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Les rois d’Espagne n’ayant eu d’autre titre à la conquête des Indes que la concession qui leur en a ete faite par le pape, qui représentait Jestts-Christ dans cette circonstance , et cet acte ayant été le prix du zele qu’ils ont mis h faire propager la foi dans ces contrées , c’est pour eux un devoir de conscience de conserver aux Indiens leur liberté civile et personnelle , leurs propriétés , leurs lois et leurs coutumes , si elles n ont rien de contraire à la reigion^ en un mot tout ce qui peut intéresser leur ien-etre en ce monde sans nuire au salut de leurs âmes, (.elle obligation est aussi fondée sur ce que ce droit de souveraineté n’a pas été accordé par le pape afin que les Indiens fussent réduits en esciavage et dépouillés de leurs propriétés, ou précipités dans 1 enfer , mais pour leur faire assurer une juste protection et un régime de paix et de bienveillance, propre a les convaincre que la profession du christianismen était pas un obstacle à leur bonheur dans ce monde.
Les conquérans de l’Amérique , n’ayant jamais voulu se conformer aux ordonnances des rois d’Espagne , ont établi un système d’esclavage et d’oppression qui a causé la ruine de la race indienne sur une étendue de plus de trois mille lieues carrées , par la mort de quinze millions de naturels dans l’espace de quarante-six ans. Je déclare que j’ai été témoin oculaire de ce que j’avance , ayant habité et parcouru ces vastes provinces pendant un grand nombre d’années. Le plan qu’on suivit pour arriver à ce funeste résultat fut de partager les habitans des villages dont on s’emparait entre les soldats espagnols ; de les livrer comme des bêtes de somme et à titre de commanderie ou de dépôt , et en recommandant , seulement pour la forme , à ceux qui les recevaient de se charger du soin de les faire instruire dans le catéchisme et dans la religion chrétienne. Mais comme on leur permit en même temps de les employer à des travaux pour leur propre compte , la fraude et la cupidité abusèrent de cette faculté, si légèrement accordée , pour faire éprouver aux malheureux Indiens plus de calamités que l’esprit de l’homme n’en peut concevoir. Il y eut de ces commandeurs espagnols qui vendirent les Indiens comme des esclaves , et ce fut un usage général de leur enlever leur or, leur argent et leurs pierres précieuses , de ne leur distribuer que des alimens insuffisans et de mauvaise qualité , de les
envoyer nus, avec des fardeaux énormes, aux usines et aux autres e'tablissemens d’exploitation situes a cent ou deux cents lieues; de lesabandonneé ans les champs, où ils mouraient de faim, lorsque a maladie ou la faiblesse les forçaient de s’arrêter
de !.eurs ^yages; de tenir séparés les maris de leurs femmes pendant un à deux ans pour abuser de celles-ci ; d’enlever aux mères leurs enans et de les vendre. C’est ainsi qu’ils ont fait perdre la vie a une multitude infinie d’indiens. Les religieux s devaient contre ces traitemens inhumains ce qui fut cause que les commandeurs les empecherent souvent de prêcher l’Evangile. Ainsi
rbuÏ 7Âl """T remp!h PaS l6S C°nditi0ns de
• ‘ dAlexandre, on voit encore dominer
aujourdhu, un système diamétralement opposé; celui des commanderies triomphe , et je ne doute
rjir* PeU l6S Indes "c «« entièrement depeuplees, car un pareil ordre de choses serait
terre " etmire humai“e sur toute la
Cette politique des conquérans espagnols n’a été m permise ni même connue des rois d’Espagne cest ce que prouvent beaucoup de faits, entré
tonhe r7T rVa,Sra,,|'0rter' Lorsque Chris-
sabelle d^ T™ ^ reine
Isabelle, d immortelle mémoire, le nomma gouver-
comnÎ d" T ’ 61 10UlUt fpi'11 traitat les Lnliens -omme des hommes libres: Colomb suivit en gé-
néral les intentions de la reine ; et il n’y eut que trois cents naturels de distribués aux Espagnols des deux premières expéditions , pour leur usage particulier. Ce fut au nom de Sa Majesté que l’amiral disposa ainsi de ces Indiens , pour récompenser les Espagnols qui avaient rendu de grands services dans ces circonstances importantes. Je suis un de ceux qui eurent part à cette distribution , et je reçus le présent d’un Indien. Il m’accompagna en Espagne lorsque nous revînmes de la seconde expédition , et il s’en trouva aussi plusieurs autres qui furent amenés en Europe. La reine en fut informée , et se plaignit vivement de la conduite de l’amiral. — Qui vous a donné le pouvoir , lui disait-elle avec aigreur, de disposer en maître de mes sujets ? — Elle songeait à faire juger Christophe Colomb , dont la disgrâce eût été inévitable sans les droits qu il avait acquis à la reconnaissance publique. Cette considération désarma , à la vérité, la justice d’Isabelle; mais quelque temps après elle ordonna que tous ceux qui avaient des Indiens leur rendissent la liberté , et leur donnassent l’argent nécessaire pour retourner dans leur pays.
La reine nomma pour successeur du premier amiral don Francisco de Bobadilla , et renouvela l’ordre formel de respecter la liberté des Indiens , de les traiter avec justice , de les maintenir dans la paix , et de ne leur faire éprouver que de bons traitemens.
Lorsque le commandeur de Lares fut appelé aux fonctions de gouverneur des Indes , la même con-
tmelu‘ ‘“‘Pyrite par ordre delà reine; mais' ’TT 13 VOl°Ule de ses mai^ , et commença vj5 ’ et,sous mes jeux, à mettre à exécution affi eux système du partage des habitai, s entre les f-pagnols. Lares mourut peu de temps après
h reine^t ^ hoMe qui Rendait si ' reine eut ete instruite du malhedr des Indiens
eue grande reine cessa de vivre en i5o4, après avoir recommandé de nouveau dans son tes " ment et dans son codicile le sort des Indiens à ses successeurs. Son amour de la justice lui eût ins" pire la plus grande horreur pour la conduite du commandeur et cet agent infidèle n’eût pas échappé a sa juste indignation si la vérité avait jamais pu approcher de son trône. P
S°n ép°ux i le roi Ferdinand , fut informé d’une partie des maux que l’on faisait souffrir aux Indiens e lorsque 1 infirmité de la reine Jeanne sa fille C la mort de son gendre Philippe I« l’eurent
Sla?,entr 165 ™eS du «lentement ï
chercha a remed.er a tant d’abus par les instruclions qui furent remises , en i507 Pedre Arias • 7 ’ au gouverneur
ec re Anas, qui avait conquis Ja Terre-Fer™
Malheureusement Je roi Ferdinand n • ' jamais à connaître la vérité tout i
sUrLfeXI,emPereUr’aUj0Urd’fmi ^nam’ “
véritable s’t ' ^ T ^ OnusP0ur le Pomper sur la véritable situa, ton des Indes. Il ne connu, une partie
du mal que lorsqu’il avait déjà jeté de profondes racines , et que les Espagnols , qui avaient amassé dans ce pays d’immenses richesses, jugèrent prudent d’en justifier l’acquisition, afin de pouvoir les conserver et de n’être pas inquiétés par le gouvernement. Le roi notre maître convoqua à V alladolid , pendant le mois de juin i523 , les membres de son conseil des Indes, un grand nombre de savans jurisconsultes, de théologiens et d’autres hommes recommandables par leur savoir et la pureté de leurs principes. Il leur parut que cc puisque le Seigneur notre Dieu avait créé )> les Indiens libres , l’empereur ne pouvait encons- » cience les confier à personne ni les répartir entre les » Espagnols. » C’est ce que prouve le texte même d’une instruction que l’empereur envoya alors à Fer-^ nand Cortès , qui venait d’entrer dans la Terre-F erme pour y commettre leshorreurs que tout le monde connaît aujourd’hui ; il y était expressément recommandé à ce capitaine (( de ne faire aucune répartition d’In- » diens entre les Espagnols, à quelque titre que ce fût, y> et de les laisser jouir de toute leur liberté , comme » les autres sujetsde la couronne d’Espagne. ))I1 était également ordonné à ce capitaine , cc si de semblan blés partages avaient eu déjà lieu lorsque cette ins- » traction lui parviendrait, de les révoquer sans y) délai , et de rendre la liberté aux Indiens. » Fernand Cortès ne fit rien de ce qui lui était prescrit par son maître : les plaintes se renouvelé-^ ent, et de nouveaux conseils furent convoqués sans qu’il en résultât rien d’utile. En îdsg , pendant que Sa Majesté se disposait à passer en Italie , elle
soumit à une autre assemble'e , présidée par don Juan de Tabera , depuis archevêque de Tolède et inquisiteur gênerai , les raisons sur lesquelles on fondait
I utilité et même la nécessité du partage et de la distribution des Indiens entre les Espagnols , afin de les affermir dans la profession du christianisme. Ce conseil rejeta le système des commanderies et de la servitude; mais les hommes intéressés à maintenir 1 oppression profitèrent de l’avantage que leur donnait la grande distance de l’Amérique pour éluder les décisions qui avaient été prises ; ou pour en rendre l’exécution presque impossible.
Depuis ce moment l’empereur et roi a été presque toujours éloigné de son royaume, à cause des guerres que Sa Majesté a soutenues en Italie et en Allemagne ; et quoique les réclamations aient continue, jamais elle n’a pu s’en occuper avec l’attention nécessaire pour couper le mal dans sa racine avant que l’avarice, qui soutient cette odieuse et criminelle tyrannie , ait achevé la ruine de la population dans ces immenses royaumes ; et Dieu seul peut savoir si plus tard il sera encore temps d’y remédier, et de remplir les obligations que la conscience du roi s’est imposées,
II résulte des propositions que je viens d’avancer que toutes les guerres faites contre les Indiens l’ont ete maigre 1 intention formellement contraire des rois d Espagne, et qu’elles n’ont eu qu’un motif illusoire,
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celui de la prétendue résistance de ces peuples à la prédication de l’Evangile ; qu’en conséquence les conquêtes ont été nulles dans le droit, et sans motif légitime ; que le partage des Indiens , à quelque titre qu’ils aient été donnés, est une mesure tyrannique, injuste , ' cruelle , infâme , scandaleuse, opposée a la loi de Dieu , à celle de la nature , au droit des gens, à la nécessité de rendre aimable la religion chrétienne , aux bulles des papes , aux lois du royaume, aux cédules de nos rois, aux défenses du conseil des Indes , aux instructions que les gouverneurs avaient emportées avec eux ou qui leur furent envoyées , aux décisions des assemblées d’hommes pieux et savans convoquées par le roi, et enfin a tout ce qu’il convenait de faire dans des circonstances aussi importantes.
Voila le sens qu’il faut donner à la régie septième de mon Confesoiiario , qui a excité les dénonciations de certains hommes intéressés à ce qu’on ne regarde pas comme mal acquises des richesses qui n’ont été que le fruit du Vol , de l’assassinat et de l'incendie , et qui veulent que le système dès commanderms et du partage des. Indiens soit maintenu pour continuer l’élévation de leur fortune aux dépens de la vie de leurs semblables et par la ruine du pays, au mépris du christianisme , et sans s’embarrasser de la condamnation étemelle de leurs âmes , de celle des personnes qui abusent de leur pouvoir pour commettre de telles iniquités, et peut -être de Celle du roi et dé ses ministres, s’ils consentent à ce qui se fait, ou s ils le tolèrent plus que la loi de Dieu île Te permet.
C Su )
VoiJà , honorables conseillers, théologiens et jurisconsultes, ce que je ne crains pas d’avancer comme la véritable doctrine de mon Confesonctrio , d après la connaissance particulière que j ai acquise de ce qui s est passé dans les Indes pendant la durée de quarante-neuf ans , malgré quelques intervalles d absence , et d apres une étude approfondie du droit, à laquelle je me suis livré durant les trentequatre dernières années.
? Ces circonstances m’ont mis en état d’établir d une maniéré incontestable le véritable et légitime droit de nos rois à l’empire souverain universel sur les îles et la Terre-Ferme des Indes occidentales. Je présenterai bientôt à Votre Altesse cet ouvrage écrit en latin et en langue espagnole , et j’ose croire que je^ rendrai par là un service important à Sa Majesté, notre maître, et à ses successeurs au trône d’Espagne.
Observations de M. Llorente sur la doctrine des trente propositions avancées par l’évêque Las Casas.
La doctrine qui sert de fondement aux trente propositions qu’on vient de lire était commune aux écrivains espagnols en i54g , lorsque Las Casas , alors évêque de Chiapa , la soutint devant le conseil des Indes.
Ferdinand Y avait su en tirer parti pour obtenir
d’Alexandre YI , en 1493, la bulle qui lui accordait la souveraineté temporelle sur le Nouveau-Monde , et en i5l2 celle qui l’autorisait à s’emparer de la Navarre sur son neveu, Jean d’Albret , et sur sa nièce , Catherine de Foi* , que Jules lï avait excommunies et déclarés schismatiques. Philippe II , fort de cette doctrine , reçut et fit publier dans ses états , en i565 , une autre bulle de Pie IV, qui dépouillait de ses droits Jeanne d’Albret , souveraine héréditaire de Navarre et de Béarn.
Le progrès des lumières depuis le seizième siècle a fait sentir la nécessité de remonter aux véritables sources de 1 autorité spirituelle et de la puissanpe temporelle ; car il n’y a pas d’autre moyen raisonnable d’établir la vérité historique , base unique du droit.
C est en parlant de cette maxime , aussi sage que prudente , qu’on est arrivé à ce principe qu’il est impossible de reconnaître dans le pape la faculté de disposer des royaumes et de la souveraineté de§ choses de ce monde , parce que Jésus-Christ ne la lui a point accordée , ainsi que je l’ai prouvé dans un ouvrage publié à Madrid en 1812 , sous le titre de Division des Evêchés , et d’où je vais extraire les passages suivans :
(( Jésus-Christ donna à chacun de ses apôtres un pouvoir réel ( in solidum ) pour la prédication de 1 Evaugile et Je salut des hommes dans tout l’univers , sans lp restreindre dans aucunes limites.
« Allez , dit-il à tous et à chacun d’eux , dans le y> monde entier ? et prêchez l’Evangile à toute créa-
» ture (j). Enseignez toutes les nations, les bapti- » sant au nom du Père , du Fils et du Saint- » Esprit , et apprenez -leur à observer tout ce que » je vous ai commandé (2). Recevez le Saint-Esprit; )) les peclies seront remis à ceux à qui vous les re- )) mettrez , et ils seront retenus à ceux à qui vous y> les retiendrez (3). Les rois des nations et les n princes de la terre les dominent , et les grands les » traitent avec empire , et cependant ceux qui en » sont les maîtres en sont appelés les bienfaiteurs. » Il n en doit pas elre de même parmi vous ; mais » que celui qui est le plus grand devienne comme )) le moindre , et celui qui gouverne comme celui « qui sert. (4) » Enfin , Jésus-Christ n’accorde à ses apôtres aucun pouvoir extérieur sur les pays dont ils doivent être les évêques : la sagesse divine ne pouvait suivre d autre réglé dans le dessein qu’elle avait formé pour l’établissement de son église , et dont le but unique était d’offrir aux âmes les secours nécessaires pour leur salut éternel. Prêcher l’Evangile de la vraie morale , et administrer les sacremens, est le seul ministère dont il ait chargé les prêtres de son église ; or il le pouvait sans leur accorder une puissance terrestre et visible dans le monde.
(1) Saint Marc, cliap. 16.
(2) Saint Mathieu , chap. 28.
(3) Saint Jean, chap. 2.
^(4) Saint Mathieu , chap. 20, - Saint Marc, chap. io.~ Saint Luc, chap. 22,
» Notre divin rédempteur, étant un Dieu véritable, pouvait établir son église sur d’autres fondemens s il l’avait jugé nécessaire: ainsi, de même qu’il convertit Saül , qui persécute l’Eglise , pendant qu’une voix lui dit qu il est inutile de regimber contre l’aiguillon , parce qu’il est choisi pour être un vase d honneur , et pour annoncer le nom de Jésus dans le monde devant les souverains et les magistrats ; de même aussi il peut changer par sa toute-puissance le cœur d’Hérode , de Pilate , de Caïphe , de Tibère et* de tous les autres maîtres du monde , et cependant il ne fait point ce miracle , parce qu’il n entre point dans lès desseins de sa sagesse.
)) Et cependant on ne niera pas que cette conversion ne parut nécessaire pour que les évêques et les autres ministres de l’Eglise chrétienne pussent obtenir quelque portion d’autorité temporelle, d’après l’mtention au moins probable de son divin fondateur , puisque le moyen le plus simple de commencer immédiatement rcxerciee de leur ministère était de faire embrasser la religion par les maîtres du monde , afin que les apôtres trouvassent auprès d eux l’appui nécessaire pour l’annoncer, et auprès des gouverneurs et des magistrats des provinces les secours dont ils auraient besoin pour l’établissement du culte extérieur , pour la multiplication des emplois et des fonctions ecclésiastiques , et pour la démarcation des territoires et des lieux où chaque prêtre serait chargé de prendre soin des âmes.
» Telle ne fut pas cependant la volonté de Jesus- Christ et ce serait une témérité et même un blas-
phonie hérétique de dire de l’être infiniment sage qu’il ne put prévoir des conséquences si évidentes pour tous les esprits. C’est ce qui doit nous convaincre que cette disposition fut un efïêt de sa prudence , et que par elle Dieu voulut prouver à tous les siècles que 1 etablissement et la propagation de son Eglise ne devaient dépendre ni avoir besoin de la protection des maîtres de la terre , puisqu’au contraire il était dans ses destinées de triompher de leurs persécutions , et de se répandre malgré eux dans le monde.
n En effet , les efforts violens des empereurs païens pour l’anéantir ont duré pendant plus de trois siècles , jusqu’à la conversion de Constantin ; et non seulement elle n’a point succombé , malgré le nombre infini de ses martyrs , mais elle s’est encore etendue avec tant de rapidité que la multitude des chrétiens pendant le quatrième siècle surpasse déjà de beaucoup celui des idolâtres dans les provinces de l’empire romain.
n Pour éviter le danger que pouvaient avoir des -mesures opposées dans l’établissement du christianisme , rien ne convenait mieux qu’un système qui laissait les autorités libres et indépendantes les unes des autres ; car, les apôtres n’ayant qu’un pouvoir purement spirituel et intérieur, sans mélange de puissance temporelle , on n’avait plus à craindre les mconvéniens politiques par lesquels celle-ci aurait pu empêcher ou retarder les progrès de l’Evangile.
)) Au contraire , si les apôtres avaient été investis d’un pouvoir temporel , celle concession eût pour
ainsi dire légitimé la résistance des princes et des magistrats , et quelquefois même la persécution : aux premiers efforts qu’ils eussent faits pour s’établir dans le monde , au nom d’un maître qui n’était point reconnu pour souverain temporel , le désordre se fût mis dans le gouvernement civil et eût détruit l’unité de puissance , source légitime des pouvoirs particuliers.
» Ces vérités incontestables furent cause que le divin fondateur de l’Eglise annonça fréquemment et de plusieurs manières que son Eglise ne serait jamais l’ennemie des princes de la terre ni des gouvernemens, quels que fussent leurs principes religieux et politiques , et qu’au contraire la religion qu’il allait faire annoncer aurait pour base et pour doctrine essentielle d’obéir aux puissances, de se soumettre aux lois, d’acquitter les tributs et de remplir fidèlement toutes les conditions du contrat social.
» C’est pour cela qu’il annonce que son royaume nest pas de ce monde (i) ; et lorsque la multitude veut le faire roi de Judée , il se cache et refuse prudemment de se rendre aux vœux de sa nation (2). Une autre fois on lui propose de terminer le différend qui s’est élevé entre deux frères au sujet du partage des biens de leur père ; il refuse de s’en mêler, et répond à ceux qui le pressent : qui est-ce qui m’a établi juge ? (5) Ces circonstances prouvent
(1} Saint Jean , chap. 18.
(2) Saint Mathieu , ch. ; saint Marc, ch. 6; saint Jean , ch. 6.
(3) Saint Luc , chap. in.
évidemment que Jésus-Christ ne voulait rien changer dans l’économie des gouvernemens ni dans la condition des- rois .
» 11 enseigne publiquement qu’il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu , et à César ce qui est à César (1) ; il fait voir que les âmes appartiennent à Dieu , mais que les corps sont à la disposition de César, lorsqu’il dit à ses apôtres, en les envoyant prêcher l’Evangile, qu’ils doivent craindre non ceux qui ont le pouvoir de faire mourir le corps, mais ceux qui peuvent tuer l’âme (2).
» 11 applique sa doctrine non seulement en disant qu’il faut payer le tribut à César (5) 7 mais encore en l’acquittant pour lui-même et pour saint Pierre, qui doit être son vicaire sur la terre , le prince des apôtres, elle chef visible de l’Eglise chrétienne (4). »
Toujours invariable dans ce système, sa divine sagesse veut que lorsque ses apôtres seront mal reçus dans une ville ils s’en aillent dans une autre, afin de leur apprendre que leur pouvoir ne va point jusqu’à disposer des pays qu’ils doivent éclairer des lumières de l’Evangile.
En effet, chercherait-on en vain dans l’histoire del’Eglise, jusqu’au temps de Grégoire II, l’acte d’autorité temporelle le moins remarquable exercé par les papes. A celte époque, qui est celle de 7 1 5, la ville de
(1) Saint Mathieu , chap. 17.
(2) Saint Mathieu, chap. 5.
(3) Saint Mathieu , chap. 22.
(4) Saint Mathieu , chap. 17.
Borne se révolte contre l’empereur de Constantinople, chasse le gouverneur Basile, et délègue au pape le soin de la gouverner. Depuis ce moment les doctrines prennent une direction différente. Grégoire III , Zacharie , Etienne II , Etienne III et Adrien IUr, ses successeurs , marchent avec tant de soin et d’adresse sur les traces de Grégoire II, qu’ils font naître dans l’esprit des courtisans de la cour de Borne l’idée d’une pièce, supposée du 4e siècle, par laquelle Constantin donne aux papes la souveraineté de Borne, et que bientôt ils en répandent de nouvelles sous le nom de Decretales des premiers siècles , compilées , dit-on , dans le 7e , par saint Isidore de Séville.
Martin Ier excommunie l’empereur Constance II , et donne le funeste exemple d’une entreprise qui sera imitée par ses successeurs , au grand scandale de la religion , et pour le malheur spirituel et temporel des peuples chrétiens.
Grégoire III frappe du même anathème l’empereur Léon son souverain. Ces coups d’autorité eussent été sans conséquence si l’on n’avait en même temps fait, entendre aux peuples qu’un prince excommunie perdait l’exercice de la souveraineté par la dissolution du contrat qui les hait à leur prince, suite né" cessaire de l’excommunication suivant ces novateurs. Cette doctrine, à laquelle on s’efforcerait vainement de donner le plus léger appui, révoltante par son injustice , et aussi contraire à la raison qu’à la pratique des premiers siècles de 'l’Eglise, s’est insensiblement accréditée jusqu’à notre siècle, elles
ultramontains la regardent aujourd’hui comme si indubitable , qu’ils ne prennent pas même la peine de la démontrer.
Zacharie répond à Pépin qu’il lui est permis de prendre le titre de roi de France, quoique Childénc III , le roi légitime , vive encore , et il approuve que ce malheureux prince ait été confiné dans un monastère, oubliant qu’aucun de ses prédécesseurs na cru pouvoir s’engager dans des démêlés aussi etrangers à un successeur de saint Pierre.
On voit Etienne II employer mille moyens pour obtenir l’exarchat de Ravenne , venir en France , couronner Pépin , donner à ses fils le titre de patrices de Rome , et défendre , sous peine d’excommunication majeure, qu’aucun prince ou seigneur qui ne serait point de la famille du nouveau souyeràin prenne le nom de roi de France.
Grégoire IV ose écrire aux évêques de France que son autorité apostolique est fort au-dessus de celle des empereurs ; ce qui doit les engager à lui obéir plutôt qu’à Louis Ier. Dans quelle circonstance ce pape tient-il ce langage ? Pendant la révolte de Lothaire contre son père , et [mur favoriser ce fils ambitieux. Les papes marchent alors à pas de géant dans la carrière de l’ambition.
Adrien II se mele dans les guerres civiles qui déclin ent la France sous Charles-le-Chauve. Il menace d’excommunier les évêques qui prendraient parti pour le prince légitime.
Jean VIII met la couronne impériale sur la tête de Charles-îe-Cbauve : cette cérémonie enhardit les
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papes à prétendre que les empereurs d’Occident tiennent d’eux le sceptre et l’empire.
Benoît VIII fait la guerre aux Sarrasins qui tentent de s’emparer de Home ; il se ligue avec les Normands contre l’empereur de Constantinople , et devient l’allié de saint Henri , roi d’ Allemagne, contre le même prince.
Léon IX suit le système militaire de Benoît ,• mais se déclare pour le parti contraire. Il profite des secours que lui fournit l’empereur d’Orient pour faire tête aux Normands , et voyage pendant la plus grande partie de son pontificat pour des entreprises politiques , étrangères aux devoirs d’un successeur de saint Pierre.
Victor II prend également part aux guerres des Normands ; il parvient , à force d’mtrigues, à faire nommer roi d’Italie son frère Godefroy , duc de Lorraine : cet ambitieux projet, qui viole les droits dü jeune roi Henri IV, est cause de sa mort.
Nicolas II ne se fait aucun scrupule de disposer des royaumes. Il donne aux Normands celui des deux Siciles, comme un fief de leglisé romaine. Richard fait foi et hommage pour la principauté deCapoue; Robert son frère , pour les duchés de la Pouille et de Calabre, ainsi que pour File de Sicile , et il s’engage à payer tous les ans à Pâques un tribut en argent à la cour de Rome : telle est l’origine du royaume de Naples et de Sicile.
Grégoire VII achève le grand ouvrage commencé par un de ses prédécesseurs, en se déclarant le maître de fous les royaumes de la terre, en excommuniant
et déposant les empereurs et les rois , et en distribuant a son gré les souverainetés comme les indulgences. Il fomente la révolte des Saxons contre 1 empereur Henri IV, et fait donner l’empire à Ro, dolphe. 11 s’arroge le droit de disposer du royaume de Castille , et fonde ce système d’erreur et d usurpation sur la doctrine politique que l’évêque de Clna pa avait adoptée pour les trente propositions que ) ai combattues. Je crois inutile à l’objet de cette note de. faire remarquer en détail toutes les entreprises formées par les successeurs de Grégoire VII contre 1 autorité des princes; je me contenterai d’en rappeler quelques autres.
Urbain II doutait si peu de son droit universel sur les royaumes , qu’il donna la Palestine , alors occupée par les Sarrasins , au chef des chrétiens qui voudraient se croiser pour en faire la conquête. Il prétendit que ce n’était point violer les règles de la justice que d’en dépouiller , s’il était possible , le tranquille possesseur, attendu qu’il ne jouissait de ce pays qu après l’avoir enlevé aux chrétiens , jadis ses maîtres légitimés. Il fallait vivre dans un temps tel que celui dont nous parlons pour s’imaginer que le successeur de saint P, erre , galiléén d’origine , avait par cela même le droit de disposer de la Galilée, de la Judée et des contrées voisines. Cette opinion devint cependant dominante, et les successeurs d’Uij n ne ™anquèrent pas de lui donner tout le crédit dont ils étaient capables ; en sorte que, pendant près de trois siècles, ils excitèrent sans cesse les princes Chrétiens à la guerre contre les infidèles pour ren-
il ,
trer en possession d’un pays qui devait être après sa conquête une source intarissable d’or et d’argent pour la cour de Rome.
Clément VI ne se contenta pas de disposer , en faveur des princes de son choix , des pays où les chrétiens avaient établi et fait régner la foi avec des princes de leur religion. 11 en lit autant à l’égard de ceux qu’ils n’avaient jamais occupés , parce que le zèle pour l’établissement de la foi dans ces provinces était à ses yeux un titre légitime pour en faire la conquête : c’est ainsi que ? les Espagnols ayant découvert les îles Fortunées ou les Canaries, Clément permit en 1 544 'd don Louis de la Cerda , comte de Clermont , sous le nom de Louis d’Espagne et prince du sang royal de Castille , de s en emparer et d’y regner avec la qualité de roi , apres l’avoir couronné de sa propre main, sous la condition qu’il se reconnaîtrait feudataire de l’église romaine. Il ne tint pas au pape qu’un prince chrétien n’ailât régner dans ces îles ; mais cette donation ne fut qu’une mesure mutile : en faisant présent d un royaume les papes ne fournissent ni les hommes ni l’argent nécessaires pour s’y établir ; ils se contentent de signer des bulles pour armer les hommes les uns contre les autres * et profiter ensuite de la victoire pour imposer des tributs. Clement VI écrivit aux rois de France , d’Espagne et d’Angleterre pour les intéresser au succès de l’entreprise ; mais il ne put rien obtenir.
Tout le monde connaît la générosité d’Alexandre VI à l’égard de Ferdinand et d Isabelle de Cas-
tille. Ce pontife , sans tirer un seul ducat de son trésor , et en s’assurant au contraire de grandes richesses , leur donne les empires de la Nouvelle- Espagne et du Pérou , les royaumes de la Nouvelle- Grenade , de Santa-Fé , de Cuzco , de Quito , du Chili , de Guatemala , de Nicaragua , de Carthagène , de Sainte-Marthe , de Honduras , et d’autres souverainetés de la Terre-Ferme , outre Saint- Domingue , Puerto-Rico, Cuba, et un grand nombre d’autres îles. Le pontife n’a que la peine de tracer une ligne imaginaire qui embrasse les plus vastes régions du Nouveau-Monde.
Cette étonnante concession , échangée par la cour de Rome contre tant de réaux , a fait perdre à l’Espagne -par l’émigration plus d’un million de familles , et causé dans sa statistique actuelle un déficit de dix millions d’âmes. Sans ce vide immense , l’Espagne , forte aujourd’hui de vingt millions de sujets , serait industrieuse, commerçante et riche. L’or et l’argent dont elle a été inondée n’ont servi au contraire qu’à rendre ses peuples oisifs , indolens et orgueilleux , et par conséquent pauvres. Après avoiï* abandonné toutes les branches heureusement cultivées de son ancienne industrie , la nation , devenue tributaire de ses voisins pour une foule d’objets indispensables , leur envoie cet or , dont la source vient d’être tarie, pendant qu’elle est privée des arts industriels qui auraient pu le rem-
Tels ont été les résultals les plus constans de la politique imaginée dans le huitième siècle par la
cour de Rome pour régner de toutes parts et s’enrichir aux dépens des nations catholiques. Que dirait l’apôtre saint Pierre s’il était témoin de la conduite de ses successeurs ? Que penserait-il en apprenant que les papes commencèrent si vite à vouloir commander aux autres églises et se soumettre tous les évêques , lui qui , loin d’ambitionner la souveraineté du monde , n’eut pour toutes richesses qu’un simple filet de pêcheur , et reçut avec humilité et devant ses frères les reproches de saint Paul ?
Comment les jugerait-il en voyant qu’après cette première difficulté vaincue ils entreprirent de gouverner les rois et les royaumes ! C’est une chose vraiment étonnante de découvrir dans l’histoire comment, à force de persévérance dans leur système d’ambition , tantôt menaçans , et les foudres de l’Eglise dans les mains, tantôt souples et timides, ils ont pu parvenir au faîte de la puissance temporelle, et s’y établir avec une audace qui a fait trembler les empereurs , les rois et tous les princes !
Ces hommes , qui n’avaient été nommés chefs de l’Eglise que pour être des anges de paix au milieu des chrétiens, que de sang n’ont-ils pas fait répandre pour conserver leur puissance monstrueuse ! On peut assurer , d’après un calcul exact , qu’il a péri plus de vingt millions d’hommes dans les guerres que les papes ont fait entreprendre, ou qui ont été la suite de leurs maximes ambitieuses et de leur conduite politique. ïls les ont fait naître ou commandées, tantôt au nom de la religion , tantôt pour défendre ce
qu’ils appelaient les droits de V Église de Home , quelquefois pour maintenir le respect dû au clergé , au culte et à ses ministres , ou pour le pieux motif dJ une paix solide. Mais 1 ambition fut toujours le mobile secret de toutes leurs entreprises , et c est en suivant avec opiniâtreté ce système d intrigues qu ils conservèrent leur énorme crédit et leur puissance colossale.
Cette audacieuse ambition faisait dire dans le douzième siècle au vénérable Pierre de Blois , archidiacre de Londres, que tout se vendait à Rome, et qu’une petite lame ronde de métal et un morceau de peau y valaient une somme d’argent considérable. Ces abus , devenus insupportables, excitèrentles Vaudois à se déchaîner contre la cour de Rome • « Le christianisme , disaient-ils, n’existe plus dans » Rome ses évêques ne sont plus les successeurs n de Simon Pierre , mais de Simon 1 q pecheur , qui j> offrait de vendre pour de 1 argent les dons du » Saint-Esprit. » La cour de Rome les condamna comme hérétiques, espérant leur imposer silence et faire trembler ses autres ennemis ; mais ses efforts furent inutiles. Les pauvres de Lyon leur succédèrent, et plus tard les albigeois , les wicle- Jistes , les hussites , et enfin les luthériens , les calvinistes et les autres réformateurs du seizième siècle , vinrent augmenter ses embarras et alarmer sa puissance.
Ces derniers parurent en Europe lorsque l’art admirable de l’imprimerie, inventé un demi-siècle auparavant, commença à se répandre : comme ils étaient
intéressés à découvrir l’origine de la véritable puissance du pape, ilsy réussirent si bien que les catholiques n ont pu s’empêcher d’embrasser leur doctrine sur une infinité de points étrangers aux dogmes , et que ces sectaires avaient trouvés dans les sources primitives et authentiques de l’histoire ecclésiastique. Il faut comprendre dans cette classe le principe et les progrès de la souveraineté temporelle des papes, et le droit qu’ils s’attribuèrent de disposer en maîtres des empires et des royaumes , des sceptres et des couronnes.
En effet , trouve-t-on quelque chose qui soit plus opposé à l’esprit de l’Evangile , a celui des premiers papes et de 1 Eglise elle-même? Jésus-Christ ne se contente pas de laisser ses apôtres sans autorité temporelle sur les hommes, exposés à leurs persécutions comme des brebis au milieu des loups ; il leur défend encore expressément de la rechercher , parce que nul homme voué aux fonctions ecclésiastiques ne doit s’engager dans les discussions politiques des affaires de ce monde . Cette maxime frappe de nullité toutes les prétentions de la cour de Rome, parce . quelle renverse ce mélange des deux puissances dont les papes se sont emparé en réunissant dans leur personne le haut sacerdoce sur toute la chrétienté et la puissance civile sur Rome et sur d’autres provinces.
Il est résulté de là que, comme souverain temporel , le pape a pris rang parmi les empereurs et les rois , et traite avec eux d’apres les maximes politiques de son siècle , et suivant les circonstances locales.