‹ Œuvres badines et morales de CazotteChapitre 23 sur 30 · Tome UL P · texte numérisé non relu

Tome UL P

d'hommage auquel vous n'ayez droit de prétendre ici ?

Nous n'aimons pas, sire, repartit la dame voilée , à jouer un jeu inégal. Avant de nous faire connoitre pour ce que nous sommes, s'il est ici quelque personne qui veuille se donner pour ce qu'elle n'est pas, elle fera bien de quitter son masque. C'est le seul parti qu'elle puisse prendre.

Chacun cherche des yeux le masque indiqué ; personne ne le découvre. La seule Cancrélade paroît être un peu plus au fait; et, sans y réfléchir , fait un mouvement comme si elle vouloit se retirer.

« Ne vous en allez pas , madame , lui dit la dame voilée, qui avoit déjà porté la parole : votre présence est trop nécessaire. On ne vousconnoît pas ici, où vous vous préparez à jouer le grand rôle. Dites qui vous êtes, sans détour, sans subterfuge; et si, dans votre aventure, il est quelque circonstance qui soit inintelligible pour vous , oa

PAR ACCIDENT. 2b^ pourra vous l'expliquer; mais ne balancez pas ...

Dans une occasion délicate, la finesse et mémelarusenesauroientremplacer Ja prudence , qui peut seule conseiller l.^sbons partis. Cancréladeétoit d'ailleurs esclave d'un naturel fortifié par «ne très-vieille habitude ; la violence et l'impudence , réunies, formoient son caractère. Il s'échappe avec éclat. Ses regards et son teint s'enflamment , sa bouche se contorsionne ; les belles boucles de sa chevelure se soulèvent y s'agitent, et semblent tout-à-coup des serpens prêts à siffler sur la tête d'une iurie.

Je ne sais , dit-elle , à la dame voilée, à ([uel propos vous parlez de masque ici. On n'y en connoît pas d'autre que vous; et, comme j'y suis maitresse , je vous commande d'en sortir sur-le-champ , ou je vous ferai mettre dehors.

«Voilà, reprend la dame voilée, pour une souveraine qui n'est pas re-

connue , un ton bien impératif; nn propos bien aigre, bien dur , bien grossier dans la bouche d'une femme qui paroît aussi jeune et aussi jolie. Asseyez-vous là , reine de trois quarts d'iieure ; nous allons voir ce qu'il y a sous le potaux-roses.

A ce commandement, Cancrélade, comme pétrifiée, s'asseoit malgré elle , sur une banquette , et semble obéir à un ressort.

La dame voilée tire une baguette de sa manche , en frappe trois fois la terre, en prononçant tout haut :

Une, deux et trois, qu'on aille, on vienne, Le plus raalin qu'on me l'amène.

A l'instant même , une rosace cramoisi et blanc, faite en point, placée au milieu du tapis de Turquie , dont le parquet du salon étoit couvert, sf; détache avec le bruit qu'auroit fait une trape , soulevée avec effort. Un trou qui s'est formé vomit en trois tems un petit nain chassieux, cornu, velu et

PAR ACCIDENT. 261 lancroche : il étoit nu ; un torchon sâle lui servoit de ceinture. Ah, c'est loi, Roudougou! D'où viens-tu? Réponds : je te l'ordonne.

Je viens du lac où tout est noir , Oij le malin ressemble au soir.

Çue fait ton maître ?

Mon maître tousse , bouffe , soufle : II 0 son soulier en pantoufle.

'ïi'i^ , garnement, quel est ton métier ?

Je fais le mal, jamais le bien ; Je défais tout et ne fais rien.

En ce cas , tu seras aujourd'hui mon ouvrier. Déshabille, et r'habille cette princesse, pour qu'elle aille coucher autre part qu'ici.

Roudon;îOu élale son torchon par terre, et se jette à corps perdu sur l'immobile Cancrélade.

Allons, princesse du Poirier, L'autre t'allend sur le fumier.

En un moment on eût vu arracher d'une main, mettre en tas de l'autre sur le torchon , les cheveux , les dents, la gorge , pêle-mêle , avec les hanches. La peau s'enlevoit sous lagriffe, comme celle d'un poisson sous le couteau d'un Hollandais, toute d'une pièce, et se rouloit sur-le-champ comme si elle eût été frite.

Cancrélade déshabillée et r'habillée en un clin-d'œil, présente un spectacle aussi révoltant à la vue, que celui qu'elle avoit offert sous le pavillon étoit ravissant. Alors son immobilité cesse: la volonté qui l'enchaînoit n'opérant plus pour la retenir, elle se lève avec précipitation, traverse, en fuyant, les appartemens et les cours du palais, poursuivie par les huées , et liarcelée dans lesruespar les chiens, que quelque mauvais génie paroissoit avoir déchainés contr'elle. Voilà son cortège, jusqu'au tas de fumier où sa digne compagne étoit presque au moment d'expirer, par l'effet de la mauvaise ^deur.

Page 1