‹ ŒuvresChapitre 5 sur 72 · PREMIER · texte numérisé non relu

PREMIER

MÉMOIRE

Contenant la Relation des cruautés commises par les Espagnols conquérons de V Amérique.

Lettre clédicatoire , adressée en i552 au prince des Asturies don Philippe , depuis roi d’Espagne sous le nom de Philippe Iï.

Très haut et très puissant prince , la Providence divine a voulu que, pour la conduite et Futilité commune du genre humain, il y eût dans le monde des rois chargés de gouverner les états et les peuples comme des pères et des pasteurs , suivant l’expression d’Homère, et par conséquent que les rois fussent les plus nobles et les plus généreux de tous les membres de la république.

Ce serait un crime de mettre en doute la pureté d’intention qui anime les- souverains ; et lorsque des malheurs et des désordres de toute espèce troublent le bien-être des états , le bon sens indique que ce n’est pas par la faute des princes que ces choses arrivent , mais seulement parce qu’on les leur laisse

ignorer ; en sorte qu’on doit leur supposer la ferme volonté d’y mettre un terme aussitôt qu’ils en sont informés.

C’est ce que T Ecriture sainte nous fait entendre par ces paroles des proverbes de Salomon : Le monarque qui est assis sur le trône de justice dissipe le mal par sa présence* ; comme si elle voulait nous apprendre par la que nous devons toujours supposer dans le prince une vertu si forte et si puissante de sa nature qu’il lui suffit de connaître l’existence du mal pour le dissiper à l’instant même, parce qu’il ne saurait le permettre un seul moment. ^

C’est pour cela , très puissant prince , qu’il m’a paru indispensable de faire connaître a Votre Altesse les malheurs , les désastres et la perte des royaumes des Indes ou du Nouveau-Monde, de ce pays tellement vaste qu’il contient un très grand nombre de puissans royaumes que Dieu et son Eglise ont donnés aux rois de Castille pour en convertir les habitans, et pour les gouverner spirituellement et temporellement , de manière à assurer leur bonheur et leur prospérité. J’ai vu que les maux qu’on a fait souffrir à ces peuples sont si grands et si multipliés qu’il serait impossible d’en concevoir de plus déplorables: leur existence m’est démontrée, parce que j’ai visite pendant cinquante ans les pays qui en ont été le théâtre , et dont ils ont entraîné la destruction.

Je suis persuadé que si Votre Altesse connaissait seulement une partie des iniquités qui se sont com-

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mises et des malheurs qui ont été causés dans ces pays , elle ne pourrait s’empêcher de prier avec les plus vives instances Sa Majesté le roi d’arrêter les atrocités que des tyrans ont inventées et qu’ils poursuivent par droit de conquête; car un tel motif doit nécessairement perpétuer tant de cruautés , et ces conquêtes, injustes, tyranniques, détestables, sont condamnées et maudites par toutes les lois divines et humaines. Les Indiens sont des peuples pacifiques , soumis, d’une grande douceur, et incapables de nuire à personne.

Dans la crainte que mon silence ne me rende complice de la perte de tant d’âmes et de tant de vies , j ai résolu de rapporter quelques unes des mille atrocités qui sont à ma connaissance, et de faire imprimer ce récit , afin que Votre Altesse puisse en suivre plus facilement la lecture.

L’archevêque de Tolède , le maître de Votre Altesse , me demanda , pendant qu’il était évêque de Carlhagène, ce travail, que j’avais déjà préparé, se proposant de le mettre sous les yeux de Votre Altesse; je répondis à son désir, et je sais que celte relation fut présentée à Votre Altesse. Mais il m’est permis de craindre que les voyages quelle a faits sur terre et sur mer , et ses grands travaux pour l’administration de ses royaumes , ne l’aient empêchée d’en prendre connaissance, et, en supposant même que Votre Altesse ait lu mon mémoire , il est possible qu’elle en ait perdu le souvenir par les raisons que je viens d’exposer.

Et cependant l’ardeur insensée et téméraire pour

les conquêtes fait chaque jour de nouveaux progrès ; les ambitieux regardent comme une chose de nulle conséquence de répandre le sang par torrens , de dépeupler de si grandes contrées pour obtenir les

trésors quelles renferment.

Ils obsèdent Votre Altesse pour lut arracher la permission de faire de nouvelles conquêtes, sous de vains et faux prétextes. A Dieu ne plaise qu ils réussissent! car il en résulterait une multitude de péchés énormes contre les lois de Dieu et des hommes, et dignes de toutes les peines éternelles.

C’est afin de les prévenir que j’ai cru devoir présenter à Votre Altesse cette très courte relation des maux et des destructions qui ont désolé l’Amérique , en abrégeant autant que je l’ai pu un sujet capable de remplir plusieurs volumes si j’entreprenais décrire

une histoire. . -,

Je supplie Votre Altesse de daigner en prendre

lecture avec cette bonté qu’elle met à connaître tous les écrits qui lui sont adressés par ses fidèles servilerns suri qui intéresse le bien de l’Etat. Votre Altesse verra dans mon récit de quelle affreuse injustice on se rend coupable a 1 egard des Indiens , et de quelle manière on les traite : on les tue, on les dépouille , on les réduit à l’esclavage sans mo-

tifs j sans nécessité. v

D’après cela je supplie de nouveau V Altesse de demander à Sa Majesté qu d ne soit plus accordé de permission à qui que ce soit pour ormer de nouvelles entreprises en Amérique , parce qu’elles sont nuisibles et détestables ; mais qu on

impose plutôt un silence éternel à de si infernales sollicitations , et avec tant d’énergie qu’aucun Espagnol n’ose plus en parler en présence du roi : ces mesures sont nécessaires pour qu’il plaise à Dieu de protéger les royaumes de Castille et de les rendre heureux. Amen.

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