‹ ŒuvresChapitre 31 sur 72 · DIX -NEUVIÈME MOTIF · texte numérisé non relu

DIX -NEUVIÈME MOTIF

Le système qui me paraît le meilleur pour le gouvernement des Indiens est précisément le même que celui que Votre Majesté a plusieurs fois ordonne de suivre , et il n’y a pas mie seule raison pour le changer aujourd’hui.

En i523 Votre Majesté voulut que le conseil royal des Indes fût assisté dans ses délibérations sur l’objet dont il s’agit par des théologiens et d’autres hommes graves et saVans , qu’elle-même prit soin de nommer. Cette assemblée déclara que les Indiens devaient rester libres , et sujets seulement de Votre Majesté, sans qu’on pût jamais les livrer, n îniporte à quel titre, à des Espagnols pour être employés a leur service et sous leur direction immédiate. Voue Majesté , adoptant cette résolution , fit expédier au

capitaine-gouverneur Fernand Cortès des instructions dont un article commençait par çes mots: En outre y attendu qu’il est devenu constant , par une longue expérience , etc.

Lorsque Votre Majesté nomma le licencié Ayl~ Ion gouverneur de la Floride , ses instructions furent les mêmes : elle y disait que la déclaration des théologiens , des docteurs et des autres membres de la junte avait alarmé sa conscience en établissant qu elle n’avait pas le droit d’agir autrement.

Votre Majesté se persuada qu’on s’était conformé aux intentions qu’elle avait exprimées ; cependant Fernand Cortès , dominé par l’intérêt , refusa d’en faire la règle de sa conduite , et trompa Votre Majesté en lui laissant croire que ses ordres étaient fidèlement exécutés., pendant qu’à l’aide de nouveaux sophismes il cherchait à lui persuader que les mesures prescrites étaient sans résultat contre le mal , et qu’il fallait absolument que les Indiens fussent soumis aux Espagnols.

La question fut de nouveau discutée en 1 5:2g., et Votre Majesté, qui était alors à Barcelonne , trouva bon d’approuver la décision du conseil , qui contenait entre autres articles les dispositions suivantes :

« Il a paru à l’assemblée que le droit et la raison » garantissent aux Indiens leur entière liberté , et » qu’ils n’ont d’autre service personnel à remplir » que celui qui est commun aux autres habitans » libres de ces provinces : on ne peut les soumettre

)) qu’à l’obligation de payer la dîme à Dieu lors- B qu’on ne les en dispense pas pour quelque temps,

» et le tribut au roi d’après l’état bien constaté de » leurs terres et de leurs revenus , et la résolution » prise à cet égard par les délégués du gouvery> nement.

» De plus il paraît convenable que les Indiens » ne soient plus soumis au régime des commande - « ries y et que tous les établissemens de ce genre » soient promptement supprimés; qu’il ne soit plus « réparti de naturels entre les Espagnols pour être » employés à leur service ou de quelque manière » que ce soit, attendu qu’il est prouvé par une » funeste expérience que ce système a fait com- » mettre les plus grandes cruautés , et livré aux hor- » reurs de la famine et aux plus affreux supplices des » hommes légitimement libres comme nous , dont » la race est sur le point de disparaître dans ces » provinces , comme elle a déjà disparu dans l’île » Espagnole,

» En outre il a paru au conseil que jusqu’au » moment où les Indiens seront plus instruits dans » notre religion , et plus façonnés à nos usages , à » l’esprit et aux habitudes de la civilisation, Sa » Majesté ne doit point les donner comme vassaux , « à quelque titre ni à quelque condition que ce » soit, parce qu’il esta croire que cette mesure les » ferait tomber dans la même servitude et dans la » même ruine que celle où ils gémissent à présent, b ou dans une situation plus déplorable encore ; » qu’il ne faut compter ni sur les ordonnances ni

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» sur les prohibitions et les peines décrétées pour » la protection des Indiens , puisque l’expérience a » prouvé l’inefïicacilé de ces moyens , quoiqu’ils » fussent excellens ; qu’il ne faut pas attendre plus » d’effet, pour empêcher les mauvais traitemens » qu’on fait subir aux Indiens , de la mesure qui les » placerait sous la dépendance des particuliers » après les avoir soustraits au gouvernement pater- » nel de Sa Majesté. »

Votre Majesté se rappelle que cette déclaration trouva un ferme appui dans la lettre que lui écrivit l’évêque de Cuença, qui avait gouverné avec beaucoup de sagesse , et pendant longtemps , les provinces de l’Amérique, et qui avait été témoin de tous les malheurs du système opposé. Parmi beaucoup de choses excellentes, on y lisait ce qui suit : « La seconde chose qu’il ne faut ni concéder f » ni donner , n’importe à quel titre ni pour quel )) temps , c’est la propriété d’un nombre plus ou )> moins considérable d’indiens : j’en ai déjà exposé » la raison. J’ajoute que ces malheureux , répartis )) entre les Espagnols , périssent tous ; que les péril sonnes ne doivent relever et dépendre que de la » couronne , tandis que les Espagnols font si peu de » cas de celles des Indiens , ainsi que de leur vie ; j) qu’à moins d’avoir vu ce qui se passe à cet égard , » on n’ose croire au récit véritable que les témoins » en font quelquefois ; et enfin que les Indiens » paraissent très contens lorsqu’on leur apprend » que c’est à Voire Majesté qu’ils appartiennent, » et disent que les Espagnols ne sont que les réce-

» veurs et les fermiers du roi d’Espagne ; qu’ils ne » doivent point les reconnaître pour maîtres , parce » qu’ils n’en ont pas d’autre que Votre Majesté. » )) Or , si les droits que donne la juridiction » entraînent des abus, quels malheurs ne doit-on » pas attendre du vasselage ? Èt qu’on ne dise pas » que les Espagnols , ne voyant dans les Indiens » que leur propriété et l’héritage de leurs enfans , » les traiteront avec douceur pour les conserver et » pour en voir augmenter le nombre ! L’avarice qui y) les domine éteindra en eux tout sentiment d’huma- » nité , et s’il est quelques bons maîtres , leur exemple » n’aura aucune conséquence pour les autres, parce )) que la plupart sont loin de penser à leurs enfans , » et ne spéculent que pour eux-mêmes. On en voit » qui aiment mieux ne plus recevoir d’indiens , n afin de jouir de ceux qu’ils ont, plutôt que d’avoir » part à une nouvelle distribution dont les avantages » seraient à partager entre eux et leurs enfans , tant » l’intérêt personnel du moment l’emporte chez eux » sur ce qu’ils doivent à la prospérité future de » leurs familles : c’est ce qu’on a vu dans l’îie Espa- » gnôle , en sorte que l’expérience prouve que les » enfans de ces maîtres ne profiteront pas des con- » cessions qui seraient faites à leurs pères. »

Voilà ce que l’évêque de Cuença écrivait à Voire Majesté. Je la supplie d’ordonner que les détails en soient sérieusement médités , car iis confirment toutes les considérations que je viens d’exposer, et celles-ci trouveront une nouvelle garantie dans le témoignage de tous les hommes qui seront consultés

i'l qui n’auront aucun interet à parler contre leur conscience : tenir un autre langage , ce serait être l’ennemi de Dieu, de la religion et des âmes , comme du prince, de la couronne, du bien public et de l’ humanité. )

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