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On le voit s’agiter et trembler lorsque l’Italie est menacée de la guerre pari’ Autriche , Naples , la Savoie ou d’autres princes, dans la crainte d en éprouver personnellement toutes les calamites. Pour détourner l’orage il emploie d’abord les ruses et les détours d’une politique mondaine , qu’il est impossible de concilier avec la simplicité évangélique tant recommandée par Jésus-Christ ; et lorsque ces moyens n’ont pas le succès désiré , il s’empare des armes spirituelles , et s’en sert pour réduire ceux dont il s’est fait volontairement des ennemis , contre l’ordre établi par Dieu même, qui n’en permet l’usage qu’à l’égard des mauvais chrétiens qui ont méprisé jusqu’à trois fois l’avertissement charitable et la correction fraternelle.
Que doit-il arriver dans le cas où un prince a déjà formé son plan de campagne? Dans les siècles d’ignorance on voit l’emploi des armes spirituelles répandre quelquefois une terreur panique qui sauve les intérêts delà cour de Rome, parce que le respect l’emporte sur la science ; mais lorsque le progrès des lumières a fait sentir l’abus d’un tel moyen, on s’accoutume à mépriser l’excommunication ; des nations orthodoxes font la guerre au pape , et les hérétiques en concluent que son pouvoir n’est rien.
Il suit dé là que si Pie VII donnait à quelque prince de son choix les royaumes de Tunis , d’Alger , de Fez et de Maroc , pendant qu’un autre souverain plus puissant en ferait la conquête , celui-ci n’aurait aucun égard à cette donation. On sent en effet combien il serait inutile que le donataire fit
valoir son titre s’il n’avait pas à sa disposition des forces imposantes, parce que la concession apostolique ne serait pas moins vaine et illusoire dans cette circonstance que lorsque Pie IV donna le royaume de Jeanne d’Albret, mère de Henri IV, au roi d’Espagne Philippe II.
Il est donc rigoureusement vrai, malgré la doctrine de Las Casas , que les rois catholiques Ferdinand et Isabelle n’avaient aucun titre légitime pour dépouiller de leur souveraineté les empereurs , les rois et les caciques des Indes occidentales, puisque le pape n’était pas maître de ce pays , et qu’il en disposait sans droit, Jésus-Christ ne lui ayant pas seulement refusé la puissance sur les royaumes de la terre , mais lui ayant fait encore l’expresse défense de se mêler des affaires de ce monde, de confondre les ténèbres avec lalumiere, et d’associer les soins des choses profanes aux saintes fonctions du minisièfe.
Ces souverains n’eurent pour tout droit à la conquête des Indes que la force , et ils en abusèrent comme les voleurs et la plupart des conquérans ; mais il a suffi qu’ils aient triomphé des malheureux Indiens pour que la vanité espagnole ait légitimé la plus injuste invasion : si la fortune en eût décidé autrement , 1 histoire eut dénoncé aux hommes cette grande iniquité , et présenté leur défaite comme le juste châtiment de leur ambition.
Je suis loin de conclure de ce que je viens de dire que les rois d’Espagne possèdent aujourd’hui sans titre les provinces du Nouveau-Monde. La question se présente ici sous un point de vue en-
tièrement différent. Les vices d’acquisition à l’égard des choses changent de nature avec le temps , et le consentement des parties intéressées en rend la jouissance légitime. ; s’il en était autrement , quel roi en Europe pourrait justifier de ses droits à la souveraineté ?
Par exemple , sur quel titre est fondé celui du roi d’Espagne? Ferdinand , d’après le système commun , tiendrait tout au plus ceux de sa couronne de Pélage , roi des Asturies. Or quels étaient ceux de ce dernier souverain , si nous faisons abstraction' du choix que les Espagnols firent de sa personne ? Dirat-on qu’il avait hérité de la couronne des princes golhs ? Mais comment ceux-ci l’avaient-ils acquise ? Par leur résistance à l’oppression des Romains, et par des traités avec Honorius. Et les Romains , sur quoi fondaient-ils leur domination ? Sur la force qu’ils avaient employée contre les Carthaginois , qui à leur tour avaient asservi les Phéniciens , les Grecs , les Ibériens , les Celtes et les Celtiberiens , dont la puissance , successivement exercée sur les naturels de la péninsule , n’avait pas eu elle-même une autre origine.
L’intervalle de trois cent vingt-six ans , et d’autres circonstances qui ont accompagné la possession de l’Amérique , ont légitimé la puissance de Ferdinand VII dans cette partie du monde , jusqu’à ce que de nouveaux événemens lui enlèvent ce droit pour le faire passer en d’autres mains.
Les principaux hahitans de l’Amérique ne sont pas ces Indiens dont parle Las Casas ? mais les
émigrés espagnols qui s’y établirent ou leurs descendans. Le consentement de ceux-ci équivaut aujourd’hui à celui que pouvaient donner en i4g2 leurs ancêtres qui avaient accompagné Christophe Colomb dans son expédition.
Les rois de l’Europe ceux du Brésil , du Portau-Prince , les republiques de Washington et de Haïti , doivent être considérés comme autant d’autres puissances dont le droit, fondé sur le consentement des peuples ? peut être comparé à celui que les empereurs , les rois et les caciques de l’Amérique cédèrent au roi d’Espagne par leur obéissance et leur soumission volontaire ou forcée.
Ces considérations font voir que le petit traité de Las Casas ne peut nous occuper que comme monument de la doctrine de son siècle sur cette matière : c’est en le considérant sous ce point de vue que je vais entrer dans quelques détails que l’auteur n’a point exposés , afin que l’on connaisse mieux le motif qui le fît écrire.
Barthélemi de Las Casas , nommé en 1 547 évêque de Çhiapa , ne tarda point à se rendre à son poste. En partant de la péninsule il était convaincu que la conquête de l’Amérique était une violation du droit des gens ; il frémissait d’horreur à la vue des mauvais traitemens dont les Espagnols accablaient les malheureux Indiens. Il savait que don Sébastien Ramirez de Füenleal , evêque de Saint-Domingue , avait prêché , pendant sa vice-royauté dans la Nouvelle-Espagne , que toute violence commise sur les Indiens pacifiques était un péché mortel. Il par-
tageait l’opinion de ce généreux prélat , et pour contribuer autant qu’il était en lui à faire rendre la liberté aux naturels , et à diminuer leurs souffrances , il composa un petit livre sous le litre de Confesonario , ou Avis aux Confesseurs , dont il distribua les exemplaires aux curés , aux prédicateurs et aux autres prêtres confesseurs de son diocèse.
Il y disait que les confesseurs devaient demander à leurs pénitens s’ils avaient ou s’ils avaient eu des Indiens qui fussent esclaves , ou réduits en servitude sous les noms de sujets de commanderie ou de navorias. S’ils répondaient affirmativement, levêque défendait à ses prêtres de leur accorder l’absolution , à moins qu’ils ne promissent , avec toutes les apparences de la bonne foi , de rendre la liberté à ces Indiens.
Afin de prouver que cette disposition était conforme à la justice, Las Casas se crut obligé d’exposer les raisons essentielles de son opinion : elles consistaient dans ce que ses mémoires contiennent de plus fort sur le défaut d’autorité et sur l’absence de tout droit légitime et suffisant pour conquérir les Indes par la force des armes , attendu que le pape n’avait accordé , suivant lui , que le droit de prêcher la foi aux Indiens, et la permission de les engager ensuite par des moyens pleins de douceur à reconnaître pour leur souverain le roi d’Espagne.
Lorsque l’instruction de Las Casas se fut répandue, quelques Espagnols , qui avaient leurs raisons pour soutenir le système de l’esclavage et des cominan-
deries , dénoncèrent l’ouvrage et la doctrine de 1 auteur au conseil royal des Indes comme erronés , offensans pour la dignité royale , et attentatoires aux droits de souveraineté des rois d’Espagne.
Las Casas revint en Europe dans l’année 1 549 ? et le conseil des Indes , quoiqu’il eût fait censurer son livre , le chargea de faire un exposé de sa doctrine pour savoir à quoi s’en tenir sur les dénonciations.
L’évèque de Chiapa assista à plusieurs séances du conseil , expliqua verbalement la doctrine de l’Avis aux Confesseurs , et, afin de la développer autant que les ministres pouvaient en avoir besoin , il forma trente propositions de tout ce qu’il y avait de plus substantiel dans son ouvrage , et les présenta luimême au conseil des Indes de la manière qui a été rapportée plus haut. Celte explication fu! suivie dune dispute publique avec Jean Ginès de Sépulveda , comme on le verra plus loin.
Celte discussion n’eut aucun résultat décisif ni pour ni contre le Mémoire de Las Casas , et l’auteur fit réimprimer en 1 552 ses trente propositions avec quatre nouveaux écrits , que j’ai réunis dans cette collection de ses œuvres.