ONZIEME REPLIQUE
Le docteur prétend que plus de vingt mille victimes étaient immolées tous les ans dans la Nouvelle- Espagne; mais il n a pu établir cette grande imposture que sur le témoignage des brigands qui, pour donner quelque apparence de justice à leur infâme conduite, viennent mentir effrontément en Espagne. Non , ce nombre ne s’est jamais élevé au-delà de cinquante, et si* les sacrifices humains avaient été aussi multipliés , il n’est pas croyable que nous eussions rencontré tant d’hommes dans ce pays. Mais ce que pourront attester tous les religieux et le petit nombre de séculiers honnêtes gens qui ont assisté à la conquête , c’est que les Espagnols sacrifiaient à leur idole, c’est à dire à l’avarice, plus de victimes humaines dans l’espace d’un an que les Indiens n’en immolaient dans un siècle au dieu qu’ils croyaient être le véritable , en sorte que leurs conquérans ont détruit plus de vingt millions d’indiens , et changé en désert une étendue de pays plus grande que toute l’Europe et une partie de l’Asie.
Le docteur s’apitoie sur le sort des enfans des Indiens qui meurent sans baptême : ne devrait-il pas gémir davantage sur les vingt millions d’adultes qui ont péri sous le fer des Espagnols , et sans doute avec la haine la plus profonde contre leurs assassins ?
Il suppose que je me rends l’apologiste de 1 ido-
latrie des Indiens : ce n’est là qu’une pure calomnie. Je suis certes bien éloigné de vouloir excuser devant Dieu le crime de le confondre avec les objets qui ne sont ni ne peuvent être celle majesté divine.
Mais j’ai dit et je dirai encore que tant que les Indiens , plongés dans l’ignorance , croiront que le culte qu’ils rendent aux idoles s’adresse au Dieu véritable , ce culte ne sera ni absurde ni formellement contraire à la raison naturelle ; et j’ajoute que l’usage d’offrir des victimes humaines à la divinité n’a pas été connu seulement des Espagnols , des Gaulois et des autres peuples appelés barbares par les anciens, mais encore des Romains , qui ont fini par le condamner et l’abolir.
Plutarque raconte dans ses Problèmes (1) que certains barbares prouvèrent aux Romains qu’ils avaient raison d offrir aux dieux des victimes humaines ; et les Romains eux-mêmes , frappés des maux que leur causait Annibal , crurent qu’ils avaient irrité les dieux immortels ; dans le dessein de les apaiser , ils leur sacrifièrent un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une Grecque dans le forum , au rapport de Plutarque et de Tite-Live (2). Dans une autre circonstance, se voyant en proie à une horrible famine et a d autres grands malheurs , ils leur offrirent encore, suivant Denis d’Halicarnasse , des victimes humaines (5). La raison qu ils en donnaient était la
(1) Plutarque, Problèmes , pag. 466.
(2) Tite-Live , Hist. Dec. 3 , liv. 11.
(3) Denis d’Kalicarnasse , Hist. , liv. j.
même que celle que Jules César met dans la bouche des Espagnols et des Gaulois (i), c est a dire la ‘souveraineté de Dieu, à qui les hommes doivent tout, parce que toutes choses ne sont rien si on les compare à la nature de cet être, à sa puissance, et à l’intérêt qu’ils ont de se le rendre propice. Ils concluaient de là que lorsque Dieu est irrité contre les hommes à cause de leurs péchés, le seul moyen de l’apaiser était de lui en offrir en holocauste. Je conviens que c était une erreur ; mais on ne peut nier qu’abstraction faite de leur croyance à cet égard, non seulement ils ne péchaient point contre la nature, mais qu’ils obéissaient à leurs lois, et faisaient même un acte de religion. ^
Sépulvéda pense que les malheurs qu entraîne la guerre ne peuvent être imputés au prince, parce qu’il n’est responsable que des motifs qui la font entreprendre , le reste n’en étant que des conséquences accidentelles. Mais il s’en faut bien qu’on puisse admettre cette doctrine sans restriction. Saint Augustin dit que conserver la paix est un acte de la volonté, et que faire la guerre doit être l’effet d’une nécessité. Le pape Nicolas ajoutait que, si ce motif n’existe pas, les souverains ne doivent pas
l’entreprendre, non seulement pendant le carême (ce qui était alors le point en discussion), mais encore dans aucune autre saison de l’année. Il s’ensuit que la responsabilité ne cesse pas de peser
(i) Jules César , De Icllo Gallico, liv- vu
sur les rois d Espagne pour les crimes affreux que leurs soldats commettent et font commettre en Amérique, parce qu ils m'ont aucun motif de faire attaquer les Indiens : la guerre étant de leur part un acte volontaire, ils ne peuvent s’en dissimuler les funestes et inévitables conséquences , ce qui suffit pour donner à ces hostilités un caractère d’injustice bien évident. Le passage tiré de Gerson détruit précisément le sentiment du docteur, qui le rapporte pour prouver sa doctrine: « La guerre, dit-il, cesse seu- » lement d’ètre un péché mortel lorsqu’elle procure » quelque avantage à la republique en éloignant de » plus grands maux qui se font alors sentir. »
Je suis loin de défendre la cause de l’idolâtrie des Indiens, comme le docteur me l’impute. Je dis seulement que tant qu’on ne leur prouvera pas qu ils ne s’adressent dans leurs cérémonies qu a des dieux impuissans, lisseront excusables devant les hommes. Les Indiens sont obligés de rendre un culte a Dieu : ils croient dans leur esprit d’erreur qu’une idole est Dieu, et ils regardent par conséquent comme leur devoir de religion de l’adorer. Je répète donc que leur crime n’est pas de nature à justifier la g uerre que d’autres hommes voudraient leur faire pour le seul péché d’ignorance, dont il n’est permis qu à Dieu de punir ceux qui en sont coupables.
Je ne suis pas plus dans l’erreur lorsque j’allègue l’exemple d’ Abraham. Sépulvéda dit que Dieu ne consentit point au sacrifice d’une victime humaine , et qu’il arrêta le bras qui allait frapper Isaac. Mais si Dieu le commanda , et si Abraham obéit, que
fallait-il de plus pour rendre plus complet le consentement de la divinité ? La révocation de Tordre qui avait été donné n’en détruit pas l’existence > et puisque c’était de Dieu même qu’il émanait , il ne pouvait être injuste. Quant à la fille de Jephté , son sacrifice fut réel et consommé , et cependant non seulement son père n’en fut pas puni , mais les pères de l’Eglise regardent cet Israélite comme un des premiers hommes de sa nation , et saint Paul en fait aussi l’éloge dans son Epitre aux Hébreux .
Sépulvéda tombe lui-même dans une erreur bien plus grave en citant le texte de l’Evangile d’après lequel celui qui ne croira point à la prédication de l’Evangile sera condamné. Est-ce moi qui ai dit le contraire ? Mais ceci suppose de la part de ceux qui entendent qu’ils sont convaincus des vérités évangéliques. J’ai dit et je répète que les Indiens ne sont point obligés de croire tant qu’ils ne sont pas convaincus. Suffira-t-il qu’un soldat espagnol crie à un Indien : Fais-toi chrétien , ou je te tue... ? Ce n’est pas là prêcher l'Evangile comme Jésus-Christ et les apôtres Font fait ; c’est imiter l’exemple de Mahomet , et annoncer la vérité , comme cet imposteur annonça le mensonge.