DOUZIÈME OBJECTION
Le défenseur des Indiens soutient encore que leur faire la guerre pour les soumettre, et leur prêcher ensuite la foi, c’est agir contre l’intention du pape Alexandre VI, comme on peut le voir par la déclaration de Paul III.
Cette assertion est fausse. Les intentions d’Alexandre furent remplies par Ferdinand et Isabelle. Ce pape vécut encore plus de dix ans après la conquête de l’Amérique, qui fut faite en vertu de sa bulle, et jamais il ne se plaignit de la conduite de ces souverains : on voit , au contraire , qu’il les loua plus d’une fois, soit directement, soit indirectement, dans différentes lettres relatives aux affaires spirituelles et ecclésiastiques du Nouveau-Monde.
Paul 111 suivit le même système , et la bulle que cite le seigneur évêque ne prouve rien pour lui : tout ce qu’on y trouve c’est que le pape , informé que les soldats espagnols se servaient des Indiens comme de bêtes de somme , et en faisaient des esclaves , contre les intentions du roi , il en témoigna son mécontentement, et voulut qu’on les traitât avec humanité, puisqu’ils étaient hommes et des créatures raisonnables. &■
Depuis la pcemière conquête jusqu’à nos jours , tous les papes ont su que les rois d’Espagne ont constamment suivi le même système pour établir leur
puissance en Amérique , c’est à dire qu’on a commencé par soumettre les habitans, et qu on leui a ensuite prêché l’Evangile ; cependant aucun d eux ne s’en est plaint ; ils ont approuvé , au contraire , par des bulles spéciales , la conduite et le zèle des rois catholiques lorsqu’ils ont fondé en Amérique des évêchés et d’autres étabkssemens favorables à la religion.
La raison justifie pleinement la conduite qu on a tenue. Si la prédication précédait la conquête , celle-ci serait injuste , parce que les Indiens ayant déjà embrassé la foi catholique , on n’aurait plus aucun motif de les soumettre ; au lieu qu’en commençant par la guerre on a la certitude que la prédication sera facile; on peut croire que les Indiens en profiteront et qu il n’y aura de leur pai t rétractation ni aspostasie.
Convenir , comme le fait le seigneur évêque , que nos rois ont le droit de soumettre les Indiens après qu’onleura prêché l’Evangile, c’est assurer que dans le cas où ils refuseraient , ainsi que leurs chefs , de reconnaître le roi de Castdle pour souverain , et de lui payer tribut , celui-ci aurait le droit de leur faire la guerre ; mais il est évident qu’elle serait alors sans motif légitime , ou quelle en aurait un beaucoup moins raisonnable qu’avant la prédication, puisque, si son objet était l’établissement du christiafjçme, cette œuvre étant accomplie , l’attaque et 1 invasion ne seraient plus nécessaires.
La conséquence de ce que je viens d exposer c, est que tout ce que le seigneur évêque a dit dans son
apologie , et tout ce qu’il soutient devant vos Seigneuries et vos Grâces , tend uniquement à faire croire que les conquêtes faites en Amérique ont été injustes et tyranniques (lors même qu’on se serait conformé , dit-il , aux instructions des rois d’Es-
pagne) , et à appuyer ce qu’il avait déjà avancé dans son Confesoncirio, qui n’est qu’un véritable libelle diffamatoire contre nos rois et notre nation.
Sa doctrine tend à prouver que le souverain d’Espagne ne doit plus faire de conquêtes en Amérique. Si ce conseil était suivi , il manquerait à l’obligation qu’il s’est imposée de répandre l’Evangile par tous les moyens qui sont en son pouvoir.
Il est incontestable que la prédication delà foi au milieu des Indiens devra cesser si on cesse de leur faire la guerre pour les soumettre ; car, en supposant même que le roi voulût envoyer des missionnaires sur leurs côtes , aucun prêtre ne voudrait s’engager dans des pays non conquis avec trente ducats d’indemnités par mois : s’il y en a qui le fassent aujourd’hui , c’est parce qu’ils sont accompagnés de la force armée , dont ils partagent les ressources et la sûreté ; s’ils arrivaient seuls , ils ne seraient pas reçus par les Indiens , ou ne larderaient pas à être massacrés , comme plusieurs l’ont été il y a quelques années dans la Floride, après avoir pénétré dans ce pays par les conseils du seigneur évêque Las Casas.
Accordons pour un moment que ce malheur n’arriverait pas ; il est au moins incontestable qu’en cent années la prédication produirait moins d’effet
qu’en quinze jours , si les Indiens étaient soumis , parce que dans ce dernier cas ils ne seraient plus retenus par la crainte de leurs pretres et de leurs caciques.
L’évêque de Chiapa s’est dissimulé la force de ces raisons ; il a fait , au contraire , tous ses efforts pour détruire les droits de notre monarque à la possession de l’Amérique : son intention parait être de faire croire à tout le monde que les rois de Castille possèdent ce pays sans titre légitime , et seulement par le droit d’invasion ; et s’il leur fait quelques concessions , c’est seulement par respect pour eux , et parce qu’il n’ignore pas qu’il a tout à craindre ou à espérer de celui qui gouverne
l’État. . .
Je conclus donc qu’il est très juste de faire la guerre aux Indiens indépendans de 1 Amérique pour les contraindre de renoncer à 1 idolâtrie , à ses cérémonies, et à l’usage d’immoler des hommes à leurs divinités , ainsi qu’à des vices qui dégradent la nature ou qui violent les lois de la raison. 11 faut les soumettre , pour que la prédication de 1 Evangile ne rencontre pas d’obstacles , et qtie sa divine morale puisse s’établir ; il le faut , afin que lorsqu’ils auront été subjugués ils puissent entendre fréquemment la parole de Dieu et se convertir, que leur conversion soit suivie d’une instruction plus profonde, devienne plus solide, et quilnyait plus de danger de les voir retourner à leurs fausses croyances lorsqu’ils seront places sous la puissance domestique des Espagnols.
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Je crois avoir répondu aux objections du seigneur évêque et de ceux qui partagent son système. Je l’avais déjà fait en général dans mon livre , dont il s’est répandu beaucoup de copies en Espagne ; et dans la Somme , qu’on a imprimée à Rome , après l’examen et avec l’appjrobation du vicaire du pape , du maître du sacré palais et d’un auditeur de rote: on y trouve le jugement favorable qu’en ont aussi porté d’autres personnes très savantes de cette capitale du monde catholique.
Cette circonstance et la lecture des bulles du pape Alexandre et de ses successeurs doivent suffire pour lever les scrupules et dissiper tous les doutes. S’il en est resté encore chez quelques personnes , je les invite à lire mon livre ou ma Somme , et à réfléchir sur leur contenu, qui embrasse tout ce qu’il importe de savoir pour bien entendre et pour juger cette question.