‹ Œuvres badines et morales de CazotteChapitre 18 sur 30 · Tome /II, X · texte numérisé non relu

Tome /II, X

terme ; tu peux le dire ; nous préparons des événemens dont la suite pourra faire prendre une autre tournure aux idées.En attendant, je m'ennuie comme un mort dans ce lit, entouré de tout cet attirail funèbre ; mais je dois y attendre une autre visite de mon inhumaine, et ne veux ressusciter qu'à sa voix.

Passonsrapidementsurdes situations prévues. Primrose vient voir Je malade. Il se laisse engager à faire un effort et à prendre l'air ; il se mettra même à table , sans faire usage des mets dont elle sera chargée. Il s'y montrera de plus en plus silencieux , circonspect , timide même , mais toujours attentif. Quelques jours se sont écoulés dans les langueurs de cette monotonie ; lorsque le son bruyant d'un cornet, partant des cours du palais, vient varier la scène. Il est embouché par un n*in , et annonce l'arrivée d'un chevalier étranger, précédé par son écuyer : c'est Clarence d'Angleterre , qui , bientôt se présente lui-même.

PERDU ET RECOUVRE. i-5

Arrivé à Cardigam , il a appris la prave indisposition de Lionel , et vient lui eu témoigner sa sensibilité.

Le prince de Galles paroît surmonter le mal dont on le dit accablé, pour faire les honneurs de son palais à un hôte de cette importance; il le présente à Primrose , dont il crayoïme en peu de mots la fâcheuse aventure.

Le spirituel et poli Clarence paroît en avoir été prévenu par les bruits publics , et s'applaud.t de pouvoir présenter des hommages à une dame , moins connue encore par ses malheurs, c|ue par sa beauté et ses vertus , célébrées dans tous le pays de Galles.

On se mit à table. Primrose y est assise entre le nouveau venu et Lionel ; et, pour suppléer, autant qu'elle le peut , à l*ctat de foiblesse de son bienfaiteur ; elle s*inlrigue pour animer la conversation , et fait , en quelque sorte , les honneurs de la table.

Clarence répond aux attentions eu K 3

homme qui connoit le monde; et, soit qu'il parle des pays étrang^ers , ou de la cour d'Angleterre, tout lui fournit Poccasion de combler d*éloges la charmante étrangère qui fait l'ornement du pal^iis de St. -David; les beautés de l'A ngleterre , celles de l'Europe sont mises en sacrifice.

A des éloges si forts , si redoublés , la modeste Sibille baisse les yeux, rougit, et laisse tomber une conversation, dont la suite pourroit la jeter dans un nouvel embarras.

Le lendemain , les respectueuses attentions de Clarence pour elle ont redoublé ; le surlendemain , elles prennent encore plus de caractère, au point cjue, profitant d'un instant où l'indisposition de Lionel le force à s'écarter, le chevalier Anglais fait à la dame une déclaration d'amour en des termes aussi ménagés que positifs.

Elle n'eut pas le tems d'y répondre , affecta même de ne l'avoir pas en-

PERDU ETRECOUVRE. 17 tendue. Mais elle n'en étoitpas moins embarrassée ; elle entrevoyoit une persécution de plus, et peut-être les suites plus funestes d'une rivalité sans objet réel.

Elle étoit occupée de ces réflexions , lorsque le bruit d'un autre cornet fît retentir les cours , et annonça l'arrivée du chevalier MackenfFal', d'Irlande,

On étoit à table , et le redoutable Irlandais s'y trouva placé en face de Pairaable Primrose. Je dis, redoutable : il l'étoit, parla plus épaisse paire de moustaches qui eût jamais ombragé une physionomie irlandaise; un nez énorme et recourbé la surmontoit , accompagné de deux yeux hagards , qui sembloient vouloir s'élancer de la tête.

De tems en tems, cet affreux regard tomboit sur la belle inconnue, comme s'il y eût été porté par hi réflexion. Bientôt il la fixe d'un air de connoissance.

Il en falloit bien moins pour alarîner l'inquiète Primrose. Ah , malheureuse Sibille , serois-tu, par hasard, connue de cet étranger] Tu ne Pas jamais vu ; mais il peut arriver de France , où le bruit de ta fuite aura été répandu; peut-êtue sort-il de la Jîretagne. La frayeur la saisit : la rougeur lui monte au visage , et le couvre du plus vif incarnat, et ce moment de trouble est saisi par toute la compagnie. MackenfFal triomphe du dp'sordre qu'il occasionne , et cherche à l'augmenter, en paroissant sourire, avec affectation et à la dérobée , à la jeune étrangère, qui détourne la tête, pour éviter ses odieux regards , et faisant l'impossible pour dissimuler son embarras et ses craintes.

Cl "Ne vous troublez pas, princesse!

dit le barbare Irlandais. Je sais ménager mes connoissances. Vous aviez confié votre destin errant à la mer ; elle vous a déposée ici, où vous me semblez être en assez belle posture ;

PERDU ET RECOUVRE. 179 mais il vous plaît d'y conserver l'incognito ; je ne dérangerai pas un plan, dirigé sans doute au plus grand bien de vos affaires. Vous n'avez perdu qu'une petite barque : vous vous occupez sans doute ici d*un armement plus avantageux. Dès ce moment j'entre dans vos projets , et vous pouvez compter sur la discrétion de votre dévoué Mackenffal.

Je ne vous connois pas , répond Primrose , avec une modeste assurance.

Si le commencement du discours de l'Irlandais l'avoit jetée en quelque sollicitude , la suite lui avoit entièrement prouvé qu'elle et sa véritable histoire lui étoient entièrement inconnues.

« Il faudroit, madame , réplique l'Irlandais, dire, je ne vous connois plus. Il vous plaît d'oublier quelques bon tés que vous eu tes pour moi quoique la date n*en soit pas prodigieusement éloignée. Vous m'affranchissez par-là

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de la reconnoissance. Le procédé est

noble, digne de vous.

Moi , des bontés pour vous ? reprend la belle inconnue , du ton ferme et élevé de Sibille de Primrose , la lèvre et les yeux armés du dédain le plus méprisant.

Eh , non , vous n'en eûtes pas! s'écrie MackenfFal , et je ne méritai j amais de connoître, encore moins d'approcher de la pathétique, de la sublime Margerie , le miracle de Beaucaire, qui a inspiré tant de dévotion pour les mystères à tous les pèlerins de la dernière foire.

(c Seigneur chevalier , dit d'un ton froid Sibille , entièrement rendue à elle-même , vous êtes absolument dans Terreur , et vous pouvez aller renouer ailleurs vos liaisons avec votre Mar-

Je n'irai pas plus loin , divinité de 1103 tréteaux , dit l'Irlandais , avec empliase. Mon ton peut nous avoir un peu brouillés 5 mais , vous le savez , je

PERDU ET RECOUVRE. i8i brille dans les raccommodemens , et si vous avez fini votre engagement ici , pour le mois de Juillet, je vous offre de vous reconduire en triomphe à Beaucaire , en croupe derrière Carfilarz, mon écuyer.

Vous ferez bien de vous aller montrer seul à la foire. Vous êtes un extravagint. — Kt vous une jongleuse, dans toute la force du terme. Je le maintiens. Voilà mon gant : qui osera le ramasser ?

Ce sera moi , brutal Irlandais ! répond Clarence, recois le démenti de toutes tes grossières faussetés. Prince!

poursuivit le chevalier Anglais , en sa tournant vers Lionel; mes affaires pressent mon départ de votre cour. Ouvreznous le champ, demain matin. Vous venez de voir outrager devant vous la vertu, dans le plus beau de tous les objels qui font Pornement du sexe, dont nous avons juré de prendre ert toute occasion la défense. Soyez aussi ompressé, aussi jaloux que je le suis

ï52 L'HONNEUR

d'en voir tirer une vengeance éclatante.

Clarence, répond MackenfFal , en retroussant ses moustaches, vous ne serez pas le premier jeune homme qui se sera perdu pour Pamour des dames de ce haut parage. A demain , à demain. L'enragé lance un de ses plus terribles regards et se retire.

Clarence vient se jeter aux pieds de Sibille , plongée , par la dernière scène , dans un nouveau genre de saisissement.

Je fais VQ'U , madame , de répandre jusqu'à la dernière goutte de mon sang, pour réparer l'outrage fait à votre v^tu. En disant cela, il saisit un mou- .'hoir, échappé dans ce moment des mains de la belle préoccupée. « Que ce gage, s'écrie-t-il, me serve d'écharpe dans le combat, et soit une preuve demain à tout le pays de Galles de ]*honneur que vous me faites en m'agréant pour votre chevalier.

Ah , madame , dit alors Lionel ! mon peu de confiance dans mes forces m'em-

PERDU ET RECOUVRE, i»'?

pêche de disputer au valeureux Clareuce, Phouueurdont il vasecouvrir; jugez de mon désespoir.

Prince , et vous , chevalier d'Angleterre , répondit Prinirose , votre zelo m'oblige infiniment ; mais je ne ino tiens point offensée par des discours qui ne s'adressent point à moi. CVst à cette jongleuse Margene à s'en formaliser.

Si vous n'étiez pas étrangère et inconnue , madame , reprit Lionel, on se flatteroit d'empêcher le combat ; les chevaliers de ma cour sauroient bien , par la force des statuts , obliger MackenfFal à venir à vos genoux reconnoitre son erreur. Nommez-nous madame, celle que nous devons servir de tout notre courage, et....

N'allez pas plus loin , prince. Je ne suis point cette Margerie, et vous eu donne ma parole. Vous devez la rece.

voir , ou, jusqu'ici, vos intentions vos égards four moi m'en fiuroient imposé. J'ai promis ailleurs et se u& le*

iô4 L'HONNEUR

plus inviolables auspices de ne point me nommer , que mon vœu ne soit accompli.

Il faudra donc, madame, tenter le sort des armes, a Allez, Clarence, allez vous reposer ; mon prévôt vous fera préparer la lice. Je ne saurois être votre juge. Je suis trop prévenu en faveur de la cause dont vous allez soutenir et faire éclater la justice. A ces mots, le prince, paroissant accablé de foiblesse , se retire, appuyé sur les bras de ses écuyers.

Primrosc entre dans son appartement, assez mal remise des dilFerens genres de trouble dont elle venoit d'être successivement agitée. Elle s'y livroit depuis quelque tems à ses réflexions , le front appuj^é sur la main, lorsque Bazilette vint auto.ur d'elle pour le service, et l'attaqua de conversation.

» Vous rêvez, madame. Vous en avez sujet. C'est une belle, une noble chose qu'un combat. On y joue notre

honneur

PERDU ET RECOUVRÉ. ,85 Lonneiir à un sanglant croix ou pile.

13éni soit Dieu, qui n'a jamais permis qu'on attaquât le mien ; mais je ne voudrois pas le voir au bout de Ja lance de Tiran-Ie-blanc. Aussi nolro pnnce Je dit bien ; Jui , qui sait la chevalerie comme Je sais mon pnter. C'est votre maudit secret qui fait h cause de tout le mal. Vous êtes Ja première , à ma connoissance, tombée dans un égarement de ce genre , et vous v errez comment il vous en prendra. En général, nous parlons, nous autres femmes à tort et à travers Le siJeuce est ici plus dangereux que toutes nos indiscrétions. Onvctus demande trois mots; c'est bien peu de chose 5 dites Je nom de votre pays, de votre famille, Je vôtre : de mon oreille, cela passera danscelle du prince, sans faire d'autre cascade; et nous aurons le plaisir de voir amener à vos pieds cet ours hibernois, tout muselé.

Ne me tourmentez pas pour avoir mon secret , mademoiseJls 3 forcée par Tome ///. j^ '

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un vœu de le refuser au prince Lionel, malgré ses procédés nobles et: généreux, je ne dois le donner à personne.

En ce cas , madame , vous ferez bien de vous mettre au lit, pour vous tenir prête de bonne heure.

A quoi , mademoiselle ? A c[uoi ? A «ne chose fort désagréable, à être témoin d'une sanglante boucherie, dont l'incertitude de votre état sera le motif. Le oui ou le non de votre vertu est le résultat. On s*est défié à outrance ; cela fait dresser les cheveux. Il faut qu'il reste un des deux champions sur le carreau. Sila lance pète , si le cimeterre se rompt, on vient au poignard.

Jugez quelle seroit la mortification de ceux c[ui vous aiment ici , et c'est tout le monde, s'il étoit prouvé demain matin , par le sort des armes , que vous êtes la Margerie de ce monstre de MackenfFal, s'il devient maître de vous enlever en croupe, derrière son maussade écuyer ? Tenez , madame, j'en ai la chair de poule , et il pourroit eu coûter la vie à votre beau chevalier

PERDU ET RECOUVRE. iSj

rermezmesrideaux, mademoiselle.

Je vous suis très-obligée de vos avis et de vos craintes; mais, si je dois attendre des conseils, c'est de mon devoir et de moi.

Bazilette se retira piquée. Elle avoit amené tant d'autres femmes au point où elle avoit voulu les conduire; ici elle ne pouvoit rien gagner. Un cœur de bronze, disoit-elle, une tête de fer; si jamais mon maitre et elle pouvoient s'entendre , il en nailroit une race d'entêtés qui feroit plier l'univers.

Le jour éclairoit à peine les murs du palais de St. -David, et déjà tout y étoit en mouvement, pour transformer une esplanade , précédemment garnie de ses banières , en un champclos en règle. Tentes, pavillons , tout ce qui est nécessaire en ce genre est dressé. Lescliampions y sont conduits et armés par les parrains qu'ils ont choisis. Les juges sont à la tête du tamp.

Un balcon , en partie formé par une terrasse qui touche à l'appartement de Primrose , est arrangé pour recevoir la belle outragée, et Lionel vient lui donner le bras pour la conduire. Le bruit des fanfares guerrières fait retentir tous les environs.

Venez, madame, lui dit le prince, venez encourager par votre présence le champion qui se dévoue au rétablissement de votre honneur.

Prince, vous me voyez au désespoir des préparatifs qu'on a faits ici et de la scène qu'ils annoncent. Toutes les lances du monde ne peuvent pas faire que je sois la Margerie, si vivement insultée ; et , tant que je serai moi-même, mon honneur sera à l'abri d'une insulte du genre de celle dont on prétend poursuivre ici la vengeance.

Vous êtes inflexible , madame; vous vous mettez au-dessus des lois et des usages. Nous autres princes 3' sommes soumis. Eu disant cela, il l'eiUralue

PERDU ET RECOUVRE. 189 plutôt qu'il ne la conduit vers le balcon préparé pour elle , et fermé de manière à ôter tout espoir à la retraite, et va se perdre dans la foule des spectateurs.

Déjà , à la suitf^ des cérémonies d'tïsage , Mackenfifal a répété à haute vuix, que la femme assise dans le balcon est la fameuse Margerie, si célèbre par ses talens, si décriée par son inconduite.

Déjà Clarence, en forçant le ton un peu grêle de sa voix , lui en a donné de nouveau le démenti.

Sur les nouveaux défis, les champions partent des barrières opposées , se rencontrent au milieu de la carrière, » heurtent, et Clarence est renver. , sans mouvement. Un moment après , la terre est baignée de sou sang.

Une clameur générale , une expression de douleur, partant des fenêtres dii palais et des difFérens points de la barrière, s*élèvent et couvrent le

bruit des trompettes et des clairons qui célébroient le triomphe de Plrlaiidais. Les voi^ des femmes de PvJmrose se mêlent auxplaintivesacclamations, et répètent à ses oreilles : ah! notre pauvre maîtresse! elle est déshonorée sans ressource !

A la vue d'un homme sacrifié pour elle, Sibillesesentextraordinairement émue ; en entendant dire que son honneur est perdu , l'indignation la saisit et la soutient. Elle ne donnera point de marque de foiblesse : mais elle témoigne vivement un désir, c'est qu'on aille au secours de l'infortuné dont le sort des armes a si mal secondé lecourage. « Laissez-moi, dit-elle à Bazilette. Voyez ceraalheureiix Anglais. Voilà le véritable objer de votre compassion et de la mienne. S'il m'est permis de disposer de vous , volez de ma part, et portez-lui des consolations et des secours. Bazilette obéit sans répHqiier.

Cependant le féroce Mackenffal par-

PERDU ET RECOUVRE, içr court d'un air triomphant tout lechamp de bataille, et anime les trompettes à célébrer sa victoire par des fanfares.

II ver. it faire caracoller son coursier sous le balcon de Primrose, et peutétremettre Je comble auv insultes dont il s'étoit rendu coupable , lorsqu'un chevalier couvert d*armes rembrunies s'avance à l'entrée des barrières , et demande le champ. Les juges le lui font ouvrir. L'écuyer qui le précède, ainsi que le héraut d'armes, sans couleurs et sans livrées, viennent porter son défi à MackenfTal , et le lisent à haute voix Tout retentit dans le moment de cris de joie et d'acclamations, V Vive, vive le brave chevalier inconnu , qui se dévoue à soutenir l'honneur des dames ! »

Ce bruit inattendu a distrait Primrose de Patten'ion qu'elle donnoit au sort du mallieiireux Clarence, qu'on emportoit alors de dessus le champ de bataille. Il étoit sanglant , et paroissoit inanimé. Bazilette revenoit au balcon,

le moiiclioir sur les yeux, et comme essuyant ses larmes.

Le chevalier aux armes brunes ^ monté sur un coursier vigoureux , qu'il manie avec autant de grare que d'adresse, vient au bas du balcon, descend de clieval , et , le genou en terre, il prie la dame offensée d'honorer de son consentement une entreprise, dont l'espoir de la servir est le noble et glorieux but, Il se relève , sur-le-champ sans attendre de réponse, prend du champ, court au-devant de MackenfFal qui vient résolument à sa rencontre. Le poitrail des coursiers se heurte; les lances volent en éclats, et l'Irlandais mord la poussière. On le voit rouler en se débattant; il fait pour se relever des efforts inutiles. Il demeure tout -à-coup immobile, et paroît rendre, avec tout sou sang, le dernier soupir.

Oh ; comme le beau coup de lance du chevalier aux armes brunes fut célébré! a Vivent , vivent , s'écri©

PERDU ET RECOUVRi:. in3 un millier de voix, le brave et généreux inconnu et la belle inconnue .qu'il a vengée! Ils sont dignes l*un de l'autre. » Bnzilelte , Suzanne , Guai..iekj toutes les femmes attachées à Primrose viennent embrasser ses genoux, baiser ses mains. Le vainqueur a délacé son casque , et on reconnoît le malade, le languissant Lionel , pour auteur de ce beau fait d*armes.

Une se prévaut point de sa victoire; il est modeste, généreux, et va faire donner des secours au noble adversaire qu'il a renversé; mais le bruit court qu'ils seront inutiles.

Primrose est triomphante aux yeux de la multitude , sans en éprouver aucune espèce de satisfaction. Elle est consternée des suites de la sanglante scène dont on l*a rendue témoin forcé , et dont innocemment elle paroît être la cause. Mackentfal lui a semblé plus extravagant, plus extraordinaire rnie coupable ; elle donne au trépas de Clarence des regrets plus animés. Les

iisagps, dont son bienfaiteur apu devenir la victime , en s'exposant pour elle, lui parois sent bien moins galans que barbares.

Convaincue intérieurement tju'on ne l'avoit point offensée, elle témoigne cependant beaucoup de reconnoissance à celui qui peut se croire son \engeur. Elle a beaucoup oui parler de combats de barrières. Le maintien de l'honneur des dames avoit été le motif de quelques-uns, et les avoit même rendus célèbres. Mais elle n'étoit pas dans le cas de la belle Genièvre ni de tant d'autres. On pouvoit dans le pays de Galles, avoir des idées plus extraordinaires qu'ailleurs; elle crut donc devoir paroître céder à l'opinion , ne pouvant se flatter de -la détruire, et se montrer reconnoissante d'un service qu'on avoit cru devoir lui rendre au risque de la vie.

Ces considérations la forcent d'assister à une fête importune dont son prétendu triomphe est l'objet; la voilà reine du bal, où Lionel , sans se mon-

PERDU ET RECOUVRE, ici

trer plus conliant qu'à l'ordinaire, ose paroitrebien plus ouvertement amoureuv. Il semble que sa passion , en réveillant son courage , lui ait rendu Jes forces ; il se montre aussi adroit à la danse , qu'il a été résolu et ferme sur le champ de bataille; la grâce et la justesse animent tous ses mouve*itiens. Bazilette , placée derrière le fauteuil de P ri m rose, la forcoit de i'ubserver. « Voyez, lui disoit- elle, si ce n*est pas un amour ? Il est vainr[ueur partout; vous seule lui résistez.

Qu'y gagnez- vous ? Vous contrariez le destin : il vous a fait l*un pour l'autre. »

Sibille détourne l'oreille. Dans ce qu'elle voit , rien ne l'amuse. Les idées noires de la sanglante scène passée sous ses yeux ne sont point dissipées:

elle a dansé , contre son goût; les démonstrations de la flamme de Lionel , moins discrètes qu'à l'ordmaire , lui semblentpliJs inquiétantes 11 est tems de se soustraire par la retraite à dtri

amusemens dont sa santé pourroit être altérée. Elle semble céder à ce seul motif, et se retire dans son appartement.

Les jours vont lui paroître plus longs que jamais. Il faut souffrir plus d'assiduités de la part de Lionel. Ce prince, sansparler de son dernier service,ou même souffrir qu'on en parle, en a pris le droit de se montrer amant plus à découvert. La belle inruiète , se renferme dans son appartement le plus qu'il lui est possible. Là, se promenant seule sur une terrasse , d'où l'on découvre la rade de Bride et la mer , elle cherche à démêler , à Phorison, s'il ne paroîtra pas quelque pavillon Français, quelque bâtimentoù elle puisse trouver un passage.

« Ah , Conant 1 disoit-elle , si le bon Gérard et son fils n'étoient pas malheureusement péris; éclairé par eux sur l'endroit de la côte où j'ai faitnauirage, vous voleriez à ma recherche, âmon secours ! Que les esprits de Pair

fassent passer ma voix jusqu'à vous, qu'ils vous instruisent du danger où je me trouve; poursuivie par un amant qui me désespère , et dont je dois k mon tour craindre le désespoir, eu danger au moins d'être reconnue , renvoyée en Bretagne et livrée à Raimbert.

Un jour , fixant avec attention ses regards sur les flots ; elle y voit flotter un paviP.on Normand. Le bâtiment qui l'ai bore entre dans larade de Bride, et y laisse tomber l'ancre, une chaloupe s'en détache, et vient à force de rames aborder au rivage.

Le cœuT de la passionnée Sibille s'émeut , à la vue des deux pèlerins qui ont pris terre. Plus elle considère, plus elle examine, plus elle demeure convaincue de ne s'être pas trompée :

à la taille avantageuse, à la démarche, elle a reconnu Conaiit de Bretagne ; c'est lui-même.

La joie la feroit éclater , si la réflexion ne la reteuoit. Tous deux élaut

reconnus , tous deux pourroient être compromis. Lionel s*est jusque - là montré généreux : mais Lionel est devenu rival deConant, et peut employer , où il est, un pouvoir que rien ne balance.

Un premier mouvement suggère à Sibille d'écrire un billet, de le faire porter par une des femmes employées à la servir ; elle rentre dans son appartement , toute occupée de ce projet.

Bazilette et Suzanne se sont absentées. Les enfans, dont la première est gouvernante, sont malades: elle leur fait donner des secours Guaiziek et sa compagne sont occupées à faire l'appartement.

Primrose , voyant qu'elle n'est point observée, conçoit le projet de gagner le bord de la mer, en descendant dans les cours des écuries du palais, par un escalier dérobé qui y conduit. Mais en traversant, elle pourroit être rencontrée sur les bords de la mer, et , daii*

le iliemiji eVà sera remarquée. Heureusemei t Jiiaiziek a déposé , dans une gardf' robe , une cape dont elle s'enveloppe de la tête aux pieds , pour segnrantir, quand elle sort. des injures du tems, et même des patins de fer , del'espèce de ceux dont on fait encore usage aujourd'hui, pour s'élever audessus de la boue ; enfm jusqu'à ses gants.

La possibilité du travestissement en fait sur-le-champ naître et exécuter le projet. Voilà Primrose enveloppée de tous les haillons de campagne de Guaiziek. Elle se précipite dans l'escalier dérobé, arpente à pas démesurés les cours , en imitant la marche hardie et décontenancée de celle dont elle a pris la forme , et gagne en courant une porte qui donne sur la marine. Les piges, les valets , qui l'apperçoivent du haut des fenêtres du palais, animentles chiens à courir après elle, en leur criant , donne sur Guaiziek!

donne sur Guaiziek. il semble que le

vent ait porté notre liéroine vers le rivage. Elle aborde le pèlerin qu'elle a très -distinctement reconnu, le tire parle bras , lui parle à Poreille. « Vous êtes Conant, ne témoignez ni trouble ni surprise : le pins léger mouvement vous evpose. Je suis Sibille , répondez par monosyllabes ; nous n'avons pas un moment à perdre.

Disposez-vous à volonté de la chaloupe qui vous a conduit? — Oui. — Du bâtiment qui est dans la rade ? — Oui. — Combien avez-vous embarqué d'ancres? — Quatre. — Sur combien êtes-vous mouillé? — Deux. — Les pouvez-vous sacrifier? Oui. — Votre compagnon est le fils de Gérard ? — Oui. — Le père a-t-il péri ? — Non. — Appelez le fils : embarquons-nous ?

— Soit.

On s'embarque dans le plus grand silence, et l'on y persévère jusqu'à ce qu'on soit arrivé au bâtiment mouillé dans la rade. Le frère de lait regardoit tour-à-tour la cape , les gants et les pa-

PERDU ET RECOUVRÉ, aor tins, sans prévoir l'agréable surprise doFit il (levoit jouir bientôt. Mais il pensa p:'«mer de joie, lorsqu'au coup (la sifïlet qui fitdép'over la voile et couper les cal) les qui tenoient aux ancres, il vit tomber la cape qui lui déioboitia vue de sa charmante damoiselle.

a Ah, notre bonne damoiselle' s*é-

cria-t-il, en se jetant à ses pieds

Passons légèrement sur les transports naïfs du frère de lait : ils sont néanmoins plus aisés à peindre que la joie des deux amans qui viennent d'être réunis. La voile déployée , et secondée par un vent favorable, en les portant dans le canal de Bristol , les a déjà mis à l'abri de la frayeur d'être poursuivis , et d'ailleurs ils ont lieu d'être rassurés contre toutes les attaques ordinaires. Ils sont entrés dans la chambre du navire, et ont enfin le loisir dVn venir aux éclaircissemens.

Gérard et son fils, flottant sur un débris de la barque, ont été rencontrés et sauvés par un vaisseau Normand. La

lettre dont ils sont porteurs, est mouillée : mais ils peuvent aider à en retrouver le sens. Conant assuré sur leur rapport, que si Sibille existe, c'est sur les côtes de la principauté de Galles , part pour Cherbourg, prend à ses gages un bâtiment armé pour faire la course, et s'embarque en habit de pèlerin. Son arrivée ne doit surprendre que par l'à-propos. Quelque divinité , sans doute , s'occupoit alors de la fortune des amans loyaux. Elle seroit aujourd'hui sans temples comme sans exercice.

Conant s'est expliqué. Primrose a beaucoup plus de peine à se faire entendre sur le fait des aventures qui lui sont arrivées dans le pays de Galles. Il faut avouer qu'elles avoient un caractère plus que romanesque.

Conant ne pouvoit pas soupçonner son amante de lui en imposer par le ïécit ; mais il devoit y avoir su de l'dlusion , de quelque genre que ce fut 5 dans les faits dont elle lui faisoit

PERDU ET RECOUVRE. 2o3 le rapport. Hors les soins que s'étoit doiini's Bazilette , tout lui srniMoit hors (le la natureeLdesusaj^escotiniis.

Tandis que nos amans se recréent par le récit de leurs infjuiétudes passées , et en considérant la perspective de leur prochain bonheur, jetons les veux sur le palais de St. David. Ah, quel trouble î quel désordre! On ne court pas , on se précipite vers la plage marine.

On veut armer tous les canots qui sont sur les rivasies et datis le port. Lionel, revenu de l'aQiu-.ement de la pèche, tonne, éclate, foudroie. Ah!

qu'il se repent de n'avoir armé qu'en idée, le bâtiment qu'il avoit promis à Prinirose. Comme il s'aventureroit à la poursuite de sa fugitive, de son ingrate , de sa rebelle ! Une fausseté de moins , et il lui restoit une ressource ; mais il n'en a plus: il a employé tous les ressorts , épuisé toutes les ressources de la séduction , et une femme

,o4 L'HONNEUR

de cet âge lui a échappé. Croyant tout , elle n'a été la dupe de rien. jlI demeure confondu et livré aux désordres des sens, dont il a quelquefois inutilement sollicité la révolte. Il n'en est pas encore au remords, il ne tardera pas à y être conduit,

Sibille de Primrose et Conant de Bretagne, débarqués à Civita - Vecchia , sont allés embrasser lesgenoux:, et recevoir la Bénédiction nuptiale des mains du Pape. Sibille croit remplir un devoir , en dépêchant un écnyer , et en envoyant au prince de Galles la lettre qui suit.

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