‹ Œuvres badines et morales de CazotteChapitre 22 sur 30 · PAR ACCIDENT · texte numérisé non relu

PAR ACCIDENT

belle entreprise qu'ils avoient formée.

Vos sfiitimens, vos dispositions méritent de notre part plus de confiance.

Je ne vous cacherai pas cependant que nous risquons beaucoup en vous admettant à l'épreuve. Si vos résolutions manquoienten chemin, vos espérances s'evanouiroient pour ton jours; vous vous seriez exposé à un ch:'.timent sévère , et nous à la risée de Gin- Distan. Convaincues de nous être témérairement livrées , il nous seroit expressément défendu d'approcher désormais des hommes , et vous savez ce que c'est qu'une défense pour une personne de notre sexe. Mais, sue, nous voulons en courir les risques :

notre étoile, peut-être notre inclination, nous forcent à donner dans l'aventure. Dans trois jours, à Tentrée de la nuit, le pa^e qui est venu nous chercher , nous trouvera toutes deux à celle de votre palais qui donne sur la rue où nous nous sommes laissé appercevoir. Préparez le lit nuptial daus

ce cabinet où nous sommes. Nous dédaignons toute espèce de somptuosité.

Votre autel paré de fleurs nouvelles , vos parfums, voilà les dons de vous cjul nous ont été agréables ; vous pouvez les redoubler sans en craindre la profusion ; nous sommes nées dans les odeurs. Pratiquez dans la porte de votre cabinet, absolument vers le bas , imtrou plus gros qu'une aveline tout nu plus; chacune de nous v présentera successivement le petit doigt Examinez bien ; et volve c boix étant fait , la main et le cœur suivront le doigt que vous aurez préféré. Vous tiendrez l'anneau nuptial tout prêt. Un petit roâPre d'ébène contiendra les cadeaux", les galanteries que vous destinez à votre épouse , et la couronne. Il faut «ju'elle soit petite, toute de diamans ; nous n'en pouvons pns porter d'autres.

Mettez cela sur l'oreiller. Ne conservez de îumièi e qu'autant de tems qu'il çn sera besoin pour vous déterminer sur Je clioix ; eu vous décidant, souf^

PAR ACCIDENT. 329 flez, soufflez trois fois pour ne pas manquer votre coup; car les enchanteurs sont bien malins et bien jaloux : si vous ne nous receviez pas dans la plus exacte obscurité , vous pourriez courir de grands risques.

Le roi d'Astracan donne dans tout ce qu'on lui propose. Les Doliémien- Des se retirent. Le page demeure à l'entrée du cabinet, s'étonne du ton respectueux dont son souverain leur parle, et les reconduit à la porte du palais par laquelle il les avoit introduites en fermant les yeux, pliant les épaules et seboucbant le nez.

Tu lui en as bien dit, dit Mopliétuse à Cancrélade , quand elles crurent pouvoir parler sans être entendues.

Oh, camarade ! Il goboit tout , et je n'en pouvois pas trop dire , pour me mettre dans le cas de pouvoir accrocher le petit coffre d'cbène ; mais nous avons bien des précautions à prendre.

Ce qui me rassure, c'est que le roi

Is 5

n'a pas le nez si fin que son page; d'ailleurs, il se farcit de tant d'odeurs, qu'il n'est pas impossible de lui en imposer. Mais comme, au dire de notre quartier, nous ne flairons pas comme baume, il faudra rencliérir sur l'art.

Nos habits sont de moitié de l'infection dont on se plaint ; nous entrerons dans le cabinet, baignées, savonnées et nues , à la réserve de la chemise qui sera nette et parfumée , car j'y emploie un boisseau de genièvre.

Et où est cette chemise ? dit Mophétuse. A toi et à moi, nous n'en avons que deux , encore sont-elles déchirées.

Tais-toi, dit Cancrélade; tu es pauvre d'invention. De deux vieilles chemises on en fait une neuve : c'est là le plus petit de nos embarras. Mais oi'i est le doigt qui osera se montrer par le trou ? Est-ce le tien, qui est galeux et écaillé comme le reste du bras ? Vois le mien ; j'en eus toujours soin, parce qu'il me sert à pincer la guittare. Nous rognerons l'ongle : nous

PAR A C C I D E K T. 23r ramlncirons ; un peu de blanc, un peu de rouge , en feront un petit doigt fait pour tenter un empereur. Quand Kalilhadaura vu ce charmant petit bijou, il ne demandera pas à en voir un autre. Au pis-aller, d'un coup de langue on y fait un petit changement, et on montre toujours le même. D'ailleurs ne sois pas jalouse de ma fortune : elle peut avoir des risques ; mais si je puis mettre la main sur le petit coffre, il est à nous deux , et je te fais partager la couronne.

Mophétuse abandonna le premier rôle à sa camarade, en rendant hommage à la supériorité du talent , et toutes deux travaillèrent de concert aux préparatifs.

Trois jours se sont bien lentement écoulés pour l'impatient roi d'Astracan. Ils luiavoient duré trois années.

L'heure tant désirée arrive ; il a redoublé de fleurs et d'aromates. La nuit a étendu ses voiles les plus sombres , et le page vient l'avertir cpeles femmes

ff?3 L A B E L L E

qu'il a mandées, sans doute pour lui dire la bonne aventure , sont arrivées.

« Pour me la dire ; Yanqua ! s'écriat-il, tu te trompes, c'est pour me la donner. Conduis-les à cette porte-ci , et retire-toi sans regarder. Ta fortune, ta vie répondent de ton obéissance.

Xe page exécute sans répliquer l'ordre qu'il vient de recevoir.

Les vieilles sont à la porte , et frappent trois petits coups pour avertir de leur présence.

Kalilbad répond par trois petits coups également distans et modérés,

« Etes -vous là, sire ? dit une voix lente et adoucie.

Oui , j'y suis, belles fées , répond Kalilbad , d'un ton ému, et qui témoi* gne son ravissement.

Regardez bien, prince, lui dit la voix du dehors, car le petit doigt va passer. Allons, passe,... passe,...

pci3se, petit doi^l5 et le petit doigt,

PAR ACCIDENT. i3S en trois tenis , s'est introduit dans l'ouveiliire.

Le roi d'Astracan sr précipite, ventre à terre . pour considérer ce qui vient de se faire jour à travers le petit trou pratiffué dans la porte. Il admire la merveille blanche, couleur de rose, au bout , si bien peinte , si bien vernie, qu'on l'eût prise pour de la porcelaine animée. Dans son transport, son ravissement, il voudroit couvrir de baisers, dévorerce petit chef-d'œuvre ; mais , dans l'endroit oii il est placé , il ne peut y toucher que du nez.

Etes-vous content ? dit tendrement la voix du dehors.

Enchanté , reprend celle du dedans . . .

Eh bien, sire, si vous voulez (*tre heureux ; tuez,... tuez,.... tuez sur-iechamp le lumignon.

Meurs,... meurs,, .meurs, lumignon, cria Kalilbad, en soufflant sa bougie; curieux , en faisant preuve d'obéissance, de prouver dès la première

conversation qu'il étoit en état de par^ 1er le langage des fées.

Ouvrez la porte, Kalil, dit affectueusement la voix.

Drogadan chasse :

Prenez sa place , Avant qu'il passe :

Kalilbad ouvre la porte, se saisit d'une femme en chemise, qu*il trouve sous sa main ; et la vieille transportée, comme eût pu l'être un esprit, tant elle parut légère , acheva de rimer eu Tair.

L'excès de la préocupation peut tenir lieu d'un prestige , la grande jeunesse se prêter à des illusions de plus d'un genre; mais il faut bien qu'il vienne un moment de calme.

Kalil se fût bientôt mis dans le cas de pouvoir faire des réflexions ; et , malgré lui. elles sonttrès-désagréables.

A quelle main pouvoit être attaché ce doigt charmant dont la vue lui occasionna de si doux transports ? Il en saisit une qui s'égaroit sur l'oreiller

PAR ACCIDENT. 23S ponr prendre le cofifre. Que faites-vous là? Je m'occupois, répond une voi>c troublée, de sav^oir si nos conditions étoient remplies. Voilà, disoit Kalil entre ses dents, une occupation qui me déplaît presqu'autant que tout le reste; ( observez que la vieille commeuçoit à craindre le dénouement,) il se répandoit une odeur que celle du genièvre ne pouvoit pas vaincre. « Oh ciel! quelle abominable infection ! s'écria-t-il, il est impossible d'y tenir.

Les fées se seroient-elles moquées de moi, ou serois-je dupe de moi-même et de ces vieilles créatures? Voyons.

Il s'élance du lit. Il a voit donné parole de recevoir la dame dans l'obscurité , et il avoiten effet tenu parole ; mais par précaution pour lui-même, et sans prétendre à éclairer ses plaisirs, il avoit caclié une lampe à trois mèches sous un grand vase de la Chine.

Il a soulevé le vase , il voit le plus odieux spectacle de la nature. C'est la vieille, immobile , presque pàmee, et

le petit bout du doigt verni est au bout de ce bras décharné , qui vouloit enlever le coffre. L'infection redoublant de plus en plus autour de cet être efFvajant et presque inanimé :

abominable monstre! s'écrie-t-il , lu n'es pas une fée : tu est une palfrenière du Daggial ! Il court à la croisée du cabinet, l'ouvre avec précipitation , enlève la vieille, comme il eût fait une plume, et la jette parla fenêtre.

Elle eut à peine le tems et la force de jeter deux cris.

Débarrassé de cet objet dégoûtant , il sort de son cabinet que l'odeur et l'idée deson aventurelui rendoient insupportable , et va essayer deprendre du repos sur une ottomane dans une pièce voisine. Heureusement il avoit si peu dormi les nuits précédentes , il s'étoit donné de si étranges mouvemens , pour des préparatifs dont il n'a voit voulu confier le soin à personne, que la lassitude l'emportant sur le dépit, le plongea sur-le-champ dans le plus profond sommeil.

PAR ACCIDENT, s^j La viei I le méritoit sa mauvaise aventure. Elle devoit être tombée de la Laiiteur de trente pieds sur un terrein fort dur ; mais il semble que la fortune se plaise à raccrocher en Tair les suiets de cette espèce, pour les emp^^cher de se rompre le col. Elle n'étoit qu'à seize pieds du sol, sur lequel elle devoit être fracassée, quand une branche d'arbre l'arrête pnr sa chemise. I.a voilà suspendue, et dans un tel équil.bre , qu'on eût pu croire qu'elle nageoit en l'air. Il faisoit un vont impétueux , dont tout l'arbre étoit ébranlé , et le squelette plaintif, obéissant à tontes los foiujues de l'air , figuroit alors le plus effrayant épouvantail j en action, qu'on eût pu placer pour la défense d'un jardin.

Le désordre apparent de la nature a souvent un genre d'utilité qu'il ne nous est pas possible d'appercevoir.

Ce vent impétueux, qui faisoit voltiger la vieille, amenoit, en grande h'Ue, du fond de la Perse , vers Astra-

can , deux fées qui venoient cle dérober le fils unique d'un prince de Géorgie et d*Irimette, au glaive des assassins, sous lequel son père et le reste de sa famille avoient malheureusemen tsuccombé. Le jeune enfant étoit partisans avoirdéjeûné, et les dames n'avoient pas même une boîte à bombons»

Chéridiane , la plus considérable des deux, dit à sa sœur: « arrêtonsnous dans cette contrée. Il y a dans le verger qui tient au palais du roi d'Astracan, un poirier qui porte d*excellens fruits. Ils doivent être miirs, et rafraîchiront notre enfant. Elle dit : à son ordre le nuage s'abaisse et vient raser les murs de l*enclos.

De jour et de nuit , les yeux des fées voient de fort loin et sans lunettes. « Qu'apperçois-je ?dit Chéridiane. Je vois un spectre qui rode autourdu poirier. Est-ce pouvle détruire ? Est-ce pour le dépouiller? Mais il ne rode pas 3 il va, il vient, il ne s'élève

PAR ACCIDENT. 2S9 nî ne s'abaisse. 11 y a ici de l'extraordinaire. Arrétons-noiis et consultons notre livre.

Les dames se raettent à rétiide, et apprennent toute l'aventure du roi d'Astracan. Depuis long-tems, elles avoient oui parler de sa manie, et elle leur faisoit compassion.

Faisons, disent-elles, d'une seule pierre, deux ou trois bons coups. Ce prince, sans son travers, seroit assez disposé à faire le bonheur de son peuple; donnons-lui une leçon, et apprenons-lui à ne pas donner tête baissée dans tous les contes qu'on lui fait.

Pour se marier à une de nous qui ne sauroit que faire de lui, il refuse la main d'une charmante princesse dont il est aimé. Faisons d*abordcemariage, et nous mettrons ensuite, entre les mains de ce nouveau couple bien assorti, notre petit prince de Géorgie ; et par-là nous lui procurerons de bons guides et un appui. En attendant , nous nous amuserons un peu aux dé-

pens du roi , et surtout de la vieille; IVousseronsobligées de Faire un voyage au Candahar; mais c'est peu de chose.

Le parti pris, les dames se mettent à l'œuvre , ets'en occupenttoutelanuit.

An lever du jour, le soleil ayant dardé ses rayons en plein sur les veux de Kalidbadkan , ils l'ont réveillé. Les dégoûts de la scène mortifiante de la vieille se retracent à son souvenir , irritent son esprit, lui fout soulever le cœur; mais il se rappelle qu'il l'a terminée par un meurtre; il ne doute pas que la vieillene soit en mille pièces; et, s'il ne peut échapper aux remords de cette action indigne de lui, il doit au moins en effacer les traces : elles pourroient instruire le public d'une aventure dont le dénouement le couvre de confusion.

Il s'approche en tremblant de la croisée, par laquelle il a si brusquement fait voler la vieille, et la cherche des yeux dans le jardin. Qu'on juge de son étounement , lorsqu'au

PAR ACCIDENT, str lieu d'un cadavre, il apperçoit un superbe pavillon de velours blanc, suspendu aux branches du poirier; une aigrette en plumes d*autruche surmonte le couronnement de ce pavillon ; des glands d*or formés de brillantes cartisanes pendent à toutes les attaches, et ce métal en broderie relevée éclate même sur le dehors de ce somptueux enchantement.

Il se précipite dans le jardin ; et derrière des rideaux, qui surpassoient en richesse et en élégance tonte la magnificence extérieure , il voit une beauté endormie dont les attraits sont à comparer à ce qu'il avoit pu voir jusqu'alors de plus parfait. Un mouvement rapide, involontaire, le précipite aix pieds de ce prodige. Il se rappelle alors ce quela vieille luiavoit dit et répété, pour le mettre en garde contre le rapport infidèle de tous ses sens. Ah! infortuné Kalil! s'écrie-t-il, on vouloit faire ton bonheur ; tu n'en étois pas digne. Tu u as pas su vaiucre

un moment de dégoût. S'il étoit af-^ freux, il étoit passager. Elle laissoît dans ton lit le reste de sa dépouille rnortelle pour se régénérer déesse; et dans ta fureur, dans ta folie, tu as jeté par les fenêtres le plus beau chefd'œuvre des cieux, dont la jouissance t'étoit réservée. Ouvrez les yeux, bells offensée, disoit-il, en s'adressant à la dormeuse : voyez les pleurs , le désespoir d'un prince malheureux, prêta répandre tout son sang en expiation de l'injure dont vous avez à vous plaindre.

A ces cris de Kalilbad, les jardiniers accourent de toutes les parties du jardin, où leurs travaux les avoient appelés. Ils ne conçoivent pas à quel propos, et comment, leur souverain a pu faire dresser dans l'espace d'une nuit un aussi superbe pavillon; quelles raisons il peut avoir de former des plaintes aussi amères; quelle est , et d'où peut venir cette belle dame, à qui elles sont adressées.

PAR ACCIDENT. 243 Mais de toutes les confusions, il n'y en a point de semblable à celle de Cancrélade ; car c'étoit elle - même que les fées avoient environnée de tout ce faste , et couverte du plus brillant vernis qui fût jamais sorti des trésors de la beauté et des sources de la fontaine de Jouvence.

La vieille regardoit avec surprise seg mains, les promenoit sur sa gorge , y trou voit des boucles de cheveux d'un blond cendré, dont l'éclat le disputoit à celui des perles. Tout en faisant cette revue , elle apperçoit à sa ceinture un miroir entouré de saphirs.

Elle y jette les jeux, et voit une beauté ravissante.

Dans un premier mouvement, elle le retourne pour chercher l'objet merveilleux représenté dans la glace. Un moment après, elle y voit cette même figure, obéissante à tous les mouvemens qu'elle-même cherche à faire des yeux et de la bouche. Devenue, par l'excèï de sa surprise , aussi stupide

que belle , elle n'est encore en état àe profiter de rien de ce que lui dit Kalilbad , qui s'épuise à ses pieds en protestations et en excuses.

Le palais du souverain s'est rempli delà foule de ses sujets , déjà imbus de la merveille du jour. Le page a conté, à qui a voulu l*entendre, l'histoire des deux vieilles, dont l'une s'est introduite dans le palais, dégoûtante à faire mal au cœur, et s est réveillée plus belle que l'amour dans un pavillon de soie et d'or.

Mophétuse avoitrodé toute la nuit dans les environs du palais', non sans inquiétude d'eu voir chasser avant le jour sa camarade , et se tenant toujours prête à gagner au pied en cas da quelque mésaventure.

Oh, oh î disoit cette Bohémienne, si le diable afait cela pourCancrélade, pourquoi n'en feroit-il pas autant pour moi qui ne vaux ni plus ni moins ?,Je n'avois jamais pensé à devenir belle dame] il ne faut pas refuser cette fortune.

PAR ACCIDENT. 545 tune. Voyons comme celle-ci aura su userdela sienne, et si elle n'aura pas oublié le cofTret pour songer à s'attifer. Tout en gromelant ainsi , elle s'approchoit du jardin.

Cependant Cancrélade , sans rien comprendre à sa magnifique aventure, commençoit à se familiariser avec elle, et se déterminoità en jouir Elle donne Ja main à Kalilbad qui, de la manière la plus suppliante, JaJuioffroit pour la conduire à la sa'Ie du festin, d'où elle doit passer à celle du trône. Des grâces qu'elle ne se connoissoit pas, accompagnoient ses moindres mouvemens, presque tout jusqu'à elle-même lui étoit étranger; quand elledémêlaMophétusequifaisoiteffort pour percer la foule, en indiquant par des signes connus entr'elles qu'elle vouloit absolument lui parler. Le page venoit de l'appercevoir , et crioit :

a Ecartez-vous; faites place ; qu'on se range. Vous en voyez une , et voici l'autre. Il se fait sur- le -champ ua Tome ///, O

écart: le respect 3^ fait plus que la violence : dans cette matinée un haillon vermoulu en imposoit plus à toute la cour , et à la ville d'Astracan , que n'auroit fait Paspect du manteau roval.

Cancrélade , en voyant Mopliétuse , s'arrête d'abord , par l'effet d'un mouvement naturel. Une réflexion s^y est jointe. Mopliétuse avoit, sans doute à tort, la réputation d'être sorcière.

Jamais sa camarade n'a osé lui en parler crainte de l'indisposer, et de s'attirer de sa part un sort ; mais si c'est elle qui, trouvant par hasard la lune en belle humeur, lui a procuré la fortune dont elle jouit, en ne lui parlant pas , il y a tout à risquer avec olle : en s'expliquant tout en ira mieux. Mais il faut la voir venir ; dans le cas on on ne lui auroit point d'obligation , on trouvera bien le moyen de s'en défaire.

Tout en faisant ce calcul, la vieille rajeunie quitte la main du roi, prend

PAR ACCIDENT. 247 relie de sa camarade : « Sire, dit-elle , il faut que fe rentre sous le pavillon , pourm*y entretenir seule un moment avec mon amie.

« Votre amie et vous, madame, dit Kalilbad, êtes souveraines chez moi : en disant cela , il saisit le bas du haillon qui couvroit Mophétuse, le baise avec respect et s'écarte.

Dès que Cancrélade et Mophétuse furent seules sous le pavillon : Mais est-ce bien toi ? Comme te vlà belle ! cria celle-ci. Assez, dit l'autre, estce que tu ne le voulois pas comme ça ? dis donc ?

« Que veux- tu que je te dise ? reprit Mophétuse. Si le diable Pa voulu, il faut bien que je le veuille; mais comment cela t'est-il arrivé ?

« Quoi ! dit la rusée Cancrélade , tu n'en as donc rien appris , et je pensois qu'on t'eût pu faire au moins une partie de mon histoire j mais la voici.

a Quand je fus entrée dans la chambre du prince, d'abord il étoit tout

feu , et tout alla bien. Je tâtonaipour trouver le coffre et m'en aller; car, par prudence, je ne voulois pas lui faire une longue visite : il me prit la main dessus. Cela lui donna de Pliumeur. La peur me prit. Tu sais que quand j'ai peur, je suis sujette à un accident. Le prince s'échappe du lit ; va chercher une lumière qu'il avoit cachée sous un grand pot; et me voilà dénigrée . Il entre en fureur , me saisit, et me jette par la fenêtre, comme il auroit pu faire un volanfc : heureusement je tombe dans le jardin sur un gros tas de fumier préparé pour des couches. J'étois nue , le froid étoit vif, je m'y enterre jusqu'au col; j'en mets un bon pied par-dessus ma tête , et j'appelle Balabacra.

Cl Et qu'est-ce que ce Balabacra, dit Mophétuse ? C'est, répond Cancrélade , un bon petit génie que ma mère m'a conseillé d'appeler quand je me trouverois dans l'embarras. J'appelle donc Balabacra : il vient. « Que mo

PAR ACCIDENT. ît^

veux-tu ? m'a-t>il dit. J'ai répondu :

Beauté , Jeunesse ^ Richesse : et lui alors , quoi ! tu ne veux que cela ? Parbleu on t'a campée dans le moule où cela se jette; tu vas les avoir ; mais reste bien close en ton fumier • je t'y ferai croître, reverdir, fleurir comme un rosier.

Qu'à ça ne tienne, ai-je répondu , et je me suis blotiedans montas. Je m'y enfonçois de toutes mes forces. Balabacra tournoit tout autour de moi, eu disant son grimoire. Couraoe ! Courage ! Me crioit-il de tems en tems :

Tout ce qui put Porte salut.

Et il travailloit, pour me payer de ma complaisance , à ce beau pavillon qui est la moindre de ses galanteries.

De tems en tems il venoit voir si mon rajeunissement avançoit, et il mejetoitpar dessus la téta une épellettede fumier déplus.

On se gâte en couchant avec les

princes. Voilà que je viens à rêver à toutes ces fleurs , à tous ces baumes dont j'avois respiré l'odeur pendant la nuit. Une impatience me prend, je sors brusquement du fumier. Balabacra accourt tout en colère : oh, la folle, crie-t-il, qui pouvoit revenir à douze ans ! vas , tu viens de perdre six bonnes années par défaut de courage. Il valoit mieux te laisser suffoquer. A lions , tâche de t'en dédommager sur le reste.

Les femmes ne savent point endurer le mal. Alors , il m'a prise par la main, et m'a conduite sur Pottomane où nous sommes assises. « Dors, dors, mignone, m'a-t-il dit, en attendant le réveil de ton galant.

Quoi ! tu n'as plus que vingt ans ?

dit Mophétuse , et qu'as - tu fait des soixante autres ?

Balabraca, reprit Cancréîade, les a prises pour son compte : il en commerce avec ceux qui veulent se dépê^ cher de vivre.

Quelque dupe lui prendroit de cette

PAR ACCIDENT. sSr

marcliandlse-là , dit Mophétuse. Mais tout ce que tu me racontes est merveilleux , et il n'a fallu pour cela qu*un tas de fumier : nous en avons un si beau dans notre cour ?

Hélas, reprend Cancrélade ! il falloit qu*on me jetât par les fenêtres pour m'en faire connoitre tout le mérite. Dans le fond, ma chère, nous sommes tous ici dupes de notre nez et de nos yeux ; sans le fumier il y a longtems que la terre seroit aussi décrépite que je l'étois hier. Tout yen dépose journellement, et voilà le mystère qui renouvelle '^anscesseles fleurs, les feuilles et les fruits. Vas, vas, ma chère Mophétuse , vas , si tu m*ea crois, t'enterrer dans le nôtre, mais si avant qu'il n'y ait que Balabacra qui puisse t'en tirer.

Mais, reprit Mophétuse, je ne connois point ton Balabacra.

Prends un de mes cheveux , dit Cancrélade ; fais t'en un collier; ils viennent de lui, et l'attireront infaillible-

ment. Quand l'odeur du fumier te portera trop à la tête ou au cœur, tiens bon; appelle à voix haute, Ba-la-bacra. Tu répéteras trois fois, en laissant écouler un intervalle. S'il ne vient point, après avoir attendu un quart-d'lieure, tu appelleras de nouveau , et jusqu'à trois fois. Alors il ne sauroit manquer de venir Quand il sera venu , il te demandera : que me veux-tu ? Et tu lui répondras, comme )*ai fait • Jeunesse, Beauté , Richesse: à quoi il ne manquerapas de répliquer ; et pour cela qu'est-ce qu'on me laisse? A lors tu arracheras, mais net si tu le peux , la rognure de l'ongle du petit doigt de ton pied gauche. Il sera comblé da ce présent, et ton affaire ira de suite : mais laisse-le te rajeunir à sa fantaisie, pour devenir enfant entre ses mains; il ne faut pas faire Pen faut. Tâche d'en sortir, à peu-près, âgée d'entre treize à quatorze ans. Alors je te prends pour ma nièce , et te marie au Grand Kan des Tartares. Mais dé-

PAR ACCIDENT. sf^Z p^che-toi : on me couronne aujourd'hui. Demain je veux faire reconnoître à ma cour ma nièce Elmazine. II ne faut pas donner à ces gens-ci le tems de pénétrer dans nos rubriques.

Si nous sommes reconciliés avec 1© tems , il faut savoir profiter du tems. Allons, ma chère Mophétuse, prends ta course, et vas,dél;bérément, te plonger dans le fumier par-dessus la tête.

Ce qui se trouvera fait de Jour ne restera pas à faire pour la nuit. La vieille entièrement persuadée s'en retourna sur-le-champ à son taudis.

Cours, cours, disoit Cancrélade, en la suivant des yeux; je te Vai donnée bonne. Si je t*avois su aussi ignorante que tu l'es , je t'aurois hardiment méconnue et traitée comme tu le mérites:

mais ce qui est fait est fait. Vas enterrer avec toi dans le fumier ce que tu sais de mes véritables secrets, et surtout , celui de notre trop ancienne liaison. Ton Asthme ne Vy laissera pas vivre un quart-d'heure.

Mopliétuse étant partie, Cancrélade, un peu rassurée contre ce qu'elle pouvoit appréhender , ou de son imprudence , ou de son indiscrétion , ou de sa malice , reparoît à l'entrée du pavillon, présente majeslueusement sa main à Kalilbadkan ; et on s'achemine vers la salle du festin.

La musique du roi précédoit sa marche ; une nombreuse suite en augmentoit la solrmnité; une foule de peuple très-curieux, très-difficile à contenir , en interrompoit , en troubloit de tems en tems l'ordonnance : pendant que cette pompe traversoit les cours et les appartemens du palais ; on peut donner un peu d'attention à la retraite bien moins embarrassée de la vieille , qui croyoit courir à la fontaine de Jouvence.

L'impatience de se voir aux prises avec Balabacra lui donne des ailes.

Elle seroit bonne à entendre, si quelqu'un avoit la patience de la suivre :

PAR ACCIDENT. 255 elle parle tout haut, et ses phrases sont originalement coupées.

Cette Cancréladeî C'est pis que le diable pour la malice. Sorcière de mèrô en fille , vivre avec les gens depuis tant d'années sans rien dire , et puis , tout d'un coup Balabacra !.... si eUe eût moins pué , elle seroit encore vieille. Voyez le bonheur ? On la jette pur la fenêtre : elle tombe sur le fumier; et voilà Balabacra.... Balabacra ! Je ns veux pas oublier ton nom. ; mon bon petit génie : mais il ne faudra pas ma faire peur. Tu me donneras , beauté, jeunesse, richesses; et, s'il ne te faut qu'un bout d'ongle, je t'en ferai bonne mesure. D'abord, je ne les rogne jamais ; et si tu prends des années , je t'en donnerai tant que tu en aies assez ; tu t'en déferas comme tu le pourras :

je n'en reprendrois pas une minute.

C'est comme le ventre de ma mère ... Allons, Mophétuse , presse- toi: c'est si charmant, de se voir jeune et belle: vîle , vite , au fumier , et à Balabacra.

Cependant l'auguste assemblée étolt parvenue au salon où elle alloit se mettre à table. Une estrade, couverte d'un dais magnifique , y attendoit Cancrélade et le roi. Ils n'y étoient point encore montés, lorsqu'une visite inattendue, annoncée par les huissiers du palais, force Kalilbad à aller au devant d'elle.

Trois dames voilées se présentent.

Deux d'entr'elles, superbement vêtues, en conduisent une troisième par la main. La parure de celle-ci est simple : elle est vêtue de blanc. Des fleurs , dont elle est couronnée , retombent en festons sur ses épaules et sur sa gorge. Une des dames tient par la main un enfant de six ans , dont le visage découvert est beau comme celui de l'amour. Les poètes de la cour disent que les Grâces et le dieu de Cythère viennent embellir la fête. Le roi voit la chose dans le plus beau , à sa manière. Cancrélade , sans bien savoir pourquoi, la regarde de travers. Met-

tons-iiouj

PAU ACCIDENT. 257 tons-noiis vite à table, sire; Je meurs de besoin. Ces dnnies vous v feront connoitre ce qui les attire ici

Non, madame, répond Kablbad.

Je manquerois à ce que je vous dois et à vos sœurs les fées, qui viennent sans doute lionorer mes nôres. Je v aïs les recevoir , et elles mangeront sous le dais avec nous. En disant cela, il s'avance au-deva!it de ses nouvelles hôtesses, auxcjuelles il fait un compliment très-embarrassé , mais le plus juste qu'il eût peut-être fait de Sci vie.

» Prince , dit la plus apparente des trois. Nous venons assister à une fêto qui deviendra bien agréable pour nous, quand elle aura changé d'objet ; et , quand nous aurons pu nous faire con— iioitre, vous nous saurez gré de l'àpropos de notre visite.

Eh, qui peut vous en empêcher, mesdames ? N*êtes-vous pas assurées de triompher ici de tous les cœurs à visage découvert ? Est-il une sorte

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