DOUZIÈME RÉPLIQUE
La manière dont le docteur a réfuté ma dernière objection contient de graves et de pernicieuses erreurs. Le parti qu’il a pris de vouloir tranquilliser la conscience du roi l’a conduit dans un pré-
eipice. Si j’écrivais avec emportement contre lui je tremperais ma plume dans le sang ; je tâcherai de le faire avec modération.
Il commence par nous tromper sur les motifs qui dictèrent la bulle du pape Alexandre VI : comme j’écris sur cette question avec toute la bonne foi dont je suis capable , je vais copier littéralement une disposition de celte bulle , parce qu’elle sert à en faire connaître le véritable esprit. « Vos envoyés , y est-il » dit, ont découvert des îles et des terres fermes, » habitées par un grand nombre d’hommes paisibles.
» Nous vous exhortons vivement, pour
» l’amour que nous devons à Dieu , par l’obligation )) que vous avez contractée en recevant le bapn terne d’obéir aux ordres du Saint-Siège , et nous » vous engageons spécialement , par les entrailles » de Notre Seigneur Jésus -Christ (lorsque vous » commencerez et que vous poursuivrez cette expé- » dition par zèle pour la foi orthodoxe , à faire » tous vos efforts pour convertir les peuples de ces
» contrées à la religion chrétienne Nous
n vous ordonnons également , en vertu de la sainte » obéissance qui nous est due , d’envoyer dans » lesdites îles et terres fermes des hommes d’une » probité reconnue, craignant Dieu, sages, éclairés )) et pleins d’expérience , afin qu’ils instruisent ces » peuples dans la foi catholique , et leur fassent » aimer sa morale. Vous apporterez à l’accomplis- » sement de cette oeuvre tout le soin convenable , » comme vous nous l’avez promis , et comme nous » ne doutons pas que vous ne l’exécutiez , à cause
» de votre piété sincère et de votre royale magna- » nimité (i). »
Il résulte du texte même de cette bulle que les nations si nombreuses des Indiens étaient tranquilles, suivant la relation que Christophe Colomb envoya aux souverains Ferdinand et Isabelle , et d après le compte que ceux-ci en rendirent au pape. Il est donc clair qu’il ne pouvait convenir à la sainteté du ministère du chef de l’Eglise d’autoriser personne à porte r la guerre chez des peuples qui vivaient en paix, dans la seule vue de conquérir ces pays et d’en soumettre les habitans, pour leur prêcher ensuite l’Evangile.
Le pape conjure Ferdinand et Isabelle , par les devoirs qu’ils ont contractés dans le baptême, d’exécuter fidèlement les ordres du Saint-Siège , et d’envoyer en conséquence des missionnaires en état d’instruire les*habiians des pays nouvellement découverts dans la foi catholique et dans sa morale.
(1) Invenerunt scilicet nuntii vestri certas insulas et terras fumas in quibus quamplurimæ gentes pacificæ viventes inhabitant.... Hortamur vos quamplurimum in domino et per sacri lavacri susceptionem , quà mandatis apostoîicis obligati.estis, et viscera domini nostri Jesu-Christi attente requirimus, " ut cum cxpeditionem bujusmodi omnino prosequi et assumere , orthodoxæ fideï zelo intendatis, populos in bujusmodi insulis et terris degentes ad christianam religionem suscipiendam inducere velitis et debeatis.... Et insuper mandamus vobis in virtute sanctæ obedientiæ (sicut etiam pollicemini , et non dubitamuspro vestrâ maximâ devotione et regiâ magnanimitate vos esse facturos) ad terras firmas et insulas prædictas , viros probos , Deum timentes , doctos , peritos et expertos ad instruendum incolas et habitatores prafatos in fuie catholicâ èt, bonis moribus imbuendmn destinare debeatis, omnem débitant diljgcq tiana in promissis adhibentcs
Lo docteur Sépulvéda en conclut qu’il permet a ces souverains de les soumettre avant de leur faire prêcher l’Evangile : je demande si cette conséquence est bien déduite. Une telle politique serait - elle d’accord avec les obligations qu’ils se sont imposées dans le baptême ? Si prêcher 1 Evangile et la bonne morale est le seul objet du commandement fait par le pape en vertu de la sainte obéissance qui lui est due , pourquoi le docteur n’allegue-t-il pas quelqu’ autre article où il soit dit que, pour accomplir les intentions du pape , il ne sera pas nécessaire d’imiter la conduite de Jésus-Christ et de ses apôtres , mais celle de Mahomet , en répandant de toutes parts la consternation et la mort ?
Le docteur, qui ne fait que tomber d’une erreur dans une autre , suppose, contre toute vérité, que , pour se conformer aux ordres du pape , E erdinand et Isabelle voulurent que l’on commençât par soumettre les Indiens avant de les instruire : cependant leurs instructions portent expressément le contraire. Je vais citer ici une partie de celles que reçut le grand amiral lorsqu’il exécuta son second voyage en Amérique. « Premièrement , comme.Dieu » a daigné permettre par un effet de sa miséricorde » que lesdites îles et terres fermes fussent décou- » vertes pour le roi et la reine nos souverains, par » l’habileté de don Christophe Colomb, leur amiral, » vice-roi et gouverneur de ces pays, qui a annoncé » à Leurs Altesses que les habitans de ces contrées » paraissent très disposés a se convertir a notre » sainte foi catholique , parce qu’ils ne sont attaches
)) à aucune loi ni à aucune secte , Leurs Altesses , » très satisfaites d’une disposition qui intéresse si )) vivement leur zèle pour le service de Dieu et la « propagation de son Evangile , ordonnent audit » amiral, commandant et vice-roi, d’employer tous )) les moyens et toutes les ressources qui seront en » son pouvoir pour engager les’ habilans desdites » îles et terres fermes à embrasser notre religion ; " et afm de rendre l’exécution de ce dessein plus » facile , ils envoient audit Christophe Colomb le » père Buil et des religieux , qui emploîront les » Indiens qui sont venus en Espagne , et qu’ils vont n ramener dans leur pays, à donner aux autres une » exacte connaissance de notre sainte foi , après » 1 avoir acquise auprès de nos missionnaires, dont » ils ont appris la langue pendant le séjour qu’ils ont fait dans notre royaume. Leurs Altesses veulent » aussi , pour le succès de cette entreprise , que , » lorsque l’armée sera arrivée à sa destination , y> 1 amiral veille à ce que toutes les personnes qui y) en feront partie , comme celles qui viendront u plus tard dans les Indes , traitent avec bien- » veillante et amitié lesdits Indiens,* à ce qu’ils » ne leur fassent aucun mal, et les attirentau con- » traire par leur conversation , par leur familiarité » et par tout le bien qu^ils pourront leur faire. Ils il chargent egalement 1 amiral de les gratifier de - 4ue^(ines uns des objets qu’il emportera d’Esii pagne pour les échanges utiles aux Espagnols , et il d avoir beaucoup de ménagement pour eux. S’il h arrive que des soldats ou des employés de l’expé-
» dition se rendent coupables de quelques excès ■» à l’égard des Indiens , ledit amiral, en sa qualité » de vice-roi et de gouverneur, les fera sévèrement » punir en vertu des pouvoirs qui lui sont con- » fiés , etc. »
Ce fragment suffira pour faire voir que les rois d’Espagne comprirent mieux que le docteur Sépulvéda la bulle du pape et les devoirs qu’ils avaient à remplir; qu’au lieu de parler de guerre et de destruction avant de prêcher l’Evangile aux Indiens, ils voulurent que tout fût obtenu par l’amour, par l’intimité et par la communication de tout ce qui pouvait plaire aux habitans ; que ceux-ci , loin de mériter qu’on les traitât en ennemis , étaient toujours disposés à entendre l’Evangile, parce que, n appartenant à aucune secte, leurs cœurs étaient entièrement libres; on voit enfin que le docteur a oublié ce qu’il devait à la vérité en avançant que Ferdinand et Isabelle voulurent qu’on subjuguât les Indiens par le fer , pour leur parler ensuite de religion : je le prouve par le passage suivant du testament de la reine Isabelle.
cc Item , à l’époque où les îles et la terre ferme de )) l’Océan nous furent accordées par le Saint - Siège » apostolique , notre intention la plus essentielle , « lorsque nous demandâmes la permission d’en faire v> la conquête au pape Alexandre VI , d’heureuse » mémoire , fut de tout disposer pour convertir les » habitans à notre sainte religion, et de leur envoyer n des prélats , des religieux , des prêtres, et d’autres » personnes savantes et craignant Dieu , chargées
)) de ce saint oeuvre,, comme aussi de leur inspirer )) le goût d’une vie régulière, ce qui est encore plus )) spécialement exprimé dans la , bulle de concession. » En conséquence , je suppliai très instamment le roi » mon seigneur, et j’ordonnai à la princesse ma » fille et au prince son époux , d’entreprendre et » de consommer cet ouvrage ; de le considérer » comme leur affaire la plus importante, et d’y ap- » porter le plus grand soin. Je leur recommandai » de ne pas souffrir que les habitans des îles déjà » découvertes, ou qui le seraient dans la suite, souf- » frissent aucun dommage dans leurs biens ni dans >)'■ leurs personnes , et qu’on les traitât au contraire )> avec autant de bonté que de justice ; que s’ils y> avaient à se plaindre de quelque tort, on s’em- )> pressât de le réparer , et qu’on ne permît pas que » dans tout ce qui serait fait pour l’intérêt de la con- )) quête on s’écartât des dispositions de la bulle et » de ce qui nous y était commandé par son auteur. » Il existe dans les archives du conseil des Indes un grand nombre d’instructions , d’ordonnances et de cédules royales, desquelles il résulte expressément que les rois d’Espagne ont fréquemmen t recommandé de suivre avec les Indiens le même système de justice et de bonté. On y voit leurs intentions exprimées avec la plus grande énergie, elles défenses les plus formelles de faire la guerre aux Indiens, de les effrayer , et de leur rendre odieuses , par les mauvais traitemens, les coutumes et la religion des chrétiens. Ces documens prouvent la fausseté de tout ce qu’avance le docteur, et l’accuseiil hauie-r
ment d’avoir accordé la préférence aux rapports des imposteurs , au lieu de consulter les sources les plus pures pour éclairer sa raison.
Il s’ensuit qu’on n’a pas fait jusqu’ici une seule guerre aux Indiens sans se mettre en contravention avec les ordres les plus positifs des rois d’Espagne ; on doit en dire autant des meurtres ,■ des assassinats , des incendies , des pillages , des persécutions et des autres traitemens barbares dont j’ai parlé dans mon Mémoire des trente propositions , publié pour l’explication et la défense de mon autre ouvrage intitulé le Gonfesonario . Si ces raisons ne suffisent pas , on en trouvera d’autres dans mon Apologie : elle comprend tout ce qu’on peut dire sur ce sujet; et surtout des réponses aux sophismes que la malveillance de Sépulvéda et des autres ennemis des Indiens opposent à plusieurs dispositions de la bulle du pape Alexandre VI.
Le même ouvrage prouve aussi la mauvaise foi avec laquelle le docteur cite les bulles que les autres papes, successeurs d’Alexandre, ont expédiées a différentes époques pour l’érection des évêchés , des églises cathédrales et des monastères; car, dans aucune de ces pièces, émanées du Saint-Siège, il n’est question ni de guerre , ni de conquête, ni d’aucune autre de ces expéditions sanglantes qui plaisent tant à Sépulvéda et à ses pareils, mais seulement de la religion et de son culte. Il est donc inutile de les rappeler dans cette discussion , et si Sépulvéda fait le contraire, c’est par une supercherie oratoire, etpour en imposer à ses lecteurs.
Ü confond le devoir çt le droit de convertir les infidèles qui n’ont jamais entendu parler de notre religion , et par conséquent les facultés et les actes qui dérivent naturellement de ce ministère , avec le devoir et le droit de prêcher à ceux qui, s’étant faits chrétiens par le baptême , manquent à leurs promesses et violent les prérogatives qu’ils ont pour ainsi dire reconnues par leur profession de foi. Il confond les droits de l’Eglise , et des papes qui en sont les chefs , à l’égard des Indiens à qui l’Evangile n’a pas été prêché , avec ceux dont l’Eglise et ses chefs sont investis sur les peuples depuis qu’ils sont baptisés. Celte confusion d’idées fait admettre au docteur Sépulvéda une foule de conséquences erronées en théologie et en droit.
Lorsqu’il s’agit d’annoncer la parole de Dieu aux païens, de les convertir et de les baptiser, l’Eglise ne peut avoir aucun droit de contrainte sur les personnes , comme par exemple de les forcer à permettre la prédication , à venir l’entendre , ou à faire toute autre action de ce genre. L’Eglise est sans titre pour commander la guerre ou pour exercer, soit directement, soit indirectement, des voies de fait au milieu de ces peuples , parce que , n’ayant pas été baptisés, ils sont indépendans de l’autorité ecclésiastique. Toute doctrine contraire à celle - ci rentre nécessairement dans le système de Mahomet , et choque ouvertement la doctrine de Jésus-Christ et des apôtres. \
Mais, à l’égard des Indiens qui ont reçu le baptême , il y a d’autres règles à suivre. Si on leur a
annoncé la parole de Dieu avec tous les ménagemens de la charité chrétienne , si leur conversion a été libre et volontaire, s’ils ont reçu le baptême, et longtemps fréquenté les chrétiens pour mieux s’instruire des dogmes de notre foi , leur retour à l’idolâtrie les range désormais non dans la classe des païens , mais dans celle des hérétiques : comme tels ils sont donc soumis à la puissance de l’Eglise ; et ici la discussion peut s’engager sur ce que l’autorité ecclésiastique a le droit de faire , et sur les limites qu’elle doit respecter suivant la nature des temps, des lieux et des autres circonstances.
Alexandre VI, son successeur Paul III, et quelques autres papes qui se sont occupés de la concession des Indes aux rois de Castille , n’ont jamais fait mention de la guerre comme d’un moyen à employer pour procurer la conversion de leurs liabitans , parce qu’ils savaient bien que ces peuples n’étaient point soumis à l’Eglise : ils n’ont parlé que de la prédication de l’Evangile , convaincus que leur pouvoir spirituel ne pouvait s’étendre au delà ; en sorte que la concession des Indes et de la Terre-Ferme faite aux rois de Castille ne doit s’entendre que d une concession spéciale ou privée du droit d’y prêcher la foi comme une suite de la découverte ; concession d’une grande importance , parce que l’espoir et la possibilité d’établir le christianisme dans ces contrées préparaient pour les souverains d’Espagne le droit d’y exercer une souveraineté de protection et de haute puissance, tant sur le peuple que sur ses chefs , lorsque par leurs efforts
iis seraient parvenus à fonder parmi eux la civilisation j le commerce , les connaissances nouvelles , et les autres avantages que devaient produire la même religion et les mêmes usages.
Mais les mêmes papes qui prévoyaient la conversion de ces peuples pouvaient en parler alors comme s’ils fussent déjà devenus par le baptême des enfans de l’Eglise , et leur appliquer , ainsi qu’aux autres chrétiens , les lois du gouvernement ecclésiastique. Les papes sont regardés comme les maîtres spirituels de tout le monde chrétien , et ils se croient autorisés en cette qualité à ordonner toutes les mesures politiques qui leur paraissent utiles au bien spirituel des âmes des chrétiens catholiques romains. Concluons de là qu’ Alexandre VI , Paul III et les autres papes jugèrent utile à l’objet spirituel dont il s’agit que leurs nouveaux sujets dans la foi reconnussent pour leurs maîtres temporels les rois de Castille , à qui ils étaient redevables des lumières de l’Evangile et du bienfait de la civilisation. Ils pensèrent aussi que cette disposition intéressait le succès de l’entreprise , et pouvait seule rendre les Indiens constans dans leur foi, en faisant établir au milieu d’eux par les rois d’Espagne des évêques , des prêtres , des ministres du culte , des prédicateurs et des catéchistes , solidement instruits dans la religion chrétienne, assez courageux pour aller l’annoncer aux Indiens , et pour leur administrer les secours spirituels , comme ils l’ont fait réellement , d’après les instructions des rois catholiques et de l’empereur notre maître , et les ordonnances du conseil
des Indes. Voilà le véritable titre d’acquisition des rois de Castille à l’égard des provinces d’Amérique : c’est là ce que les papes ont concédé, et leur intention ne fut jamais d’accorder autre chose , attendu qu’ils n’avaient pas le droit de disposer de la souveraineté des Indes tant que leurs habitans ne seraient pas sujets de l’Eglise par la profession du christianisme ; par où l’on voit combien les papes étaient éloignés de permettre qu’on portât la guerre chez les Indiens , et combien le docteur Sepulveda s’éloigne de la vérité lorsqu’il suppose que les expéditions sanglantes entreprises contre ces malheureux ont été commandées par nosYois , et d’accord avec les dispositions des bulles des papes.
Le docteur Sepulveda me calomnie lorsqu’il m’impute de soutenir que les rois d’Espagne n’ont aucun droit légitime à la possession de l’Amérique, et que, lorsque je dis le contraire , je ne le fais que pour plaire à l’empereur , à cause du bien ou du mal que Sa Majesté peut me faire. Ce que j’ai avancé dans mon Confesonario , dans mes trente propositions et dans un grand nombre d’autres mémoires , je ne me lasserai pas de le dire, et je veux le répéter encore ici. Tout se réduit à déclarer que les guerres qu’on a faites jusqu’ici , ou qu’on fera dans la suite pour conquérir l’Amérique , ont été et seront injustes , cruelles et tyranniques , pour le fond et pour la manière d’y procéder , sans raison et sans fondement , et que leur résultat ne saurait établir un droit solide et incontestable sur l’acquisition et la souveraineté de ce pays.
Cette proposition ne détruit pas ce que j’ai dit ailleurs, que les rois de Ca ti le possèdent légitimement les provinces qui ont été conquises ; leur droit à cet égard est fondé sur la concession du pape Alexandre, puisqu’ enfin ç’est à eux qu’appartient la découverte d’un pays inconnu, que cet avantage les a fait préférer à tous les autres princes pour y établir la religion chrétienne , et que les Indiens , après l’avoir embrassée, ont voulu reconnaître pour leur maître le roi de Castille , à qui ils doivent la religion , la civilisation et les lumières. La réunion de toutes ces circonstances établit suffisamment l’autorité de notre monarque , ce qui ne peut convenir à ces ravages que l’on appelle guerres de conquêtes. J’ai démontré cela dans plusieurs ouvrages composés en espagnol et en latin , et surtout dans celui où j’ai voulu prouver le titre véritable et juridique des rois de Castille et de Léon sur la principauté universelle et souveraine des Indes.
La doctrine de Senulveda n’est pas moins fausse lorsqu’il prétend qu’il suffit que les Indiens soient idolâtres pour qu’en droit ils puissent être considérés comme privés de la propriété des terres et des autres biens dont ils jouissent. Il fonde cette étrange idée sur cet autre principe, non moins bizarre, d’après lequel toute propriété n’est légitime que par la grâce et la foi. Saint Jérome traite d’hérétique cette doctrine dans son commet! taire sur l’épître de saint Paul à Tite , son disciple , et c’est celle que Luther vient de renouveler. Ce qu’il y a de certain, c’est que Sennachérib, Nabuchodonosor et beaucoup
d’autres sont reconnus comme souverains par l’Ecriture sainte , malgré leur idolâtrie ; et le fidèle ne peut arguer de ce vice d’un idolâtre pour le dépouiller de ses biens : Dieu s’en est réservé la punition , et lui seul connaît le temps où il permettra à l’homme d’être l’instrument de sa justice,
Sepulveda m’accuse aussi d’avoir composé mon Confesonario pour détourner l’empereur de faire répandre la foi dans les Indes , et il qualifie de grave offense contre Sa Majesté ce que j’ai dit. dans cet ouvrage , que tout ce qu’on a fait ou qu’on fera à l’avenir pour asservir les Indiens est un péché mortel, et n’établira jamais le droit de possession légitime en faveur de nos rois , d’où il conclut que mon écrit n’est qu’un véritable libelle. Je réponds que mon ouvrage fût approuvé par les maîtres Galindo , Miranda , Cano , Mancia , et par F. Pedre de Sotomayor et François de San Pablo, régens des études du collège de Saint-Grégoire de Valladolid, tandis que celui de Sepulveda a été rejeté par les Universités d’Alcaîa et de Salamanque , ce qui a suffi pour que le conseil royal de Castille et celui des Indes aient refusé la permission de l’imprime r.
La doctrine de Sepulveda est bien autrement funeste; car enfin ce que j’ai publié peut exciter le repentir pour le mal qui s’est fait, et rendre plus sage et plus chrétien à l’avenir , tandis que le docteur veut endormir dans une fausse sécurité les consciences qui se sont souillées par le meurtre , par le vol, par l’incendie, et par d’autres crimes non moins atroces.
Sepulveda est encore coupable d’avoir fait naître chez les peuples étrangers l’opinion la plus fâcheuse sur la moralité de nos rois , parce qu’on n’a pu les voir sans scandale poursuivre un système aussi abominable.
Il dit qu’on ne trouverait pas un seul Espagnol qui voulût passer en Amérique pour trente ducats de traitement par mois si la guerre contre les Indiens ne devait plus avoir lieu. C’est comme si Sepulvedâ convenait que ceux qui vont dans ce pays ne se proposent pas d’y faire des chrétiens , mais de s’enrichir aux dépens des naturels par le pillage de leur or, de leur argent et de leurs perles; et comme ces sortes d’expéditions ne peuvent se faire sans meurtres et sans d’autres excès ? la proposition du docteur implique que tous ces malheurs doivent être permis. Mais on voit clairement que rien n’est plus opposé à l’Evangile et aux déclarations des rois d’Espagne et de leur conseil des Indes , qui ont signalé et défendu comme iniques ces moyens de s’enrichir.
Oui , il faut en convenir , depuis 1 5oo ces espérances de guerre ont fait naître l’envie de passer en Amérique , même sans solde ni traitement, chez un si grand nombre de personnes , que la direction de commerce de Séville et le conseil des Indes ont été pour ainsi dire accablés par la multitude des solliciteurs.
Mais le docteur devrait savoir que, quoiqu’ on n’envoie pas de soldats en Amérique, d’autres pourront y aller avec l’espoir de s’enrichir promptement ,
parce que la terre y est d’une fertilité surprenante, et en état de produire d’immenses richesses entre les mains des colons honnêtes et tranquilles qui voudront y établir la culture sur le plan qu’on suit en Espagne.
Le docteur est mal informé lorsqu’il prétend que si les prédicateurs ne sont pas accompagnés de gens de guerre les Indiens ne les recevront pas , ou qu’ils les tueront , comme ils ont tué le père Louis Cancer dans la Floride. Les Indiens sont naturellement amis de la paix , et ils n’ont commencé à faire du mal aux Européens que lorsqu’il leur a été impossible de supporter plus longtemps leurs cruautés. Ce fut dans une de ces circonstances que le père Louis Cancer perdit la vie , par une méprise qui le fit prendre pour un des Espagnols qui portaient le fer et le feu dans cette province. Ce malheur ne serait pas arrivé sans la négligence du conducteur , qui , averti du danger , refusa de débarquer loin de cette côte , sous prétexte que quatre armées espagnoles y étaient descendues sans éprouver de résistance.
Les horreurs que ces troupes avaient commises sur ce point firent prendre aux Indiens la résolution de ne plus souffrir qu’aucun Espagnol débarquât sur leur côte. Lorsqu’ils entendirent le père Louis Cancer parler espagnol , ils le prirent pour un de ces hommes féroces qui leur avaient fait tant de mal; mais lorsque les Indiens ont eu le temps de s’assurer que les missionnaires ne font pas la guerre et n’annoncent que la paix , loin de les maltraiter , ils
les reçoivent avec amitié , les écoutent avec attention, et embrassent la foi qu’ils leur annoncent. C’est ce que Je père Louis Cancer lui-même et quelques religieux dominicains éprouvèrent à Guatimala , où nous convertîmes les liabitans d’un vaste pays , auquel on donna pour ce motif le nom de province de La véritable pcticc.
Au reste , en supposant même que les Indiens fissent souffrir la mort à nos missionnaires, il ne s’ensuivrait pas qu’on dût approuver la nouvelle manière de leur prêcher la foi ; car Jésus-Christ annonça à ses disciples que ce malheur les attendait, et sa prophétie s'accomplit* Cependant les moyens de convertir les peuples ne changèrent pas; on vit au contraire le sang des martyrs faire naître les chrétiens en foule, et cette semence sacrée fructifier comme celle du froment dont parle l’Evangile. A ussi croyons-nous que le père Louis Cancer intercède maintenant dans le ciel pour le salut de ceux qui versèrent son sang , et que c’est à ses prières que nous devons les progrès qu’ils ont faits depuis sa mort dans la foi chrétienne.
Le docteur Sepulveda tire de fausses conséquences dans son Dialogue et dans sa Somme , et cela ne doit pas surprendre après qu’on lui a vu établir tant de faux principes. 11 semble au moins supposer que les rois d’Espagne ont le droit de s’emparer des Indes par la force des armes , et il prétend que c’est le seul moyen de s’indemniser des frais qu’occasionnent les missions, qu’on n’aurait pas été obligé d entreprendre si la conquête du pays n’avait été
permise comme objet de compensation. Une supposition de cette nature n’est qu’une erreur grossière, sous quelque rapport qu’on la considère , attendu que nos rois n’avaient ni ne pouvaient avoir par eux-mêmes, ni en vertu d’aucune concession apostolique, le droit de conquérir les armes à la main un pays dont les naturels n’avaient jamais offensé les hommes qui venaient s’emparer de leur territoire.
Le docteur devait reconnaître comme un principe certain que nos rois trouvaient dans la bulle de concession , qui les récompensait comme les premiers auteurs de la découverte de F Amérique , le droit péremptoire d’établir des missions dans les pays dont ils allaient devenir les maîtres , et d’y fonder une souveraineté de protection sur les peuples qui embrasseraient la religion chrétienne. Si le docteur avait reconnu ce principe , il en eût tiré la conséquence qu’une fois la concession du pape acceptée, nos rois ne pouvaient plus se dispenser de pourvoir aux frais des missions , quand même les pays à évangéliser n’auraient offert aucune indemnité, parce que sans ce ministère il n’aurait pu y avoir de sou verainetè de protection.
Le plus grand tort de Sepulveda c’est d’avoir dit que les rois d’Espagne ne sont pas obligés d’envoyer des prédicateurs , ni maintenant ni à l’avenir , sans les faire accompagner de soldats qui fassent acquitter par les Indiens les dépenses de l’expédition. Bé quoi î les Espagnols n’ont-ils pas déjà reçu le prix des travaux des hommes évangéliques qu’ils y ont envoyés ?
Le docteur s’applaudit d’avoir pris la défense des droits de notre roi et de l’autorité du pape. Mais si Ion considère bien où tend la doctrine qu’il a exposée dans son Dialogue et dans sa Somme , on verra qu’il sert fort mal les intérêts de l’un et de l’autre , surtout ceux de l’empereur, lorsqu’au lieu d’exciter le zélé du monarque pour la conversion des coupables auteurs des malheurs de l’Amérique , il s’efforce de justifier les atrocités qu’ils ont commises , d’en conseiller de nouvelles, et de tromper la consciencê même de l’empereur. Cette manière de vouloir être utile plaira peut-être aux courtisans, qui se font un devoir de la flatterie, de l’adulation, de la complaisance, et du goût pour les doctrines les plus commodes ; mais jamais elle ne pourra sauver les âmes des princes qui gouvernent les peuples , ni plaire à ceux de leurs sujets dont l’obligation est de leur dire sincèrement la vérité.
C’est ce dernier parti que j’ai cru devoir prendre dans toutes les occasions depuis trente-cinq ans , et j’ai pour moi la raison d’un demi-siècle d’expérience. C’est une imputation gratuite et sans fondement d’avancer que je veux détruire le* droit de souveraineté de nos rois sur les Indes , puisque je n’attaque ni celui dont ils ont réellement joui, ni celui qu’ils possèdent maintenant ou qu’ils pourront acquérir dans la suite , mais seulement ce faux titre de conquête qu’on fait tant valoir , et que je crois injuste et entaché de nullité : je voudrais le voir remplacé par un autre qui fut légitime, noble, et suffisant pour nos rois , tel que celui de faire prê-
cher l’Evangile dans les pays qu’ils ont découverts , atinde fonder sur lui la souveraineté de protection que les naturels , une fois qu’ils sont convertis, accordent volontairement au prince qui leur a procuré la connaissance de l’Evangile et les avantages de la civilisation .
Il est donc évident que les véritables titres de souveraineté de nos rois sur l’Amérique sont la concession que le pape leur en a faite, etraccomplissement des conditions qui leur ont été imposées , non pour s’en emparer à main armée comme desconquérans , mais avec le simple cortège des missionnaires, qui ne viennent combattre que l’erreur avec les armes de la persuasion et de la paix ; car il est évident que le pape n’en pouvait permettre d’autres pour un pays qui n’avait jamais appartenu aux chrétiens , et dont les habitans n’étaient pas encore sujets de l’Eglise.