PAR M. LLORENTE
Ije père don Barthélemi de Las Casas naquit à Séville en i474*
Antoine , son père , était entré comme simple soldat au service de la marine , et était parti en 1 492 avec l’expédition qui allait découvrir un nouveau monde sous la conduite de Christophe Colomb. Il revint avec lui en Europe, et l’accompagna dans son second voyage en lAgS, en sorte qu'on peut regarder Antoine Las Casas comme l’un des premiers hommes qui découvrirent .F Amérique et en firent la conquête.
Le véritable nom de cette famille n’était point Casas , mais Casaus , lequel est resté à une branche noble de cette maison , que j’ai connue à Calahorra. Son origine était française ; le premier Casaus qu’on eût vu en Espagne y était venu deFrance sous Ferdinand III, surnommé le Saint, pour combattre contre les Maures d’Andalousie. Use trouva
à la prise de Séville , et obtint la permission de s y établir. Ses descendais y jouirent des prérogatives de la noblesse , et supprimèrent la lettre u de leur nom pour lui donner une forme et une prononciation plus espagnole.
Lorsque Antoine fit son premier voyage en Amérique Barthélemi avait dix -huit ans , et venait de terminer ses études, qui consistaient dans le latin, la philosophie de ce temps-là , c’est à dire la dialectique du système des péripatéticiens , la logique , la métaphysique, l’éthique et la physique, d apres la même méthode et suivant des principes qu’on supposait être ceux d’Aristote.
Le père Augustin Saluchi , dans son traite latin des Monnaies des Hébreux , dit que Barlhelemi Las Casas fit son premier voyage dans les Indes en i495 , avec son père , et il ajoute qu’il le lui a entendu dire à lui-même. Je pense que fauteur se trompe sur la date de cet événement , car il resuite du récit même de Las Casas, qu’il n’eut lieu qu’en i49& ? puisqu’il disait en , à la fin de
ses trente propositions adressées aux conseillers des Indes , et qui seront insérées dans cet ouvrage : u Voilà , très illustres seigneurs , ce que je pense y> depuis quarante-neuf ans que je vois faire le mal » en Amérique , et depuis trente-quatre ans que » j’étudie le droit. ))
11 est vrai que , dans l’avant-propos de son Histoire de ta destruction des Indes , écrite en i54 2 , il dit qu’il parle des événemens comme un homme qui en a l’expérience depuis plus de cinquante ans ,
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et qui s’est trouvé au milieu de ce pays pendant que les horreurs qu’il dénonce y ont été commises ; mais je dois faire remarquer que celte partie de l’ouvrage fut rédigée en i552 pour la relation qui allait s’imprimer à Séville. L’auteur y dit : Je résolus delà livrera V impression . Or il est évident qu’il devait avoir alors plus de cinquante ans d’expérience.
Barihélemi partit d’Espagne avec son père le 3o mai 1498? âgé de vingt-quatre ans, comme employé dans l’expédition de Christophe Colomb ; il fut de retour à Cadix avec cet amiral le 25 novembre i5oo. C’est ce qui paraît par les paroles qu on va lire , et qu’il adressait à l’empereur en i542 , dans le premier motif de son neuvième remède : « Il est bon que Votre Majesté soit instruite » qu’en i499 premier amiral, don Christophe » Colomb , qui avait découvert le pays des Indes , » permit à quelques Espagnols qui avaient rendu de » grands services aux rois catholiques d’emmener » chacun un Indien en Espagne pour leur service » particulier \ f en obtins un pour moi. Lorsqu’ils » furent arrivés dans ce royaume Son Altesse la » reine Isabelle fut si mécontente qu’011 eût ainsi » disposé de ces Indiens, qu’il fut impossible de » calmer son indignation : Qui a autorisé , disait- » elle, mon amiral à donner ainsi mes sujets? Cette » princesse, qui était alors à Grenade , y ht publier » que tous ceux qui avaient amené des Indiens lors » du premier voyage eussent à les renvoyer inces- » samment dans leur pays sous peine de mort. » En i5oo, lorsque le commandeur Francisco de
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» Bobadiîla passa en Amérique avec le litre de » gouverneur , tous ces Indiens s’en retournèrent , ■» et le mien fut de ce nombre. »
Le 9 mai j5o2 Las Casas s’embarqua pour la seconde fois avec Christophe Colomb , qui retournait dans les Indes , et il arriva à Saint-Domingue le 29 juin suivant. En parlant, dans sa vingt-neuvième proposition , des ordonnances royales relatives à la liberté des Indiens, il dit : ce Et ensuite au troisième » gou verneur don Nicolas de Obando, qui intro- » duisit en i5o3 , pendant que fêtais dans le » pays , cette peste infernale , malgré l’expresse » défense de la reine Isabelle. »
Il n’est pas certain que Las Casas soit revenu en Espagne avec l’amiral en i5o4 : s’il était vrai qu’il eut fait ce voyage , . il faudrait en conclure qu’il retourna pour la troisième fois dans les Indes en 1 5o8 , avec le second amiral donBiègue Colomb , puisqu’il est certain qu’il fut ordonné prêtre à Saint-Domingue en i5io , comme nous le verrons bientôt.
Las Casas avait terminé , à l’âge de vingt-quatre ans , et lorsqu’il lit son premier voyage en Amérique , toutes ses études en philosophie et en théologie, et obtenu ses degrés de licencié dans la ville de Séville ; mais ce ne fut qu’en 1 5 1 3 , et après avoir reçu l’ordre de la prêtrise , qu’il se livra à l’étude du droit, puisqu’on vient de lire qu’en l5>47 il y avait trente-quatre ans qu’il l’étudiait.
Dans les instructions que les rois catholiques avaient fait remettre en i5oo à Nicolas de Obando , il était ordonné à ce gouverneur de permettre l’importation
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des nègres esclaves 3 nés sous la puissance cle chrétiens. Il en arriva un si grand nombre dans la colonie que Nicolas de Obando jugea nécessaire d’écrire au souverain d’Espagne qu’il était temps d’arrêter ce commerce , parce que les nègres abandonnaient les habitations des Espagnols pour s’enfuir dans les montagnes, et qu’ils entraînaient ]es naturels avec eux sans qu’il fût possible de les ramener.
Cette disposition du gouverneur Obando suffit pour prouver l’erreur et l’injustice de quelques écrivains qui ont accusé Las Casas d’avoir introduit/ en i5i7 , le commerce des nègres dans les colonies , puisqu’il est certain qu’il y était en pleine activité dés l’année i5oa. Il est vrai que les esclaves qu’on transportait alors en Amérique étaient nés à Séville de nègres pris en Afrique, et dont le nombre était très considérable dans cette ville , où il s’en faisait depuis longtemps un grand commerce avec les Portugais , qui s’en occupaient depuis le milieu du i5e siècle.
La demande du gouverneur Obando n’eut pas le résultat qu’il s’en était promis : cependant le gouvernement espagnol défendit en i5o6 de transporter en Amérique des esclaves nègres du Levant , et de ceux qui avaient été élevés avec les Mauresques , parce qu’on croyait alors qu’il était essentiel de n’introduire dans les colonies que des individus de cette race, chrétiens depuis leur naissance, pour avoir vu le jour à Séville même ; mais il est probable qu’il en était passé un certain nombre d’autres dans les colonies , et que c’étaient eux
que le gouverneur Obanclo avait signalés comme fugitifs.
Ce qu’il *y a de certain , c’est qu’en 1 5o6 il y avait encore en Amérique des noirs nés esclaves de chrétiens , puisqu’il fut ordonné aux Espagnols leurs maîtres de veiller à ce qu’ils assistassent à la messe les dimanches et les jours de fête (i). ■
En i5io le licencié Barthélemi de Las Casas reçut l’ordre de la prêtrise du premier évêque de l’île Espagnole., et chanta la première grand'messe qu’on eût entendue d’un prêtre ordonné dans le Nouveau-Monde. L’historien Herrera raconte que « cette messe extraordinaire fut accompagnée d’un » ordre de l’amiral, d’une grande pompe, et qu’on » y vit assister toutes les personnes qui se trou- » vaient alors dans la Vega , et parmi lesquelles on » comptait un grand nombre d’habitans des autres » parties de l’îie , parce que c’était l’époque de la n fonte de l’or^ on s’y rendait de tous côtés avec la „ quantité de ce métal qu’on avait pu ramasser , » comme en Espagne on va dans les foires pour y » faire des paiemens : comme il n’y avait pas de )> monnaies d’or , on y fabriqua des castillans et » des ducats Contrefaits, la monnaie.de réaux » étant la seule qui eût cours daus l’île . 11 en fut » offert un grand nombre au nouveau célébrant, » qui les donna à son parrain de cérémonie , à » l’exception de quelques pièces qu’il garda, parce
Herrera , Hist. génér. des Indes. Déc. i , liv..6, chap. 20.
» qu’elles étaient mieux faites que les autres. Une » autre circonstance plus remarquable de cette pre- » mière messe , et qui ne fut point agréable aux » prêtres qui s’y trouvèrent , c est qu on n y but » p; s une goutte de vin , aucun vaisseau charge de n celte denrée n’étant arrivé d’Espagne depuis assez » longtemps. )) (i)
La même année i5io les religieux de l’ordre de Saint -Dominique passèrent dans la colonie. Ils eurent pour premier prieur le père Pèdre de Cordoue , qui fut investi des pouvoirs de vicaire général pour exercer les fonctions de prélat de tous ces pèj'es prêcheurs , parmi lesquels on distinguait, suivant Herrera , Antoine de Montesinos et Bernard de San-Domingo. A peine arrivés dans l’île, ces dominicains se mirent à prêcher contre les mauvais traitemens que les Espagnols faisaient éprouver aux Indiens , en les réduisant à la plus affreuse servitude, sous prétexte de remplir à leur égard les devoirs et les fonctions de dépositaires , et en les dépouillant de leurs propriétés pour les charger de travaux insupportables, pour lesquels ils ne leur donnaient qu’une nourriture insuffisante et de mauvaise qualité. Barlhélemi de Las Casas , qui s’intéressait depuis longtemps au sort des Indiens , approuva la conduite des dominicains , et se joignit à eux pour dénoncer les erreurs et les injustices du pouvoir (2).
(1) lier rêva , <]ôc. r , îiv.
(2) Herrera , uM supra.
chap. 12.
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Sur ces entrefaites, le roi Ferdinand Y chargea les directeurs de la maison royale de commerce de Séville d’envoyer en Amérique cinquante nègres esclaves pour y . être employés dans les mines , parce qu’on l’avait informé que les Indiens étaient trop faibles pour ce genre de travail. Il est incontestable que Las Casas fut entièrement étranger à cette résolution du monarque , puisqu il n était point alors en Espagne, et qu’il ne jouissait d’aucun
crédit auprès du gouvernement, quoiquil eut alors
trente-six ans. (1)
Quelque temps après Barlhélemi fut envoyé dans l’île de Cuba avec le titre de curé d’une ville nommée Zanguarama : cette qualité lui donnait le droit de dénoncer avec force le système d’oppression que l’on suivait à l’égard des Indiens; il en usa avec la plus grande fermeté , et se constitua le protecteur elle défenseur des naturels, qu’il regarda dès ce moment comme ses propres enfans privés de tout autre secours humain contre les conquerans espagnols et les autres Européens qui étaient venus avec leurs familles pour établir une nouvelle race d’hommes dans ce pays.
Les pères dominicains, voyant que leurs prédicadons étaient inutiles comme celles des prêtres séculiers et des religieux de Saint-François d’ Assise , qui depuis i502 prêchaient dans le Nouveau- Monde , écrivirent en Espagne et firent représenter
au roi par leur général, le père Garcia Loaisa (depuis cardinal archevêque de Séville , confesseur du ro'i , commissaire général de la croisade et président du conseil des Indes), le malheureux état où les Indiens
différentes
cédules pour améliorer le sort des Indiens ; il voulut surtout qu’on trouvât le moyen d'envoyer en Amérique un grand • nombre de nègres de la Guinée , et défendit expressément de • réduire les Indiens en esclavage , à l’exception des Caraïbes , qu’on devait marquer à la jambe avec un fer rouge , afin de ne pas les confondre avec les Indiens soumis s’ils venaient «à prendre la fuite, (i)
En 1 5 12 et l5i5, le roi d’Espagne signa de nouveaux ordres relatifs au même objet , à la suite des conseils qu’il avait tenus à Burgos et dans plusieurs autres villes. Don Barthélemi de Las Casas n’oubliait rien pour être exactement informé des résolutions qui pouvaient être utiles aux Indiens , et sa philanthropie trouva à cet égard de puissans secours dans ses relations d’amitié avec le gouverneur Diègue Velâzquez : celui-ci l’avait appelé à remplir les fonctions de consulteur auprès de Juan de Grijalba, lieutenant gouverneur de la colonie pendant son absence , et il paraît que les nouveaux devoirs que don Barthélemi eut à remplir contribuèrent puissamment à lui faire approfondir l’étude de la jurisprudence. C’était à lui que les Indiens
(i) îf errera , déc. i , liy. 9, c!
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s’adressaient comme à un protecteur puissant , et son zèle fut toujours d’accord avec la doctrine qu il ne cessait de prêcher aux naturels et aux Espagnols dans l’exercice de son ministère. Herrera raconte que les Indiens de Mayei, qui avaient abandonné leurs villages à l’arrivée de Pamphile Narvaez, étant venu demander grâce à Velâzquez, celui-ci leur permit de rentrer libres et en paix dans leurs habitations , parce que don Barthélemi avait sollicite leur pardon auprès de ce gouverneur (1).
En x5i3 Las Casas fut envoyé avec Narvaez dans les provinces de Bayanjp , Cueyba , Caonao et Camaguey , dans l’île de Cuba (a) ; car il suffisait qu’il parût dans un pays pour inspirer la plus grande confiance aux habitans. Un jour cependant un cacique , qui avait acquis pour l’église de son district une belle madone , ayant appris que don Barthélemi désirait s’en emparer et en mettre une autre à sa place , l’enleva pendant la nuit, et se retira dans les montagnes avec cette image , devenue l’objet de la vénération des Indiens. Las Casas, 1 ayant appris, lui fit dire que l’échange n’aurait pas lieu, et qu’il voulait même donner la madone qui lui appartenait à l’église de ce district. A Caonao il apaisa une violente sédition que les mauvais traitemens des soldats espagnols avaient excitée parmi les naturels : ceux qui avaient fui dans les bois ne revinrent que lorsqu’on leur eut annoncé que le père Casas était
(1) Herrera, déc. i , hv.g, ch. 9.
(2) Ibid. , ch. i5.
fort triste de ce qu’il ne les voyait plus ; il n’en lallut pas davantage pour les ramener dans leurs foyers ; car, suivant le témoignage deHerrera, ils l’aimaient et le respectaient comme un père et comme un défenseur. Leur confiance allait même si loin , que lorsque le gouverneur avait quelque chose à ordonner il suffisait, pour être promptement obéi, qu’un Indien se présentât dans les districts au nom de Barlhélemi, avec un morceau de vieux papier à la main , en publiant que c’était une lettre du père Casas, qui leur écrivait, et quil serait mécontent s’ils refusaient de faire ce qu’on venait de leur commander. L’expérience avait prouvé au gouverneur que la soumission des Indiens était alors aussi entière que prompte , tandis qu’on éprouvait de la résistance lorsque l’exécution des ordres était confiée à des soldats : dans ce dernier cas la force seule en imposait , et comme les Indiens n’osaient plus compter sur des promesses toujours trompeuses , au lieu d’obéir, ils abandonnaient leurs maisons et se réfugiaient dans les bois. Un jeune Indien , nommé Aclrianico , fut employé à cette espèce de message dans la circonstance dont je viens de parler, parce qu’il était venu se mettre de lui-même au service de don Bartliélemi ; cette confiance lui mérita d’être chargé d’une commission qui rétablit la paix dans toute la province de Gaonao.
Sa réputation comme ami des Indiens produisait des effets merveilleux. Pendant sa visite dans les provinces que je viens d’indiquer, et où il baptisa nulle enfans , on vit aborder près de sa tente, éta-
blie sur le bord de la mer, une embarcation chargée d’indiens qui avaient avec eux deux femmes espagnoles entièrement nues, excepté certaines parties qui étaient cachées par des feuilles ; 1 une âgée de quarante ans, et l’autre de vingt, et qui restaient seules, suivant ce qu’elles apprirent , d’une troupe d’Espagnols qui avaient du débarquer au même point , et que les Indiens avaient massacrés. Las Casas leur fit donner des vêtemens, et les maria bientôt à deux hommes qui étaient honorés de sa confiance. (ï)
Don Barlhélemi apprit de ces femmes qu un de ces Espagnols avait échappé au carnage en se jetant à la mer , et qu’il était tombé au pouvoir d’un cacique de la province de la Havane. 11 lui envoya aussitôt un Indien de sa suite , avec l’espèce de missiye dont j’ai déjà fait mention. Le messager annonça au cacique que le père Casas l’engageait par cette lettre à lui amener sain et sauf l’Espagnol qu il retenait prisonnier. Le cacique ne perdit pas un moment pour satisfaire au désir de Las Casas , et il l’assura, en lui remettant le Castillan , que beaucoup d’indiens de son pays le lui avaient demandé poulie faire mourir , mais qu’il l’avait toujours retenu dans sa maison a£n de le sauver d’une mort qui eût été inévitable sans cette précaution. Cethomme avait oublié presque entièrement la langue espagnole pendant sa captivité, qui avait duré quatre ans; mais il
revenait au milieu clés siens bien instruit de l’idiome des naturels et de leurs coutumes.
Ce fut dans la même expédition que Las Casas obtint de Narvaez la liberté de plusieurs caciques et de beaucoup d’autres Indiens, qui, après avoir abandonné leurs maisons et leur pays à la suite de l’invasion espagnole, consentirent à y revenir lorsqu’ils eurent connu les intentions et les promesses de don Barlhélemi. Narvaez les avait plongés dans les fers, etallaitles faire mourir, lorsque Las Casas lui fit voir un ordre du gouverneur Velâzquez qui lui défendait d’en venir à cette extrémité , et le menaça , s’il exécutait son atroce résolution, de partira l’instant pour l’Espagne pour en rendre compte au roi Ferdinand. Barlhélemi parvint ainsi à sauver ces Indiens, et il en fit rentrer un grand nombre d’autres dans leurs habitations, (l)
Les conquérans de l’Amérique et les autres Espagnols qui les avaient accompagnés méprisèrent constamment les ordres qu’on ne cessait de leur adresser d’Espagne pour assurer la liberté et le bonheur des Indiens ; et celte conduite ne doit pas nous surprendre. Les gouverneurs des nouvelles colonies , les Espagnols que le roi avait chargés d’y rendre la justice, et les principaux membres de l’administration , possédaient de vastes commanderies , et retenaient dans l’esclavage la plupart des naturels , foulant aux pieds , sous différeris pré-
(i) Hervera , déc. t , liv. g, chap. 18,
textes, tous inspirés par l’avarice, les droits les plus sacrés , et n’osant plus soumettre leurs compatriotes à d’autres règles ni leur vanter d’autres maximes. Le mal était à son comble , car ceux que le prince avait chargés de rempêcher en rendaient euxmêmes le remède impossible. Ce fut alors , c’est à dire eh l5i5 , que Las Casas , animé d’un nouveau zèle , revint en Espagne pour faire à Ferdinand Y de vives représentations , et solliciter des mesures plus efficaces contre les fléaux que les Espagnols faisaient peser sur les Indiens. Il voulait surtout demander la révocation de l’ordre que le roi , mal informé de l’état des babitans , avait signe de les partager entre les Espagnols , malgré les conseils que les vénérables dominicains Pedre de Cordoue et Antoine de Montesinos lui avaient donnés, après avoir quitté l’ Amérique pour venir éclairer sa conscience et toucher son cœur (t).
Barthélemi rencontra Ferdinand Y à Plasencia , dans l’Estremaclure. Après lui avoir appris l’objet de son voyage , il s’éleva si éloquemment contre le système qu’on suivait à l’égard des Indiens , que le monarque en fut épouvanté , surtout lorsque le père Thomas Matienzo , son confesseur, eut mis sous ses yeux le tableau de l’horrible tyrannie dont le trésorier Michel de Pasamonte , et beaucoup d’autres Espagnols, accablaient les malheureux Indiens par Tahus le plus criant des grâces qu’ils avaient obte-
(i) Herreva , Histoire deslnd. occid. , déc. 2 , liv. 8 , ch, 1 1.
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nues de leur souverain. Le roi ordonna à don Barthélemi de se rendre à Séville, pour y faire connaître la situation de l’ Amérique à don Diègue Deza , religieux dominicain, archevêque de Séville, autrefois son confesseur, et ex-inquisiteur général ; à don Juan Rodriguez de Fonseca , évêque de Burgos , conseiller d’état ; au commandeur et ministre Lope de Conelnllos , et à quelques autres Espagnols qui étaient admis aux délibérations du conseil. Las Casas obéit sur le champ aux ordres de son roi , mais ne fit qu’un voyage inutile, Ferdinand V étant mort à Madrigalejos quelques jours après, c’est à dire le 23 janvier i5i6 (i).
Barthélemi forma alors le projet de passer en Flandre pour plaider la cause des Indiens auprès du nouveau roj. ? Charles Ier d’Autriche , plus connu dans la suite sous le nom de Charles-Quint , empereur d’Allemagne. Mais il en fut détourné par lô cardinal Ximenez de Cisneros , archevêque de Tolède , inquisiteur général , qui gouvernait alors le royaume d’Espagne , d’après les dernières volontés du feu roi Ferdinand : ce ministre lui fit entendre qu’il pourrait obtenir à Madrid meme tout ce qui pourrait convenir à l’objet de son voyage.
En effet, Ximenez et le cardinal Adrien , qui par? tageait avec lui les soins du gouvernement, décrétèrent différentes mesures contre l’esclavage des Indiens ; ils en défendirent surtout le partage entre
les Espagnols à titre de dépôt ou de commanderie : eés dispositions furent inutiles par la faute même de ceux qui devaient les faire exécuter. 11 avait été convenu qu’on enverrait en Amérique trois religieux de Saint-Jérôme , choisis par le général de l’ordre entre douze qu’on lui aurait désignés , et qu’ils y auraient une autorité entière sur les employés du gouvernement, pour administrer les colonies et rétablir les Indiens dans toute leur liberté. Don Barlbélemi se rendit à Lupiana avec des lettres de Cisneros adressées au général , afin d’obtenir plus facilement la désignation destrois commissaires: les trois élus furent Bernardin de Manzanedo , Louis de Figueroa , prieur d’Olmedo et le prieur de Saint-Isidore de Séville. Ils se rendirent à Madrid avec Las Casas, qui ne tarda pas à être en butte aux persécutions de ses ennemis, qui voulaient le forcer d’abandonner son entreprise ; car elle n était pas seulement dirigée contre les colons les plus puissans de l’Amérique ; elle devait encore ruiner une fouie de courtisans et d’hommes accrédités , tels que Hernand de la Yéga , président du conseil des ordres j l’évêque de Burgos , Fonseca ; le commandeur Conclullos , tous les serviteurs du roi , et la presque totalité des conseillers, qui possédaient d’immenses comrnanderies dans les îles de 1 Amérique , et qui en tiraient des sommes énormes aux dépens de la liberté et de la vie des Indiens , que d’avares intendans traitaient avec la plus horrible cruauté pour se rendre agréables à leurs maîtres et partager avec eux les trésors du Nouveau-Monde ;
toujours prêts à remplacer les hommes que la mort enlevait chaque jour par d’autres malheureux que d’infâmes ravisseurs tenaient sans cesse à leur disposition jiour se faire des protecteurs à la cour d’Espagne contre ceux qui oseraient dénoncer leur affreux système.
L’historien Herrera a inséré dans son Histoire les instructions que les gouverneurs du royaume remirent aux trois religieux qui allaient gouverner les Indes ; il ajoute qu’ils nommèrent le licencié Barthélemi de Las Casas protecteur universel des Indiens , avec cent pesos annuels pour honoraires , et le licencié Zuazo juge de résidence ou d’enquête contre ceux qui auraient abusé de leurs pouvoirs ; en sorte qu’il eût suffi , pour mettre fin aux ravages des Espagnols , d’exécuter ponctuellement les mesures que les gouverneurs du royaume venaient de prescrire.
Les trois religieux administ rateurs devaient rendre la liberté à tous les Indiens qu’on aurait faits esclaves ; et , afin que les colons arrivés d’Espagne fussent en état de s’établir sans le secours des naturels , il leur fut indiqué différens moyens , entre autres celui de se procurer des esclaves africains. Cette circonstance suffit pour prouver l’erreur de ceux qui ont prétendu que Cisneros abolit la traite , en confondant ce trafic avec la défense qu’il fit publier d’importer des noirs dans les colonies sans licence, faculté qui ne s’accordait qu’à prix d’argent, et qui servit de prétexte aux ennemis de Las Casas pour
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le signaler comme Fauteur de cette mesure tyrannique (1).
Les deux gouverneurs ordonnèrent à Las Casas de passer en Amérique avec les religieux de Saint- Jérôme : il les y accompagna , et fit ainsi pour la troisième fois le voyage du Nouveau-Monde, après s’ètre embarqué à Séville le 1 1 novembre. 11 arriva à Y île Espagnole dans le mois de décembre suivant, i5i6. Il est inutile de faire remarquer que don JSarthélemi remplit avec tout le zèle dont il était capable les fonctions de protecteur des Indiens qui lui avaient été déléguées : son premier soin fut de réclamer l’exécution des ordres expédiés par les gouverneurs. Quant aux trois religieux commissaires généraux des Indes, ils éprouvèrent tant d’obstacles pour détruire l’affreux système des commandeÿùes , qui avait une foule de partisans intéressés à là cour de Madrid, qu’ils renoncèrent à celte partie de leurs instructions. Las Casas s’en plaignit vivement à ces religieux , et s’efforça de leur communiquer le courage dont il était animé ; mais , voyant que ses conseils étaient inutiles , il prit à l’instant son parti , et s’embarqua pour revenir en Espagne se plaindre delà faiblesse desbiéronimites, et demander que les mesures fussent confiées à des hommes plus énergiques.
Ce fut le 7 mai i5i7 que don Barthélemi s embarqua pour revenir en Europe , malgré l’opposition
(») Herrera, déc. 2, liv. 2 , ch. 5, 8 et 20.
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des religieux , qui n’approuvaient pas sa conduite , et qui l’avaient même obligé de quitter Saint-Domingue , sous prétexte de quelque imprudence dont on l’accusait, mais qui au fond n’était autre chose que l’effet de ce zèle ardent qu’il mettait à faire triompher la cause dont il s’était déclaré le défenseur.
Les Indiens de Cumana avaient massacré en i5i,5 Jean Garces, religieux dominicain, parla faute des juges d’appel de l’île de Saint-Domingue ; voici à tjuelle occasion. Les pères François de Cordoue et Jean Garces étaient partis pour annoncer l’Evangile aux Indiens , qui les reçurent avec de grandes démonstrations d’amitié. Quelques jours après on vit arriver sur la côte une embarcation chargée d’Espagnols qui venaient à la pêche des perles. Les Indiens , qui dans ces circonstances prenaient toujours la fuite , restèrent dans leurs habitations , parce qu’ils osèrent compter sur la protection des religieux. Le capitaine du navire invita à dîner don Alphonse, cacique du pays, et les principaux Indiens de sa suite. Le chef indien , pressé par les religieux , se rendit à l’invitation avec son épouse et dix- sept autres membres de sa famille. A peine furent-ils sur le vaisseau , que le capitaine prit le large, et gagna l’île de Saint-Domingue avec tous ces Indiens , dont il avait fait des esclaves. Il allait les mettre en vente lorsque ce droit lui fut contesté par les juges d’appel, sous prétexte qu’il n’avait pas eu la permission de les faire prisonniers : ces magistrats s’en emparèrent comme marchandises de contrebande, et se les partagèrent.
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Les Indiens , informés de ce qui venait d’arriver au cacique et à sa famille , se révoltèrent contre les pères dominicains , qu’ils accusaient de complicité, et ils les auraient massacrés si ces religieux n’avaient témoigné la plus grande horreur pour cette infâme trahison , et promis aux Indiens de faire rendre avant quatre mois la liberté a ces prisonniers. En effet, un autre navire destiné pour Saint-Domingue , ayant abordé quelque temps après au même heu ^ ils en profitèrent pour rendre compte de ce qui s’etait passé à leur prélat , le père Pierre de Cordoue, et lui faire connaître le danger auquel ils étaient exposés.
Pierre de Cordoue usa de tout son crédit pour sauver la vie à ses deux religieux ; mais les juges qui s’étaient emparés des prisonniers refusèrent de les rendre , en sorte que les Indiens , ne les voyant pas revenir au bout de quatre mois , egorgerent le père Jean Garces sous les yeux de François de Cordoue, qui eut ensuite le même sort. La révolté du pays de Cumana suivit de près cette exécution sanglante , et ce ne fut pas sans perdre beaucoup de monde que les Espagnols parvinrent a rétablir Fautante du roi dans le pays. Le désordre régnait encore au commencement de i5i7 , lorsque le licencié Las Casas, ayant inutilement tenté de faire rendre la liberté aux Indiens , adressa une terrible dénonciation aux gouverneurs des Indes contre les juges qui s’en étaient emparés , et contre les employés qui en retenaient d’au très dans 1 esclavage ;• ses expressions, peu mesurées, faisaient meme reloin-
ber sur les gouverneurs une grande partie des malheurs des Indiens , comme s'ils n’avaient eu pour cause que leur négligence à faire exécuter les ordres qu’ils avaient reçus de Madrid.
Les gouverneurs des colonies ne purent pardonner tant de liberté à Las Casas , qui fut forcé de quitter Saint-Domingue, lien partit avec rintention de revenir en Espagne pour dénoncer les chefs de l'administration. Des obstacles furent mis à son départ de la colonie ; mais il avait tout prévu , et ce fut dans le mois de mai qu’il trompa la vigilance de ses ennemis, et fit voile pour l’Europe (1). A peine fut-il arrivé en Espagne , qu’il se rendit à Aranda de Duéro, où était la cour; il informa le cardinal Ximenez de Cisneros de ce qui se passait en Amérique ; mais le ministre était alors malade, et cette circonstance fut cause que Las Casas se rendit à \alladolid pour y attendre le nouveau roi, qui devait y arriver incessamment.
Sur ces entrefaites les gouverneurs de l’Amérique, qui savaient tout ce qu’il fallait^raindredu crédit et de l’activité de Las Casas , firent partir pour la péninsule un de leurs collègues. Bernardin de Manzanedo. (2.)
Charles L, arriva à Valladolid accompagné de son grand chancelier, le docteur Jean de Selvagio , homme très versé dans la connaissance du droit , et sans lequel ce prince ne décidait rien relative-
(1) Herrei'à, déc. 2 , lir. 2, ch. 1 5.
(2) Herrera , déc. 2,liv, 2, e. 16.
ment aux affaires de l’administration et de la justice. Don Barthélemi lui rendit compte de ce qui se passait en Amérique; et comme il avait étudié la jurisprudence civile et le droit canon , son langage plaisait au ministre flamand , qui lui permit de l’entretenir aussi longtemps qu’il voudrait , ce qui n’était pas peu important pour don Barthélemi (]).
Las Casas eut pour contradicteurs auprès du chancelier le père Bernardin de Manzanedo, parlant pour ses collègues ; tous les serviteurs et les conseillers du feu roi , possesseurs de commanderies , et surtout trois hommes fort puissans , le ministre secrétaire d’état, Lope de Conchillos , qui avait acquis une fortune immense en Amérique dans la place de grand notaire des Indes , égale à celle de grand chancelier des Indes ,* l’évêque de Burgos , Jean Rodriguez de Fonseca , et le président du conseil des ordres, Hernand de laVega.
Le grand chancelier Selvagio et tous les Flamands qui avaient accompagné le nouveau roi avaient obtenu, avant de quitter la Flandre , un grand nombre de licences pour faire importer des esclaves d’Afrique dans les nouvelles colonies, sans s’embarrasser de la restriction qu’avaient mise à ce trafic le gouverneur Ximenez de Cisneros et son collègue Adrien ; et comme le nouveau chancelier était persuadé que le travail de cette race était préférable
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à celui des Indiens, il était naturellement disposé à tolérer ce genre de commerce.
Les gouverneurs de l’Amérique savaient depuis longtemps que le nouveau roi avait accordé des licences pour la traite des nègres avant de quitter les Pays-Bas , et tous les jours ils entendaient dire dans l’île Espagnole que les nègres étaient infiniment au dessus des Indiens pour les travaux des mines. Us voyaient en meme temps qu’il était impossible de concilier la liberté des Indiens avec l’intérêt des Européens , à moins de trouver le moyen de continuer l’exploitation des mines , déjà si utile aux colons, et d’entretenir la culture des terres sans avoir recours aux bras des Castillans, trop fiers pour accepter d’autre condition que celle de maître ou de commandeur; ils craignaient avec raison que les Espagnols conquérans et les colons ne se révoltassent contre l’autorité légitime , disposition dont les symptômes n’étaient déjà que trop évidens. En conséquence, ils représentèrent au roi la nécessité d’envoyer de la péninsule des cultivateurs espagnolset des esclaves noirs pour l’exploitation des terres des colonies , cette mesure devant non seulement accroître les revenus de l’Etat, mais adoucir encore la condition des Indiens (1).
Ce projet rencontra à la cour de puissans antagonistes; mais personne ne le combattit plus vivement que le commandeur Lope de Concbiîlos , l’un des
(i) H errera , tlcc. 2, liv. 2j ch. 22.
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plus riches proprietaires d’indiens , et qui avait vu tarir une des principales sources de ses richesses depuis que l’arrivée de Selvagio, qui terminait dans les bureaux de la chancellerie toutes les affaires des colonies, avait rendu inutile la charge extrêmement lucrative de grand notaire des Indes , qu’il exerçait auparavant (i). Cette circonstance amena une rupture entre ces deux hommes d’état. Selvagio l’emporta sur son rival, quid.onna sa démission, et se retira à Tolède : il eut pour successeur Francisco de Los Cobos, qui était allé en Flandre offrir au roi ses services , et l’avait ensuite suivi en Espagne (2).
Instruit des projets du nouveau ministre , don Barthélemi lui lit connaître ce qu’il pensait des affaires des Indes. Il est probable que Selvàgio avait désiré l’entendre pour en obtenir des lumières utiles à son administration , et il ne Fest pas moins que Las Casas ne tarda pas à s’apercevoir qu’il goûtait fort la proposition que les gouverneurs avaient faite d’envoyer des labourèurs* espagnols et des esclaves africains dans les Indes pour l’objet dont j’ai déjà parlé. Alors sans doute Las Casas proposa, et avec raison , d’accorder aux Espagnols établis dans les Indes la faculté de faire la traite des nègres, afin que ces hommes , plus robustes que les Indiens , fussent appliqués aux travaux des mines , et de transporter dans les colonies un nombre considérable de culli-
^1) Herrera, déc. 1 , liv. 7, ch. 1.
(3) Herrera, déc. 2, îiv. 2, ch. 19.
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valeurs à des conditions avantageuses , quil exposa dans son projet, (i)
Cette proposition de Las Casas lui a fait imputer par quelques uns de ses détracteurs modernes d’avoir introduit le commerce des noirs en Amérique , et je ne sache pas qu’aucun auteur , même parmi ses apologistes , que je reconnais sans peine pour mes maîtres, l’ait jamais présentée sous son véritable point de vue , qui est celui que je viens d’e&quisser , peut-être parce que l’historien Herrera n’a point rapporté à sa véritable date la demande que les gouverneurs des colonies avaient faite au roi en exposant combien il était nécessaire d’y envoyer des laboureurs espagnols et des esclaves nègres pour les établissemens d’agriculture , afin d’accroître les revenus du fisc , la prospérité des colons , et de rendre la condition des naturels plus supportable (2). Celte opinion ne perd rien de sa certitude , quoique Herrera nous apprenne que le père Bernardin Manzanedo arriva à Madrid pendant que le roi était à Saragosse , car la demande des religieux gouverneurs fut apportée avant le voyage de ce moine par un des navires qui faisaient continuellement le trajet d’un monde à l’autre.,
Tout ce qu’il y a de certain sur la conduite de Las Casas, c’est qu’il opina non pour l’introduction du commerce des nègres dans l’Amérique , mais pour
(1) Herrera , déc. 2 , liv. 2 , ch. 20.
(2) Herrera , déc. 2 , liv. 2 , ch. 22.
le projet des gouverneurs , qui , au lieu d’accorder une liberté entière pour la traite, en limitait le droit à l’usage des cultivateurs , des métayers et des mineurs, pour l’exploitation des objets dont je viens de parler, ce qui change entièrement , comme on voit , l’état de la question.
D’un autre côté , les idées et les opinions religieuses et morales de ce temps-là restaient muettes devant un usage universel , introduit quatre-vingts ans auparavant par les Portugais , et qui était imité par les Espagnols , sans que personne en eût jamais dénoncé l’injustice. Qu’il me suffise de faire remarquer à cet égard que la proposition de don Barthélemi fut approuvée par le cardinal Adrien , que ses vertus élevèrent plus tard à la papauté , et dont l’histoire fait remarquer la douceur et l’humanité. Prétendre juger l’opinion de l’année iôiy par les principes que la philosophie de notre siècle a si bien établis sur le droit naturel et sur celui des gens, c’est comparer la lumière d’un jour pur et sans nuage à la lueur indécise du crépuscule pluvieux du mois de janvier. La vertu s’associait alors très bien avec une foule d’erreurs qui ne peuvent être défendues aujourd’hui que par la mauvaise foi , par l’ignorance des droits de l’homme et des nations , ou par les préjugés de l’enfance qu’aucune instruction solide n’a pu dissiper.
Le roi d’Espagne ayant approuvé la demande des gouverneurs de l’Amérique , le licencié Bartliélemi de Las Casas songea à recruter en Espagne un certain nombre de laboureurs pour les emmener dans, les.
i rides, persuadé qu’il leur serait accordé des encourageinens et des privilèges. Il obtint tout ce qu’il voulut , et le roi le nomma son chapelain, afin de l’encourager à exécuter le plan qu’il avait formé de convertir et de soumettre les Indiens sans avoir recours à la voie des armes. Las Casas s’associa un certain Berrio , auquel il fit donner le titre de capitaine , et il le chargea de recruter des colons. Son délégué se rendit en Castille , mais échoua dans son entreprise , parce que le connétable de ce royaume s’opposa à l’émigration s Las Casas fut plus heureux a Antequera et dans quelques autres points de l’Andalousie , ou il parvint à en réunir deux cents : ils partirent pour Séville, et de là pour Saint-Domingue. Si le plan de Las Casas n’eut point l’effet qu’il s’en était promis (1), il serait injuste d’en faire un motif d’accusation contre lui. Un des articles de son traité accordait aux cultivateurs espagnols des terres du domaine : on sut depuis que les moines administrateurs les avaient vendues. Las Casas avait demandé qu’ils fussent nourris et entretenus pendant un an aux dépens du trésor : l’évèque de Burgos s’opposa à cette mesure, qui fut rejetée par le conseil royal des Indes comme trop onéreuse au gouvernement, et ce fut le concours de toutes Ces circonstances qui fit manquer entièrement le projet si sage et si philanthropique de don Barlhélemi (2).
( i ) Herrera , déc. 2 , liy. 2 , ch. 21, (2) Herrera , déc. 2, liv. \ , ch. 2,
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Les soins de l’expédition dont il s’agit l’occupèrent pendant deux ans. Toujours plein de l’idée qu’il fallait sauver les Indiens , ce héros de l’humanité demanda en i5iq qu’il lui fût concédé cent lieues de terres, où il serait défendu de faire aborder aucune expédition de soldats , parce qu’il voulait y établir le régime de l’Evangile avec le secours des pères dominicains ; il ne doutait pas qu’ils ne fussent bien reçus des naturels, et que leur ministère ne fût avantageux à la religion et au roi. Malheureusement ce nouveau plan fut rejeté parles ministres.
Las Casas, voyant alors que les ministres flamands et quelques uns de ceux qui étaient espagnols , tous partisans de ses maximes, ne voulaient approuve r que des entreprises lucratives , demanda la permission de pénétrer dans le pays de Cumana avec cinquante hommes de son choix , qui seraient vêtus de drap blanc, et porteraient des croix rouges semblables à celle de Calatrava , et d’autres morceaux de même couleur sur chaque bras , afin que les Indiens , les prenant pour des hommes d’une autre caste , leur permissent de descendre sur leurs terres, avec l’espoir d’en être bien traités. 11 annonça que, si son entreprise réussissait comme il avait lieu de le croire , ces cinquante missionnaires pourraient former avec le temps une société religieuse sous l’autorisation du pape et du roi ; ils conserveraient leur costume , et seraient employés à convertir par les voies de la douceur les Indiens à la religion chrétienne. Voici les avantages temporels que Las Casas espérait obtenir de ce nouveau projet.
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On compterait au bout de deux ans dix mille sujets de plus au roi d’Espagne parmi les Indiens de cette partie de l’Amérique , si Sa Majesté daignait mettre à sa disposition , sans le concours de la force militaire et des conquérans employés aux découvertes , mille lieues de côtes depuis la rivière des Aruacas jusqu’à cent lieues au-dessus de Paria , dans la direction de l’ouest à l’est et au nord. La troisième année il serait levé dans ce pays quinze mille ducats de contributions au profit du trésor public , et ce produit augmenterait annuellement , en sorte que la dixième année Userait possible d’envoyer au roi soixante mille ducats. 11 promettait de fonder à cette époque trois colonies , avec trois forteresses sur les trois points les plus susceptibles de défense, et d’établir au milieu des naturels qui habiteraient les trois villes cinquante familles espagnoles. Il promettait de découvrir, sans effusion de sang et sans répandre la terreur , toutes les rivières riches en paillettes d’or , afin qu’on pût les exploiter immédiatement au profit du trésor royal.
Las Casas s’engageait à tenir toutes ses promesses, à condition : i° que don Pèdre Arias Davüa, gouverneur de la Terre-Eerme , n’aurait aucune part dans l’entreprise; 2° qu’on lui accorderait douze religieux dominicains et autant de franciscains pour prêcher , et fonder des couvens partout où il jugerait convenable ; 3^ qu’on lui permettrait de choisir à Saint-Domingue six Indiens de confiance , et de les emmener où il voudrait pour son service ; 4* qu’on mettrait à sa disposition tous les Indiens
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qui auraient été volés ou faits prisonniers sur cette côte , et qu’on aurait transportés à Saint-Domingue ou sur tout autre point soumis au roi d’Espagne , afin qu’il put les ramener dans leur pays , les rendre a leurs familles, et inspirer par là plus de confiance aux habitans; 5° que les cinquante hommes qu’il aurait emmenés avec lui jouiraient delà douzième partie de ce que la colonie paierait au roi, avec, la faculté pour chacun d’eux de transmettre sa part à quatre heritiers; 6’ quds recevraient le diplôme de cheva- 1ers de 1 Eperon dor , et que leurs descendans seraient exempts des contributions qu’on payait au roi , et de tout tribut personnel; 70 qu’en cas de deces de quelqu’un des membres de l’association , à lui seul appartiendrait le droit de le remplacer ;
et enfin qu’aucun Indien ne pourrait être vendu, donné, ni confié à titre de dépôt, mais qu’ils resteraient tous libres et sujets immédiats du roi d’Espagne.
Les ministres flamands approuvèrent le projet de Las Casas , avec une seule restriction, qui consistait à ne lui accorder que trois cents lieues de côtes jusqu’à Sainte-Marthe , a» lieu de mille qu’il avait demandées. Le roi ordonna que le mémoire et les plans de donBarthelemi fussent mis sous les yeux du conseil des Indes, et qu’on prît toutes les mesures nécessaires pour eur exécution. Cet ordre du roi fut signé à Barcelonne ; mais le consul mit tant de lenteur dans son travai , que Las Casas vit avec la plus amère douleur que son projet avait les conseillers mêmes pour adversaires. Quelques prédicateurs du roi
exposèrent devant le conseil leurs vues sur la répression des abus qui se commettaient à l’égard de la liberté des Indiens ; mais on les soupçonna d agir a l’instigation, de Las Casas , que cette calomnie mettait encore plus mal dans l’esprit de beaucoup de personnes. Celui-ci, qui s en aperçut, eut le courage de s’en plaindre au roi , et récusa le conseil des Indes , spécialement l’évêque de Burgos. Cette démarche de don Barthélemi ne fut pas mutile ; Sa Majesté nomma une commission spéciale de conseillers d’état connus par leur impartialité, leur prudence et leur sagesse , et ils opinèrent pour que la proposition de Las Casas fut executee.
Il arriva dans le même temps à Barcelonne plusieurs Espagnols qui revenaient d’Amérique : lorsqu’ils surent ce qui venait de se passer , ils représentèrent au nouveau grand chancelier, le docteur Mercurin de Gatinara de Milan, que le plan de Las Casas leur semblait impossible dans son application. Leurs rapports donnèrent lieu à de nouvelles conférences dans le conseil d état ; dot» Barthelemi y fut appelé , et répondit à trente objections qui lui furent proposées , en même temps que d autres personnes offrirent des moyens difîérens de procurer plus d’argent au roi, pourvu qu on leur accordai les mêmes conditions.
Sur ces entrefaites, Juan de Quevedo , éveque du Darien , arriva à Barcelonne. Cette circonstance engagea le roi à assister en personne à une* séance du conseil d’état où le prélat devait être entendu , ainsique Las Casas, et un moine franciscain qui avait
vécu longtemps à Saint-Domingue. Sa Majesté voulut que l’évêque parlât le premier, et fît connaître la situation des Indes et Tétât moral des Indiens, sur lequel il existait des rapports peu favorables. Quevedo assura que les deux gouverneurs du Darien avaient fait un mal infini dans cette partie de l’Amérique , mais que les Indiens étaient cc esclaves par y> nature , et très avares de leurs trésors , dont il y) était fort difhcile de s’emparer. » Il assurait que ce qu’il avait entendu dire au Darien et dans les pays qu’il avait traversés s’accordait entièrement avec ce qu’il venait d’exposer sur les Indiens devant S. M.
Le grand chancelier, ayant pris les ordres du roi, dit : Maître Barthèlemi , Sa Majesté ordonne que vous parliez. Alors le licencié Casas s’exprima en ces termes : ce Très haut et très puissant roi et sei- )) gneur , je suis un des premiers qui ont abordé » sur les terres du Nouveau-Monde, et il y a bien » des années que j’y suis employé : j’ai été témoin » d<^ tout & qui s’y est passé , et c’est ce que j’ai vu )) qui m’a fait prendre la résolution de revenir en » Espagne , non que je sois meilleur chrétien qu’un » autre , mais parce que les maux des Indiens ont » excité ma compassion naturelle. Ce fut pour en » informer le roi catholique que je quittai ces » royaumes. Son Altesse, que je fus trouver à Pla— » sencia, m’écouta avec bonté, et m’ordonna d’aller » 1 attendre à Séville , où elle devait porter remède » a un si grand mal. Ce prince mourut au milieu de » son voyage, en sorte que ma requête et sa résolu-
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» lion furent inutiles. Après sa mort je m’adressai » aux gouverneurs du royaume , le cardinal d’Es- » pagne , François Ximenez, et le cardinal de Toril tose, qui prirent d’excellentes mesures; et depuis » que Votre Majesté est arrivée c’est à elle que j ai n adressé des mémoires dont l’effet eût été in- » faillible sans la mort de son grand chancei> lier.
» Je poursuis de nouveau ma première entreprise ; » mais il existe des ministres de l’ennemi de toute il vertu et de tout bien qui meurent d’envie que » j’échoue dans mon projet. Il importe d autant » plus à Votre Majesté de m’entendre , et de corn- » mander que les auteurs du mal soient confondus, » qu’indépendamment de ce qui peut intéresser sa n conscience je puis assurer qu’aucun des états » qui lui sont soumis , ni même la totalité de ses » royaumes , ne peut être comparée à la moindre » partie des biens de ce Nouveau-Monde. Enin- » formant de ceci Votre Majesté , je suis assure de 11 lui rendre plus service qu’aucun sujet ait jamais )) pu faire à son roi ; et cependant je n ai en vue ni » les grâces ni les récompenses de Votre Majesté , 11 parce que je n’agis point pour son service, saul n l’obéissance et le dévouement que je lui dois 11 comme son humble sujet, mais parce que je 11 suis convaincu que je dois à Dieu ce grand sali crifice ; car ce maître souverain est si jaloux de » son honneur et des hommages exclusifs de toutes 11 ses créatures , que je ne puis faire un pas dans n cette entreprise que pour lui seul, et que cest
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)) uniquement pour sa gloire que j’ai pris l’engage- » ment de travailler sans relâche à procurer à Votre » Majesté les biens et les avantages les plus esti- » mables ; et , afin de confirmer ce qu’elle a bien » voulu me permettre de lui apprendre, je dis et je » déclare de nouveau que je renonce d’avance à » toute grâce et à toute faveur temporelle ; et s’il y> m’arrive jamais de réclamer directement ou par » des voies détournées la moindre récompense , je » consens qu’on m’accuse de mensonge et de félonie » à l’égard de mon roi.
» Au reste , très puissant prince , les hommes » qui peuplent ce Nouveau -Monde , si riche en » tout ^ sont très capables d’embrasser la foi chré- » tienne , et susceptibles , si on leur donne des » leçons de morale et de doctrine , de s’attacher à
la vertu et de vivre chrétiennement : la nature » les a faits libres , et ils conservent leur liberté avec » des rois et des seigneurs naturels qui gouvernent » leurs cités. Quant à l’opinion du révérend évêque )) qui les croit esclaves par nature , je pense qu’il » fait allusion à ce que le philosophe dit au commen- » cernent de sa Politique ; mais entre ce qu’il faut )> entendre par là et ce qùe le prélat veut dire , la » différence est aussi grande qu’entre le ciel et la » terre.
» D’ailleurs, en supposant même que le révé- » rend évêque eût raison , il ne faut pas oublier que » le philosophe était païen , et qu’il brûle aujour- )) d’hui dans les enfers ; ce qui prouve qu’il ne faut » user de sa doctrine qu’autant qu’elle est d’accord
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» avec notre sainte foi et avec les usages de la religion » chrétienne.
» Notre religion est une , et peut convenir à » toutes les nations du monde ; elle les reçoit toutes y) dans son sein , et n’enlève à aucune sa liberté ni » ses maîtres ; elle est surtout bien éloignée de » vouloir qu’on rende les peuples esclaves sous pré- » texte qu’ils sont nés pour cela , comme le prétend » le seigneur évêque. Que Votre Majesté daigne » donc , au commencement de son règne , témoi- » gner hautement son mépris pour cette mauvaise » doctrine , et désavouer ses conséquences. )>
Lorsque Las Casas eut terminé son discours le religieux franciscain prit la parole ; il dit que les mauvais traitemens qu’on faisait souffrir aux Indiens auraient les suites les plus funestes aux intérêts du roi si on n’y portait remède. Le grand chancelier avertit ensuite l’amiral Diègue Colomb d’exposer tout ce qu’il savait de la situation des Indes , et celuici confirma par sa déclaration ce qui avait été avancé par les réligieux et par d’autres sujets du roi sur la mauvaise administration de ce pays 7 dont il ajouta que la perte était infaillible , à moins que l’on ne vînt promptement à son secours. 11 avoua que personne ne perdrait plus que lui à cette révolution , puisqu’il n’avait d’autre moyen pour soutenir sa maison que les revenus de l’Amérique , et que ce motif l’avait engagé à revenir en Europe pour faire connaître ces vérités , et préserver l’Etat d’un si grand malheur.
L’évêque du Dai ien voulut reprendre la parole ;
mais on l’engagea à composer un mémoire de ce qu’il avait à dire. Le prélat en présenta deux ; le premier était dirigé contre don Pèdre Arias Davila , gouverneur du Darien ; le second contenait l’exposition des moyens que l’évêque proposait pour faire cesser les malheurs de la Terre-Ferme, et dans le nombre était un bon système de gouvernement pour les naturels. Interrogé sur ce qu’il pensait du projet de Las Casas , il répondit qu’il le croyait digne de l’attention des ministres ; cependant le roi ne prit alors aucune résolution définitive sur les affaires du Nouveau-Monde, et quitta la ville de Barcelone pour se rendre à la Corogne, où les Cortès devaient s’assembler, (i)
Don Barthélemi suivit le monarque, afin de poursuivre la grande affaire qui occupait toutes ses pensées. Il y déploya tant d’activité qu’il eut enfin le bonheur de voir approuver son entreprise , et [qu’il obtint pour l’expérience qu’il voulait faire les deux cent soixante lieues de côtes qui s’étendent depuis la province de Paria jusqu’à Sainte-Marthe. Sa commission fut signée le 19 mai iÔ20 , et Las Casas partit pour Séville, où il réunit les laboureurs elles navires nécessaires à son expédition, et emprunta sur son crédit les fonds dont il avait besoin dans celte ville, qui était alors aussi importante pour le commerce que le port de Cadix l’est aujourd’hui. (2)
Enfin , Las Casas partit en iÔ20 de la côte d’Es-
(1) Herrera, déc. 2, liv. 6, ch. 2, 3, l\ et 5.
(2) Hetrerci , déc. 2 , liv. y , ch^.
pagne pour faire son quatrième voyage en Amérique ; il aborda à San-Juan de Puerto-Rico , où il eut le chagrin de rencontrer de nouveaux obstacles imprévus , que lui avait préparés la perfidie d’un Espagnol , nommé Alphonse de' Ojeda , qu’il ne faut pas confondre avec le conquérant de ce nom , mais qui était peut-être son fils ou son neveu. Cet ennemi des Indiens s’était rendu à l’île de Cubagua et de là à Cumana pour la pêche des perles , et avait trompé deux caciques et quelques autres Indiens en les attirant sur son bord , et en les transportant ensuite sur une autre côte pour les vendre comme esclaves. Cette trahison fut le signal d’une révolte. Les naturels de Cumana , Cariati, Neveri , Unari, Tajeres, Chiribichi, Maracana , et de plusieurs autres points de cette province, se mettent en mouvement ; ils fondent sur le couvent de Chiribichi, qu’ils réduisent en cendres, massacrent un religieux missionnaire , et poursuivent les autres, qui ne trouvent leur salut que sur une petite embarcation. Les autorités constituées 4e l’île de Saint-Domingue, l’amiral, qui était déjà de retour, et l’audience royale, décidèrent qu’on enverrait le capitaine Gonzale de Ocampo avec un corps de troupes pour réduire les rebelles. Cette expédition renversa tous les plans de Las Casas; il avait compté tirer le plus grand parti des religieux dominicains et des franciscains des deux couvens deSanta-Féet de Chiribiclii, qui n’existaient plus.
Afin de prouver néanmoins qu’il tenait à remplir ses promesses , il présenta sa commission et ses
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pouvoirs au capitaine Ocampo , et voulut l’empêcher de pénétrer dans un pays où lui seul désormais avait le droit d’exercer la juridiction, en l’assurant que sa présence et celle de quelques religieux suffiraient pour rétablir promptement la tranquillité. Ocampo lui répondit qu’il ne pouvait se dispenser d’obéir à ses supérieurs , et qu’au reste , dans l’état de rébellion où était la province , l’exécution de son plan devenait impossible.
Don Barthélemi se procura un navire avec une somme de cinq cents pesos qui lui fut prêtée , et se rendit à Saint-Domingue. Il mit ses pouvoirs sous les yeux de l’amiral et de l’audience royale , leur annonça que les laboureurs qu’il devait employer dans son expédition l’attendaient dans l’iîe de Puer to- Rico , et demanda que Gonzale de Ocampo fût rappelé; mais ce capitaine avait déjà châtié les révoltés et rétabli l’autorité du roi dans le pays. (1)
De grands débats eurent lieu parmi les autorités constituées de Saint-Domingue sur la manière dont il fallait exécuter le^ ordres que le gouvernement avait donnés pour l’entreprise de Las Casas ; il fut enfin convenu que l’on s’associerait avec lui pour mettre à profit la pêche des perles et l’exploitation des mines et des métairies , et que le produit de tous ces objets serait divisé en vingt-quatre parts , dont six pour le trésor royal , six pour don Barthélemi et ses cinquante chevaliers de l’Eperon d’or, trois pour
(i) Eerrera, dée. 2, liv. 9, oh. 8, 9 et 10.
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l’amiral , quatre pour les auditeurs de l’audience royale , trois pour le trésorier , le maître des comptes et le contrôleur des deniers , et deux pour les greffiers de la chambre des Indes ; mais il fut arrêté en même temps que tous ceux qui devaient avoir part aux bénéfices de l’expédition en supporteraient les dépenses. En conséquence on mit à la disposition de Las Casas les navires de l’escadre de Ocampo , avec cent vingt hommes d elitç ; on les chargea de vivres et d’une infinité d’objets de fantaisie dont on espérait tirer parti pour gagner la confiance des Indiens , et se procurer plus facilement de l’or et des perles; enfin, Las Casas fut autorisé à prendre dans l’île de Mona, pour son usage, onze cents charges de pain de cassave. Ces préparatifs étant terminés , Barthélemi fit voile de Saint-Domingue, dans le mois de juin de l’année i5ai , pour San-Juan de Puerto- Rico , afin d’y prendre les deux cents laboureurs qu’il y avait laissés ; mais il n’y trouva personne , le besoin les ayant contraints de se disperser dans les habitations du pays. Il continua néanmoins son voyage pour la Terre-Ferme, et arriva à Toledo , ville qu’avait fondée Gonzale de Ocampo , et où il s’était arrêté avec sa petite armée après avoir pacifié la province. Ce capitaine s’offrit à Las Casas pour commander ses cent vingt hommes ; mais celte proposition ne fut agréable à personne , et Las Casas manquait de pouvoirs pour obliger ses compagnons à servir contre leur gré , en sorte qu’ils s’en retournèrent presque tous à Saint-Domingue. La ville de Tolédo devint à peu près déserte, puisqu’il n’y resta
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que les amis et les gens attachés au service de don Barthélemi , quelques autres particuliers que Ion fit consentir, à force de prières , à se mettre a la solde de l’expédition, et les religieux de Samt-Trancois qui s’étaient sauvés du couvent de Chmbiclu , et en avaient fondé un autre dans le nouvel établis
“capitaine Ocampo partit aussi pour Saint-Domingue , après avoir témoigné a Las Casas ses regrets de il laisser presque seul pour une entreprise dont il était plus capable que personne de prévoir les
“outre-temps n’affaiblit point le courage de don Barthélemi : il fit construire et fortifier une orande maison pour y conserver ses vivres et tous Us objets d’échange qu’il avait apportes ; il s occupa ensuite de bâtir une petite forteresse a l embouchure du Rio de Cumana, pour mettre les ^liem a couien des incursions que les Espagnols de 1.1e de feubagua pourraient faire de ce côte. Ces mesures de précaution étant terminées , il commença a établi, des relations avec les naturels , soit par le moyen des religieux franciscains de Tolédo , soit avec le secours d’une Indienne qui tenait un rang distingue parmi les siens , et s’appelait dona Maria. H fit annoncer aux Indiens qu’il était envoyé par e nouveau roTcfÈ pagne pour leur dire qu’ils seraient mieux traités à f avenir, et qu’on les ferait jouir de beaucoup
d’avantages , surtout de la religion, dont ils ne pou cia pmei^nerait avec
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les premiers efforts de son zèle , des Espagnols de Cubagua réussirent à lui enlever le maçon qui conduisait les travaux du fort; en sorte que l’établissement de Toledo continua d’ètre exposé , ainsi que les Indiens , aux attaques des Européens ses ennemis, qui n’avaient que sept lieues de mer àfaire pour arriver sur la côte et enlever les babilans. Ce fut inutilement que Las Casas voulut empêcher les relations des Espagnols de Cubagua avec les Indiens de Cumana ; quelques réquisitions qu’il fît à cet égard auprès du gouverneur et des autres autorités de File , il ne put rien obtenir ; en sorte qu’après en avoir délibéré avec les religieux de Toledo , il alla à Saint-Domingue se concerter avec l’amiral et l’audience royale pour réprimer les actes d’insubordination dont les Espagnols de Cubagua se rendaient coupables. Il laissa en partant le commandement de Toledo à François de Soto, pour tout le temps qu’il serait absent, et lui recommanda expressément de ne disposer sous aucun prétexte de deux navires qui étaient dans le port , parce que leur destination immuable était d’y rester pour offrir, en cas de nécessité , un asile aux Espagnols , et un moyen de salut pour leurs provisions et leurs objets de commerce. Malheureusement François de Soto ne suivit pas les instructions de son chef ; à peine Las Casas fut-il parti que ce lieutenant crut pouvoir profiter de l’occasion pour envoyer de ses gens échanger sur ces navires de l’or et des perles, et qu’il laissa ainsi la ville et ses habitans exposés à un danger qui ne tarda pas à devenir imminent. Je suis obligé de présenter i. ' d
ici quelques autres faits pour l'intelligence de 1 e-
vénementdont il est question. (
Les Indiens de Cumana aimaient passionnément le vin d’Espagne, et les colons de Cubagna entretenaient avec soin ce goût déprave , qui leur valait beaucoup d’or, de perles et d’esclaves. Pour s en procurer , les naturels de Cumana se mirent a enlever dans l’intérieur du pays des enfans qu.ls échangeaient pour du vin avec les Espagnols de Cubagna. L’établissement d’une forteresse aux bouches du l o de Cumana devait mettre de grandes entraves » celle espèce de trafic , déplaire par conséquent aux Espagnols, et surtout aux Indiens, qui résolurent de détruire le fort, et même de tuer les religieux e Saint-François , qu’Us n’auraient jamais ege d aimer et de respecter si les Espagnols de «bagua n avaientpas en le plus grand intérêt Rester seuls maîtres du commerce de la côte de Terre Ferme, ce qui devait être impossible tant que la ville de Toledo serait habitée et bien defendue.
La conjuration s’était formée pendant 1 absence de Las Casas , elles Indiens se préparèrent a l exécuter lorsque François de Solo, sacrifiant la sure e du poste qui lui était confié à l’envie de se procurer des perles e, de l'argent, eut ait sortir du port 1 deux bâtimens que Las Casas lui avait religieux la découvrirent trois jours avant la calas
1 replie , et résolurent de s’éloigner avec les aty .
Espagnols , en profitant d’un navire qui était a la côte^pour îe commerce de l’or , des perles et des psrlaves ; mais , le capitaine ayant refuse de les ic
voir, il ne leur resta plus d’autre parti que de se mettre en état de défense dans leur petite forteresse. Ils visitèrent leurs provisions de poudre, et la trouvèrent si humide qu’elle était hors d’état de servir. Le lendemain , pendant qu’ils l’exposaient au soleil, une troupe d’indiens vint fondre sur la maison, et y mit le feu , massacra le frère Denis , blessa mortellement François de Soto, qui mourut trois jours après, et n’eût épargné personne si, pendant qu’elle était oc cupé à incendier la maison, croyant que tous les Espagnols y étaient renfermés, ceux-ci n’eussent gagné la côte , d’où ils aperçurent à deux lieues , dans les salines- de la pointe d’Araya , une embarcation vers laquelle ils coururent chercher un asile.
Sur ces entrefaites Las Gasas eut un autre malheur à essuyer. En approchant de Saint-Domingue son pilote ne reconnut pas le pays , et , le prenant pour l’île de Puerto-Rico , il dépassa de quatrevingts lieues le port de Saint-Domingue, et alla jusqu’à Yaquimo , où il eut à lutter pendant deux mois contre les courans, qui étaient trèsviolens dans cette mer.
Le bâtiment étant arrivé à l’ile de Cuba, don Barthélemi pénétra à neuf lieues dans l’intérieur, et jusqu’à la Yaguana , pour y prendre quelques jours de repos et réfléchir sur ce qu’il avait à faire. 11 y était encore lorsque les religieux et les Espagnols de Toledo arrivèrent à Saint-Domingue avec ceux deCubagua, auxquels les Indiens avaient aussi déclaré la guerre, à l’instigation de quelques naturels qui voulaient se venger du mal qu’ils en avaient
reeu - et comme cm ignorait à Saint-Domingue ce quêtait devenu don Earlliélemi , le bruit se répandit uu’il avait péri de la main des Indiens : Las Casas en fut instruit pendant quil approchait de Saint- Domingue avec quelques autres Espagnols. Lorsqu’il fut arrivé il rendit compte de tout ce qui L passé depuis son départ de la Terre-Ferme. L’amiral, l’audience royale et les autres autorités supérieures firent partir une nouvelle expédition pour punir et réduire les Indiens, et repe^ la côte et l’ile : quant à l’ob,et pour lequel Las Casas av;u couru tant de dangers et montré tant découragé , ils refusèrent de s’en occuper , maigre les instances qu’il ne cessa de faire pendant plusieurs
m°Dans des circonstances si critiques , et pendant que I .asCasas manquait des choseslesplus necessaires ? la , cet ami des Indiens ne trouva de consolation
qu’auprès des religieux de Saint-Dominique. Ce fu pendant cesliaisons avecces missionnaires que le pe Dominique deBelanzos, prieur de leurcouvent, 1 gagea à prendre l’habit de l’ordre pour partager leu, travaux apostoliques. Don Bartlielemi n eut pas de peine à associer son sort à celui de ces hommes lespectables, qu’il regardait déjà comme ses frere • Herrera place cet événement a lannee i52i, prétend que Las Casas avait cjiiaraiile-.cq^ aiis - ;!,
I dominicain Remesal, auteur presque rain dit que don Barthelemi ne fit protess o qtfen i525?Gonzale Fernandez d’Oviédo et Franlis Lopez de Gomara ont avance beaucoup de
îiîj:
reurs sur le compte de Las Casas et sur sa conduite pendant son ministère (i). -
Mais qu’a-l-on à reprocher à un homme de bien lorsque des obstacles aussi imprévus qu’invincibles font échouer ses desseins? Peut-on lui imputer la désertion de ses deux cents laboureurs ? Le rendrons-nous responsable de ^insubordination des habitans et des Espagnols de l’île de Cubagua ? La conduite de ces derniers et la perfidie d’Alphonse de Ojeda irritèrentles Indiens, et en firent des ennemis ; lorsque Gonzale de Ocampo vengea les Espagnols et imposa un nouveau joug aux naturels de la côte de Cumana , on ne devait attendre de leur part que de la haine et du ressentiment. Tous ces événemens causèrent une extrême méfiance parmi les Indiens , et firent naître des embarras auxquels Las Casas ne s’était point attendu. Le seul moyen de vaincre toutes les résistances était de témoigner une extrême douceur aux naturels, et d’exécuter scrupuleusement tout ce qu’on leur avait promis ; en suivant pendant: longtemps ce système, auquel on eût associé des mesures de précaution pour n’être point surpris , on •les eût infailliblement ramenés à l’ordre et à la soumission ; mais François de Soto rendit inutile cette sage combinaison en envoyant au loin les deux navires, au moment où l’offense faite aux Indiens était toute récente, et où il était permis de craindre leur vengeance. Las Casas fut-il la cause décernai-
heur? Peut-on eu rien conclure contre la sagesse de ses vues et la pureté de ses intentions ?
Las Casas, qui, en prenant l’habit de Saint- Dominique, avait déjà atteint sa cinquantième année , aurait pu jouir dans le sein du cloître d’un repos si nécessaire à l’état de son corps et de son esprit après tant de voyages et de traverses ; mais il avait adopté les Indiens pour ses enfans spirituels , et sa tendre affection ne lui permettait pas de voir avec indifférence les vexations et la tyrannie qu’on exerçait contre eux. 11 ne se crut jamais dispense de plaider pour cette sainte cause , ni de continuer ses justes dénonciations contre des hommes qui prétendaient introduire la foi parmi les Indiens avec du fer et des soldats. Ce fut alors qu’il composa son traité De unico vocationis modo , dans lequel il voulut prouver aux hommes de la cour d’Espagne et aux magistrats de l’Amérique qu’il ne pouvait y avoir d’autres moyens de conversion pour les Indiens qu’un système de paix et de bienveillance.
La ville de Nicaragua étant devenue le siège d un évêché, et don Diègue Alvarez de Osorio y ayant été nommé en i5a5 , avec le titre de protecteur des Indiens , ce vénérable prélat voulut avoir Las Casas auprès de lui comme son principal coopérateur dans le ministère épiscopal. Barlhélemi obtint la permission , ou pour mieux dire reçut l’ordre de son prélat, prieur de Saint-Domingue , de se rendre auprès de l’évêque , et s’occupa immédiatement , ave^c quelques autres religieux de son ordre , ue fonder dans Nicaragua un couvent de dominicains ,
WSÊÈBBmSM
don lies membres furent employés avec le plus grand succès à prêcher l’Evangile dans la province , et à faire cesser une partie des maux dont les naturels étaient depuis longtemps accablés (i) par les Espagnols.
Bartbélemi se rendit ensuite dans le pays de Guatimala, où il convertit et baptisa une multitude innombrable d’indiens ; de là , avec plusieurs missionnaires dominicains, dans celui de Vera-Paz, où la moisson évangélique ne fut pas moins abondante, et où ils engagèrent les habitans d’une contrée de quarante-huit lieues de long sur vingt-sept de large à se soumettre volontairement âu roi d’Espagne ; événement que Las. Casas cita comme ayant eu lieu sans le secours des soldats lorsqu’il eut à réfuter en i55o, devant le conseil royal des Indes, les propositions et les argumens de Juan Gines de Sépuivéda : (( En outre , disait-il, le docteur devrait » mieux savoir que. jamais les Indiens n’ont fait de » mal aux Espagnols, à moins qu’ils n’eussent été » provoqués par les plus indignes iraitemens ; et )) même on ne les a point vus en pareille circons- » tance offenser nos religieux , lorsqu’ils avaient pu » reconnaître la différence qu’il y avait entre eux et » les laïques, et combien l’objet que les mission- )) naires se proposaient était éloigné de celui que les « colons avaient toujours en vue. Cette disposition )) des Indiens est l’effet de leur naturel pacifique et
(t) Herrera , doc. !\, liv. i , cli, 9,
» ennemi de toute violence. Le très respectable » docteur devrait considérer aussi qu’il est contraire » à la raison et à la sagesse de prétendre pacifier )) les Indiens et se mettre en mesure de les convertir » en pénétrant dans leur pays comme des tyrans à » la tête de soldats cruels et dévastateurs , pendant » que ces peuples, naturellement si soumis, sont » horriblement scandalisés , et gémissent sous le » poids des malheurs qu’ils ont éprouvés ; et que; » lé seul moyen , au contraire , de sauver tant » d’âmes , c’est de confier le soin de les visiter aux » religieux qui sont établis dans les provinces limiy> tropbes soumises aux Espagnols , et qui com- » menceront cette sainte entreprise en envoyant » aux idolâtres d’autres Indiens convertis dont iis » connaissent la fidélité , et qui ont l’expérience nén cessaire pour s’acquitter utilement de leur mission. » C’est ce que nous fîmes , les pères dominicains et » moi , dans le pays de Gualimala , où nous con- » vertîmes un si grand nombre d’habitans , cir- » constance ignorée du révérend docteur , et sans )) que la paix générale y fut un instant troublée; n avantage qui valut à ce pays l’honneur d’être t> nommé la province de la Vera-Pax par Sa Majesté » le roi d’Espagne. Cette contrée avait une popu- )) lationirritée contre les Espagnols, et toujours prèle » à les combattre, parce qu’elle se souvenait encore » de leurs injustes guerres. Le premier qui y pénétra » en ramenant la tranquillité ce fut le bienheureux n père Louis , qui fut tué par les Indiens dans la » Floride, événement dont le docteur Sépulvéda
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» veut tirer parti dans la question présente ; mais » cet accident ne prouve rien pour lui , parce que, » en supposant même qu’ils eussent massacré tous » les religieux de Saint-Dominique , et saint Paul » lui-même , on n’eût pas été pour cela plus en )) droit qu’aupavavant de s’emparer par violence » de leurs biens et de leurs personnes ; car d^ns » le port où les pêcheurs le débarquèrent , malgré y> Tordre* qu’on leur avait donné de s’en éloigner, » on avait vu descendre quatre armées de tyrans qui y) y commirent des cruautés inouïes , et désolèrent » plus de mille iieues.de territoire : aussi les In- » diens auront-ils un très juste sujet de guerre contre » les Espagnols, et même contre tous les chrétiens, » jusqu’au jour du jugement. Comme ils n’avaient » jamais connu les religieux, ils ne pouvaient savoir » qu’ils avaient affaire à des hommes de bien , sur- » tout lorsqu’ils les voyaients’avancer dans leur pays » avec les mêmes hommes qui leur avaient fait tant x> de mal , portant comme eux une longue barbe et y) des habits semblables ; mangeant , buvant et » riant ensemble comme des compagnons et des » amis , et parlant tous la même langue. Si les ma- » telots avaient débarqué le père Louis (Cancer) au )) point que nous avions indiqué, et que ce vénérable )) missionnaire voyait devant lui, les Indiens ne l’eus- » sent point massacré , car il paraît que les autres )> religieux ses compagnons avaient dit à leur pilote » d’aborder plus bas ou dans quelque autre prow vince ; mais les matelots , sous prétexte d’aller » auparavant faire provision d’eau, voulurent gagner
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» File de Cuba , et débarquèrent ensuite à la Nou- » velle - Espagne où ce malheur devait arriver. )> ïorquemada rapporte un événement semblable arrivé à Yucatan. Las Casas le fit valoir dans ses mémoires à la cour d’Espagne (i).
Barthélemi fit plusieurs autres missions évangéliques dans différentes provinces de l’empire du Mexique : ce fut alors qu’il acquit du père Andres de Olmos , religieux franciscain , un livre composé en langue mexicaine , et dont Fauteur était un Indien idolâtre; c’était un recueil d’exhortations adressées par une mère à sa fille pour l’engager à la pratique des vertus murales. Le père Jean de Torquemada dit, dans son Histoire de la Nouvelle -Espagne , qu’il fit Faequisilion de ce livre , et que ni Las Casas , ni Olmos , ni lui-même , ne purent jamais traduire exactement le^s métaphores dont Fauteur s’était servi dans sa langue (2).
Quelques auteurs ont écrit que Las Casas revint en Espagne en ]53o pour solliciter une ordonnance qui défendît de faire des' esclaves dans le Pérou ; ils ajoutent qu’il obtint ce qu’il demandait , et même plusieurs autres dispositions favorables aux Indiens. Cependant François Pizarre, marquis de Cliarcas, n’entreprit rien contre le Pérou jusqu ch i53i ; la loi qui défendait de faire des esclaves était portée depuis longtemps , et plusieurs fois
(1) TorCjuemada , JMonarquia indiana, tome 3, liv. 19, ch. i3
(2) Ibid., tome a, liv. i3, chap, 36.
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fi
l’exécution en avait été recommandée , mais presque toujours inutilement ; les autres lois particulières relatives au Pérou ne parurent qu’en i534 , à l’époque du voyage de Plernand Pizarre en Espagne (i). Torquemada prétend que le père Jean dé Zumarraga , religieux de Saint - François et premier évêque de Mexico , arriva en Espagne en i53a , mais qu’avant d’y venir il avait écrit au roi , d’accord avec d’autres religieux , en faveur des Indiens , .et demandé qu’il fût défendu de les donner comme esclaves , et que pendant ce temps-là les mêmes instances étaient faites auprès du gouvernement par V évêque de Chiapa , don Barthélemi cl» Las Casas y ce qui donna lieu à des lettres patentes de l’impératrice , qui furent .signées en i53o, avant l’arrivée de l’évêque de Mexico (2).'
Ce qu’il y a de certain , c’est que don Barthélemi était de retour à Saint-Domingue, de son cinquième voyage en Espagne , dans l’année i553 , où la paix fut conclue avec le cacique Henri , qui avait soutenu la guerre contre les Espagnols pendant un grand nombre d’années pour venger les nombreuses injustices dont Tes autorités de Saint-Domingue s’étaient rendues coupables à l’égard de son peuple et de ses alliés. Las Casas , qui était son ancien ami , alla le voir , et lui donna de si bons conseils que la paix s’en suivit ; il mena ensuite ses Indiens dans la
(1) ff errera „ déc.
(2) Torquemada ,
5, liv, 6, ch. i3.
Monarcjuia indiana, tom. 3.
Iiv. 2C
ch. 3o,
ville de Azua, leur prêcha l’Evangile, en baptisa une multitude , leur dit la messe , les communia , et les quitta après leur avoir fait promettre qu’ils ne se révolteraient plus , à moins qu’ils ne fussent attaqués de nouveau. Les auditeurs de l’audience royale de Saint-Domingue furent très mécontens de cette expédition de don Barlhélemi ; ils craignaient que l’affection qu’il avait pour les Indiens ne lui fit prendre des mesures contraires à leur système ; il en fut vivement réprimandé ; mais sa réponse fut celle d’un héros par la franchise et la vérité qu’il y mit : lorsqu’on sut ce qui s’était passé , les magistrats parurent satisfaits de sa conduite, quoique honteux de l’avoir si durement traité (i).
Il est probable que ce fut peu de temps après l’époque dont il est question que Las Casas fit un voyage au Pérou : des lois favorables à la liberté des Indiens avaient été publiées par le gouvernement espagnol, et les abus qui se commettaient dans celte partie de l’Amérique étaient si révoltans et rendaient les habitans si malheureux , que le zèle de Las Casas ne lui permettait guère de rester tranquille dans l’île Espagnole.
De retour du Pérou, il s’arrêta à Mexico, en i556, avec l’autorisation expresse du roi pour prêcher l’Evangile dans la province de Nicaragua et les pays voisins , de concert avec l’évêque don Diègue Alvarez Osorio. Ce pays avait alors pour gouverneur don Rodrigue de Contreras , qui se dis-
(i) Herrura , cfccc. 5, liv. 5 , ch- 5.
posait à le parcourir avec une armée : don Bar thé - Jemi s’y opposa de toutes ses forces, en déclarant que le roi n’avait chargé que lui de découvrir l’intérieur de ces terres, et d’y prêcher la foi. La manière vive et touchante dont Las Casas parlait des Indiens fit une impression profonde sur un grand nombre de soldats de Contreras et sur d’autres Espagnols, en sorte que ce général se vit bientôt presque seul» Les discussions furent vives, sérieuses et multipliées. Le gouverneur fit procéder à une instruction sommaire contre Las Casas pour prouver qu’il n’était qu’un artisan de troubles, et qu’il soulevait contre lui le peuple qu’il était chargé de gouverner. L’évêque qui avait entrepris de concilier les esprits mourut sur ces entrefaites , et le gouverneur profita de cette circonstance pour exécuter son premier dessein , en parcourant le pays avec cinquante hommes, qui ne devaient faire néanmoins que ce qui leur serait commandé ; mais , comme il leur était défendu de piller et d’emmener des esclaves , le voyage de Contreras n’eut presque aucun succès. Il écrivit au roi contre Las Casas, et le dénonça comme un séditieux et un homme turbulent qui semait partout la division ; mais notre courageux missionnaire , que son zèle pour la cause des Indiens rendait insensible à tous les genres de peine et de contretemps , partit sur le champ pour l’Espagne avec l’intention de dire la vérité au roi et de procurer la liberté aux Indiens , ses enfans adoptifs (i).
(i) H errer a , déc. 6, liv. i , ch. 8.
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Je ne- trouve rien d’authentique sur l’époque ou Las Casas retourna pour la sixième fois en Amérique; mais il est probable que ce fut en i55y , lorsque Pèdre Anzures de Camporredondo partit de la péninsule avec des dépêches du roi dont l’objet était, de faire rendre la liberté aux Indiens du Pérou et de la Nouvelle -Espagne, et d’établir de nouvelles mesures pour les progrès de la religion et la sûreté des missionnaire (i).
En i536 Las Casas contribua aussi puissamment au voyage que fit à Rome le père Bernardin de Minaya, prieur du couvent des dominicains de Saint-Domingue, pour détruire dans l’esprit du pape les impressions fâcheuses que la malveillance des conquérans et des commandeursy avait faites, en persuadant à Sa Sainteté que l’esprit des Indiens était incapable de concevoir et d’embrasser le christianisme , et qu’on pouvait les comparer à des animaux et les employer aux mêmes usages sous le nom à’ esclaves. Ce voyage eut des conséquences extrêmement importantes pour le bien de la religion et le gouvernement du pays : le pape Paul III expédia poifr les affaires des Indes différentes bulles ; une entre autres , du premier juin i53y, sur quelques articles de liturgie et de discipline , relatifs à l’administration des sacremens et à l’accomplissement des préceptes ecclésiastiques ; une seconde du 9 du même mois et de la même année, dans laquelle le souverain pontife s’exprimait
fi) U errera , déc. 6, îiv. 3, ch.
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ainsi : cc Quelques ministres du démon, poussés par ») le désir effréné de satisfaire leur avarice et leurs » injustes passions , osent affirmer chaque jour que » les Indiens orientaux et occidentaux , et d’autres » nations dont il nous a été parlé dans ces derniers » temps, doivent être traités et assujettis au service » des Européens comme des animaux et des brutes, )) et ne craignent pas de dire qu’ils sont incapables n de recevoir et de professer notre sainte religion ;
» en sorte qu’après les avoir réduits à la plus affreuse » servitude ils les tourmentent et les oppriment au » point que le mal qu’ils font éprouver à leurs bêtes » de sommé est peut-être moindre que celui dont » ils accablent ces malheureuses créatures. Nous ,
» qui , quoique indigne , occupons la place de » Dieu sur la terre , et employons tous les moyens )) qui sont en notre pouvoir pour trouver les brebis » qui sont éloignées de leur troupfeau , afin de les y i) ramener , et d’accomplir le devoir qui nous a été » imposé ; instruit que les Indiens, parleur qualité » d’hommes véritables , non seulement sont en état )) d’embrasser la foi en Jésus-Christ , mais qu’ils la » reçoivent en effet avec le plus grand empresse- » ment , et voulant remédier aux abus qui nous ont » été dénoncés , en vertu de notre autorité aposto- » lique, nous déterminons et déclarons, parle con- )) tenu des présentes lettres , que lesdits Indiens et » tous les autres peuples qui viendront plus tard à la » connaissance des chrétiens, quoiqu’ils ne coni) naissent point la foi-en Jésus-Christ, ne sont ni n ne doivent être pour cela pmés de leur liberté ni
îxiv
» de la liberté de leurs biens, ou réduits en servitude; » mais que c’est par le moyen de la prédication de )) l’Evangile et par l’exemple d’une vie remplie de » vertus qu’il faut les attirer et les engager à rece- » voir notre sainte religion : nous ordonnons en » conséquence que tout ce qui sera contraire à la )) présente résolution soit considéré comme nul et » de nul effet. » (i)
Lorsque don Barthélemi retourna pour la sixième fois en Amérique , eni 53y , il se rendit à Mexico , auprès du vice-roi Mendoza (Antoine), avec qui il se lia de la plus étroite amitié , parce, qu il l’avait trouvé constamment disposé à préférer les moyens de la douceur et de la bienveillance pour convertir les Indiens , aux exécutions militaires que tant d’autres chefs avaient employées. Ils convinrent en i53q d’envoyer le père Marc le Niza , commissaire général des franciscains , découvrir de nouvelles terres, et prêcher la foi dans le pays de Cibola et les contrées voisines. Cette expédition toute pacifique donna lieu plus tard à celles de François Velâzquez de Gornado , gouverneur de la Nouvelle-Galice , et de Hernand de Alarcon , le long du fleuve de Buena-Guia (2).
L’accord parfait qui régnait entre les vues de Mendoza et celles de Las Casas avait assuré le succès de plusieurs incursions pacifiques que don Bartlié-
(1) Torqucmada , Monarquia indiana , tome 3, liv. 16, ch. y et a 5. (a) Herrera , déc. 6 , liv.*7 > c'h- 1 eWsuivans.
lemi avait déjà faites dans différentes provinces , par ordre de ce gouverneur , avec Rodrigue de Andrade et trois autres religieux dominicains. Aussi, lorsqu’.en i555 l’adelantado don Pèdre de Alvarado fut arrivé à Guatimala , et y eut commencé les préparatifs d’une expédition militaire pour le même pays , l’évêque de Guatimala en éprouva le plus grand chagrin, ainsi que les religieux missionnaires ; et don Barthélerni fut engagé a venir en Espagne supplier le roi , au nom des évêques d’Amérique , qu’il fut envoyé dans les Indes un plus grand nombre de religieux ; que les anciennes ordonnances relatives aux Indiens fussent renouvelées , particulièrement celles qui enjoignaient aux gouverneurs et aux vice-rois d’employer des prêtres à la découverte des nouveaux pays , et enfin de décréter d’autres mesures que la situation actuelle de l’Amérique rendait indispensables (i).
Notre infatigable voyageur arriva en effet dans la péninsule avec le père Rodrigue Andrade , en i53g , et quoique Charles V ne fût pas alors dans le royaume , les deux religieux lurent bien accueillis par le conseil. Ils semèrent alors les idées qui, trois ans plus tard , firent établir le meilleur système qu’on eût encore imaginé pour le gouvernement des Indiens , et qui aurait entièrement changé dès l’année i543 la situation des Indes si les in-
(1) Herrera, ubisuprà.
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tentions du prince eussent été fidèlement exécutées: alors aussi de nouvelles instructions , toutes favorables aux Américains , furent envoyées au vice- roi du Mexique et aux gouverneurs des provinces. On peut en lire le texte dans l’historien Herrera.
Pendant que Las Casas attendait en Espagne le retour de l’empereur , il y composa plusieurs ouvrages relatifs à la situation des Indes; en voici les principaux :
1. Traité sur le gouvernement que les rois cf Espagne doivent adopter à V égard des Indes , dans lequel on indique le seul moyen légitime d’y convertir tous les hommes qui ne sont pas chrétiens. L’auteur publia le meme ouvrage en latin , sous le titre De urîico vocationis modo. Il paraît que cet opuscule if était composé que de soixantetrois feuillets.
2. De la manière légale et chrétienne dont les rois d'Espagne peuvent faire entrer et étendre leur domination dans le pays des Indes. Celui-ci , de soixante feuillets , n’a jamais été imprimé ; mais on en trouve l’esprit dans le huitième moyen que uons avons inséré dans cet ouvrage.
5. De la propagation de V Evangile. Cet écrit ne fut pas imprimé ; mais l’auteur en a reproduit les principes dans tous ceux qu’il publia: on peut les ramener à cette idée fondamentale, que la prédication delà parole de Dieu doit se faire d’une manière pacifique et sans soldais.
4. Traité sur la puissance des ?'ois , où Ion examine si les princes ont le droit de séparer du
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corps de la monarchie les villes et leurs habitons pour les donner comme vassaux à des particuliers, oupouren disposer d'une autre manière. Cet ouvrage très important fut composé en latin : j’en ai inséré la traduction française dans ce recueil. Don Thomas Tamayo de Vargas en a fait le plus grand éloge : il est à peine connu en Espagne et en France.
5. Traité des trésors. \\ comprend cent quatrevingt-douze feuillets, et est écrit en latin. Je n’ai pu me le procurer; mais je pense que l’auteur y traite de For et des autres objets qui furent trouvés dans plusieurs tombeaux d’indiens. On trouve dans Serrera 'différons détails sur ce sujet.
6. En i54t il commença à Valence , et huit Je 8 décembre i542 ? sa Relation très abrégée de la destruction des Indes , dont il présenta la même année le manuscrit à Charles-Quint , et en i 47 au prince des Asturies , Philippe, gouverneur du royaume pendant Fabsenoe de sou père, avec un appendix qu’il y ajouta pour conclusion , et qu’il avait composé l’année précédente, 1S46. il lé fit imprimer à Séville en i 552 , afin que le prince que je viens de nommer, et qui régnait alors sous le nom de Philippe II , pût en prendre connaissance une seconde fois.
En § 542 l’empereur et roi assista au conseil où Las Casas eut la liberté de faire connaître la situation des Indes ; il lut son ouvrage, convoqua à Vaîiadolid une assemblée d’évêques, de conseillers, de savatis, de jurisconsultes et de théologiens, qui portèrent un jugement favorable du Mémoire de don Barlhélemi,
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et proposèrent au prince d’excellentes dispositions, dont le vénérable défenseur des Indiens avait fourni les principales bases. Charles V les signa comme ordonnances , à Barcelonne , et les fit publier à Madrid dans le mois de novembre i545 : on en trouve l’extrait dans les Décades de Herrera (1).
Ce fut cette année que l’empereur ordonna luimême à don Barthélemi d’exposer son sentiment sur les moyens qu’il jugeait les plus propres à établir un bon gouvernement dans les Indes. Las Casas obéit à l’ordre de son prince en présentant un traité qui existe encore dans les archives du conseil des Indes , et quM intitula : Remèdes pour les maux qui ont été commis dans les Indes. L’auteur ne fit imprimer que le huitième des moyens qu’il proposait , parce qu’il était la base et la condition sine quâ non de tous les autres ; il y établissait comme indispensable la suppression de l’esclavage et de la domesticité des Indiens , à quelque litre et sous quelque condition qu’ils eussent été établis , et demandait qu’ils fussent reconnus libres , indépendans , propriétaires tels qu’autrefois , et protégés par les tribunaux , par les alcades et les gouverneurs , comme les Espagnols eux-mêmes. Quoique les membres de cette assemblée n’adoptassent pas toutes les propositions de Las Casas , ils tirèrent parti de son ouvragg pour
(i) Las Casas, conclusion du premier Mémoire inséré dans ce recueil. — Herrera , déc. 7 , liv. 6, ch. 5. ,
rédiger des lois utiles qui eurent ^approbation du monarque , mais qui; ne furent jamais complètement exécutées*
Ce fut à peu près vers le même temps qu’une révolte éclata parmi les Indiens de Talisco, aujourd’hui la Nouvelle- Galice, Le vice- roi du Mexique , don Antoine de Mendoza, parvint à l’apaise ries armes à la main, et il aurait pu, d’après certains articles des instructions qu’il avait reçues, faire subir aux vaincus la condition d’esclaves, etles vendre comme tels; mais il jugea plus convenable aux intérêts du roi d’accorder une amnistie générale, et se contenta d’employer pendant cette campagne les Indiens à transporter les bagages de son armée d’une province à l’autre, et lorsqu’elle fut terminée il les renvoya dans leurs maisons (i). Las Casas, ami des Indiens plus encore que de Mendoza , ayant connu en Espagne les détails de cet événement, se hata de publier un nouveau Traité sur la question de savoir syil était à propos de réduire à la condition dJ esclaves les Indiens de la seconde conquête de Talisco , ordonnée par don Antoine Mendoza , 'vice- roi de la Nouvelle-Espagne , en i54i.
Las Casas fit la plus vive impression sur l’esprit de Charles-Quin t . Ce prince ne douta plus que les Indiens ne fussent les tristes victimes de l’avarice et de la cruauté des Espagnols ; il ordonna au conseil
des Indes de faire une enquête sur la conduite des employés du gouvernement dans les Indes : celte mesure fit connaître un grand nombre de coupables dont les uns furent destitués , et les autres soumis à des amendes. Le licencié Micbçl Diaz de Armendariz se rendit en Amérique avec une commission pour surveiller la mise en activité des nouvelles ordonnances. D’autres résolutions furent prises pour assurer aux Indiens une solide protection contre la violence de leurs anciens tyrans, et ce nouveau bienfait fut encore Fouvrage de leur infatigable ami , dont les efforts avaient été partagés par quelques autres religieux de Saint-Dominique.
Les vastes contrées du Pérou s’étaient déjà soumises aux armes de Pizarre, d’Almagro et de leurs compagnons; mais ces conquérans avaient fait de leurs conquêtes le théâtre de la guerre civile , et il n’y avait encore qu’un évêque , dont le siège était dans la ville des rois de Lima . Le gouvernement résolut d’en établir un autre à Cuzco. L’empereur , qui voulait récompenser les vertus et les services de don Barihélemi , le nomma premier évêque de Cuzco. L’élu du monarque n’ignorait pas qu’il était appelé à occuper un des évêchés les plus riches du Nouveau-Monde par sa vaste étendue et par les ressources qu’offrait son territoire ; mais ce fut précisément cette considération qui l’empêcha d’accepter , et le père Jean de Solano fut choisi pour le remplacer (1).
(i) H errera , déc. 7 , li? 6, ch. 9-
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Le gouvernement , qui avait un système arrêté pour rétablissement des évêchés dans les pays qui seraient découverts et soumis , jugea à propos d’en fonder un dans la province de Chiapa , dépendante de la Nouvelle-Espagne , quoique ce fût un pays pauvre , sans métaux , sans perles , sans commerce , en un mot tellement dépourvu qu’on fut obligé de prendre sur les revenus du fisc de quoi fournir aux besoins et à l’entretien de l’évêque. Il n’était pas facile de rencontrer beaucoup de sujets prêts à accepter une mitre aussi pauvre , pendant que d'un autre côté les travaux de l’instruction chrétienne devaient être si pénibles et les dangers si éminens pour un évêque après les cruautés que les Espagnols avaient exercées sur les peuples qu’il s’agissait de convertir. En t544 don Barlhélemi avait soixante et dix ans, et cependant, l’empereur lui ayant demandé s’il voulait être évêque de Chiapa , il répondit que cette proposition lui était agréable ; car il voulait prouver que , s’il avait refusé le siège de Cuzco l’année précédente , ce n’etait ni la crainte d un nouveau voyage ni les peines des travaux apostoliques qui avaient motivé son refus.
Le religieux franciscain Jean de Torquemada s’exprime sur le compte de Las Casas dune manière qui mérite d’être connue (1) : cc L eveche de d Chiapa eut pour premier évêque don Barthelemi
(i) Torquemada y Monarquia indiana, tom. 3, liv. 19, chap- 3a. — Remesal , Hist. del ohispado de Chiapa , liv. ch. «3,
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)> de Las Casas, religieux dominicain , à qui tous les )> Indiens et même les royaumes et les provinces » des Indes ont les plus grandes obligations pour » avoir été leur protecteur infatigable auprès de nos » souverains pendant un grand nombre d’années , » et avec des peines infinies. »
Don Bartbélemi fit son septième et dernier voyage en Amérique en 1644. Il visita en arrivant le diocèse dont il s’était chargé, sans que son âge avancé fît rien perdre au zèle et à l’activité qu’il avait montrés pendant sa vie entière. L’idée qu’il ne cessa d’inculquer aux Espagnols dans tous ses sermons fut que ceux d’entre eux qui possédaient des Indiens comme esclaves, même après les avoir achetés, étaient obligés de leur rendre la liberté sous peine de péché mortel , et qu’on ne pouvait ni ne devait leur don» 11er l’absolution s’ils n’accomplissaient ce devoiravant de se confesser. Cette doctrine lui fit un grand nombre d’ennemis parmi ceux qu’elle obligeait à des actes de restitution ; mais comme son âme était inaccessible à la crainte , loin de se laisser intimider , il composa et fit distribuer dans son diocèse un opuscule intitulé : Confesonario , ou Avis aux confesseurs de l'évêché de Chiapa , dans lequel il recommandait aux directeurs des consciences de demander à chaque pénitent s'il avait des Indiens esclaves , et de refuser 1 absolution à celui qui en aurait jusqu à ce qufil les eût rendus libres , parce qu il ne pouvait les garder légitimement, attendu que les vendeurs les avaient enlevés, ou acquis de possesseurs injustes, en sorte que la mise en liberté
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pouvait seule faire cesser le vice radical d’une telle acquisition .
La doctrine de l’évêque de Chiapa fut bientôt connue dans toute la Nouvelle-Espagne, et comme elle y rencontrait de nombreux et de puissans adversaires , on chercha des théologiens et des jurisconsultes qui voulussent la combattre. Celui quis’en occupa plus particulièrement que les autres ce fut le docteur don Bàrthélemi Frias Albornoz, natif de Talavera de la Reina, et professeur de droit à Mexico; il composa un Traité de la conversion et de la conquête des Indiens , lequel fut condamné parles inquisiteurs de Mexico (l), suivant l’historien Davila-Padilla , de l’ordre de Saint-Dominique.
L’empereur avait ordonné en 1 545 à tous les évêques de la Nouvelle-Espagne de se réunir à Mexico afin de s’occuper des mesures à prendre pour le gouvernement spirituel de leurs diocèses(2,). Cette assemblée examina l’ouvrage deLasCasas, qui était présent, et qui en soutint la doctrine et la règle avec la plus grande vigueur. Cette réunion d’évêques mexicains n’est pas comptée parmi les conciles espagnols , parce que la convocation n’en fut pas faite d’après les règles canoniques , et que ses actes ne furent point soumis à l’approbation de la cour de Rome ; cependant elle n’en fut pas moins un véritable concile par le
(i) Davila-Padilla , Historia de los frailes dominicos de Mexico, li v. i , ch. io3.
(s) Herrera, déc. 7, Jiv, 6, ch, 7,
caractère de ses membres et par la nature meme des objets qu’on y discuta.
Les délibérations des évêques du Nouveau- Monde n’ayant pas eu un résultat décisif , Las Casas en-1 voya au suprême conseil des Indes son Avis aux confesseurs. Cet ouvrage fut examiné et approuvé par six maîtres en théologie , les plus savans et les plus respectables qu’il y eût alors dans l’ordre de Saint-Dominique , savoir : le maître Galindo , professeur de théologie au collège de Saint- Grégoire de Valladolid ; le père Barthélemi Carranzade Miranda, qui fut confesseur du prince des Asturies (couronné ensuite sous le nom de Philippe II), archevêque de Tolède et primat des Es pagnes ; le père Melchior Cano , nommé bientôt après évêque de Canarie ; le père Mancio de Cristo , -professeur de théologie à Alcala de Henarès ; le père Pèdre de Sotomayor, confesseur de Charles-Quint, et le père François de San-Pablo, directeur du collège de Valladolid dont j’ai parlé plus haut (i).
Les ennemis de Las Casas étaient nombreux et très puissans , parce que ses principes offraient la critique la plus juste et la plus sévère du système de concussion et de tyrannie qui enrichissait un si grand nombre d’Espagnols. On en vit plusieurs exciter des émeutes populaires jusque dans la ville de Chiapa, et dénoncer même au roi la personne de l’évêque comme traître , parjure et infidèle. Ils:
l’accusèrent de prêcher et d’écrire que Sa Majesté manquait de titre légitime pour faire occuper et retenir sous sa puissance les royaumes dont ses sujets s’étaient emparés en Amérique, et ils assuraient qu’en propageant cette doctrine il préparait des révoltes et des malheurs incalculables. Cette imputation, qui tendait à perdre don Barthélemi dans l’esprit de l’empereur et du prince Philippe son fils , gouverneur du royaume pendant son absence , n était qu’une infâme calomnie , puisqu on voyait clairement par tous ses mémoires quil ne refusait point au roi d’Espagne le droit d’acquérir et de conserver la souveraineté des terres de l’Amérique, mais seulement celui de s’en rendre maître à main armée et d’y répandre le sang. Il avait dit au prince plusieurs années auparavant , en lui présentant la Relation de la destruction des Indes : « Témoin de tant de » maux , très puissant Prince , et considérant les » pertes inouïes dont ils devaient être suivis dans » ces vastes et nombreux royaumes , ou pour mieux n dire dans ce Nouveau-rMonde des Indes , que » Dieu et son Eglise avaient concédé et confie » aux rois de Castille pour le gouverner , le con- » verlir et assurer sa prospérité spirituelle et tem- » porelle » (ï)
Quoique les ouvrages publiés par don Barthélemi fussent une apologie complète de sa conduite, cependant la distance où il se trouvait de la métro-^
(i) Remesal, Hist. ciel obispacîo de Chiapa, liv. 8, ch. 5,
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pôle fil planer des soupçons sur sa tête ; en sorte qu'il fut décidé , malgré sa vieillesse , qu'on lui ordonnerait de venir rendre compte de sa doctrine et de sa conduite pastorale. Ce grand homme n'hésita pas un moment à obéir ; mais , craignant que son troupeau ne souffrît de son absence , à cause des évenemens qui pouvaient survenir pendant le voyage , il offrit sa démission , qui fut acceptée , et eut avant son départ la consolation, de voir un religieux de son ordre, le père François Casillas , lui succéder, (i)
Don Barlhélemi arriva en Espagne en i547 , pour la septième et dernièredbis ,* il y arriva comme un accusé , conduit par les suppôts de la justice ; et telle était la récompense de quatorze voyages maritimes , d’une foule d’autres , exécutés pendant quarante-neuf ans , sans repos et sans interruption , dans des régions immenses , désertes , inconnues, brûlantes , au milieu du danger toujours imminent de tomber entre les mains des Caraïbes ou de porter la peine des cruautés que les conquérans et les commandeurs avaient commises. Souffrir et ne jamais jouir, telle paraît être la destinée de la vertu, de l’héroïsme e.t du vrai mérite. Colomb découvre le Nouveau-Monde , et Cortès soumet le Mexique à son roi : l’un et l’autre sont persécutés par l’envie ; ils meurent dans la disgrâce. Pizarre, qui a découvert et conquis le Pérou , périt malheureusement , et son
(i) Torquetn-ada. , Monarqüia incliana, loin. 3 liv. jç),cli. 32.
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frère Gonzale , compagnon de sa fortune , d’une manière honteuse. L’immortel Cervantes finit ses jours dans la pauvreté , et la haine le poursuit jusque dans la tombe , Le vénérable Las Casas , plus digne du nom de grand et de héros que tous ces Espagnols, devient martyr de la charité dans un âge où beaucoup d’hommes robustes ont déjà terminé leur carrière. Avouons cependant que la Providence console dès cette vie ce modèle des évêques ; elle ne permet pas qu’il succombe aux fatigues d’un long voyage , ni aux persécutions de ses ennemis : il va triompher des attaques des médians qui ont juré sa perte , et nous le verrons jouir pendant vingt ans des victoires qu’il aura remportées sur eux dans les discussions politiques et religieuses.
Las Casas comparut devant le conseil des Indes% et répondit verbalement à tous les griefs qu’on avait préparés contre lui. Chargé d’expliquer par écrit sa doctrine , il s’engagea sur le champ à le faire , et commença par X Apologie de la doctrine contenue dans un petit livre ayant pour titre le Confeso nario -, ou Avis aux confesseurs de V évêché de Chiapa ; mais , informé que le conseil demandait un mémoire peu étendu, il suspendit la rédaction de son Apologie , et se contenta de présenter alors un traité fort succinct , en trente propositions qui contenaient la substance de la doctrine sur laquelle il fondait celle de son Avis aux confesseurs , etc. Il les fit imprimer à Séville en i552 , avec ce titre fort étendu : a Ici sont contenues trente proposi- » lions juridiques où l’on examine sommairement et
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» d’une manière succincte plusieurs points relatifs y au droit dont l’Eglise et les. princes chrétiens » jouissent ou peuvent jouir sur les infidèles , de » quelque espèce qu’on les suppose ; où l’on établit >) spécialement le véritable et très solide fondement » du litre et de la puissance suprême et universelle » que les rois de Castille et de Léon possèdent sur » le pays que nous nommons les Indes Occidentales; » titre par lequel ils sont établis seigneurs univer- » sels et empereurs sur un grand nombre de rois du y> même pays ; et enfin où Fou traite également » de plusieurs choses arrivées dans ce Nouveau- » Monde, d’une grande importance et dignes d’être » lues et connues» »
On voit par les trente propositions qui composent l’ouvrage de Las Casas, et qui forment l’essence de sa doctrine , qu’il admettait comme un titre suffisant et péremptoire la bulle d’Alexandre VI , dont l’objet, suivant lui, n’était pas de conférer aux rois d'Espagne un droit direct de propriété , mais seulement de les autoriser à envoyer des prédicateurs aux habitans du Nouveau-Monde pour leur annoncer la religion chrétienne", et de les faire jouir ensuite, à litre de récompense , de la haute souveraineté sur les pays qui auraient reçu le bienfait de la prédication évangélique. Toutefois celte concession n’était ni absolue ni sans restriction : ainsi les souverains naturels devaient être maintenus , et les propriétés particulières respectées, et l’on ne pouvait y envoyer d’armée pour conquérir le pays ni pour eu soumett re les habitans. On voit aussi que Las Casas
tirait de la meme bulle la conséquence que les rois d’Espagne avaient le droit de recevoir la souveraineté immédiate des provinces qui se soumettraient volontairement à leur gouvernement , après avoir été converties par les missionnaires , sans reconnaître néanmoins dans ces princes la faculté de les faire attaquer à main armée en cas de résistance , attendu que la bulle du pape ne l’accordait pas.
Les principes établis dans les trente propositions de Las Casas sont entachés d’ultramontanisme , et reconnus aujourd’hui pour faux par tous les théologiens, les jurisconsultes, les philosophes elles publicistes qui respectent la saine critique , comme supposant dans le souverain pontife le pouvoir direct et temporel de disposer des trônes, des royaumes et des couronnes ; de donner les pays où l’on professe ou dans lesquels on a professé autrefois la religion chrétienne, dont le pape est le prince et le chef; de faire envoyer par les souverains des prédicateurs de l’Evangile dans les contrées où il n’a jamais été annoncé , en leur offrant la récompense temporelle dont il a été question , et enfin de défendre à tons les autres d’employer ni force armée , ni a ge n s , ni missionnaires sur les points déjà concédés parle pape, attendu que nul ne peut avoir de semblables vues sur des royaumes ou des provinces dont le souverain pontife a déjà disposé lin faveur d’un autre.
Cependant, quoique toute cette doctrine soit très fausse, et formellement contraire à celle de Jésns-r Christ, qui n’a ni accordé ni voulu accorder à saint Pierre, et encore moins à ses successeurs, aucun pou-
voir temporel , mais laisser les affaires de ce monde dans l’indépendance où elles étaient lors de sa venue , il seraitimpossible d’y trouver le moindre sujet d’inculpation contre l’évêque de Chiapa , ni rien qui soit capable d’affaiblir l’opinion favorable que sa conduite et ses écrits nous donnent de son caractère. Il est juste en effet de reconnaître que sa doctrine était celle de la plupart des catholiques de son temps ? parce que la saine critique n’avait pas encore porté sa lumière sur ces objets , et que la cour de Home ‘conservait toujours cette prépondérance d’opinion qui , ne permettant pas de remonter aux véritables sources, imposait comme articles de foi toutes les décisions qui intéressaient sa politique.
Il n’est pas moins juste d’avoir égard à la position difficile où Las Casas se trouvait alors , et qui l’obligeait de défendre les doctrines de son siècle pour ne pas perdre le droit de refuser aux rois d’Espagne la faculté d’acquérir et de garder la souveraineté immédiate des vastes contrées de l’Amérique à titre de conquête et par la force des armes , afin de forcer son gouvernement d’en faire valoir une qui parût légitime , juste et suffisante ; or il n’était pas facile ni peut-être possible d’en trouver d’autre , si ce n’est dans l’obligation même qu’il imposait aux Indiens de reconnaître l’autorité du roi d’Espagne comme une conséquence naturelle de la prédication de l’Evangile que la bulle du pape avait ordonnée.
Le conseil des Indes fut très satisfait de la défense de Las Casas ; mais ce grand homme avait tant
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d’ennemis intéressés à donner mauvaise opinion de son système, qu’il était impossible qu’on ne lui trouvât pas quelque antagoniste de réputation pour le combattre. En effet, ils engagèrent dans leur parti un des hommes les plus savans que l’Espagne ait produits : je veux parler de Jean Gines de Sepulveda , aumônier et premier historiographe du roi. 11 entreprit de prouver que les rois d’Espagne avaient un juste motif de faire la guerre aux Indiens; de conquérir à main armée leur territoire, et d’en soumettre les habitans , afin de leur prêcher ensuite l’Evangile , de les instruire dans la religion chrétienne, de les baptiser , et de les assujettir enfin à un ordre de choses qui rendît impossible leur fuite et leur apostasie. 11 soutint cette doctrine dans un ouvrage latin intitulé : De justis belli causis, ou Des motifs qui rendent une guerre légitime.
Sepulveda envoya plusieurs copies manuscrites de son Traité aux universités de Salamanque et d’Alcala, et à plusieurs personnes ; et il écrivait dans la suite , à Pedre Serrano , que son écrit avait obtenu de grands éloges en Espagne , à Rome , et dans tout le monde chrétien (1). 11 est néanmoins certain qu’il l’avait présenté au conseil des Indes sans pouvoir obtenir la permission de le faire imprimer. Ce refus l’engagea à écrire à Charles-Quint , alors absent , pour lui demander que son ouvrage fut soumis au conseil de Castille : cette grâce lui fut accordée en i54-7 , au
(l't Sepulveda , epist. pi et 9a.
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moment où Las Casas arrivait à Aranda de Duerô , où la cOur avait fait un voyage. Le consed royal soumit 1 écrit de Sepulveda à l’examen des universités d’Alcala et de Salamanque , qui en portèrent un jugement si peu favorable que la defense de 1 imprimer fut maintenue (i).
Sepulveda eut alors recours à Rome ; il y fit parvenir son Traité avec une apologie sous le titre de Second démocrate , pour la distinguer d un autre écrit qu’il avait déjà composé et intitulé Le démocrate, on De la légitimité de la profession militaire . Sepulveda avait pour ami dans la capitale du monde chrétien le célébré Antonio de Agustin , auditeur de Rote , qui fut successivement evêque de Lérida et archevêque de Tarragone ; ce fut par ses soins que l’ouvrage y fut imprime en* i55o. Charles- Quint en fit défendre l’introduction et la vente dans le royaume (2) ce qui fut cause que 1 auteur en composa un abrégé en langue espagnole, et ne négligea rien pour le répandre. 11 fut accueilli avec empressement par tous les Espagnols qui étaient intéressés à voir triompher sa doctrine , soit pour jouir sans remords des richesses qu’ils avaient acquises ou qu’ils espéraient acquérir dans les guêtres contre les Indiens , soit pour que leurs parens ou leurs amis qui en avaient amassé les possédassent tranquillement.
(1) Casas , Opuscule de la dispute avec Sepulveda , dans i avanl
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L’évêque Las Casas prévit le mal que pouvait faire l’écrit de Sepulveda à la cause des malheureux Indiens s’il le laissait sans réponse. Il se crut donc obligé d’en combattre la doctrine dans un nouveau traité , conforme pour les principes à son Apologie de V Avis aux confesseurs de ï évêché de Chiapa. Les mémoires des deux antagonistes excitèrent une sorte de fermentation dans la capitale , où ils étaient devenus le sujet des conversations de toutes les sociétés . A la cour les opinions se divisèrent , les uns approuvant le système de Sepulveda , et les autres celui de don Barthélemi. La discussion ayant pour objet un des points les plus importans de la morale chrétienne , l’empereur convoqua à Valladolid, en i55o, une assemblée de- prélats , de théologiens et de jurisconsultes ; on y discuta, en présence du conseil des Indes , la question de savoir s’il était permis ou non de faire la guerre aux Indiens pour conquérir leur pays , dans le cas où ils ne voudraient point admettre la religion chrétienne ni se soumettre volontairement aux rois de Castille , après en avoir reçu la sommation.
Le conseil manda le docteur Sepulveda , et lui ordonna , au nom du roi , d’exposer les fondemens de son opinion : l’auteur le fit ; et Las Casas ayant éfl$ ensuite appelé pour faire connaître la sienne , il lut son Apologie dans cinq séances. Cette respectable assemblée chargea le père Dominique de Soto , confesseur de Charles-Quint , et l’un de ses membres, de présenter le sommaire des principales raisons des deux adversaires , et d’en envoyer des copies à ceux
qui avaient droit de voter dans ce grand conseil f afin de les mettre en état de délibérer et de prononcer» Ceci n’empêcha pas Sepulveda de publier des objections contre les raisons exposées par don Barthélemi dans son Apologie. Cette nouvelle attaque obligea l’évêque de Chiapa de composer un nouvel écrit sous le titre de Répliques : il s’était proposé de donner en dernière analise*une idée précise de la seule manière dont il croyait qu’il était permis de s’emparer des provinces du Nouveau-Monde ; il voulait a que des religieux entrassent dans ce pays pour y y > prêcher l’Evangile , et qu’ils y fussent reçus volony> tairement , parce qu’ils s’occuperaient de rendre » la religion aimable aux habitans , et les dispose- » raient à reconnaître la souveraineté des rois de » Castille sans préjudice de la liberté et de la » propriété des Indiens , conformément à la bulle » du pape Paul III, qui avait expliqué le seul et vé- » niable sens de celle d’Alexandre VI ; et , si les )> Indiens ne voulaient pas recevoir volontairement » les religieux , la seule chose qui lui parût permise, D d’après les facultés accordées par le souverain » pontife , c’était d’élever des forteresses dans les » pays qu’on aurait déjà soumis et pacifiés, et qui » seraient voisins d’autres provinces encore in- » dépendantes , afin de se mettre par là en relaéon n de commerce et d’amitié avee leurs habitans , à » qui l’on parviendrait avec le temps à inspirer » assez de confiance pour que les religieux péné- » trassent sans obstacle au milieu d’eux , et leur » fissent aimer par la prédication de l’Evangile et
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» par leur bonne conduite l’autorité du roi d’Es- » pagne, à laquelle ils ne tarderaient pas à se souy) mettre. »
Le conseil des Indes reconnut, pendant cette longue et vive discussion , qu’on avait faussement imputé à don Barthélemi d’avoir dit que les rois de Castille ne pouvaient fonder sur rien leur prétention à la souveraineté des royaumes du Nouveau-Monde, puisqu’il s’élait toujours borné à établir , comme il venait de le faire dans l’assemblée, que les rois d Espagne étaient sans titre pour en entreprendre la 0 conquête par la voie des armes, puisqu’ils n’avaient à se plaindre d’aucune hostilité de la part des Indiens , et que la bulle du pape ne les autorisait à établir leur autorité dans les Indes qu’à la suite de l’introduction pacifique du christianisme au milieu de ces contrées, et avec le consentement libre et volontaire des habitans , obtenu par une conduit© franche et pleine de bienveillance.
Les lumières que le conseil des Indes venait d’acquérir sur le compte de Las Casas dissipèrent entièrement les préventions qui s’étaient formées dans l’esprit de ses membres sur les sentimens de ce vénérable évêque ; il voulut lui donner un témoignage de son estime en le consultant sur l’espèce de gouvernement qui conviendrait le mieux à ceux des Indiens qu’on regardait encore comme esclaves , c’est à dire, à ceux qui l’étaient devenus avant l’abolition de ce système, et qui n’étaient point Caraïbes ; à ceux qu’on avait asservis comme appartenant à cette race quoiqu’ils n’en fussent pas , et enfin aux
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véritables Caraïbes , mais auxquels il paraîtrait néanmoins juste de rendre la liberté. Las Casas composa alors son petit Traite sur la liberté des Indiens qui sont encore esclaves , et il le fit imprimer à Séville en i552. L’auteur y annonce qu’il l’a écrit par ordre du suprême conseil des Indes : je l’ai inséré dans ce recueil.
Quoique l’objet des conférences fût terminé, Las Casas ne perdit pas de vue le sort des Indiens, qui occupait encore toute son attention à l’âge de soixan te-seize ans ; son . esprit avait autant de vigueur et d’activité qu’à l’âge de quarante ans , et il l’employa à faire l’histoire de ce qui s’était passé de son temps , afin que ces détails fussent utiles à la cause des Indiens si jamais de semblables discussions venaient à se renouveler. Déjà , à la suite de ses plaintes et de ses réclamations, Gharles-Quint avait décrété l’abolition de l’esclavage , diminué le nombre des commanderies , restreint l’autorité des commandeurs , adouci les charges des Indiens , augmenté leurs droits , et avait ordonné aux autorités de protéger les opprimés. Ces dispositions avaient opéré un changement notable dans l’état des Indiens , et Las Casas s’en applaudissait comme d’une grande victoire ; il voyait les Indiens et les Espagnols déjà égaux devant la loi , et près de l’être dans le fait si quelque âme courageuse voulait marcher sur ses traces : tels furent le motif et l’objet des ouvrages suivans :
i°. Sommaire de ce que le docteur Sepulveda a écrit contre les Indiens y quatre - vingt - quatorze
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feuillets. Cet ouvrage, et presque tous les manuscrits inédits de l’auteur , sont conservés dans la bibliothèque du college de Saint-Grégoire de Valladolid : c’est ce que Remesal nous apprend dans son Histoire de la province et de V évêché de Chiapa y mais Gil Gonzales-Davila croit que Philippe II le fit déposer en i5g8 dans la bibliothèque royale de l’Escuriah ( Teatro de la iglesia de Chiapa. )
2°. Discussions de l'évêque de Chiapa avec V évêque du Darienet le docteur Sepulveda ; cent quatrevingt-quatre feuillets en douze cahiers. Les deux parties qui forment la division de cet écrit prouvent de la manière la plus claire la différence essentielle qu’il y avait entre les Indiens de l’année 1617 , époque de la dispute entre don Barthélemi et l’évêque du Darien , et ceux de l’année i 55o , qui furent le sujet de la discussion qui s’engagea entre notre auteur et Sepulveda.
3°. Traité de V obligation où sont les chrétiens de porter secours aux Indiens et de les secourir y gros manuscrit de la bibliothèque du couvent des pères dominicains de la ville de Mexico. (Voir Davila Padilla dans son Histoire de la province de V ordre de saint Dominique du Mexique. )
4°. Histoire générale 'des Indes , ou Histoire apologétique abrégée des qualités , de la disposition , de la description , du ciel et du sol des terres de V Amérique , et de ses avantages naturels et politiques y des républiques, des mœurs et des coutumes des peuples des Indes Occidentales et Méridionales , dont la souveraineté appartient au roi
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d'Espagne , huit cent trente feuillets en trois volumes. Nicolas de Antonio, à l’article de Las Casas , son compatriote , dit que ce manuscrit faisait partie de la collection littéraire de don Pèdre de Guzman , comte de Villaunbrosa , président du conseil de Castille. Herrera en a tiré le plus grand parti , surtout pour les deux premières Décades de son Histoire générale des Indes.
5°. Lettre sur l'état actuel des Indiens , adressée au père Barthelemi barranzct. de JMirandci , résidant à Londres ; autre pièce inédite que je publie , après en avoir pris copie dans la bibliotiiè-^ que royale de France, sur le manuscrit n° io, 556, pièce 5 , in-4° espagnol , semblable au format in-8® français; relié en parchemin espagnol, et composé de cent trente-quatre feuillets de papier du même pays : il est d’une seule main , et d une bonne écriture espagnole, petite bâtarde allongée, de k fin du 17° siècle. Ce volume pon tient deux ouvrages différens : le premier est composé des quatre-vingt-seize premiers feuillets; j’en parlerai un peu plus loin; le second commence au quatre-vingt-dix-huitième feuillet, et remplit le reste du manuscrit ;c est la lettre meme dont je viens de parler , et qui fut écrite en i555.
Philippe II , déjà roi de Naples, de Sicile et de Sardaigne, partit pour l7 Angleterre le 1 2 juillet i554, avec le projet d’y épouser en secondes noces sa tante IVJarie , reine de ce pays. Il voulut y être accompagné de plusieurs grands théologiens, parmi lesquels nous trouvons son confesseur Carranza de Miranda , provincial des pères dominicains du
royaume d’Espagne, el qui fut dans la suite archevêque de Tolède. Ce savant religieux avait donné à Las Casas plusieurs témoignages de confiance et d’amitié , surtout en approuvant son Confesonario au milieu même de l’orage que les conquerans , les commandeurs et leurs parens avaient excite contre lui par le moyen de Sepulveda. Carranza exerçait une grande influence sur l’esprit de Philippe : d’un autre côté , quoique la princesse Jeanne d’Autriche fut alors maîtresse du gouvernement d’Espagne, Las Casas n ignorait pas qu’elle ne s’écartait jamais des plans qui lui étaient tracés par son père Charles-Quint et par son frère le prince Philippe ; ce fut ce qui l’engagea à écrire en l555 a ^Carranza la lettre qui fait l’objet de cet article, et dans laquelle il rendait compte de la situation présente des Indiens , et lui communiquait les idées qu’il était important de suggérer à ce prince pour les défendre avec succès contre, leurs oppresseurs. Il n’était question de rien moins dans ce temps-là que de rendre les commancleries perpétuelles , et il paraît que c’était à Londres et à Bruxelles que la question allait se décider. Don Barthelemi voulait empêcher qu’il ne fût pris a cet egard aucune résolution tant que le prince serait éloigné du royaume.
C’est ainsi que Las Casas ne passait pas un seul jour à Valladolid sans être utile à la cause des Indiens. La cour étant revenue à Madrid en i5Ô2 , il n’hésita pas un moment à quitter son heureuse retraite, malgré son âge très avancé , pour être sans cesse à portée de plaider pour les habitans de 1 A-
mérique, dont il s était depuis si longtemps déclare l’agent et le protecteur général , et il est permis de croire que chaque effort qu’il fit pour cela fut un service de plus rendu à cette race, si indignement persécutée, puisqu’il est certain par 1 histoire que les ressentimens cessèrent et que la ccfriditicn des Indiens en devint plus supportable. Comment les conseillers et les ministres .du roi auraient-ils pu voir avec indifférence tant de vertus dans un prélat vénérable dont le zèle était a la fois si ardent et si desintéressé ?
Las Casas, parvenu à sa quatre-vingt-dixième année , voulut rendre un service devoir al humanité ; il entreprit un nouveau mémoire en faveur des naturels clu Pérou. J’en ai pris une copie sur le manuscrit de la bibliothèque royale de Paris dont j’ai déjà parlé, et où il remplit les quatre-vingtseize premiers feuillets du volume. L auteur dit dans le vingt-troisième qu’il l’écrit à Madrid, et dans le trente -cinquième que c’est en janvier i564. M. Grégoire , ancien évêque de Blois , a connu ce précieux manuscrit , et il en parle dans son Apolo logie de Las Casas , lue à l’Institut de France, mais sans le lui attribuer autrement que par conjecture. Je l’ai inséré dans la collection que je publie comme pièce importante pour l’histoire ; et , apres 1 avon particulièrement examiné , je ne doute pas quil ne soit de don Barlhélemi : ce sont les mêmes opinions et les mêmes idées que les siennes ; il y a identité dans le plan , dans la division , dans le style, et dans l’usage où est l’auteur de charger son texte espagnol
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de citations latines. C’est ce qui me décide a ie donner littéralement, et sans y faire aucun de ces changemens qu’on a pu remarquer dans ceux de ses traités qui furent imprimés.
Notre auteur intitula son ouvrage : Consultation sur les droits et les obligations du roi et des conquérons du Pérou. On y trouve un grand nombre de questions proposées à l’auteur parqueiqu’un dont les scrupules avaient troublé la conscience. Ses réponses sont dictées par cette sainte libertéetd. apres les principes qu’on retrouve dans son Avis aux confesseurs et dans tous ses autres traités. Celui-ci peut passer pour le testament de ce grand évêque ; il y exprime les dernières vérités qu’il ait à faire entendre pour améliorer la condition future des malheureux Indiens qu’on a dépouillés de leurs biens et de leur liberté.
Las Casas vit enfin arriver la fin de sa longue et glorieuse carrière. Il était tombe malade a Madrid, et il y mourut en 1 566 , à l’âge de quatre-vingtdouze ans , pour aller jouir dans le sein de la véritable gloire des travaux dont son ardente et inépuisable charité avait rempli les soixante-six années qui s’étaient écoulées depuis i55o , époque à laquelle il avait renvoyé dans son pays l’esclave indien que Christophe Colomb lui avait donné. Si l’on considère qu’il traversa quatorze fois les mers qui séparent les deux continens ; qu’il parcourut plus souvent encore les vastes régions du Nouveau-Monde dans toutes les directions : qu’il fit un grand nombre de voyages en Espagne ; qu’ils ne cessa d’exercer dans
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les Indes les fonctions de missionnaire et de pacificateur; qu’il composa une foule d’ouvrages, courut les dangers les plus imminens, fut en butte aux persécutions des hommes puissans qu’il dénonçait , aux calomnies et aux dénonciations qu’il ne laissa jamais sans réponse , on ne pourra s’empêcher de reconnaître dans Las Casas une âme véritablement sublime , une vertu à toute épreuve , et la force d’un grand caractère ; tandis que cette immense vie , pendant laquelle nous voyons son corps et son âme soutenir tant de combats, prouve avec quelle libéralité la nature l’avait doué de tous les avantages d’uneexcellente constitution et d’une force de corps incomparable.
Il n’est donc pas étonnant que des hommes très respectables aient parlé de Las Casas avec admiration. Antoine Herrera, qui, dans son Histoire générale des Indes , ne se montre pas toujours grand partisan de ses vues , en parle cependant plusieurs fois aveO éloge. Après avoir raconté que Diègue V elazquez , gouverneur de Cuba , fit rendre en 1 5 1 2 la liberté à plusieurs Indiens par considération pour Las Casas, il ajoute que les naturels eurent toujours le plus grand respect pour lui (1). 11 rend compte ail— * leurs delà conduite de don Barthélemi à Camaguez , province de l’île de Cuba, en i5i3, et nous apprend que les Indiens, le voyant aller partout seul , sans précaution et sans défense , en conçurent la plus
( 1 ) Herrera, déc. 1 , Iiv. 9 , ch 9.
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haute idée , et le crurent dès ce moment investi d’une, autorité supérieure sur les autres Espagnols (i). Au sujet des reproches que Las Casas eut à essuyer de la part des juges de l’audience royale de Saint-Domingue , pour avoir fait une visite au cacique don Enrique , après sa soumission ©t sa réconciliation, il dit que don Barlhelemi , qui avait un grandfonds.de doctrine et d’expérience, parvint facilement à détruire- toutes les charges de ses ennemis (2). Pendant les événemens qui eurent lieu dans le pays de Nicaragua en i534, le gouverneur Rodrigue de Contreras accusa notre vénérable missionnaire cï avoir mis les Indiens en insurrection : Herrera prend ici sa défense , et donne pour motif à ce reproche du chef de la colonie le soin que Las Casas mettait dans ses sermons à faire connaître aux soldats la conduite qu’ils devaient tenir à l’égard des Indiens pour sauver leurs âmes (3). Le même historien, dans la liste qu’il nous fournit des auteurs qu’il a consultés pour composer son histoire , nomme Las Casas , de l’ordre desPrêcheurs, saint évêque de Chiapa (4). Ailleurs , parlant des grands avantages que l’on obtint à Guatimala par l’accord qui régnait entre Mendoza et Bar thélemi, qui le dirigeait par ses conseils , il dit que le père Bar thélemi de Las Casas avait fait beaucoup de bien
(1) Déc. 1 , liv. 9, ch. i5.
(a) Déc. 5, liv. 5, ch. 5.
(3) Déc. 6, liv. 1 , ch. 8.
(4; Déc. 6, liv. 3 , ch. 19.
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dans les provinces de Chiapa. et de Guatimala , et raconte ensuite que don Pèdre Alvarado se disposant à y pénétrer avec une armée , l’évéque et le bien-heureux père en furent extrêmement affligés ( i). Dans le récit qu’il fait de l’expédition de Juan de Grijalba , il s’en tient, à l’égard d’un fait contesté , au témoignage de Las Casas , attendu , dit-il , que le licencié Barthèlemi est un auteur digne de confiance, et qu’il s’est informé très particulièrement clela vérité (2). Il avait lu certains détails contraires à l’honneur de Las Casas dans les histoires des Indes publiées par Gonzale Fernandez de Oviedo et par François Lopez de Gomara , l’un et l’autre intéressés , comme conquérans, à y faire croire, et il les a accusés d’inexactitude sur ce point, en déclarant que X. évêque de Chiapa eut quelquefois de justes raisons de s’en plaindre (5).
Nicolas Antonio , dans sa Bibliothèque nouvelle des écrivains espagnols , après avoir annoncé la mort de Las Casas , arrivée à Madrid , ajoute qu’il avait conservé dans celte capitale , depuis sa démission de l’évêché de Chiapa , la réputation de sainteté qu’il avait depuis longtemps acquise par la pratique des plus grandes vertus (2).
Juan de Torquemada , dans son Histoire des
(1) Hert'era , déc. 6, liv. 7, eh. 6.
(2) Déc. 2, liv. 3, ch. 1.
(3) Déc. 3, liv. 2, ch. 6.
(4) Nicolas Antonio, Biblioth. hispan. nov., t. 1, art. Bartholomeus Casas.
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Indes , intitulée Monarchie indienne. , cite plusieurs fois, l’évêque Casas, et toujours avec estime. En parlant de l’origine des Indiens, il rapporte l’opinion de don Barthélemi; et, quoique son opinion soit opposée à la sienne , il avoue que sa sagesse et son autorité ont le plus grand poids (x). 11 rapporte différentes opinions au sujet du voyage de Juan de Grijaiba, et il adopte celle de Las Casas, parce qu’il reconnaît en lui une extrême bonne foi, et une attention particulière à ne rien dire que de vrai (2). Au sujet de la conversion des Indiens de Yucatan et de leur soumission volontaire au roi d’Espagne , à la suite de la mission pacifique du père de Testera et de ses compagnons, il dit que le bon évêque de Chiapa , l’ami et le défenseur des Indiens , emporta avec lui en retournant en Espagne les preuves de cette disposition des naturels (3). En parlant des évêchés qui furent établis en Amérique il dit : te Le premier évêque de "celui de Chiapa fut don Barthélemi de Las Casas , religieux dominicain , à qui tous les Indiens et même tous les royaumes et les provinces des Indes ont les plus grandes obligations pour le soin qu’il prit de les protéger sans relâche auprès de leurs majestés catholiques pendant un grand nombre d’années et avec des peines infinies. » Ailleurs, après avoir nommé les religieux dominicains qui préchè-
(1) Torcfuemada , tom. i , liv. i, ch. y.
(2) Tom. 1 , liv. 4» ch. 4-
(3) Tom. 3, liv. 19, ch. 3a.
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relit F Evangile dans les Indes , il ajoute : « Et » puisque nous faisons ici mention de ceux qui » méritent cet honneur pour avoir travaillé fidèley> ment et d’une manière tout apostolique à l’ou- » vrage de la conversion des Indiens , nous n’ou- » blierons pas celui qui, plus que les autres , se y> livra à ce ministère , c’est à dire 1 éveque de Chiapa, » don Barthélemi de Las Casas , de l’ordre de Saint- » Dominique , qui , avant de faire profession dans » l’île Espagnole de Saint-Domingue, gémissait » depuis longtemps devant Dieu des maux que l’on » faisait souffrir aux Indiens , et sollicitait auprès )) des rois d’Espagne les secours nécessaires pour » leur salut. Depuis son entrée en religion , Dieu y) couronna ses efforts dans la province de Guati- » mala. Il était revêtu de la dignité épiscopale » lorsqu’il renonça à ses saintes fonctions pour » venir en Espagne protéger les Indiens , comme » on peut le voir fort au long dans son histoire ; il » remplit ce ministère pendant vingt-deux ans de y> séjour auprès des rois d’Espagne , toujours en » hutte aux intrigues et aux attaques des méchans , » mais infatigable dans le bien , parce que ses con- » frères et les religieux de mon ordre de Saijnt- » François , qui étaient en Amérique , lui ren- )) daient un compte fidèle des cruautés que Ion » commettait sur les Indiens nouvellement con- )) vertis ; ses instances firent remédiera une partie » du mal ; il obtint surtout que ceux qui étaient » traités comme esclaves fussent rendus a la liberté, » et que la servitude fût à jamais abolie dans les-
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» Indes. II composa aussi, sur la manière dont il » convenait de traiter les Indiens , et sur les de- » voirs que nos souverains avaient à remplir à leur » égard , plusieurs traités en latin et en langue a castillane , tous fondés sur les motifs les plus » importais du droit divin et du droit humain, qu’il » connaissait parfaitement. Je suis intimement con- » vaincu qu’il jouit maintenant d’une gloire infi y> nie dans le séjour des saints , pour le très saint » zèle qui lui a fait supporter mille douleurs dans » le service de Dieu jusqu’au terme de sa vie , et » dans le soulagement des malheureux Amêri- » cains y qu’il voyait sans refuge et sans protection » Il a eu de nombreux et de puissans ennemis , }) parce qu il a fait entendre de grandes vérités : y> plaise à Dieu qu’ils aient obtenu devant Sa Maÿ) jesté divine une partie de la miséricorde dont » nous croyons qu’il a été lui-même récompensé )) dans le ciel I » (i)
Il serait impossible de faire de Las Casas un plus bel éloge que celui qu’on vient de lire ; il mérité d’autant plus notre attention qu’il vient d’un historien impartial , qui recevait en Amérique les documens originaux des contemporains mêmes de Las Casas , et qui n’avait aucun intérêt à exagérer ses vertus , ni le mérite de ses actions. Je ne suis donc pas surpris de voir un noble français se faire gloire
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d’une telîe parenté (i). Ce personnage r dans noscireonstances modernes , offre des traits trop remarquables pour ne pas justifier l’épisode suivant , qui n’est pas d’ailleurs sans quelque liaison avec notre sujet , et doit intéresser vivement nos lecteurs : je veux parler du comte deLasCases? qui fut chambellan de l’empereur Napoléon , un de ses conseillers d’état ? et qui est aussi l’auteur de X Atlas historique publié sous le nom emprunté de Le Sage , production qui demeure un monument et un modèle.
Le comte de Las Cases est donc non moins recommandable par ses travaux que par son rang et ses emplois ; néanmoins ses services disparaissent ou s’éclipsent encore devant la fidélité , le dévouement et l’affectioti personnelle qui le conduisirent à Sainte- Hélène auprès de celui qu’il avait servi au temps de sa prospérité.
(i) La famille de Las Cases en France a un nom et une origine espagnols.
Charles de Las Cases, ou Las Casas , était un des seigneurs espagnols qui accompagnèrent Blanche de Castille quand elle vint en France en 1200 pour épouser Louis VIII, père de saint Louis. Charles venait d'Espagne, où les croisades contre les Maures avaient attiré ses ancêtres de par de-là les monts un siècle auparavant. Il est dit que l’un'd’ëux, porte-bannière du comte Henry de Bourgogne, fondateur du royaume de Portugal, dans une des dix-sept batailles que ce prince livra aux infidèles, conquit ses armoiries , son cri de guerre , et même son nom, en fixant par ses exploits le sort de la journée, longtemps indécis. On sait que dans ces temps anciens on n’avait point encore de nom patrimonial ; il dérivait toujours , à chaque génération , de quelque qualité du corps ou de 1 esprit , ou bien encore de quelque circonstance particulière. ( Voyez plusieurs dictionnaires ou ouyrages généalogiques. )
Une telle conduite du reste , on aime à se le dire, a reçu sa pleine et entière récompense , tant dans l’estime des hommes que dans le témoignage authentique, dans la satisfaction spéciale du grand homme. Sa propre main les a consacres, et elle doit sauver de l’oubli tout ce qu’elle aura touché ; aussi la lettre qui renferme ces sentimens demeure-t-elle à jamais pour le comte de Las Cases et les siens un des plus beaux titres qu’aucune famille puisse produire. (1)
(i) « Mbn cher comte de Las Cases, mon cœur sent vivement ce » que vous éprouvez. Arraché il y a dix-septou quinze jours d’auprès » de moi, vous êtes enfermé au secret sans que j’aie pu recevoir ni „ vous donner aucune nouvelle, sans que vous ayez communiqué « avec qui que ce soit. Français ou Anglais; privé même d'un * domestique de votre choix.
» Votre conduite à Sainte-Hélène a été, comme votre vie,honora- » ‘ble et sans reproche, j’aime à vous le dire.
„ Votre lettre à votre amie de Londres n’a rien de répréhensible ; » vous y épanchiez votre cœur dans le sein de l’amitié. Cette » lettre est comme les huit ou dix autres que vous avez écrites à la » même personne, et que vous avez envoyées ouvertes. Le comman- » dant de cette île, ayant eu l’indélicatesse de scruter les expressions » que vous confiiez à l’amitié, vous les a reprochées... Dernièrement » il vous a menacé de vous renvoyer de l’ile si vos lettres conte- » naient encore quelques plaintes. En agissant ainsi il a violé le )> premier devoir de sa place, le premier article de se$, restrictions, et « le premier sentiment de l’honneur ; il vous a ainsi autorisé à chéris cher les moyens de répandre par effusion vos sentimens dans le » sein de vos amis , et de leur faire connaître la conduite coupable » de ce commandant : mais vous êtes sans artifice ; il a été facile de >) surprendre votre confiance....
» Oh cherchait un prétexte de saisir vos papiers ; une lettre à votre » amie de Londres ne pouvait point autoriser une.visite de police chez s) vous; car elle nef ontient aucun complot, aucun mystère ; elle n’est » que l’expression d’un cœur noble et franc. La conduite illégale et
Durant dix-liuit mois le comte de Las Cases partagea les vexations et les souffrances accumulées à Sainte-Hélène , et les supporta toujours avec élévation, énergie et constance.
Il était d une grande ressource à Napoléon ; on le savait constamment occupé d’écrits intéressans ; il
» précipitée que l’on a tenue en cette occasion porte le caractère » d’une haine basse et personnelle.
« Dans les contrées les moins civilisées, les exilés, les prisonniers, » et même les criminels, sont sous la protection des lois et même des ,» magistrats. Les personnes nommées pour les garderont des chefs, 5> soit dans l’administration, soit dans l’ordre judiciaire, pour les » surveiller ; mais sur ce roc, le même homme qui fait les plus absur- » des réglemens les exécute avec violence , transgresse toutes les » lois, et il n’est personne pour restreindre les excès de son ca- » price.
» On enveloppe Longwood d’un voile que l’on voudrait rendre « impénétrable pour cacher une conduite criminelle. Ce soin fait » suspecter les intentions les plus odieuses.
» Par des bruits artificieusement semés on a essayé de tromper » les officiers, les étrangers, les habitans de Pile, et même les agens » étrangers qui, à ce que l’on dit, sont entretenus ici par l’Autriche » et la Russie ; certainement le gouvernement anglais est trompé de „ ia même manière par des rapports artificieux et mensongers.
» Vos papiers , parmi lesquels on savait qu’il y en avait qui m’ap- « partenaient, ont été saisis sans aucune formalité, près de mon ap- » parlement , avec des exaltations de joie féroces. J’en fus informé » quelques momens après. Je regardai parla fenêtre, et je vis qu’on » vous enlevait : un nombreux état-major caracolait autour de vous. » Je crus voir les sauvages des îles de la mer du Sud dansant au- » tour des prisonniers qu’ils vont dévorer.
» Votre société m’était nécessaire ; seul vous lisez, vous parlez et » entendez l’anglais. Combien vous avez passé de nuits pendant mes » maladies ! Cependant je vous engage, et au besoin je vous ordonne, » de requérir le commandant de cette île de vous*envoyer sur le con- >, tinent; il ne peut point s’y refuser, .puisqu’il n’a action sur vous que
ne cessait , dans des expressions hardies , nobles et fières , de transmettre en Angleterre les odieux traitemens exercés à Sainte -Helene. Toutes ces choses lui attirèrent la surveillance spéciale , 1 animadversion personnelle , les persécutions directes du gouverneur et du gouvernement ; on chercha, et Ion eut bientôt trouvé, un motif ou un prétexté de s’en délivrer. On l’arracha avec esclandre de Longwood.
» pav l'acte volontaire que vous avez signé. Ce sera pour moi une » grande consolation que de vous savoir en chemin pour de plus for- •» tunéspays.
» Arrivé en Europe, soit que vous alliez en Angleterre, ou que » vous retourniez dans la patrie , perdez le souvenir des maux qu on » vous a fait souffrir. Vantez-vous delà fidélité que vous m’avez » montrée, et de toute l’affection que je vous porte.
» Si vous voyez un jour ma femme et mon fils , embrassez-les. De- » puis deux ans je n’ en ai aucune nouvelle directe ou indirecte. Il y » a dans ce pays depuis six mois un botaniste allemand qui les a » vus dans le jardin deSchœnbrunn quelques mois avant son dé- » part. Les barbares ont empêché qu’il vînt me donner de leurs nou- » velles!...
» Toutefois consolez-vous, et consolez mes amis : mon corps se trouve, » il est vrai, au pouvoir de la haine de mes ennemis ; ils n’oublient « rien de ce qui peut assouvir leur vengeance; ils me tuent à coups « d’épingles; mais la Providence est trop juste pour permettre que » cela se&prolonge longtemps encore. L’insalubrité de ce climat dévo- ,, rant, le manque de tout ce qui entretient la vie, mettront, je le » sens,\in terme prompt k cette existence, dont les derniers momens » seront l’opprobre du caractère anglais. L’Europe signalera un jour » avec horreur cet homme hypocrite et méchant que les vrais Am
» glais désavoueront pour Breton.
» Comine tout porte à penser qu’on ne vous permettra pas de „ venir me voir avant votre départ, recevez mes embrassemens, l’as- ,, surance de mon estime et de mon amitié. Soyez heureux,
» Votre affectionné. Signé Napoléon.
» Longvvood , le u décembre 1816. »
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Tous les papiers du temps et plusieurs ouvrages nous ont retracé les injustices atroces , les vexations odieuses, les persécutions sans nombre dont il devint alors l’objet.
Retenu captif au secret dans Sainte-Hélène même cinq à six semaines , il fut déporté de la au «cap de Bonne-Espérance , à cinq cents lieues plus loin ; il y demeura captif près de huit mois , en violation des lois les plus sacrées de la législation anglaise.
Jeté ensuite très malade à bord d’un petit bâtiment de deux cents tonneaux , de douze hommes d’équipage , et toujours captif, il y éprouva toutes W «miflTrnnr.es d’une traversée de " *
jours.
A son entrée dans la Tamise, un agent subalterne de la police anglaise saisit tous ses papiers sans vouloir dresser d’inventaire , et le livra captif sur le continent; on lui fît traverser en malfaiteur, et moribond, le royaume des Pays-Bas. Enfin la vague britannique, amoncelée de si loin , et roulant depuis si longtemps, vint expirer au delà du Rhin, à Francfort ; c’est là qu elle vomit sa victime à demi expirante par dix mois de captivité , cent jours de voyage, trois mille lieues de déplacement, au moment où elle était près de succomber sous la fatigue et les infirmités du corps , les angoisses de l’esprit et les peines du cœur. Dans cet état néanmoins et dans sa nouvelle situation le comte de Las Cases ne cessa de consacrer le peu de forces qui lui restaient à 1 adoucissement des peines qu’il ne pouvait plus partager ; il n’eut d’autres soins, d’autres pensées que de porter
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des consolations à Tobjet révéré de ses plus tendres affections.
Il s’adressa aux membres épars de la famille de Napoléon , prisonniers eux - mêmes , ou à peu de chose près ; combina et réunit leurs efforts pour subvenir aux vrais besoins que le ministère anglais laissait peser sur l’auguste victime . Une correspondance ostensible , en dedans des reglemens anglais , et par la voie légale , sous l’enveloppe des ministres mêmes , fut mensuellement suivie ; un fonds annuel pourvu et assuré, des provisions choisies furent expédiées; les livres, les papiers publics, les brochures du temps , sollicités du ministère anglais et promis par lui, bien que très inexactement, envoyés ; les nouvelles des membres de la famille , les expressions de leurs sentimens régulièrement transmis ; enfin , il n’est pas jusqu’au portrait du jeune Napoléon , pris aussi tard que 1819, qui par ses soins ne .parvînt au roc désolé.
L’active sollicitude du comte ne s’en tint pas là : dans l’ardeur de son zèle, que rien ne pouvait arrêter, s’élevant à de plus hautes considérations, il s’adressa directement, et jusqu’à l’importunité, aux souverains mêmes dont la décision tenait dans les chaînes et l’opprobre le monarque déchu par eux. Evitant soigneusement tout ce qui tenait à la politique , le comte n’implorait que leur humanité , leur intérêt, leur gloire. Par un trait de similitude remarquable avec celui de son nom dont nous écrivons ici l’histoire, il fut jusqu’à oser leur demander d’être admis en leur présence pour y plaider cette sainte cause à
Digne héritier des vertus de son nom.
De Las Casas imitateur fidèle.
Lui d’un peuple opprimé fut l’ardent champion j Tpi d’un nouveau Richard te montres le Blondèle.
Mais revenons à notre Barlhélemi. La haine et f envie ayant persécuté dans tous les siècles les hommes que des talens ou des vertus avaient élevés au-dessus de leurs contemporains , il n’est pas étonnant que Las Casas ait rencontré des ennemis et des détracteurs : il s’est trouvé des écrivains qui l’ont attaqué avec les armes du préjugé ; d’autres l’ont fait par légèreté et sans réflexion ou pour n’avoir pas voulu approfondir la conduite de ce héros de l’humanité persécutée. Les chefs d’accusation dirigés contre lui sont au nombre de quatre ; mais il n’es4t
ses risques et périls , s’engageant à démontrer la vérité ou à souffrir les peines de l’imposture. Enfin , au moment meme où l’auguste victime allait rendre le dernier soupir , sur un autre hémisphère , le comte de Las Cases faisait encore entendre à Laybach des cris plaintifs ; aussi tard , il tentait encore par les peintures les plus vives d’émouvoir d’illustres personnages!...
Une persévérance si caractéristique de la part du comte mérite et justifie ce qui lui fut adressé par une main étrangère durant sa captivité au cap de Bonne-Espérance ; nous le rappelons ici parce cjue y bien que la diction en soit peu correcte, la pensée en est très juste, et se lie d’ailleurs tout à fait avec notre sujet :
pas difficile de les réfuter complètement aujourd’hui , que les passions personnelles ont fait place à la saine critique, et que celle-ci peut se faire entendre tet prononcer sans danger comme sans appel.
Le premier reproche fait à don Barthelemi c est d’être un historien indigne de foi par 1 exagération qui caractérise ses récits. Jamais cependant on n’eût songé à attaquer Las Casas par cet endroit si une foule d’Espagnols n avaient ete interesses a soutenir l’opinion desconquérans et des dévastateurs du Nouveau-Monde. Il était impossible à ces tyrans de justifier tant de cruautés s’ils convenaient des faits rapportés par don Barthélemi; il n y avait qu un parti à prendre ; c’était de traiter Las Casas comme un imposteur. Mais disons, pour son entière justification , qu’il existe dans les archives du conseil des Indes une foule de procès que les conquerans s’étaient réciproquement intentés, ou que le gouvernement lui-même avait fait entreprendre auprès des juges d’enquête ou de résidence contre les employés publics , et que ces pièces prouvent évidemment la vérité des rapports de don BartbeSemi ; voilà pourquoi Antoine Herrera, qui les avait vues , déclare que leur auteur est digne de toute confiance , et qu’il n’a rien négligé pour connaître la vérité. Juan de Torquemada lui a rendu le même témoignage en Amérique, d’après les informations authentiques qu’il v avait prises , et les papiers dont il avait eu connaissance.
Las Casas, dans une lettre du mois fie juillet 1 556, écrite à Barthelemi Carranza , parle de celle injus-
tice de ses ennemis: cc Votre Paternité prétend dans » sa lettre [qu’il n’est pas mort autant de monde » que je l’assure. J’avoue qu’il n’y a rien d’etonnant » à ce qu’on regarde ce que j’en ai dit comme în- » croyable ; car l’Esprit saint l’a annonce lui-meme » par la bouche d’Habacuc : Il s’est passe quelque » chose de nos jours que personne ne voudra croire )> lorsqu’on le racontera. Je pense que Ion na » écrit que pour agraver les malheurs de ce désastre » si universel de l’espèce humaine, laquelle n a pen » presque tout entière dans le Nouveau -Monde » que par le système des répartitions. C’a été et c est » encore une chose déplorable qu apres avoir dé- » noncé des milliers de fois , depuis quarante ans , » devant nos rois , nos princes et leurs conseils, ces » destructions d’hommes par lesquelles tout le i) monde s’est rendu tyran , on n ait pas encore » songé à s’assurer du contraire , et , apres 1 avoir )) fait , à me punir par la honte d une rétractation.
» Mais observez , révérend Pere , que le sang y> des hommes qui remplissaient naguère ces im-
» menses royaumes fume encore La plupart
» de leurs meurtriers vivent au milieu de nous...— » Les archives du prince sont remplies de procès , )) de rapports , de dénonciations et d une foule
il d’autres preuves de ces assassinats Il existe
» aussi des données certaines sur 1 immense popu- )) lation de l’île Espagnole, plus grande que toute » l’Espagne , et sur celle des îles de Cuba et de la n Jamaïque , et de plus de quarante autres îles où » il n’est resté ni animaux ni plantes. Ces pays sont
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), plus étendus que l’espace qui nous sépare de la » Perse, et ce qu’il y en a dans la Terme-Ferme est
» deux fois plus considérable C’est à présent
» même que la destruction de ce pays s’opère , et » qu’il est en proie à la tyrannie des agens des ré-
y> partitions Ce Nouveau-Monde est en feu, et
» court au néant Je défie tout homme vivant ,
» s’il n’est pas stupide, d’oser nier ce que j’avance et » de soutenir le contraire. )>
La seconde accusation contre Las Casas le représentait comme imprudent dans ses démarchés inconsidérées en faveur des Indiens. Cette inculpation était fondée sur les plaintes que l’évêque de Burgos avait portées contre lui , ainsi que les religieux hiéronimites envoyés en i5i6 pour gouverner l’Amérique. 11 est certain que la manière dont Herrera s’exprime au sujet de ces prêtres espagnols justifie le reproche fait à Las Casas ; non que cet historien ait jamais qualifié don Barthéiemi $ imprudent, mais il parle de l’ardeur extrême et de la véhémence de son zèle ; en sorte qu’on peut supposer qu’il en portait le même jugement. Mais nous ne sommes pas moins en état d’établir sa justification. Las Casas était dans une position à ne pouvoir rien faire pour les Indiens s’il gardait le silence ; or la sincérité de son zèle et son amour pour la justice ne lui permettaient pas de se taire sur le parti qu’avait pris l’évêque de se faire donner des Indiens , à titre de commandeur , et de les confier à un intendant qui les accablait de cruels' traitemens. C’était aussi à ses yeux un devoir de se plaindre de
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la faiblesse des religieux gouverneurs, qui , au mépris des instructions qu’ils avaient reçues, souffraient que les juges et les administrateurs royaux eussent des Indiens esclaves à leur disposition , et donnassent ainsi les plus mauvais exemples aux autres colons européens. Concluons de là que Factivité importune de Las Casas était une condition nécessaire de la tâche qu’il s’était imposée de lutter contre les hommes les plus puissans de la cour et des Indes. Qui oserait, sans cesser d’être juste et raisonnable, taxer cette conduite d? imprudence ? Si elle fut signalée comme telle par des hommes respectables de ce temps-là , c’est qu’ils étaient aveuglés par leur propre intérêt, et incapables de voiries choses sous leur véritable point de vue.
On reprochait aussi à don Barthélemi Yinconsê quence de sa conduite , parce qu’en même temps qu’il condamnait l’esclavage des Indiens occidentaux , il approuvait celui des Africains , comme si la philosophie chrétienne pouvait avoir deux poids et deux mesures relativement à la liberté des hommes. Il a été répondu d’une manière péremptoire à ce troisième grief dans les dissertations apologéligues de M. Grégoire , ancien évêque de Blois ; du docteur Gregorio Funes , doyen de la cathédrale de Cordoue du Tucuman ; du docteur don Servando Hier, chanoine de Mexico , et dans F Appendix dont
vie de don Barthélemi , un corps de preuves qui doivent rendre désormais inutile toute attaque contre
la personne, le caractère et les vertus de cet immortel défenseur de tous les habilans du Nouveau- Monde.
Enfin, on n’a pas manqué de représenter Las Casas comme un homme dévoré d ’ ambition. 11 n’y avait qu’un écrivain , aussi familiarisé avec le mensonge qu’avec la malignité, qui fût capable d’imputer au vénérable ami des Indiens le projet insensé de s’emparer de la souveraineté de mille lieues de terre. Pour faire justice d’une pareille calomnie , je me contente de renvoyer mes lecteurs à ce que j’ai dit du projet qu’avait formé don Barthélemi de peupler la province de Cumana et la côte de 1 en e- Ferme jusqu’à Sainte-Marthe , ainsi qu’à Y /Ippendix déjà cité , dans lequel j’ai inséré textuellement tout ce que Herrera a écrit sur ce sujet. On y verra clairement que Las Casas n’eut jamais la pensée de demander la souveraineté du moindre village , ni la suzeraineté d’aucune portion de territoire , puisqu il avait établi , dans un ouvrage qui fait partie de celui que nous publions, que les souverains n’ont pas le droit de concéder celte espèce de privilège a aucun de leurs sujets , quelques grands services qu’ils aient pu rendre à la monarchie.
Il serait donc impossible de trouver le moindre sujet de blâme dans la vie du vénérable don Bartbélejni , et tout prouve au contraire que sa conduite personnelle a été sans tache , et ses vertus constamment pures et désintéressées. Nous pouvons même ajouter qu’il n’a pas seulement défendu la liberté des Indiens , mais que tous les peuples du
mondé lui doivent autant de reconnaissance que les liabitans de l’Amérique. En effet , quoique sujet d’un despote aussi absolu que Charles-Quint , il sut trouver dans son caractère l’énergie suffisante pour composer et publier un traite sur le pouvoir des rois , et pour y établir sur d’excellentes preuves qu’ils ne régnent que par la volonté des peuples ; qu’ils ne sont pas les maîtres des terres , des villes ni des hommes , mais seulement leurs chefs et leurs directeurs pour les gouverner en paix d’après les principes éternels de la justice , et pour les défendre contre leurs ennemis extérieurs, mais sans pouvoir aliéner les communes et les habitans , ni imposer des tributs sans le consentement des peuples. Nous 11e craignons pas d’avancer que, pour faire entendre de telles vérités , il fallait un courage fort rare en Europe dans le siècle de Charles -'Quint et de Philippe IL