , à l'abri de l'autorité , pour nie rendre le plus promptement possible au lieu de ma destination.
Echappée à peine au naufrage, à peine rétablie, languissante, dit Bazilette, vouloir affronter de nouveau les dangers de la mer ! ne voyez-vous pas cjue le ciel a condamné l'indiscré-
PERDU ET RECOUVRÉ. 143 tlon et la témérité de votre vœu ? Ah ! mettez vos belles mains dans les miennes. Je vais vous aider à en faire un bien propre à vous dédommager du ridicule et des inconvéniens attachés à la suite de celui qu'un illuminé vous a surpris.
Etquelpourroit être ce voeu ? reprit Sibille. Celui, répond Bazilette, d'aimer avec passion un prince puissant , qui vivroit pour vous seule.
Mon état, répond Sibille, ne me permet pas d'aspirer à une conquête aussi brillante....
Qu'appelez-vous , votre état , madame ? Vous nous le laissez ignorer.
Mais je me rappelle , moi , un transport héroïque de mon prince, lorsqu'il vous tenoit entre ses bras, sanglante, décolorée. Quand ce cher homme trembloit pour votre vie. « Quoi ! dj- » soit-il ; nous ne sauverons pas ce 7) chef-d'œuvre des cieux, cet ange » égaré sur la terre, étouffé dans les » ilôts! qui peut-elle être ? Quel bar-
» bare l*a exposée à la furie des élé- » mens? Ah! si on Pa fait descendie » d'un trône, je l'y replacerai. Qu'elle « ouvre ses beaux yeux. Qu'elle rey> couvre le précieux usage de tous ses » sens, pour voir à ses genoux, dans >5 un esclave , décidé à Pétre toute sa » vie, un vengeur déterminé à sacri- » fier pour elle sa fortune et son » existence ».
Voilà , mademoiselle , des sentimens trop passionnés et des desseins trop nobles 5 une pauvre pèlerine errante, comme je le suis, ne sauroit en être l'objet. Je n'ai point à rougir de ma naissance ; mais la providence m'a placée dans un rang bien inférieur à celui où m'ont élevée les conjectures du prince Lionel ; et même , en leur supposant une sorte de réalité , il me seroit impossible d'entrer dans aucune de ses vues. Ma main et mon cœur sont engagés. Je suis femme , mademoiselle; si, comme tout m'engage à le croire , mon état lui inspire une vé-
PERDU ET RECOUVRE. 14$ ritable compassion , c'est de cette seule vertu de sou cœur, dont je réclame ici l'énergie. Comme l'objet de mon vœu est de rappeler à la vie ce que j'ai de plus cher au monde , je désire de pouvoir remplir avec promptitude ce projet religieux : j'en implore les moyens. Le comble des bontés auxquelles il me soit permis d'aspirer, est une place sur un bâtiment. Je suis d'ailleurs en état de me pourvoir de ce qui peut manquer à mon petit équipage.
» Quoi ! dit l'adroite confidente , penser à partir dans l'état de foiblesse où vous êtes ? Sortir d'ici , dénuée de tout ! et le noble et le généreux Lionel le soufFriroit! Il couvriroit de saphirs d'Orient votre camnil et votre capeline ; et, plutôt que vous manquassiez d'un superbe chapelet , il iroit faire une descente en Ecosse , pour enlever le rosaire à la madone de Karickfergus. Qui sait, ( mais il y faudroit un peu d'adresse ) si voua
ue le conduiriez pas en pèlerinage avec vous ? Oh , le beau couple que vous feriez ! Dans le fait, madame, nous vous aurions beaucoup d'obligation, si vous rendiez notre maître un peu dévot : c'est la seule chose qui lui manque : faites-en un petit saint, et il sera parfait.
Si l'on a pris une idée de la passionnée , mais vertueuse Sibille ; si l'on a pu démêler combien elle est fière et décidée , ou peut imaginer quel fut son dépit, au développement des vues de Lionel sur elle. Après la dernière proposition de Bazilette , il ne lui étoit plus permis de prendre le change.
Lui échappera-t-il une marque de mécontentement? Elle est trop maitresse d'elle-même , trop prudente.
Un trait de hauteur ? un souvenir qui Phumilie à ses propres yeux , vient de les lui faire baisser sur-lechamp.
Sans les portraits trouvés dans sa
PERDU ET RECOUVRE, t^^ poche , et les brillans dont ils sont environnés, on ne Pélèveroit pas dans le discours, au rang des princesses, en la traitant dans le fait comma une vile aventurière ; puisqu'en la
supposant mariée , on osoit
Rends-toi justice, se dit-elle inté-* rieurement. Pourquoi tous ces portraits ? Tu ne voulois que celui de Conant ! il étoit avec les autres ; il falloit tout enlever , ou faire un outrage de plus à la nature. Exposeo maintenant par la singularité de toa équipage , souffre sans murmurer les conséquences des idées bizarres qu'il a dû faire naître. Vois de sens froid ta situation : et en te défiant des ruses , tâche d'échapper ici à la puissance, sans la blesser. Ce prince est rempli d'humanité: ton existence en est la preuve. Il est noble; et, si tu pouvoij t'avouer à lui , il rentreroit , sur-lechamp , dans l'ordre des égards qui te sont dus ; mais il faut le forcer à des ménagemens pour une pèlerine
inconnue , dénuée d'assistance et de conseil ; il faut le porter à la protéger , obtenir enfin, de la générosité , de l'élévation de l'ame , qu'une femme sans défense soit dérobée aux désirs que ses foibles attraits ont fait naitre, par celui-là même qui comptoit s'y abandonner. Ciel ! oh, ciel; quel embarras ! quelle position ! . . . Tu vas pleurer , retiens tes larmes ; cache tes inquiétudes ; tu en as dévoré bien d'autres dans le secret. Fusses - tu échappée à Raimbert , si tu n'eusses su cacher que tu préférois la mort au malheur de lui donner la main ?
Tu employas la feinte pour te conserver à Conant , pour ne lui être point ici ignominieusement ravie ; emploie tant de ménagemens , de discrétion , de retenue , que , sans effaroucher le vice intéressé dont tu te vois environnée, tu puisses réveiller dans une ame bien née le goût des sacrifices qu'exigeroit la \ertu.
Primrose»
PERDU ET RECOUVRE. ï49 Primrose se faisoit ces reproches^ celle exhortation , cette semonce ^ rapidement et à l'abri d'un bon oreiller. Tonte habile qu'est Bazilette,elle prend le change , et explique une rougeur subite, suivie d'un long silence , à l'avantage du succès de la: négociation dont elle s'éloit chargée.
Kl le sort , sur un prétexte , et va: rendre compte à Lionel , selon ce qu'elle a pu imaginer.
Votre belle se pr(^tend mariée, amoureuse, fidelle. Cependant je me suis hasardée à lui proposer un petit:
pèlerinage avec vous , en termes honnêtes, mais intelligibles. Elle a rougi , baissé les yeux , et ne m'a montré ni dents ni griffes. Comme elle me sembloit capituler avec ellemême , je n'ai pas cru devoir l'engager plus loin. Il faut laisser quelque chose à l'aire au mérite.
Tu te surpasses , ma bonne Bazilette; tu excelles ; courons , volonj Tome III, I
i5o L'HONNEUR
vers ta nouvelle pupille. Je vais lui
pardonner tous ses petits torts.
Primrose est surprise de l'air satisfait dont Lionel l'aborde; on débute par un compliment sur la convalescence ; on paroit comblé de lespérance de la voir suivie par le retour de la santé la plus brillante; puis oa veut chercher le bras , pour s'assurer ai le pouls est parfaitement réglé.
Tout en appliquant des baisers sur le drap , dont la main est couverte , les protestations d'amour , de dévouement suivent sans intervalle. Gloire, puissance , richesses, on offre tout, on fera tout partager , on sacrifiera tout.
Lionel eût été plus loin , quand Sibille , élevant un peu la télé , à Taide de son oreiller , prend froidement la parole.
» Vous m'avez sauvé la vie , prince :
Je vous la dois; mon honneur m'étant beaucoup plus précieux, ne sauroit être le prix de ce service. Continuez d'être mon généreux bienfaiteur, eè
PERDU ET RECOUVRÉ. i5i recueillez sans remords le prlv de la vertu : c'est la satisfaction intérieure, et l'admiration des autres. Soyez en tout le modèle de vos sujets. Une passion , telle que la x-ntre s'annonce , jiiettroit le comble à mon malheur en faisant le vôtre, mon devoir me défendant d*y répondre, et m'étaiit plus aisé de renoncer à la vie qu'à mes principes.
Le sens, le ton et l'air dont cette courte harangue est prononcée ont pétrifié Lionel. Il tire à l'écart sa confidente. As -lu oui celte femme avec ses grands principes ? A-t-on jamais débité avec cette solemnité, cette empliAsc, une tirade aussi froide, aussi sèche? T'a-t-elle fait rêver, comme elle me fait extravaguer, lorsque tu m'es venu dire qu'elle s'arrangeoit avec elle-même pour se rendre ? Mais examinons de sang froid cette étonnante t réature; qu'est-ce que cet assemblage de ileurs et d'épines, de beauté, d©
1 Sa L'HONNEUR
froideur, d'extravagance, déraison, de grâces et de pédantisme ?
Elle est née en Bretagne : rien n'esfc moins équivoque. L'aspect d'un péril très-éminent peut seul l'avoir déterminée à s'échapper sur une barque. De quel genre étoit ce péril, s'il n'étoit pas la suite d'une ou plusieurs aventures ? Les petites images trouvées sur elle nous en représentent les héros. Je l'ai arrachée des portes de la mort. On lui a rendu des soins capables d'en toucher bien d'autres. Tu lui as fait les offres les plus généreuses ; moi-même j'ai enchéri, et nous n'avons rien obtenu ; pas même la plus petite marque de confiance , pas un seul mot de vérité ! auroit-elle deviné mon caractère, et voulu l'irriter par des oppositions, au point de me faire donner dans les excès d'une passion dont il me fut impossible de me rendre le maître ? Me donner de véritables chaînes , à moi , Lionel ! ISe
nous déconcertons point, Baziletle.
PERDU ET RECOUVRÉ. i53 va braver les glaces de son accueil.
J(* crois m'y connoitre ; tout, chez elle, est composé. Ne h proviens que par ton empressement à la servir. Si elle a un but, elle te parlera la preniicre, tu ne le pénétreras nu'en feignant de le «seconder. Il mVst venu une idée; ie la crois lumineusP: nous pouvons être innés par une maitr('sse de l'art. Mais si ienne, être déjà à ce point de ne'fed'on 1 cela seroit bipn extraordinaire; examine de ton coté; dti mien, je pèserai to-it, el; nous nous reverrons.
Bazilette, un ouvrage à la main , est dans un coin de la rbambre de la Pèlerine préfendue: elle observe les mouvemens, pour pouvoir prévenir les besoins.
Prinirose feint un assoupissement; examine, en dessous, sa gardienne, et s'en uc-iîe : mais à qui se fipra-t-olle? Déterminée à ne point se laisser vaincre, il est un point d'importance sur lequel elle voudroit surmonter: c'est
i54 L'HONNEUR
qu'on la laissât partir sur un bâtiment : c'est qu'elle put sortir du palais , pour aller, elle-même, à la recherche d*une occasion favorable de s'embarquer.
Doit -elle trouver des oppositions insurmontables à l'exécution de ses projets? Cet amour, dont on lui a parlé, a-t-il pu dénaturer entièrement un être généreux et le rendre déraisonnable, injuste, violent, tyrannique?
Jusqu'à ce jour, ses charmes lui ont assu etti tant d'esclaves, aveuglément dévoués à ses volontés, dont le bonheur de la servir étoit le salaire. Elle ordonnoit souverainement alors: elle se propose de s'abaisser à la prière ; pourra-t-on lui être inexorable ? Cela lui sembleroit contre nature.
Mais on ne peut la deviner; il faut qu'elle s'explique. Elle sera toujours moins gênée avec la gouvernante: et il ne lui restera plus qu'à se débattre honnêtement avec le prince. A la suite de ces réflexions, soit naturellement , soit à dessein, elle éternue fortement
PERDU ET RECOUVRE. i55 « Que le ciel vous bénisse, madame?
dit Bazilette , accourant , un mouchoir à la main. Voilà, enfin , un signe du plus parfait rétablissement. Mon pauvre cher prince en sera comblé. Puis elle levoit les épaules , jetoit les yeux au ciel , et soupiroit.
De quoi le plaignez-vous , mademoiselle ? Vous le savez assez , madame ; n'en parlons plus. A présent, hélas!
il ne s*agit plus de sa satislaction : c'est de la vôtre dont il est occupé. Il s'y sacrifiera; jeleconnois. Maiscroirit^zvousque ce beau jeune homme pleure comme un enfant ?
Je i'auroiscru, répond Primrose, au-dessus d'une semblable foiblesse, et le plains de tout mon cœur. Je ne puis disconvenir qu'il ne soit intéressant, même attachant, et je le sens, au moment où je me vois en quelque manière contrainte à suivre un plan désobligeant pour lui. C'est ce sentiment même, qui me porte à dé irer plus vivement, qu'en secondant mes
vues, il se délivre d'un ob-et contraire à son repos. Lui en doit-il coûter beaucoup pour se vaincre ? Je lui aurai proposé un acte héroïque déplus, cligne de sa belle ame. Engagez-le, îiiademoiselle , à travailler dès aujour»d'hui, pour assurer son repos et le mien , en me procurant les moyens de suivre mon pèlerinage.
« Quelle fée vous êtes ! s'écria Bazilette. Vous prêchez pour qu'on vous laisse aller, comme feroit une autre, aGn c{u'on la suivît ; et . pour entendre de ces paroles-là , on la suivroit au bout du monde: c'est comme un en-* chantement ; et mon prince vous refuseroit (juelque chose , madame ? Il ne eeroit donc pas le plus sensible, le pins complaisant, comme il est le plus reconnoissant, le plus aimable, le plus doué de tons les hommes. Il en pourra mourir, madame: je leconnois; je le vois amoureux pour la première fois de sa vie , et redoute pour lui J'efTet d'une passion, bien fondée sans
PERDU ET RECOUVRE. iSy doiUe, mais aussi violente qu'elle est înallieuieuse. Cependant , quoi qu'il doive lui en coûter, il ne se ménagera point: il vous servira de tout son zèle. Ah' s*ilpouvoit se métamorphoser en dauphin! il vous porteroit lui-même il l'odieux rivage que vous préférez à celui-ci, où véritablement vous êtes souveraine ; et se trouveroit payé d'un regard de vos beaux yeux, d'un geste caressant de cette main; mais, au moins, avant de le quitter, vous lui direz votre nom.
Il l'apprendra de moi, reprend Primrose, quand j'aurai satisfait au vœu qui m'oblige, quand mes devoirs seront remplis.
Bazilette vient rendre compte de sa nouvelle conversation; voyantla chose à sa manière, elle en étoit comme triomphante. Lionel l'interrompoit de tems en tems. « Une fée! tu disois bien. C'en est une. Sur ses vieux jours elle sera sorcière. Finissez donc, mon prince : je vous ai fait tout de pâte
iSa L'HONNEUR
de sucre , et vous êtes méchant comine un tigre. Ecoutez-moi jusqu'à la lin j et elle continue.
« Lorsqu'il est question de la métamorplioseen dauphin; quel charmant tableau ! s'écrioit le prince. Je me vois à la nage ; comme je m'étudierois à bien lisser mon écaille ! Mais je t'en avertis , je gagnerois la pleine mer avec mon fardeau ,et ne m'arrêterois qu'au terme du pèlerinage. Vas, ma chère bonne , joue tout ton .jeu avec elle.Elle m'aura trouvé présomptueux.
Prends-en la faute sur toi. J'arriverai aussi timide qu'un en Tant, mais malin comme celui que je veux faire triompher. Elle veut être vénérée : il faut se prêter à cette fantaisie. Si je sais manquer de respect, je sais comment on le prodigue. Je vais donner le mot à ma Cour. Comme la pèlerine doit être connoisseuse , elle verra des gens qui ne sont point mal en scène; l'intérêt de sa santé veut qu'elle se lève.
On viendra lui faire cercle. Je me
PERDU ET RECOUVRE, i^y mêlerai dans la foule. Il faudra qu'elle me violente pour m'en tirer. ïu lui as fait faire un déshabillé modeste.
Prends cela sur ton compte, afin qu'il ne soit pas refusé. Quand elle voudra manger à table, engage-la à m'y lio^ iiorer d'un couvert. Je m'y conduirai d'une Inanière à ne point t'attirer de reproches. Nous pourrons après la décider à faire l'ornement de la mienne.
Je ne m'y néghgerai point j j'emploierai tout pour la prévenir et lui plaire. Si je n'obtiens rien d'elle, pas même son imposant secret, j*ai sur ma table d'échecs deux pièces à jouer toutes prêtes. J'oppose une petite barbarie à beaucoup de rigueur ; une noirceur innocente à une dissimulation hypocrite , et je la fais échec et mat.
Voyons rapidement, Primrose sortir de son lit, recevoir des mains de la complaisante Bazilette un déshabillé, dont les avances doiveutêtre remboursées. Imaginons Lionel, figurant d'ua air modeste au milieu du cercle choisi,
jCo L'HONNEUR
dontlabelle convalescente est entouvée ; une musique agréable , disposée dans une anticliambre voisine , supplée au défaut d'une conversation onimée : dans les endroits les plus tendres 5 Lionel semble s'en attribuer l'expression , en laissant échapper , comme furtivement , du côté de sa charmante hôtesse, des rep^ards enflammés et timides.Voilà les tableaux des premiers jours.
Bientôt la belle convalescente se laisse inspirer la complaisance de permettre au prince de partager le repas préparé pour elle seule. Bientôt deux courtisans sont admis à ce petit couvert servi par les femmes. Plus Lionel est respectueux, plus il inspire de confiance ; Primrose gagnée par le concert de cet extérieur séduisant, se laisse eiigager à faire les honneurs de la table du palais, et y représente avec Butant d'aisance et de dignité que l'eût pu faire la princesse de Galles.
Une conduite aussi soutenue, dans
PERDU ET RECOUVRÉ. iCt
une passe aussi clifTicile pour une aventurière de quelqu'cspèce c{u*elle lût, auroit ouvert les ^eux à un homme susceptible de revenir d'une prévention. Quant à Lionel, ce qui auroit dû l'éclairer, ne servoit qu'à l'aveugler.
« Tu le vois, disoit-il à Bazilette ,
depuis je ne sais combien de jours, je
fais le soupirant et l'écolier, et n'en
suis pas mieux. Elle reçoit comme
une reine, du haut de sa grandeur,
( sans jamais sortir de son ton noble et
sérieux) les hommages et les respects
que je fais ramper autour d'elle. Le
naturel infini de cette comédie me
charmeroit , si elle n'étoit pas trop
longue ; si je n'y jouois un mauvais
rôle; si je n'aspirois pas avec tant
d'ardeur au dénouement; mais tu ne
la quittes pas. Que fait-elle, lorsqu'elle
est seule dans son nppartement ?
a De longues prières, mon prince, avec une dévotion qui vous en inspireroit. Elle se promène souvent seule
i62 L'HONNEUR
sur la terrasse, qui est de niveau à son appartement. Là, je ne saurois la suivre , et je suppose qu'elle y prend Pair, et cherche à rétablir ses forces par l'exercice. — Elle ne parle jamais de moi ? — Elle vous entend louer avec beaucoup de complaisance; vous donne infiniment d'éloges et encore plus de bénédictions. — Faites-lui venir l'idée d'une promenade, en calèche, dans mes jardins, je serai son cocher. — J'essaierai de la lui proposer; mais vous avez un moyen sûr delà déterminer à bien des complaisances, de la mener même à la pêche : c'est de Passurer fortement vous-même que ne pouvant vous promettre de trouver sitôt une occasion sûre de la conduire où elle veut aller, vous faites armer un bâtiment de force, qui puisse la mettre à l'abri du danger des corsaires et des forbans, dont la côte, de tems en tems, se trouve infestée. Ces paroleslà feront un grand effet sur elle , et ne vouscoûteront pas plus à direc^ue tant
PERDU ET RECOUVRE. i6»
cl*autres auxquelles vous ne croyez pas.
Lionel suit ponctuellement les avis #le sa confidente. Primrose monte dans la calèche, et ses amusemens se varient ; elle se picte bien plus qu'elle ne se livre ; ne montre ni humeur, ni impatience , ni crainte. Si Lionel saisit une occasion de lui parler, si le sujet en est indifférent, elle répond avec une liberté mesurée; si c'est un éloge , elle cherche modestement à s'en défendre. S'il échappe une étincelle de ce feu dont le prince se dit consumé, elle est éteinte par la réserve, la froideur et le silence. Une conduite aussi prudente, aussi réservée , de la part d'une étrangère , eût suffi pour donner d'elle une haute opinion à tout autre qu'au prince de Galles ; tout tournoit chez lui au profit de sa passion et de son entêtement. Il sortoit de ces tête-à-tétes plus furieux d'amour, et toujours plus aveuglé.
« C'est, disoit-il à Eazilette, un
petit monstre d'orgueil qui veut me voir ramper à ses pieds ; c'est une pâlotte de neige parée de la ressemblance d'un ange, et environnée du brillant de l'arc-en-ciel; elle ne me glace pas ' elle me candit. C'est un être sûr de ses avantages , habitué à rendre ce qui l'environne dupe de son calcul. Je triompherai de ses ruses. As -tu fait parler à Bannistock , le chef de ces bateleurs qui font des équilibres de clievaux , et jouent des farces à Cardigam ?
Il vous est dévoué, dit Bazilette ; mais vous ferez les frais de la décoration et des habillemens.
Je vais être un peu méchant ,ma bonne ; mais on m'y force. Je ne veux pas avoir été publiquement le jouet d'une aventurière , d'une jongleuse du haut-vol; car celle-ci ne sauroit être princesse dans un autre sens. J'ai joué pour elle, et peut-être trop naturellement, je l'avoue, l'attentif, l'empressé, le magnifique, l'amoureux jusqu'à
PERDU ET RECOUVRE. x65 l'imbécillité. Enattendantqueje mette sur la scène de nouveaux personnages, le seul rôle à essayer est celui du désespoir; c'en est fait, je ni*y livre , je vais tomber malade de langueur. Si l'on se montre insensible, tu me le pardonneras , ma bonne ; je deviens , mais sur-le-cban p , impitoyable.
Oh, perle des beautésde l'Armoriqne ; aimable Primrose ! Vous ne soupçonniez pas les complots forméa contre vous. Rassurée par la promesse d'un bâtiment armé pour vous conduire, vous vous étiez déjà précautionnée d'étoffes pour former le petit équipage nécessaire à votre travestissement. Quelle raison empêche d'y mettre les ciseaux? Ici je reconnois votre prudence.
Si l'offre d'un bâtiment étoit un jeu,sî Ton pensoitàvous retenir malgré vous, vous auriez de nouveau besoin d'une échelle. Ce que vous venez de faire mesurer , pouiroifc , au besoin , vous en servir.
i66 L'HONNEUR
Déjà, par une suite de caractère, par-tout où vous avez été conduite, vous n*avez pas fait un pas sans observer. On vous croyoit occupée des positions des bâtimens. des embellissemens dont vous faisiez Téloge , quand vous étudiez très -sérieuse ment les moyens de parvenir à Pescalier dérobé. D'après vos apperçus, vous avez déjà formé trois plans deretraite. Je vous félicite de ne vous être point oubliée , car les pièges vous entourent de toutes parts, et le principal ressort reparoît sur la scène , un grand mouchoir à la main. C'est Bazilette larmoyante; elle se jette sur un siège.
Ah , mon pauvre prince !
Que lui est-il arrivé , répond Primrose , d'un véritable ton d'intérêt et de crainte ?
Partez , madame , partez , avant que nous aj-ons le malheur de le perdre. On vous imputeroit sa mort, et vos charmes ne vous garantiroient pas des effets de la douleur de tout
PERDU ET RECOUVRE. 167 un peuple qui vous imputeroit d'avoir ass.Tssiné uu héros charmant , leur idole.
Primrose éprouve un trouble véritable. Est-il en danger de la vie ?
— Il y est , madame , depuis cjuclques jours, la langueur le mine ; il ne se }Jai^noit pas: il est si bon; mais il vient de tomber en foiblesse; et, au moment où je vous parle , les secours de la méiiecine sont autour de lui.
On en a fait passer la triste nouvelle à Cardigam. Tout va être eu rumeur.
S:bille étoit au lit : elle se lève à la bâte , jette une robe sur elle» s'appuie sur le bras de Bazilette , et se lait conduire à Pappartement de Lionel.
La belle y étoit attendue. Des palettes d'un sang bien brûlé sont sur \u) guéridon : des fioles de remèdes, des élixirs de toute espèce couvrent une table. Lionel , tout décoloré , est étendu sur son lit : deux gens de Tart sont au chevet. Les courti-
i63 L'HONNEUR
sans , les yeux baissés et en silence ^ sont à Pentrée de la chambre , et les gens de service en sortent d'un air consterné.
Le cœur de la sensible étrangère ne tient point à ce spectacle : il éprouve une émotion dont les yeux portent le témoignage. Comme elle s'approcboit : » Ne le faites point trop parler , madame » , dit d'un ton bas et triste un des deux Esculapes. Cependant , elle, se penchant assez près de l'oreille , prend, la main du prétendu mourant , la lui berre avec affection : » Prince, me reconnoissezvous ?
» Oui , répond Lionel , d'une voix foible et entrecoupée ; je vois mon idole adorée , ma chère et cruelle ennemie. — Moi, votre ennemie ? — Si vous ne l'êtes pas , donnez-m'en la preuve par un foible trait de confiance. Que je puisse emporter au tombeau le nom de celle dont les rigueurs m'y font descendre!
PERDU ET RECOUVRE. 167 » Ah, prince! de quelles rigueurs réritables avez-vous à vous plaindre ? Que ni3 demandez - vous ?
Kespectez mon lionneur et mes devoirs ; et, d'ailleurs, commandez :
vous ne pouvez trouver en moi que dévouement. Je ne balance point de l'avouera la face du ciel et de la (erre, un intérêt vertueux , mais bien tendre, m'attache à vous. Que Lionel vive !
oui , je le repète , qu'il vive , et la sensible.... (son nom fut prêt à Ini échapper) ne se contentera pas de faire au ciel les voeux les plus ardens pour lui ; mais elle rendra grâce chaque jour de ce bienfait , comme lui étant personnel, à celui qui tient dans ses mains nos destinées : et , lorsque Ja religion du serment cessera de lui imposer silence, non-seulement elle fera connoitre les bienfaits dont elle a élé comblée, les bontés , les |:^vaces dont elle a été l'objet; mais elle se fera un honneur de rendre publiquement justice aux dons du ciel et de la nature, aux (qualités héroïques
i-o L'HONNEUR
qu'elle a remarquées , admirées , chéries dans son généreux protecteur , la prince de Galles.
Cette tirade , débitée d'un ton de vérité et d'enthousiasme , fit quelque effet sur les acteurs de la scène tragique, représentée par Lionel. Tous baissoient les yeux, après s'être entr'observés. Lionel toujours entier dans son sentiment, étouffe d'orgueil et de dépit ; mais il sait voiler à l'extérieur la secrète passion qui le maîtrise.
« "Vous ne voulez pas, madame, dit -il, d'une voix foible , que le malheureux Lionel meure. Vos volontés sont des lois. Il s'abandonne à tous les soins propres à le rappeler à la vie : -puisse la nature s'y prêter , et vous être aussi soumise que son cœur !
Ces dernières paroles, articulées d'un ton foible , annonçoient le terme de la visite. L*inquiète Sibille retourne clans sou apparlemeut»
PERDU ET RECOUVRE, i-f
Le désordre de son ame paroit dans le mouvement de ses yeux, dans le caractère entier de sa physionomie.
L'adroite intrigante , attachée à ses pas, va essayer de le mettre à profit.
Bientôt des larmes abondantes et feintes de cette dangereuse femme en feront couler des yeux de la sensible Primrose.Ah I je medoutois bien, madnme , lui dit la fausse affligée , que vous aviez un cœur. Non , non , vous ne laisserez pas mourir notre aimable maître; vous n'aurez pas cette barbarie.
Et qu'y puis-je , Bazilette , si le vif et tendre intérêt que j'y prends ne l'engage pas à conserver ses jours ?
Mais rien n*est plus aisé , madame, c'est que vous ne marquez pas assez ce toucliant intérêt. Quand il s'agit de sauver la vie , il faut y mettre un peu moins de réserve : en lui disant, Lionel, vivez; que ne lui passiez-vous î^u col ces deux beaux bras: Qu'aviezvous à redouter , daus l'état de foiblesse
où il est ? Vous avez manqué une belle occasion de nous le rendre à tous ; mais cela pourra se réparer. Rien n'est encore désespéré , madame, et je suis sure qu'il vivra, si vous me permettez de lui aller dire que vous voulez vivre pour lui.
Arrêtez , mademoiselle , c'est à moi à ménager mes expressions. Dites-lui qu'au besoin , j'exposerois ma vie pour sauver la sienne : et c'est beaucoup 5 car je ne m'appartiens point, et je mettrois quelqu'un de moitié de mon sacrifice. Nedissimulez point auprince Lionel ([u'après des devoirs , dont rien ne peut me faire perdre le souvenir, je me ferai un honneur , une gloire de le chérir plus qu'aucun homme qui soit sur la terre. J'y mets la condition d'être bientôt délivrée ,par un dernier effet de sa bienfaisance, du malheur de nous tourmenter inutilement tous les deux , en entretenant , par ma présence ici , une passion qui peut entraîner sa perte et la mienne.
Bazilette
PERDU ET RECOUVRÉ. inS Bazilette a passé d*iin appartement à l'autre ; il y auroit dans son rapport de quoi désarmer l'inflexibilité même; tout éclioue contre un orgueil excessif et piqué , contre l'entêtement poussé à Texcès.
Dans ce que vous venez de me dire, ma bonne, je ne trouve que des paroles. On se refuse aux plus'petits effets. J'ai appris , depuis long-tems, à me jouer de l'honneur et de la vertu , pris dans le sens où cette fine beauté les emploie. On ne perd point le droit d'aspirer à la possession de ces titres sublimes en cédant à Lionel , et c'est déjà un grand triomphe de lui avoir aussi long-tems résisté. Je suis bien indigné de tout ce jeu-ci. Ma Bazilette, à mesure que Je descends, on s'élève jusqu'à moi; on finit par prétendre à l'empire. Je dois ordonner les apprêts d'un départ... Que ce projet est bien éloigné de mes vues ? Mais je doisparoitre occupé de remplir celles de mon tjran. Je ne prends que huit inurs du