‹ Œuvres badines et morales de CazotteChapitre 21 sur 30 · LA BELLE · texte numérisé non relu

LA BELLE

roit que l'emblème fut un peu plus

noble ! Nous l'examineions à loisir?

Tourner à droite , tourner à gauche , revenir, s'embrasser?... Je crois cfue j'y suis ... Une fée a ses afiPaires : j'aurai les miennes ; chacun va de son côté. On n'est pa^ toujours sur les épaules l'un de l'autre: ensuite on se retrouve avec plaisir, et cependant on porte à deux mains 1j panier à deux anses ; image d'une société parfaite, dont on partage également le fardeau..,. Si j'ai bien saisi tous les signes, je crois avoir le mol de l'énigme.

Xalilbad revoit ainsi depuis trois jours , eu s'impatientant de ne rien voir arriver de nouveau, quand les vieilles reparurent sur la scène encore plus déguenillées.

L'une d'elles ( c'étoit Cancrélade) s'appujoitsurunbâton fourchu-, l'autre lui faisoit raisonner aux oreilles des castagnettes : elles s'assirent sur les mêmes pierres.

Cancrélade fiche en terre son bâton.

PAR ACCIDENT. 22J la fourche en bas. Mophétuse veut l'en arracher. Cancrélade tire un sifflet de sa poche, en fait retentir trois fois le son aigu, et le bâton reste à sa place. Cette farce burlesque se répète trois fois : elle eût été suivie de quelqu'autre cérémonie bohémienne ; car les dames étoient de cette caste honorable, quand la patience échappe à Kalilbad. On l'a fait assez rêver: les mystères le désespèrent ; il faut que l'aventure s'éclaircisse et se dénoue.

Il sort précipitamment du cabinet des parfums, et ordonne à un page de lui aller chercher les vieilles à l'endroit qu'il lui désigne. Le page obéit : lui cependant , prodigue les aromates et met en ordre les fleurs dont il a paré son autel.

Le page a fait sa commission. Les femmes Pont suivi sans hésiter , et sont introduites dans le cabinet mystérieux , dont la porte se ferme sur elles.

Je sais qui vous êtes , mesdames 5 di^

Kalilbad , profondément incliné. Ce dés^iiisement recherché ne peut vous rendre méconnoissables. Pourquoi vous obstinera cacher vos célesles beautés, votre jeunesse éternelle, sous l'odieuse apparence de la décrépitude et de la difformité ? Voyez l'autel paré chaque jour pour vous y rendre hommage, pour vous y offrir , avec un cœur entièrement dévoué , la puissance et les trésors qu'il plut à la fortune de faire tomber entre mes mains; et, si mes vœux ne sont point téméraires, s'ils n'ont rien d'offensant pour vous, au lieu de mi'indiquer obscurément vos volontés par des signes , faites connoitre à l'heureux Kalilbad à quel prix vous mettez votre alliance et la faveur signalée qu'il attend de vous.

Cancrélade prit la parole : Sir, votre cabinet est fort joli et sent trèsbon. Vos vues sont honnêtes et nous sont très-agréables. ISTous voudrions pouvoir nous montrer à vous sur-iechamp, telles que nous sommes, et

PAR ACCIDENT. 52S il n*y aiiroit rien à perdre , ni pour vous ni pour nous : mais nous ne pouvons nous communiquer atix hommes, d'une certaine ( ommunication , qu'avec des précautions extraordinaires.

Avant qu'ils puissent parvenir à jouir des perfections dont nous sommes l'assemblage , il faut qu'ils aient su surmonter les sujets dedégoiit dont il a plu au destin de voiler, pour eux , notre apparence. Kn un mot , sire , imaginez une rose que vous ne pouvez flairer sans péril de la vie , à moins à^en avoir arraché à une , toutes les épines cjui la défendent. Prenez garde à ce que je vous dis. Jusqu'ici nous n'avons indisposé que la vue, le moins délicat de tous les sens ; que seroitce, si les autres étoient entièrement jévoités ? Et cependant vous serez encore trop heureux, que nous ne vous abordions pas en serpent-sonnette , en crocodile, en dragon, en hydre.

Rendez-en grâces à votre zèle , à nos bontés 5 à la faveur du sort ; mais pré-

parez-vous à surmonter tous les dégoûts imaginables , si vous voulez parvenir à des jouissances dont un humain ne sauroit être rassasié.

Ah, madame ! s'écrie Kahlbad, enchanté d'un propos si parfaitement conforme aux idées dont il s'étoit laissé remplir la tête , je perce à travers ce nuage dont il vous a plu devons envelopper à mes yeux : j'entrevois les admirables beautés de votre corps , seules comparables à celles de l'esprit qui dicta le discours que je viens d'entendre, et où brille tant de sagesse.

"Ne craignez rien de la révolte de mes sens contre la force de ma persuasion:

elle saura les assujettir.

Il faut vous l'avouer, prince, répond Gancrélade; si nous nous écartons des hommes , leur défaut de courage , de persévérance, en est la cause. Ils sont arrêtés parle moindre dégoût, par le plus léger obstacle ; et , tant ils sont bisarres , quelquefois le défaut d'obstacle leur fait abandonner une

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