HARMONIES HUMAINES OU ALIMENTAIRES DES PLANTES
11 n'y a pas une seule plante sur la terre qui n'ait quelques rapports avec les besoins de l'homme , et qui ne serve quelque part a son vêtement, à son toit, a ses plaisirs, à ses remèdes, ou au moins à son foyer. Celles qui sont chez nous les plus inutiles sont quelquefois très estimées ailleurs. Les Égyptiens ont fait souvent des vœux pour l'heureuse récolte des orties, dont la graine leur donne de l'huile, et la tige leur fournit des fils dont ils font de bonne toile. Mais ces rapports généraux étant innombrables, je m'en tiendrai a quelques observations particulières sur les plantes qui servent au premier des besoins de l'homme , je veux dire à sa nourriture.
Nous remarquerons d'abord que le blé, qui sert à la subsistance générale du genre humain , n'est pas produit par des végétaux d'une grande taille , mais par de simples graminées. Le principal soutien de la vie humaine est porté par des herbes , et exposé a la merci des moindres vents. Il y a apparence que , si nous avions été chargés de la sûreté de nos récoltes , nous n'eussions pas manqué de les placer sur de grands arbres ; mais , en cela comme dans tout le reste , il faut admirer la prévoyance divine , et nous méfier de la nôtre. Si nos moissons étaient portées par les forêts , lorsque celles-ci sont détruites par la guerre, ou incendiées par notre imprudence, ou renversées par les vents, ou ravagées par les inondations, il faudrait des siècles pour les voir renaître dans un pays . De plus, les fruits des arbres sont bien plus sujets à couler
* rayez François Pyrard , Voyage aux Maldives.
que les semences des graminées. Les graminées,! comme nous l'avons observé, portent leurs fleurs! en épi, surmontées souvent de petites barbes , qui ne défendent pas leurs semences des oiseaux, comme le disait Cicéron, mais qui sont comme autant de petits toits qui les mettent à l'abri des eaux du ciel. Les gouttes de pluie ne peuvent pa:
les noyer , comme les fleurs radiées , en disques en roses et en ombelles^ dont les formes toutefois sont propres à certains lieux et à certaines saisons mais celles des graminées conviennent a toute ex position.
Lorsqu'elles sont portées par des panaches flot tants et tombants, comme celles de la plupart de graminées des pays chauds, elles sont abritées d la chaleur du soleil ; et lorsqu'elles sont rassemblée fl en épis , comme celles de la plupart des graminée des pays froids, elles réfléchissent ses rayons a moins par un côté. De plus , par la souplesse d leurs tiges, fortifiées de nœuds de distance en dis tance, et par leurs feuilles filiformes et capillacées elles échappent h la violence des vents. Leur fai fS' blesse leur est plus utile que la force ne l'est au!*J grands arbres. Semblables aux petites fortunes ^ elles sont ressemées et multipliées par les mêmi tempêtes qui dévastent les grandes forêts. Elles I sistent encore aux sécheresses par la longueur ( leurs racines, qui vont chercher bien loin l'hum dité sous la terre ; et quoiqu'elles n'aient que d feuilles étroites, elles en portent en si grand non bre qu'elles couvrent de leurs plants multipliés surface de la terre. A la moindre pluie, vous 1 voyez toutes se dresser en l'air par leurs extrém tés, comme si c'étaient autant de griffes. Elles r sistent aux incendies mêmes qui font périr ta !lS| d'arbres dans les forêts. J'ai vu des pays où l'< U met chaque année le feu aux herbes , dans le tem de la sécheresse, se recouvrir, dès qu'il pleut, la plus belle verdure. Quoique ce feu soit si ac qu'il fait périr souvent les arbres qui se trouve 11 dans son voisinage, les racines des herbes n'< sont point offensées. Elles ont de plus la faculté i se reproduire de trois manières, par des rejeto qui poussent à leur pied, par des traînasses qu'el étendent au loin, et par des graines très volatil ou indigestibles que les vents et les animaux d persent de tous côtés. La plupart des arbres, contraire, ne se régénèrent naturellement que j leurs semences. Ajoutez aux avantages généra des graminées une variété étonnante de caractèi| dans leurs floraisons et leurs attitudes, qui les re plus propres que les végétaux de toute autre cla; a croître dans toutes sortes de sites.
DES PLANTES
j C'est dans celte famille, si j'ose dire cosmopolite, que la nature a placé le principal aliment de j'homme ; caries blés, dont tant de peuples subsistent, ne sont que des espèces de graminées. Il jjl'y a point de terre où il ne puisse croître quelque jïspèce de blé. Homère, qui avait si bien étudié la îature, caractérise souvent chaque pays par le véjjétal qui lui est propre. 11 vante une îîe pour ses faisins, une autre pour ses oliviers, une autre pour i>es lauriers, une autre pour ses palmiers ; mais il pe donne qu'à la terre l'épithète générale de zei- \iora} ou porte-blé. En effet, la nature en a formé jwur croître dans tous les sites, depuis la ligne jusqu'aux bords de la mer Glaciale. 11 y en a pour es lieux humides des pays chauds , comme le riz le l'Asie, qui vient en abondance dans les vases du jange. Il y en a pour les lieux marécageux des oays froids, comme une espèce de folle-avoine qui proît naturellement sur les bords des fleuves de 'Amérique septentrionale, etdont plusieurs nations ifauvagesfont, chaque année, d'abondantes récolres*. D'autres blés réussissent à merveille sur les [erres chaudes et sèches, comme le millet et le panic b Afrique, et le maïs au Brésil. Dans nos climats, le froment se plaît dans les terres fortes ; le seigle , ilans les sables; le sarrasin, sur les coteaux pluvieux; l'avoine, dans les plaines humides; l'orge, Ilans les rochers. L'orge réussit jusque dans le fond |3u nord. J'en ai vu, par le 61e degré de latitude }iord, dans les roches de la Finlande, des récoltes Ijussi belles qu'en aient jamais produit les champs [le la Palestine. Le blé suffit à tous les besoins de 'homme. Avec sa paille, il peut se loger, se couvrir, se chauffer, et nourrir ses brebis, sa vache pt son cheval ; avec son grain, il fait des aliments pi des boissons de toutes sortes de saveurs. Les ipeuples du nord en brassent de la bière, et en tirent des eaux-de-vie plus fortes que celles du vin : telles sont celles de Dantzick. Les Chinois** font avec le riz un vin aussi agréable que le meilleur jYin d'Espagne. Les Brésiliens préparent avec le imaïs leur ouicou. Enfin, avec l'avoine torréfiée on ipeut faire des crèmes qui ont le parfum de la vajnille. Si nous joignons à ces qualités celles des iautres plantes domestiques, dont la plupart croisjsent aussi par toute la terre, nous y trouverons (les saveurs du girolle, du poivre, des épiceries; et, sans sortir de nos jardins, nous rassemblerons les jouissances dispersées clans le reste des végétaux.
* Voyez le père Hennepin , récollet ; Champlain » et les au- ; très voyageurs de l'Amérique septentrionale. ** Voyage, à la China , par îsbrand-Ides.
Nous pouvons reconnaître dans l'orge et dans l'avoine les caractères élémentaires dont j'ai parlé, qui varient les espèces de plantes du même genre suivant les sites où elles doivent naître. L'orge, destinée aux lieux secs , a des feuilles larges efc ouvertes à leur base , qui conduisent les eaux des pluies à sa racine. Les longues barbes qui surmontent les balles qui enveloppent ses grains sont hérissées de dentelures propres à les accrocher aux poils des animaux, et à les ressemer dans les lieux élevés et arides. L'avoine, au contraire, destinée aux lieux humides, a des feuilles étroites, arrêtées autour de sa tige, pour intercepter les eaux des pluies. Ses balles renflées, semblables a deux longues demi-vessies, et peu adhérentes aux grains , les rendent propres a surnager, et a traverser les eaux par le secours du vent. Mais voici quelque chose de plus admirable , qui confirmera ce que nous avons dit sur les usages des diverses parties des plantes par rapport aux éléments, et qui étend les vues de la nature au-delà même de leurs fruits , que nous avons regardés comme leurs caractères déterminants: c'est que l'orge, dans les années pluvieuses, dégénère en avoine; et l'avoine, dans les années sèches , se change en orge. Cette observation, rapportée par Pline, Galien et Mathiole , commentateur de Dioscoride*, a été confirmée par les expériences de plusieurs naturalistes modernes. A la vérité , Mathiole prétend que cette transformation de l'orge ne se fait pas en avoine proprement dite, qu'il appelle bromos, mais en une plante qui lui ressemble au premier coup d'oeil, et qu'il appelle œgiîops, ou coquiole. Cette transformation, constatée par les expériences réitérées des laboureurs de son pays , et par celle que le père de Galien fit expressément pour s'en convaincre, suffit, avec celle des fleurs de la linairc', et des feuilles de plusieurs végétaux , pour nous prouver que les rapports élémentaires des plantes ne sont que les rapports secondaires, et que les rapports animaux ou humains sont les principaux**. Ainsi la nature a placé le caractère d'une
* Voyez Mathiole , sur Dioscoride , livre IV , page 432.
** L'orge ne dégénère pas en avoine , et l'avoine ne se change pas en orge ; mais la culture peut modifier les formes de ces graminées , au point de les rendre presque méconnaissables Pour se faire une idée de la puissance de l'homme sur les productions végétales , il suffit de comparer les espèces de plantes qui croissent spontanément dans les champs avec les mêmes espèces cultivées dans les jardins. Par exemple , n'est-ce pas du petit oeillet des chartreux qui tapisse les rochers sauvages , qu'est sortie la tige primitive des magnifiques œillets de nos fleuristes ? La rose appelée vulgairement aux cent feuilles ne doit-elle pas également son origine à l'humble églantier ( rosa canina , Lin. ) ? Les cinq pétales de cette fleur des buissons se sont multipliés , et la culture a fini par donner à la rose ses
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plante non-seulement dans la forme du fruit ; mais dans la substance de ce même fruit.
Je présume de la qu'ayant fait en général de la substance farineuse la base de la vie humaine, elle l'a répandue dans tous les sites; sur diverses espèces de graminées ; qu'ensuite, voulant y ajouter des modifications relatives a quelques humeurs de notre tempérament, ou à quelque influence de la saison ou du climat, elle en a fait d'autres combinaisons qu'elle a placées dans les plantes légumineuses, comme les pois et les fèves , que les Romains comprenaient au rang des blés; qu'enfin, elle en a formé d'une autre sorte, qu'elle a mises dans les fruits des arbres, comme les châtaignes; ou dans les racines, comme les patates et les pommes de terre. Ces convenances de substance avec chaque climat sont si certaines, que, par tout pays, le fruit qui est le plus commun est le meilleur et le plus sain. Je présume encore qu'elle a suivi le même plan par rapport aux plantes médicinales , et qu'ayant répandu sur plusieurs familles de végétaux des vertus relatives a notre sang, a nos nerfs, à nos humeurs, elle les a modifiées, dans chaque pays, suivant les maladies que le climat y engendre, et les a mises en opposition avec les caractères particuliers de ces mêmes maladies. C'est, ce me semble , pour avoir négligé ces observations qu'il s'est élevé tant de doutes et de disputes sur les vertus des plantes. Tel simple qui remédie à un mal dans un pays l'augmente quelquefois dans un autre. Le quinquina, qui est l écorce d'une espèce de manglier d'eau douce du Mexique, guérit les fièvres de l'Amérique d'une espèce particulière aux lieux humides et chauds , et échcûue souvent contre celles de l'Europe. Chaque remède est modifié dans chaque lieu, comme chaque mal. Je ne
nombreux pétales , ses couleurs éclatantes, et jusqu'à ses parfums. II ne faut donc pas s'étonner si les anciens ont pu croire à des transformations de végétaux , lorsque nous en opérons nons-mêmes de si extraordinaires. Quant aux modifications que les céréales doivent éprouver par la culture , Buffon a très bien remarqué que le blé , tel qu'il est, n'est point un don de la nature , mais le grand , l'utile fruit des recberches et des travaux de l'homme. « Nulle part , sur la terre , dit-il, on n'a trouvé du blé sauvage, et c'est évidemment une herbe perfectionnée par nos soins. » Malgré cette assertion , on peut croire que tantôt cette plante est perfectionnée parla culture, et que tantôt elle reprend sa forme primitive, lorsqu'elle est abandonnée. Bruce dit avoir vu près des sources du Nil l'avoine dans son état naturel : sa hauteur était de plus du double de la nôtre; mais il n'en donne pas la description complète. Quant à moi , je suis convaincu que toute la vigueur de la plante était dans sa tige , et que l'épi et les grains étaient beaucoup moins fournis que ceux de l'avoine cultivée. Telle est l'espèce d'avoine folle qu'on trouve au bord des chemins , et dont les grains n'ont aucune substance. C'est sans doute de ces différentes modifications que PI» ne , Galien et Mathiole ont voulu parler , et c'est au moins à ces"aits que s'arrête la vérité. ( A.-M. )
pousserai pas plus loin celte réflexion , qui me ferait sortir de mon sujet ; mais si les médecins y faisaient l'attention qu'elle mérite , ils étudieraient: mieux les plantes de leur pays, et ils ne leur préféreraient pas, comme ils font la plupart, celles des pays étrangers, qu'ils sont obligés de modifier de mille manières pour leur donner, au hasard, des' convenances avec les maladies locales. Ce qu'il y a de certain , c'est que quand la nature a déterminé * une certaine saveur dans quelque végétal, elle la ^ répète par toute la terre , avec des modifications I* qui n'empêchent pas cependant de reconnaître sa «■ vertu principale. Ainsi, ayant mis le cochléaria, ce puissant antiscorbutique, jusque sur les rivages brumeux du Spitzberg, elle en a répété la saveur f et les qualités dans le cresson de nos ruisseaux , dans le cresson alénois de nos jardins, dans la ca pucine , qui est un cresson des rivières du Pérou ; enfin dans les graines m êmes du papayer, qui vient aux lieux humides, dans les îles Antilles. On retrouve pareillement la saveur , l'odeur et les quali tés de notre ail dans des bois, des écorces et des mousses de l'Amérique 4*.
Ces considérations me persuadent que les caractères élémentaires des plantes, et leur entière con figuration, ne sont que des moyens secondaires et que leur caractère principal tient aux besoins de l'homme. Ainsi , pour établir dans les plantes un ordre simple et agréable, au lieu de parcourir successivement leurs harmonies élémentaires, vé gétales, animales et humaines, il faudrait renver ser cet ordre, sans toutefois l'altérer, et partir d'à-bord des plantes qui présentent à l'homme ses premiers besoins, passer de Ta aux usages qu'en tirent les animaux, et s'arrêter aux sites qui en déterminent les variétés.
Cette marche est d'autant plus aisée a suivre que le premier point du départ est fixé par l'odo rat et le goût . Les témoignages de ces deux sens ne sont pas à mépriser; car ils nous servent à décider les qualités intimes des plantes, bien mieux que les décompositions de la chimie, lis peuvent s'étendre à tout le règne végétal, d'autant qu'il n'y a pas un seul genre de plante, différencié en ombelle, en rose, en papilionacée, etc., qui n'offre à l'homme un aliment dans quelque partie du globe. Le souchet d'Ethiopie porte, a sa racine, des bulbes qui ont le goût d'amandes. Celui qu'on appelle en Italie trasi en produit qui ont la saveur des châtaignes*. Nous avons trouvé en Amé-
* Foyezle Catalogue du Jardin des Plantes de Bolorjne,\ par Hyacinthe Ambrosino.
DES PLANTES
que la pomme de terre dans la classe des solaum, qui sont des poisons. C'est un jasmin de (Arabie qui nous donne le café. L'églantier ne ifoduit chez nous que des baies pour les oiseaux; Sais celui de la terre d'Iesso, qui y croît entre les bchers et les coquillages des bords de la mer , prte des calices si gros et si nourrissants qu'ils i;rvent d'aliment une partie de l'année aux habijnts de ces rivages*. Les fougères de nos coteaux jij stériles; cependant dans l'Amérique septenionale il en croît une espèce appelée filix bacci- »*a, qui est chargée de baies fort bonnes a manr**. L'arbre mêmedes îles Moluques, appelé libbi H les habitants , et palmier-sagou par les voyalurs, n'est qu'une fougère, au jugement de nos i>tanistes. Cette fougère renferme dans son tronc [sagou, substance plus légère et plus délicate le le riz. Enfin il y a jusqu'à certaines espèces i fucus que les Chinois mangent avec délices, itre autres ceux qui composent les nids d'une ^>èce d'hirondelle***.
En disposant donc dans cet ordre les plantes |ii portent la subsistance principale de l'homme, (jmme les graminées , on aurait d'abord, pour î|)tre pays, le froment des terres fortes , le seigle < s sables, l'orge des rochers, l'avoine des lieux knides , le blé sarrasin des collines pluvieuses ; i pour les autres climats et expositions, le panic, ijmil, le millet, le maïs, la folle-avoine du Cana- 1 le riz de l'Asie, dont quelques espèces viennent <|ns les lieux secs, etc....
illserait encore utile de déterminer, surla terre, fis lieux auxquels on pourrait rapporter l'origine I chaque plante comestible. Ce que j'ai à dire à < sujet n'est qu'une conjecture, mais elle me paît bien vraisemblable. Je pense donc que la nam a mis dans les îles les espèces des plantes les lias belles et les plus convenables aux besoins de Ijomme. Premièrement , les îles sont plus favoralps aux développements élémentaires des plantes
e l'intérieur des continents; car il n'y en a point
Voyez la collection des voyages de Tbévenot.
'Voyezle père Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France.
Cette hirondelle est la salangane ( hirundo esculenta. ^h. ) Les auteurs diffèrent d'opinions sur la matière dont le 1 de la salangane est composé. Les uns prétendent que c'est ■ji écume de mer ; les autres croient y reconnaître le suc d'un me appelé calembouc , ou le frai d'une espèce de poisson ; <pette dernière opinion nous semble la plus probable. C'était rmoins celle de M. Poivre , qui avait vu les mers qui s'éten- ' it depuis Java jusqu'à la Cochincbine couvertes de rogue ou | de poisson , dont il constata l'identité avec la matière du i,l des salanganes. Selon Macartney , on trouve ces nids dans \ profondes cavernes qui sont au pied des montagnes de ■ de Java. ( a.-m. )
qui ne jouisse des influences de tous les éléments, ayant autour d'elle les vents et la mer, et souvent, dans son intérieur , des plaines, des sables, des lacs, des rochers et des montagnes. Une île est un petit monde en abrégé. Secondement, leur température particulière est si variée, qu'on en trouve dans tous les points principaux de longitude et de latitude, quoiqu'il y en ait un nombre considérable qui nous soient eneore inconnues, entre autres dans la mer du Sud. Enfin l'expérience prouve qu'il n'y a pas un seul arbre fruitier, en Europe , qui ne devienne plus beau dans quelqu'une des îles qui sont sur ces côtes que dans le continent. J'ai parlé de la beauté des châtaigniers de la Corse et de la Sicile; mais Pline, qui nous a conservé l'origine des arbres fruitiers qui étaient de son temps en Italie , nous apprend que la plupart avaient été apportés des îles de l'Archipel. Le noyer venait de la Sardaigne; la vigne, le figuier, l'olivier, et beaucoup d'autres arbres fruitiers, étaient originaires des autres îles de la Méditerranée. 11 observe même que l'olivier, ainsi que plusieurs autres plantes, ne réussit que dans le voisinage de la mer. Tous les voyageurs modernes confirment ces observations. Tavernier, qui avait traversé tant de fois l'Asie, dit qu'on ne voit plus d'oliviers au-delà d'Alep. Un anonyme anglais, que j'ai déjà cité avec éloge, assure que nulle part dans le continent on ne trouve des figuiers, des vignes, des mûriers, ainsi que plusieurs autres arbres fruitiers, qui soient comparables en grandeur et en production à ceux de l'Archipel, malgré la négligence de ses infortunés cultivateurs. Je pourrais y joindre beaucoup d'autres végétaux qui ne viennent que dans ces îles, et qui fournissent au commerce de l'Europe des gommes, des mannes et des teintures. Le pommier, si commun en France, n'y donne nulle part des fruits aussi beaux et d'espèces aussi variées que sur les rivages de la Normandie, sous l'haleine des vents maritimes de l'ouest. Je ne doute pas que le fruit qui fut le prix delà beauté n'ait aussi , comme Vénus, quelque île favorite.
Si nous portons nos remarques jusque dans la zone torride , nous verrons que ce n'est ni de l'Asie ni de l'Afrique que se tirent le girofle , la muscade, la cannelle, le poivre de la meilleure qualité , le benjoin , le sandal , le sagou , etc. ; mais des îles Moluques, ou de celles qui sont dans leurs mers. Le cocotier ne vient dans toute sa beauté qu'aux îles Maldives. 11 y a même, dans les archipels de ces mers, quantité d'arbres fruitiers décrits par Dampier, qui ne sont pas encore trans-
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plantés dans l'ancien continent i tels que l'arbre h grappes. Le double coco ne se trouve qu'aux îles Séchelles. Les îles nouvellement découvertes delà mer du Sud ; telle que celle de Taïti, nous ont présenté des arbres inconnus, comme le fruit a pain et le mûrier, dont l'écorce sert à faire des étoffes. On en peut dire autant des productions végétales des îles de l'Amérique , par rapport à leur continent.
Je pourrais étendre ces observations jusqu'aux oiseaux et aux quadrupèdes même, qui sont plus beaux et d'espèces plus variées dans les îles que partout ailleurs. Les éléphants les plus estimés en Asie sont ceux de l'île de Ceylan. Les Indiens leur croient quelque chose de divin ; qui plus est, ils prétendent que les autres éléphants reconnaissent cette supériorité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont beaucoup plus chers en Asie que tous les autres. Enfin, les voyageurs les plus dignes de foi, et qui ont le mieux observé, comme l'Anglais Dampier, le père Du Tertre et quelques autres, disent qu'il n'y a pas un récif dans les mers comprises entre les tropiques qui ne soit distingué par quelque sorte d'oiseau , de crabe , de tortue , ou de poisson , qui ne se trouve nulle part ailleurs, ni d'espèces si variées, ni en si grande abondance. Je présume que la nature a ainsi distribué ses principaux bienfaits dans les îles, pour inviter les hommes à y passer, et h parcourir la terre. Ce ne sont que des conjectures; mais il est rare qu'elles nous trompent, quand on les fonde sur l'intelligence et la bonté de son auteur.
On pourrait donc rapporter la plus belle espèce de blé, qui est le froment, à la Sicile, où l'on prétend en effet qu'il fut trouvé pour la première fois. La fable a immortalisé cette découverte, en y plaçant les amours de Cérès , ainsi que la naissance dcBacchusdansl'île deNaxos, à cause delà beauté de ses vignes. Ce qu'il y a de certain , c'est que le blé n'est indigène qu'en Sicile; si toutefois il s'y reperpétue encore delui-mème, comme l'assuraient les anciens. Après avoir déterminé de la môme manière les autres convenances humaines des graminées avec différents sites de la terre, on chercherait les graminées qui ont des rapports marqués avec nos animaux domestiques , comme le bœuf, le cheval, la brebis, le chien. On les caractériserait par les noms de ces animaux. Nous aurions des gramen bovinum, equïnum, ovinum, caninum. On distinguerait ensuite les espèces de chacun de ces genres par les noms des différents lieux où ces animaux les retrouvent, sur les bords des fleuves , dans les rochers, sur los sables, dans
les montagnes; de sorte qu'en y ajoutant les épithètes fluviaùle, saxatile, arenosum, montanumi on suppléerait avec deux mots a toutes les longues phrases de notre botanique. On répartirait de même les autres graminées aux divers quadrupèdes de nos forêts, comme aux cerfs , aux lièvres aux sangliers, etc. Ces premières détermination, demanderaient quelques expériences à faire su les goûts des animaux, mais elles seraient fort in structives et très amusantes. Elles ne seraient pa cruelles , comme la plupart de celles de notre phyi sique moderne, qui lesécorche vifs, les empoij sonne ou les étouffe, pour connaître leur naturel! Elles ne s'occuperaient que de leurs appétits, cl non de leurs convulsions. Au reste, il y a déjj1 beaucoup de ces plantes préférées, qui sonteorp nues de nos bergers. Un d'eux m'a montré , au) environs de Paris , une graminée qui engraiss plus les brebis en quinze jours que les autres et pèces ne pourraient le faire en deux mois. Aussi} ^ dès qu'elles l'aperçoivent, elles y courent avec plus grande avidité. J'en ai été témoin. Je ne veuj pas dire toutefois que chaque espèce d'anini borne son appétit a une seule espèce de mets, suffit seulement, pour établir l'ordre que je pnj pose, que chacune d'elles donne, dans chaqi| genre de plante, la préférence à une espèce; et c'el ce que l'expérience confirme.
La grande classe des graminées étant ainsi dil tribuée aux hommes et aux animaux, les autrj plantes présenteraient encore plus de facilité daij leurs répartitions, parcequ'elles sont bien moi]J nombreuses. Dans les quinze cent cinquante ej pèces de plantes reconnues par Sébastien Yailla j aux environs de Paris, il y a plus de cent famille! parmi lesquelles celle des graminées comprentj pour sa part, quatre-vingt-cinq espèces, sa1 compter vingt-six variétés, et nos différentes sort] de blés. Elle est la plus nombreuse après celle dj champignons, qui en a cent dix; et celle des mousse | qui en a quatre-vingt-six. Ainsi, au lieu des class systématiques de notre botanique, qui n'explique point les usages de la plupart des parties végétale qui confondent souvent les plantes les plus disf rates , et qui séparent celles qui sont du mêij genre, nous aurions un ordre simple, facilj agréable, et d'une étendue infinie, qui, passant j l'homme aux animaux, aux végétaux et aux éj ments, nous montrerait les plantes qui servenj notre usage et a ceux des êtres sensibles, rendrj a chacune d'elles ses relations élémentaires, chaque site de la terre sa beauté végétale , et rej plirait le cœur humain d'admiration et de rec<|
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lissance. Ce plan paraît d'autant plus conforme celui de la nature , qu'il est entièrement compris ins la bénédiction que son auteur donna à nos emiers parents , lorsqu'il leur dit * : « Je vous ai donné toutes les herbes , qui portent leurs graines sur la terre, et tous les arbres, qui renferment en eux-mêmes leurs semences, chacun selon son espèce , afin qu'ils vous servent de nourriture ; et h tous les animaux de la terre , à tous les oiseaux du ciel , a tout ce qui se remue sur la terre, et qui est vivant et animé, afin qu'ils aient de quoi se nourrir. »
Cette bénédiction ne s'est pas bornée pour îomme à quelque espèce primordiale dans chale genre. Elle s'est étendue à tout le règne végé- 1 , qui se convertit pour lui en aliments , par le oyen des animaux domestiques. Linné leur a -ésenté les huit à neuf cents plantes que produit Suède , et il a remarqué que la vache en mange 3ux cent quatre-vingt-six ; la chèvre , quatre cent nquante-huit ; la brebis, quatre cent dix-sept ; le îeval , deux cent soixante-dix-huit ; le porc, cent ipt. Le premier animal n'en refuse que cent quae- vingt-quatre ; le second , quatre-vingt-douze ; troisième, cent douze ; le quatrième, deux cent ;pt; le cinquième, cent quatre-vingt-dix. Il ne >mprend dans ces énumérations que les plantes ne ces animaux mangent avec avidité , et celles u'ils rejettent avec obstination. Les autres leur >nt indifférentes ; ils en mangent au besoin , et lême avec plaisir, lorsqu'elles sont tendres. Il n'y i a aucune de perdue. Celles qui sont rebutées es uns font les délices des autres. Les plus acres, : même les plus vénéneuses, servent à en engrais- ?r quelques uns. La chèvre broute les renoncules es prés qui sont si poivrées, le tithymale et la guë. Le porc dévore la prèle et la jusquiame. Il 'a point admis à ces épreuves l'âne, qui ne vit oint en Suède, ni le renne, qui l'y remplace si vantageusement dans les parties du nord, ni les utres animaux domestiques, comme le canard , oie, la poule, le pigeon, le chat et le chien, bus ces animaux réunis semblent destinés à nirner à notre profit tout ce qui végète , par leurs ppétits universels, et surtout par cet instinct ^explicable de domesticité qui les attache à nous, ans qu'on ait pu en rendre susceptibles ni le cerf, ui est si timide , ni même les petits oiseaux qui herchent a vivre sous notre protection , tels que 'hirondelle , qui fait son nid dans nos maisons. ,a nature n'a donné l'instinct de sociabilité hu-
* Genèse, chap. 1 , 29 et 30.
maine qu'a ceux dont les services pouvaient être utiles à l'homme en tout temps, et elle les a configurés d'une manière admirable pour les différents sites du règne végétal. Je ne parle pas du chameau des Arabes , qui peut rester plusieurs jours sans boire en traversant les sables brûlants du Zara ; ni du renne des Lapons , dont le pied très fendu peut s'appuyer et courir sur la surface des neiges; ni du rhinocéros des Siamois et des Péguans, qui, avec les plis de sa peau qu'il gonfle à volonté, peut se dégager des terrains marécageux du Syriam ; ni de l'éléphant d'Asie, dont le pied, divisé en cinq ergots, est si sûr dans les montagnes escarpées delà zone torride; ni du lama du Pérou, qui gravit avec ses pieds ergotés les âpres rochers des Cordilières. Chaque site extraordinaire nourrit pour l'homme un serviteur commode. Mais, sans sortir de nos hameaux, le cheval solipède paît dans les plaines , la vache pesante au fond des vallées , la brebis légère sur la croupe des collines , la chèvre grimpante sur les flancs des rochers; le porc, armé d'un groin, fouille les racines des marais; l'oie et le canard mangent les herbes fluviatiles ; la poule ramasse tout ce qui se perd dans les champs ; l'abeille aux quatre ailes butine les poussières des fleurs; et le pigeon rapide va glaner les semences qui se perdent dans les rochers inaccessibles. Tous ces animaux , après avoir occupé pendant le jour les différents sites de la végétation, reviennent le soir à l'habitation de l'homme, avec des bêlements, des murmures et des cris de joie , en lui rapportant les doux tributs des plantes changées, par une métamorphose inconcevable, en miel, en lait, en beurre) en œufs et en crème.
J'aime à me représenter ces premiers temps du monde, où les hommes voyageaient sur la terre avec leurs troupeaux , en mettant a contribution tout le règne végétal. Le soleil les invitait à s'avancer jusqu'aux extrémités du nord , avec le printemps qui le devance , et à en revenir avec l'automne qui le suit. Son cours annuel dans les cieux semble réglé sur les pas de l'homme sur la terre. Pendant que cet astre s'avance du tropique du Capricorne à celai du Cancer, un voyageur, parti de la zone torride à pied, peut arriver sur les bords de la mer Glaciale , et revenir ensuite dans la zone tempérée lorsque le soleil retourne sur ses pas , en faisant tout au plus quatre a cinq lieues par jour , sans éprouver dans sa route ni les chaleurs de l'été , ni les frimas de l'hiver. C'est en se réglant sur le cours annuel du soleil que voyagent encore quelques hordes tar tares. Quel spectacle dut offrir la^terre a ses premiers habitants, lorsque
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touty était à sa place, et qu'elle n'avait point encore été dégradée par les travaux imprudents ou par les fureurs de l'homme! Je suppose qu'ils partirent de l'Inde, le berceau du genre humain , pour s'avancer au nord. Ils traversèrent d'abord les hautes montagnes de Bember, toujours couvertes de neige, qui entourent, comme un rempart, l'heureuse contrée de Cachemire , et qui la séparent du royaume brûlant de Lahor *. Elles se présentèrent à eux comme d'immenses amphithéâtres de verdure qui portaient, du côté du midi , tous les végétaux de l'Inde ; et du côté du nord , tous ceux de l'Europe. Ils descendirent dans le vaste bassin qu'elles renferment, et ils y virent une partie des arbres fruitiers qui devaient enrichir un jour nos vergers. Les abricotiers de la Médie et les pêchers de la Perse bordaient de leurs rameaux fleuris les lacs et les ruisseaux d'eau vive qui l'arrosent. En sortant des vallées toujours vertes de Cachemire, ils pénétrèrent bientôt dans les forêts de l'Europe , et se reposèrent sous les feuillages des grands hêtres et des ormes touffus, qui n'avaient ombragé que les amours des oiseaux, et qu'aucun poëte n'avait encore chantés. Ils traversèrent les vastes prairies qu'arrose finis, semblables à des mers de verdure , et diversifiées ça et la de longs tapis de lis jaunes , de lisières de ginseng , et de touffes de rhubarbe au large feuillage : en suivant ses bords, ils s'enfoncèrent dans les forêts du nord, sous les majestueux rameaux des sapins , et sous les ombrages mobiles des bouleaux . Que de rian tes vallées s'ouvrirent à eux le long des fleuves, et les invitèrent à s'écarter de leur route, en leur promettant encore de plus doux objets ! Que de coteaux émaillés de fleurs inconnues, et couronnés d'arbres antiques et vénérables , les engagèrent a ne pas aller plus loin ! Parvenus sur les bords de la mer Glaciale , un nouvel ordre de choses s'offrit à eux. Il n'y avait plus de nuit; le soleil tournait autour de l'horizon , et des brumes éparses dans les airs répétaient, sur différents plans, sa lumière en arcs-en-ciel de pourpre, et en éblouissantes parhélies. Mais, si la magnificence était redoublée dans les cieux, la désolation était sur la terre. L'Océan était hérissé de glaces flottantes, qui apparaissaient a l'horizon comme des tours et comme des cités en ruines ; et on ne voyait sur le continent, pour bocages, que quelques arbrisseaux déformés par les vents; et pour prairies, que des rochers couverts de mousses. Sans doute périrent Ta les troupeaux qui les avaient accompagnés ; mais
[jfÊtii
la nature y avait encore pourvu aux besoins d< hommes. Ces rivages étaient formés de lits épa de charbon de terre *. Les mers fourmillaient I poissons , et les lacs d'oiseaux. Il fallait, parmi 1< animaux, des aides et des domestiques; le rem parut au milieu des mousses : il offrit à ces familh errantes les services du cheval dans sa légcrett la toison de la brebis dans sa fourrure ; et en Ici? montrant, comme la vache, ses quatre maraell avec un seul nourrisson , il sembla leur dire qu était destiné, comme elle, a partager son lait av( des mères surchargées d'enfants.
Mais la partie de la terre qui attira les prcmiei regards des hommes dut être l'orient. Le lieu c l'horizon où se lève le soleil fixa sans doute tout leur attention , dans un temps oh aucun de n( \i t$< systèmes n'avait encore déterminé leurs opinion; En voyant l'astre de la lumière se lever chaqi jour du même côté, ils durent se persuader qu' avait la une demeure fixe, et qu'il en avait ur autre aux lieux où il allait se coucher. Ces imag iii nations , confirmées par le témoignage de leui yeux , furent sans doute naturelles à des homm» sans expérience qui avaient tenté d'élever ur tour jusqu'au ciel, et qui r au milieu même di siècles éclairés , crurent comme un point de rel il" gion que le soleil était traîné dans un char par d chevaux, et qu'il allait se reposer tousles soirs dai • ( ! les bras de Téthys. Je présume qu'ils se déterm lièrent plutôt à le chercher du côté de l'orient qi de l'occident, dans la persuasion qu'ils abrég raient beaucoup leur chemin en allant au-devai de lui. Ce fut, je pense, cette opinion qui lais! long-temps l'occident désert, sous les mêmes lal tudes où l'orient fut peuplé, et qui entassa d'aboi I les hommes vers la partie orientale de notre coij tinent , où s'est formé le premier et le plus non breux empire du monde, qui est celui de la Chin Ce qui me confirme encore que les premiers honj mes qui s'avancèrent vers l'orient étaient occupt de cette recherche et se hâtaient d'arriver à Ici but, c'est qu'étant partis de l'Inde, le berceau d genre humain , comme les fondateurs des autr< nations, ils ne peuplèrent point , comme ceux-c[ la terre de proche en proche, ainsi que la Persi la Grèce, l'Italie et les Gaules l'ont été successif ment du côté de l'occident ; mais, laissant désert les vastes et fertiles contrées de Siam, de la C( chinchine et du Tonquin , qui sont encore m jourd'hui a demi barbares et inhabitées, ils ne s'a rêtèrent qu'à l'océan Oriental , et ils donnèrei
* V oyez Bcrnier , Description du Mogol.
* Voyage en Sibérie, du professeur Gmelin.
DES PLANTES
> jix îles qu'ils apercevaient de loin, et où ils n'enyjprenfc pas de long-temps, l'industrie d'aborder, le ilfAm de Gepuen, dont nous avons fait le nom de i ,fpon , et qui signifie en chinois naissance du leil.
i j Le père Kircher * assure que, lorsque les premiers jésuites mathématiciens arrivèrent à la Chili' :L et y réformèrent le calendrier , les Chinois fl Voyaient que le soleil et la lune n'étaient pas plus P jfands qu'on les voyait ; qu'ils entraient, en se menant, dans un antre profond, d'où ils ressoriient le matin a leur lever; et que la terre enfin ait une superficie plane et unie. Ces idées, nées M premier témoignage des sens, ont été commuais à tous les hommes. Tacite, qui a écrit l'Insère avec tant de jugement, n'a pas dédaigné, l,)[tns celle de la Germanie, de rapporter les tradi- :jît|ns des peuples occidentaux, qui affirmaient que firs le nord-ouest était le lieu où se couchait le leil , et qu'on entendait le bruit qu'il faisait çiand il se plongeait dans les flots, f |Ce fut donc du côté de l'orient que l'astre de la il lbière attira d'abord la curiosité des hommes. II put aussi des peuples qui se dirigèrent vers ce «nt de la terre, en partant de la pointe la plus r ridionale de l'Inde. Ceux-ci s'avancèrent le (Ijg de la presqu'île de Malaca: et, familiarisés la|c la mer qu'ils côtoyaient, ils prirent le parti d profiter des commodités réunies que les deux jéiments présentent aux voyageurs, en naviguant die en île. Us parcoururent ainsi ce grand bau- ; djer d'îles que la nature a jeté dans la zone torride, came un pont entremêlé de canaux pour facilita communication des deux mondes. Quand ils éjient contrariés par les tempêtes ou par les vents, il tiraient leur barque sur quelque rivage, sentent des grains sur la terre, les récoltaient, et amdaient pour se rembarquer des temps ou des s;;onsplus favorables. C'est ainsi que voyageaient " premiers navigateurs, et que les Phéniciens oyés parNécus, roi d'Egypte, firent le tour de i' ïiqueen trois ans, en parlant de la mer Rouge, ^revenant par la Méditerranée, suivant le récit qpn fait Hérodote**. Lorsque les premiers navi- ■î;,urs n'apercevaient plus d'îles à l'horizon, ils iajaient attention aux semences que la mer jetait wte rivage de celles où ils étaient, et au vol des oijaux qui s'en éloignaient. Sur la foi de ces inms} ils se mettaient en route vers des terres qu'ils ^oyaient pas. Ils découvrirent ainsi le vaste ar-
' oypz la Chine illustrée , cliap. IX.
[oyez Hérodote, liy. IV.
chipe! de Moluqucs, les îles des Guam , de Quiros, de la Société, et sans doute beaucoup d'autres qui nous sont encore inconnues. Il n'y en avait point qui ne les invitât à y aborder par quelque commodité particulière. Les unes , couchées sur les flots comme des néréides, versaient de leurs urnes des ruisseaux d'eau douce dans la mer : c'est ainsi que celle de Juan-Fernandez , avec ses rochers et ses cascades, se présenta à l'amiral Anson , dans la mer du Sud. D'autres, au contraire, dans la même mer, ayant leurs centres abaissés , et leurs bords relevés et couronnés de cocotiers, offraient à leurs pirogues des bassins toujours tranquilles, remplis d'une infinité de poissons et d'oiseaux de marine: telle est celle appelée Woesterland, oupays d'eau, découverte par le Hollandais Schouten. D'autres, le matin, leur apparaissaient au sein des flots azurés toutes brillantes de la lumière du soleil, comme celle du même archipel qui s'appelle l'Aurore. D'autres s'annonçaient au milieu delà nuit par les feux d'un volcan , comme un phare au sein des eaux, ou parles émanations odorantes de leurs parfums; il n'y en avait point dont les bois , les collines et les pelouses ne nourrissent quelque animal familier et doux par sa nature, mais qui ne devient sauvage que par l'expérience cruelle qu'il acquiert des hommes. Ils virent voler autour d'eux , en débarquant sur les grèves, des oiseaux de paradis aux plumes de soie, des pigeons bleus, des cacatoès tout blancs, des loris tout rouges. Chaque île nouvelle leur offrait de nouveaux présents, des crabes, des poissons, des coquillages, des huîtres a perles, des écrevisses, des tortues , de l'ambre gris ; mais les plus agréables étaient sans doute les végétaux. Sumatra leur montra, sur ses rivages, les poivriers ; Banda, la muscade ; Amboine, le girofle; Céram, le palmiersagou ; Florès , le benjoin et le sandal; la Nouvelle-Guinée, des bocages de cocotiers; Taïti, le fruit a pain. Chaque île s'élevait au milieu de la mer comme un vase qui supportait un végétal précieux. Lorsqu'ils découvraient un arbre chargé de fruits inconnus, ils en cueillaient des rameaux, et allaient au-devantde leurs compagnonsen jetant des cris de joie, et leur montrant ce nouveau bienfait de la nature. C'est de ces premiers voyages et de ces anciennes coutumes que se répandit , chez tous les peuples, l'usage de consulter le vol des oiseaux avant de se mettre en route, et d'aller au devant des étrangers un rameau d'arbre à la main, en signe de paix et de réjouissance, a la vue d'un présent du ciel. Ces coutumes existent encore chez les insulaires de la mer du Sud, et chez les
ÉTUDE DOUZIÈME
peuples libres de l'Amérique. Mais ce ne furent pas les seuls arbres fruitiers qui fixèrent l'attention des premiers hommes. Si quelque acte héroïque ou quelque perte irréparable avait excité leur admiration ou leurs regrets, l'arbre voisin en fut ennobli. Ils le préférèrent, avec ces fruits delavertu ou de l'amour, à ceux qui portaient des aliments ou des parfums. Aiusi, dans les îles de la Grèce et de l'Italie, le laurier devint le symbole des iriomphes, et le cyprès celui d'une douleur éternelle. Le chêne donna d'illustrés couronnes aux citoyens, et de simples graminées décorèrent le frontde ceux qui avaient sauvé la patrie. 0 Romains ! peuple digne de l'empire du monde, pour avoir ouvert à tous vos sujets la carrière du bonheur public , et pour avoir choisi , dans l'herbe la plus commune , les marques de la gloire la plus éclatante, afin qu'on pût trouver par toute la terre de quoi couronner la vertu.
Ce fut par de semblables attraits que, d'île en île, les peuples de l'Asie parvinrent dans le Nouveau-Monde , où ils abordèrent sur les côtes du Pérou. Ils y portèrent les noms d'enfants de ce soleil qu'ils cherchaient. Cette brillante chimère les conduisit jusqu'au travers de l'Amérique. Elle ne se dissipa que sur les bords de l'océan Atlantique ; mais elle se répandit dans tout le continent, où la plupart des chefs des nations portent encore les titres d'enfants du soleil ',9.
Le genre humain, au milieu de tant de biens, est resté misérable. Il n'y a point de genre d'animaux qui ne vivent dans l'abondance et la liberté , la plupart sans travail, tous en paix avec leur espèce, tous s'unissant à leur chois, et jouissant du bonheur de se reperpétuer par leurs familles; et plus de la moitié des hommes est forcée au célibat. L'autre moitié maudit les nœuds qui l'ont assortie. La plupart redoutent une postérité, dans la crainte de ne la pouvoir nourrir. La plupart, pour subsister, sont asservis à de pénibles travaux, et réduits à être les esclaves de leurs semblables. Des peuples entiers sont exposés à la famine; d'autres, sans territoire, sont entassés les uns sur les autres, tandis que la plus grande partie du globe est déserte. 11 y a beaucoup de terres qui n'ont jamais été cultivées; mais il n'y en a point de connue des Européens qui n'ait été souillée du sang des hommes. Les solitudes mêmes de la mer engloutissent dans leurs abîmes des vaisseaux chargés d'hommes, coulés à fond par d'autres hommes. Dans les villes en apparence si florissantes parleurs arts et leurs monuments, l'orgueil et la ruse, la superstition et l'impiété, la violence et la perfidie, sont sans cesse
aux prises, et remplissent de chagrins leurs maf heureux habitants. Plus la société y est policéi plus les maux y sont multipliés et cruels. L§,( hommes n'y seraient-ils donc industrieux <nW pareequ'ils y sont misérables ? Comment l'empiff de la terre a-t-il été donné au seul animal qui n'av? f pas l'empire de ses passions? Comment l'homnff faible et passager a-t-il à la fois des passions féroejf et généreuses, vlies et immortelles? Commcn' étant né sans instinct, a-t-il pu acquérir tant i l' connaissances ? lia imité tous les arts de la naturip : excepté celui d'être heureux. Toutes les traditiof du genre humain ont conservé l'origine défi étranges contradictions; mais la religion seu ï1 nous en explique la cause. Elle nous apprend q f l'homme est d'un autre ordre que le reste des ai 1 maux , que sa raison égarée a offensé l'auteur f l'univers; que, par une juste punition, il a <r abandonné a ses propres lumières; qu'il ne pe f former sa raison qu'en étudiant la raison univif" selle dans les ouvrages de la nature et dans 1 espérances que donne la vertu ; que ce n'est q)' par ces moyens qu'il peut s'élever au-dessus cjf auimaux, au-dessous desquels il est tombé, etrejl nir pas à pas dans les sentiers de la monlag f céleste d'où il a été précipité.
Heureux aujourd'hui celui qui , au lieu de p 1 courir le monde, vit loin des hommes ! Henri I celui qui ne connaît rien au-delà de son horize et pour qui le village voisin même est une te étrangère ! Il n'a point laissé son cœur a des ij jets aimés qu'il ne reverra plus, ni sa réputat a la discrétion des méchants. Il croit que l im cence habite dans les hameaux, l'honneur d les palais, et la vertu dans les temples. Il mei gloire et sa religion a rendre heureux ce qui II vironne. S'il ne voit dans ses jardins ni les M de l'Asie, ni les ombrages de l'Amérique, il c tive les plantes qui font la joie de sa femme el ses enfants. Il n'a pas besoin des monuments i l'architecture pour ennoblir son paysage. Un ar à l'ombre duquel un homme vertueux s'est rejj: lui donne de sublimes ressouvenirs ; le peupï. dans les forets, lui rappelle les combats d'IIercil; et les feuillages des chênes , les couronnes du ■ pitole.
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DE QUELQUES LOTS MORALES DE LA NATlMl
FAIBLESSE DE LA RAISON} DU SENTIMENT PREUVES DlK DIVINITÉ, ET DE l'iBIMORT ALITE* DE L'AME, PAR LE F TIMENT.
Telles sont les preuves physiques de t'exige!
DES PLANTES
d la Divinité, que la faiblesse de ma raison m'a f?m\s de mettre en ordre. J'en ai recueilli peut- ||e dix fois autant ; mais j'ai vu que je n'étais enêe qu'au commencement de la carrière; que fïs j'avançais, plus elle s'étendait devant moi; |e je serais bientôt accablé de mon propre traà\j et que , comme dit l'Écriture , il ne me restait, a la fin des ouvrages de la création , qu'un jjpfond étonnement.
jC'est un des grands maux de notre vie , qu'à Esure que nous approchons de la source de la vêlé, elle s'enfuie devant nous; et que quand lus en saisissons par hasard quelques rameaux , ips ne puissions y rester constamment attachés, ■urquoi le sentiment qui m'élevait hier aux j|ux, à la vue d'un rapport nouveau de la nature, 8 -il disparu aujourd'hui? Archimède ne resta is toujours ravi hors de lui-môme par sa découihe des rapports des métaux dans la couronne c roi Hiéron. Il en trouva depuis d'autres plus à il gré : tel est celui du cylindre circonscrit a la siière, qu'il ordonna qu'on gravât sur son tomlau. Pythagore vit à la fin de sang- froid le carré { l'hypothénuse , pour la découverte duquel il tait voué, dit-on, cent bœufs à Jupiter. Je me mviens que lorsque j'eus, pour la première fois, l| démonstration de ces sublimes vérités , j'en resi'fitis une joie presque aussi vive que celle des jjands hommes qui en avaient été les inventeurs. ]mrquoi s'est-elle éteinte? pourquoi faut-il aujprd'hui des nouveautés pour me donner des ijaisirs? L'animal est, sur ce point, plus heureux Ae nous : ce qui lui plaisait hier lui plaira encore «main ; il se fixe a un terme, sans aller au-delà; tj qui lui suffit lui semble toujours beau et bon. jabeille ingénieuse bâtit des cellules commodes, <j elle ne fabrique ni arcs de triomphe , ni obélis- |ies pour décorer ses villes de cire. Une cabane : ffisait de même à l'homme pour être aussi bien gé qu'une abeille. Pourquoi lui a-t-il fallu cinq cires d'architecture, des pyramides, des tours, ps kiosques ?
j Quelle est donc cette faculté versatile, appelée mon, que j'emploie à observer la nature? C'est, senties écoles, une perception de convenances, ù dislingue essentiellement l'homme de la bête : îomme a de la raison , et la bête n'a que de l'insnct. Mais si cet instinct montre toujours à l'anim ce qui lui est le plus convenable , il est donc issi une raison, et une raison plus précieuse ne la nôtre, puisqu'elle est invariable, et qu'elle 3 s'acquiert point par de longues et pénibles exérienecs. A cela, les philosophes du siècle passé
répondaient qu'une preuve que les bêtes n'avaient pas de raison , c'est qu'elles agissaient toujours de la même manière : ainsi ils concluaient, de la perfection même de leur raison , qu'elles n'en avaient pas. On peut voir par-là combien de grands noms , des pensions et des corps peuvent accréditer les plus grandes absurdités ; car l'argument de ces philosophes attaque directement l'Intelligence suprême elle-même, qui est constante dans ses plans, comme les animaux dans leur instinct. Si les abeilles font toujours leurs alvéoles de la même forme, c'est que la nature fait toujours les abeilles de la même figure.
Je ne veux pas dire toutefois que la raison des bêtes et celle de l'homme soit la même : la nôtre est sans contredit plus étendue que l'instinct de chaque animal en particulier ; mais si l'homme a une raison universelle^ ne serait-ce point parcequ'il a des besoins universels ? A la vérité , il démêle aussi les besoins des autres animaux ; mais ne serait-ce point relativement à lui qu'il a fait cette étude? Si le chien ne s'occupe point de l'avoine du cheval, c'est peut-être pareeque le cheval ne sert pas aux besoins du chien. Nous avons cependant des convenances naturelles qui nous sont propres , telles que l'usage de l'agriculture et du feu. Ces connaissances prouveraient sans doute notre supériorité, si elles n'étaient pas encore des témoignages de notre misère. Les animaux n'ont pas besoin d'allumer de feu et d'ensemencer la terre, puisqu'ils sont vêtus et nourris par la nature; d'ailleurs plusieurs d'entre eux ont en euxmêmes des facultés bien supérieures à nos sciences, qui nous sont , au fond , étrangères. Si nous avons découvert quelques phosphores , la mouche lumineuse des tropiques a en elle-même un foyer de lumière qui l'éclairé pendant la nuit. Tandis que nous nous amusons à faire des expériences avec l'électricité , la torpille l'emploie à sa défense ; et pendant que les académies de l'Europe proposent des prix considérables pour ceux qui trouveront le moyen de déterminer la longitude en pleine mer, des paille-en-culs et des frégates parcourent tous les jours des trois ou quatre cents lieues entre les tropiques, d'orient en occident, sans jamais manquer de retrouver , le soir , le rocher d'où, ils sont partis le matin.
C'est bien une autre insuffisance lorsque les philosophes veulent employer, pour combattre l'intelligence de la nature , cette même raison qui ne peut servir à la connaître. Voilà de beaux arguments sur les dangers des passions , la frivolité de la vie , la perte de l'honneur ; de la fortune,
ÉTUDE DOUZIÈME
dos enfante. Vous me délogez bien, divin Mare» Aurcle, et vous aussi, sceptique Montaigne; mais vous ne me logez pas. Vous m'appuyez sur le bâton de la philosophie , et vous me dites : Marchez ferme ; courez le monde en mendiant votre pain ; vous voila tout aussi heureux que nous dans des châteaux , avec nos femmes et la considération de nos voisins. Mais voici un mal que vous n'avez pas prévu : je n'ai reçu dans ma patrie que des calomnies pour mes services ; je n'ai éprouvé que de l'ingratitude de la part de mes amis , et même de mes patrons ; je suis seul , et je n'ai plus de quoi subsister; j'ai des maux de nerfs; j'ai besoin des hommes , et mon ame se trouble a leur vue , en se rappelant les funestes raisons qui les réunissent , et qu'on ne vient à bout de les intéresser qu'en flattant leurs passions, et en devenant vicieux comme eux. A quoi lui a servi d'avoir étudié la vertu ? elle se trouble par ses ressouvenus , et même sans aucune réflexion , au simple aspect des hommes. La première chose qui me manque est cette raison sur laquelle vous voulez que je m'appuie. Toutes vos belles dialectiques disparaissent, précisément quand j'en ai besoin. Mettez un roseau entre les mains d'un malade : la première chose qui lui échappera , s'il lui survient une faiblesse, c'est ce même roseau; et s'il vient a s'appuyer dessus dans sa force, il le brisera, et s'en percera peut-être la main. La mort vous guérira de tout, me dites-vous; mais pour mourir je n'ai pas besoin de tant raisonner : d'ailleurs, je n'entre pas vivant dans la mort, mais mourant et ne raisonnant plus, sentant toutefois , et souffrant encore.
Ainsi , la religion l'emporte de beaucoup sur la philosophie , parcequ'elle ne nous soutient point par notre raison, mais par notre résignation. Elle ne nous veut pas debout, mais couchés ; non sur le théâtre du monde , mais reposés au pied du trône de Dieu ; non inquiets de l'avenir, mais confiants et tranquilles. Quand les livres , les honneurs, la fortune et les amis nous abandonnent, elle nous présente , pour appuyer notre tête , non pas le souvenir de nos frivoles et comédiennes vertus, mais celui de notre insuffisance; et au lieu des maximes orgueilleuses de la philosophie, elle ne demande de nous que le repos, la paix, et la confiance filiale.
Je ferai encore une réflexion sur cette raison , ou, ce qui revient au même, sur cet esprit dont nous sommes si vains : c'est qu'il paraît être le résultat de nos malheurs. 11 est très remarquable que les peuples les plus célèbres par leur esprit,
leurs arts et leur industrie , ont été les plus ma heureux de la terre par leur gouvernement, leuj passions ou leurs discordes. Lisez la vie de la plti part de nos hommes célèbres par leurs lumières vous verrez qu'ils ont été fort misérables , surt|| dans leur enfance. Les borgnes, les boiteux, 1< bossus ont en général plus d'esprit que les ai] très hommes , pareequ'étant plus désagréablemeij conformés , ils portent leur raison a observer av<) plus d'attention les rapports de la société , afl d'échapper a son oppression. A la vérité, ils paij sent pour avoir l'esprit méchant ; mais ce caractèij appartient assez à ce que la société appelle de l'ai prit. D'ailleurs , ce n'est point la nature qui les rendus tels , mais les railleries ou les mépris < ceux avec lesquels ils ont vécu.
Qu'est-ce d'ailleurs que cette raison dont on m tant de bruit? Puisqu'elle n'est que la relation d objets avec nos besoins, elle n'est donc que not intérêt personnel. Voila pourquoi il y a tant <| raisons de famille, de corps et d'états, des raisoi de tous les pays et de tous les âges : voilà poui quoi autre est la raison d'un jeune homme et celj d'un vieillard, d'une femme et d'un ermite, d'il militaire et d'un prêtre. Tout le monde a raisoi, disait le duc de La Rochefoucauld. Oui, sans douta et c'est pareeque chacun a raison, que personrl n'est d'accord.
Cette faculté sublime éprouve de plus, dès 11 premiers moments de son développement, des si coussesqui la rendent, en quelque sorte, incapabj de pénétrer dans le champ de la nature. Je ne parj pas de nos méthodes et de nos systèmes, qui répaii dent des jours faux sur les premiers principes cl notre savoir, en ne nous montrant plus la véri que dans des livres, au milieu des machines, et si) des théâtres. J'ai dit quelque chose de ces obslacl j| dans les objections quej'ai présentées contre les él I ments de nos sciences; mais ces maximes qu'c nous inspire dès l'enfance, Faites fortune, soyez j premier, suffisent seules pour bouleverser notij raison naturelle; ellesnenousmontrentpluslejus ou l'injuste que par rapport a nos intérêts persoij nels et à notre ambition ; elles nous attachent poij l'ordinaire a la fortune de quelque corps puissaijj et accrédité, et nous rendent indifféremment atiié ou dévots, libertins ou continents, cartésiens cj newtoniens, suivant qu'il importe a la cause qi est devenue notre unique mobile.
Méfions-nous donc de la raison, puisque dès h premiers pas elle nous égare dans la recherche d la vérité et du bonheur. Voyons s'il n'est pas e nous quelque faculté plus noble , plus constante (j
DU SENTIMENT
m étendue. Quoique je n'aie à offrir dans cette Cherche que des vues vagues et indéterminées , If ère que des hommes plus éclairés que moi les feront, et les porteront un jour plus loin. C'est ias cette confiance qu'avec des moyens bien faiis je vais m' engager dans une carrière digne de Été l'attention du lecteur.
iDescartes pose pour base des premières vérités ilurelles : je pense, donc j'existe. Comme ce phi- I ophe s'est fait une grande réputation, qu'il méritt d'ailleurs par ses connaissances en géométrie, e surtout par ses vertus, son argument de l'existlce a été fort applaudi, et a acquis la pondération Lin axiome. Mais, selon moi, cet argument pèche Ejentieilement en ce qu'il n'a point la généralité cm principe fondamental ; car il s'ensuit implicitelînt que dès qu'un homme ne pense pas , il cesse G xister, ou au moins d'avoir des preuves de son estence. Il s'ensuit encore que les animaux , à oji Descartes refusait la pensée, n'avaient aucune iuve qu'ils existaient, et que la plupart des êtres Bit dans le néant par rapport a nous, parceque If vent ils ne nous font naître que desimpies sensjions de formes, de couleurs et de mouvements, dis aucune pensée. D'ailleurs, les résultats des ïbsées humaines ayant été souvent employés, par 1(1 r versatili té, a faire dou ter de l'existence de Dieu , elmême de la nôtre, comme fit le sceptique Pyrrbn; ce raisonnement, comme toutes les opérâtes de notre intelligence, nous est suspect à juste Te.
Ile substitue donc à l'argument de Descartes celici, qui me paraît et plus simple et plus générj : Je sens, donc j'existe. Il s'étend a toutes nos sisations physiques, qui nous avertissent bien fis fréquemment de notre existence que la pens . 11 a pour mobile une faculté inconnue de l'ame, cje j'appelle le sentiment, auquel la pensée ellei me se rapporte; car l'évidence a laquelle nous ctrchons à ramener toutes les opérations de notre rison n'est elle-même qu'un simple sentiment.
Ue ferai voir d'abord que cette faculté mystéi use diffère essentiellement des sensations phys ues et des relations que nous présente la raison, eiqu'elle se mêle d'une manière constante et in- \riable à tout ce que nous faisons ; en sorte qu'elle f , pour ainsi dire, l'instinct humain.
Quant à la différence du sentiment aux sensatlns physiques, il est évident qu'lphigénie aux Uels nous donne des impressions d'une nature tiférente du goût d'un fruit ou du parfum d'une fur; et, quant à ce qui le distingue de l'esprit,
iest certain que les larmes et le désespoir de Cly-
BF,ïl!V/\TU)IN.
teranestre excitent en nous des émotions d'un autre genre que celles d'une satire, d'une comédie, ou même, si l'on veut, d'une démonstration de géométrie.
Ce n'est pas que la raison n'aboutisse quelquefois au sentiment, quand elle se présente avec l'évidence ; mais elle n'est, par rapport à lui, que ce que l'œil est par rapport au corps, c'est-a-dire une vue intellectuelle : d'ailleurs le sentiment me paraît être le résultat des lois de la nature, comme la raison le résultat des lois politiques.
Je ne définirai pas davantage ce principe obscur; mais je le ferai suffisamment connaître, si je le fais sentir. C'est à quoi nous nous flattons de parvenir, en l'opposant d'abord a la raison. Il est très remarquable que les femmes, qui sont toujours plus près de la nature, par leurs désordres mêmes, que les hommes avec leur prétendue sagesse , ne confondent jamais ces deux facultés, et distinguent; la première sous le nom de sensibilité, ou de sentiment par excellence, parcequ'elle est en effet la source de nos affections les plus délicieuses. Elles se gardent bien, comme la plupart des hommes , de confondre l'esprit et le cœur, la raison et le sentiment. Celle-ci , comme nous l'avons vu , est souvent notre ouvrage; l'autre est toujours celui de la nature. Ils diffèrent si essentiellement l'un de l'autre, que si vous voulez faire disparaître l'intérêt d'un ouvrage où il y a du sentiment, vous n'avez qu'à y mettre de l'esprit. C'est un défaut où sont tombés les plus fameux écrivains , dans tous les siècles où les sociétés achèvent de se séparer de la nature. La raison produit beaucoup d'hommes d'esprit, dans les siècles prétendus policés; et le sentiment, des hommes de génie, dans les siècles prétendus barbares. La raison varie d'âge en âge, et le sentiment est toujours le même. Les erreurs de la raison sont locales et versatiles, et les vérités de sentiment sont constantes et universelles. La raison fait le moi grec, le moi anglais, le moi turc ; et le sentiment, le moi homme et le moi divin. 11 faut des commentaires pour entendre aujourd'hui les livres de l'antiquité , qui sont les ouvrages de la raison, tels que ceux de la plupart des historiens et des poètes satiriques et comiques , comme Martial, Plaute, Juvénal, et même ceux du siècle passé , comme Boileau et Molière ; mais il n'en faudra jamais pour être touché des prières de Priam aux pieds d'Achille , du désespoir de Didon, des tragédies de Racine, et des fables naïves de La Fontaine. Il faut souvent bien des combinaisons pour mettre à découvert quelque raison cachée de la nature; mais les sentiments sim-
ÉTUDE DOUZIÈME
pies et purs de repos ; de paix , de douce mélancolie, qu'elle nous inspire, viennent à nous sans effort. A la vérité, la raison nous donne quelques plaisirs; mais si elle nous découvre quelque portion de l'ordre de l'univers, elle nous montre en même temps notre propre destruction , attachée aux lois de sa conservation; elle nous présente à la fois les maux passés, et les maux à venir ; elle donne des armes à nos passions , dans le môme temps qu'elle nous démontre notre insuffisance. Plus elles'étend au loin, plus, en revenant à nous, elle nous rapporte de témoignages de notre néant; et; bien loin de calmer nos peines par ses recherches, elle ne fait souvent que les accroître par ses lumières. Le sentiment, au contraire, aveugle dans ses désirs , embrasse les monuments de tous les pays et de tous les temps; il se flatte, au milieu des ruines, des combats et de la mort même, de je ne sais quelle existence éternelle ; il poursuit , dans tous ses goûts, les attributs de la Divinité, l'infinité, l'étendue, la durée, la puissance, la grandeur et la gloire; il en mêle les désirs ardents à toutes nos passions; il leur donne ainsi une impulsion sublime, et, en subjuguant notre raison, il devient lui-même le plus noble et le plus délicieux instinct de la vie humaine.
Ce sentiment nous prouve bien mieux que la raison la spiritualité de notre ame ; car celle-ci nous propose souvent pour but la satisfaction de nos passions les plus grossières 50 , tandis que celui-là est toujours pur dans ses désirs. D'ailleurs, beaucoup d'effets naturels qui échappent, a l'une ressortissent a l'autre; telle est, comme nous l'avons dit, l'évidence même, qui n'est qu'un sentiment , et sur laquelle notre réflexion n'a point de prise ; telle est encore notre existence. La preuve n'en est point dans notre raison; car pourquoi esi-ce que j'existe? où en est la raison? Mais je sens que j'existe, et ce sentiment me suffit.
Ceci posé, nous allons nous convaincre qu'il y a dans l'homme deux puissances51, l'une animale, et l'autre intellectuelle, toutes deux de nature opposée, et qui forment la vie humaine par leur réunion, comme toute harmonie sur la terre est formée de deux contraires.
Quelques philosophes se sont plu a nous peindre l'homme comme un dieu. Son attitude, disent-ils, est celle du commandement. Mais pour qu'il ait l'attitude du commandement, il faut donc que d'autres hommes aient celle de l'obéissance ; sans quoi il trouverait ses ennemis dans tous ses semblables. L'empire naturel de l'homme ne s'étend qu'aux animaux; et, dans les guerres qu'il leur
livre, ou dans les soins qu'il en prend, il est so vent obligé de quitter son attitude d'empereur pour prendre celle d'un esclave. D'autres le repr sentent comme un objet perpétuel du courro. céleste, et ont accumulé sur son existence tout! t les misères qui pouvaient la lui faire abhorrer, i l n'est point la l'homme. 11 n'est point formé d'm i nature simple comme les autres animaux, do| 1 chaque espèce conserve constamment son caraP tère, mais de deux natures opposées, dont chacui||( se subdivise elle-même en plusieurs passions qj r se contrastent. Par l'une de ces natures, il réurjf en lui tous les besoins et toutes les passions d ; animaux ; et par l'autre, les sentiments ineffablj ■ de la Divinité. C'est a ce dernier instinct, bien pl 11? qu'à sa réflexion, qu'il doit le témoignage iïk l'existence de Dieu ; car je suppose qu'ayant , psj sa raison , la faculté d'apercevoir les convenanc \f qui sont entre les objets de la nature, il trouvff les rapports qui existent entre une île et un arbïjp un arbre et un fruit , un fruit et ses besoins, il 1 1!; sentirait bien déterminé, à la vue d'une île, \\w chercher sa nourriture; mais sa raison , en lié montrant les chaînons de quatre harmonies natw relies, n'en rapporterait pas la cause à un auteB* invisible, s'il n'en avait le sentiment au fond <\f cœur. Elle s'arrêterait là où s'arrêteraient ses p<jf ceptions , et où se terminent celles des animauj \i Un loup, qui passe une rivière à la nage poj I aborder dans une île où il aperçoit de l'herbe, daip l'espérance d'y trouver des moutons, conçoit ê{m< lement les chaînons de quatre relations naturel f P entre l'île, l'herbe, des moutons et son appét mais il ne se prosterne point devant l'Être int ligent qui les a établis.
En considérant l'homme comme animal , je n' i connais point qui lui soit comparable en misé! D'abord il est nu , exposé aux insectes, au vent la pluie, au froid, au chaud, et obligé par U pays de se vêtir. Si sa peau acquiert, avec le terni assez de dureté pour résister aux injures des é ments, ce n'est qu'après de cruelles épreuves, < le font quelquefois peler de la tête aux pieds. II! sait rien naturellement, comme les autres a maux. S'il veut traverser une rivière, il faut qi apprenne à nager; il faut même que, dans son < fance, il apprenne à marcher et à parler (le m k même d'enfant vient du latin in fans, c'est-à-d qui ne parle pas). 11 n'y a point de pays si lu reusement situé , où il ne soit forcé de préparer) < nourriture avec beaucoup de soins. Le bananielj l'arbre du fruit à pain lui donnent , entre les tro ques, des vivres toulcl'annéc; mais il faut qu'il
DU SENTIMENT
mte les arbres , qu'il les enclose de haies épineupour les préserver des bêtes , qu'il en fasse sé- ;r les fruits pour la saison des ouragans, et qu'il rjtisse des loges pour les conserver. D'ailleurs,
I végétaux utiles ne sont réservés qu'a quelques IL privilégiées ; car , dans le reste de la terre , la dture des graius et des racines alimentaires exige le multitude d'arts et de précautions. Quand il a r;semblé autour de lui tous ses biens, l'amour et Volupté, qui naissent de l'abondance , l'avarice,
voleurs , les incursions de l'ennemi , viennent ubler ses jouissances. Il lui faut des lois , des mes , des magasins , des forteresses , des confédér ions et des régiments pour défendre au dehors *jiu dedans son malheureux champ de blé. Enfin, qand il pourrait jouir avec toute la tranquillité dp sage, l'ennui s'empare de son cœur; il lui fit des comédies , des bals , des mascarades et i\ divertissements, pour l'empêcher de raisonner t?c lui-même.
II est impossible de concevoir qu'une nation ijisse exister avec les simples passions animales. I sentiments de justice naturelle, qui sont les b;es de la législation, ne sont point des résultats dnos besoins mutuels, comme on le prétend. ■Pis passions ne sont point rétrogressives; elles Ejnt que nous-mêmes pour centre unique. Une fjjiille de sauvages, dans l'abondance, ne s'in-
i fêterait pas plus du malheur de ses voisins qui lîjnqueraient de vivres, que nous ne nous inquiétas a Paris si notre sucre et notre café coûtent 1 larmes à l'Afrique.
La raison même, jointe aux passions, n'en fe- ,rjt qu'accroître la férocité ; car elle leur fournirait
4 nouveaux arguments, long-temps après que Mrs désirs seraient satisfaits. Elle n'est, dans la p part des hommes , que la relation des êtres avec l<rs besoins, c'est-à-dire leur intérêt personnel. Eiminons-en l'effet, combiné avec l'amour et
i rabition, qui sont les deux tyrans de la vie. Supposons d'abord un état entièrement régi par
5 nour, tel que celui qui a été imaginé sur les h ds du Lignon par l'ingénieux d'TJrfé. Je delinde qui est-ce qui aurait soin d'y bâtir des Bjisons , et d'y labourer les terres? Ne faut-il pas yupposer des serviteurs qui subviennent à l'oisîvé de leurs maîtres? Ces serviteurs ne seront-ils fi obligés de s'abstenir de faire l'amour , afin q? leurs maîtres en soient sans cesse occupés? L illeurs, à quoi les vieillards des deux sexes p. seraient-ils leur temps? Voilà pour eux une h le perspective de voir leurs enfants toujours a oureux ! Ce spectacle ne leur deviendrait-il pas
un sujet perpétuel de regrets , de mauvaise humeur et de jalousie, comme il l'est parmi les nôtres? En vérité , un pareil gouvernement, fût-il dans une des îles de la mer du Sud, sous des bocages de cocotiers et d'arbres de fruits à pain , où, il n'y eût rien à faire qu'à manger et à faire l'amour, serait bientôt rempli de discorde et d'ennui. Mais je veux que ta raison sociale obligeât les familles à travailler chacune pour soi , et à mettre plus de variété dans leur vie en y appelant nos arts et nos sciences ; elle achèverait bientôt de les détruire. Il ne faut pas du tout compter qu'on y entendît jamais aucun de ces discours touchants que d'Urfé met dans la bouche d'Àstrée et de Céladon ; ils n'appartiennent ni à l'amour animal , ni à la raison savante. Ceux-ci ont une autre logique. Quand un amant , éclairé de notre savoir , voudrait y inspirer de l'amour à sa maîtresse, si toutefois il était besoin de quelque discours pour en venir à bout , il lui parlerait de ressorts, de masses, d'attractions, de fermentations, de feu électrique, et des autres causes physiques qui déterminent, selon nos modernes 3 les penchants des deux sexes et les mouvements des passions. Les raisons politiques viendraient mettre le sceau à leur union , en stipulant , dans la langue triste et mercenaire de nos contrats, des douaires, des nourritures, des retraits lignagers, des dons entre vifs, des rapports après décès. Mais la raison personnelle de chaque contractant ne tarderait pas à les séparer. Dès qu'un homme verrait sa femme malade, il lui dirait: « Mon tempérament m'oblige de recourir à une » femme qui se porte bien, et à vous abandonner. » Elle lui répondrait sans doute , pour être conséquente : « Vous faites bien d'obéir à la nature. Je » chercherais également un autre mari, si vous » étiez à ma place. » Un fils dirait à son père, vieux et caduc : « Vous m'avez fait pour votre » plaisir, il est temps que je vive pour le mien. » Où seraient les citoyens qui voudraient se réunir pour le maintien des lois d'une pareille société ; les soldats qui s'exposeraient à la mort pour la défendre, et les magistrats qui voudraient la gouverner? Je ne parle pas d'une infinité d'autres désordres où entraîne cette passion fougueuse et aveugle, dirigée même par la froide raison.
Si , d'un autre côté, une nation était uniquement livrée à l'ambition , elle serait encore plus tôt détruite , ou par les ennemis du dehors , ou par ses propres citoyens. Il est d'abord difficile d'imaginer comment elle se pourrait former sous un législateur; car comment concevoir que des hommes ambitieux voulussent se soumettre à un autre
ETUDE DOUZIEME
homme? Ceux qui les ont réunis , comme Romulus, Mahomet, et tous les fondateurs des nations , ne s'en sont fait écouter qu'en parlant au nom de la Divinité. Mais je suppose qu'on en vînt a bout de manière ou d'autre, une pareille société pourrait-elle jamais être heureuse? Quelque éloge que les historiens donnent a Rome conquérante, croyezvous que ses citoyens fussent alors bien fortunés? Pendant qu'ils répandaient la terreur dans le monde , et qu'ils en faisaient couler les larmes , n'y avait-il pas a Rome des cœurs effrayés, et des yeux qui pleuraient la perte d'un*GIs, d'un père , d'un époux , d'un amant? Tant d'esclaves qui formaient la plus grande-partie de ses habitants étaient-ils heureux? Etait-ce le général même de l'armée romaine couronné de lauriers, et monté sur un char de triomphe , autour duquel , par une loi militaire , ses propres soldats chantaient des chansons où ils lui reprochaient ses défauts, de peur qu'il ne s'enorgueillît? Et quand la Providence permit que Paul Emile y triomphât d'un roi de Macédoine et de ses pauvres enfants, qui tendaient leurs petits bras au peuple romain pour émouvoir sa compassion , elle voulut que le vainqueur perdît, dans ce temps-la même, ses propres enfants , afin qu'aucun homme ne pût triompher impunément des larmes des hommes. Cependant ce même peuple , si porté a chercher sa gloire dans les malheurs d'autrui , fut obligé , pour s'en dissimuler l'horreur, de voiler de l'intérêt des dieux les larmes des nations , comme on déguise avec le feu les chairs des animaux qui nous servent de nourriture. Rome, suivant l'ordre des destins , devait être la capitale du monde. Elle armait son ambition d'une raison céleste, afin de la rendre victorieuse des puissances les plus redoutables, et d'en refréner la férocité dans ses citoyens , en les exerçant a des vertus sublimes. Que seroicnt-ils devenus s'ils s'étaient livrés sans frein à cet instinct furieux? ils auraient été semblables aux sauvages de l'Amérique, qui brûlent leurs ennemis vivants, et dévorent leurs chairs toutes sanglantes. C'est ce que Rome éprouva à la fin , lorsque sa religion ne présenta plus à ses habitants éclairés que de vains simulacres. On vit alors les deux passions naturelles au cœur humain, l'ambition et l'amour, appeler dans ses murs le luxe de l'Asie , les arts corrupteurs de la Grèce , les proscriptions, les meurtres, les empoisonnements , les incendies, et la livrer enfin aux peuples barbares. Le Theutalès des Gaulois sortit alors des forêts du nord , et vint faire trembler a son tour le Jupiter du Capitole.
Nos raisons d'élat sont aujourd'hui moins su-
blimes, mais elles n'en sont pas moins fatales a } repos des hommes , comme on en peut juger pj les guerres de l'Europe, qui troublent sans ces.4 le monde. Une nation , livrée uniquement à sjl passions et aux simples raisons d'élat, réunirjl bientôt sur elle toutes les misères de l'humanité mais la Providence a mis dans l'homme un senfOi ment qui en balance le poids , en dirigeant sm désirs bien au-delà des objets de la terre ; ce se L timent est celui de l'existence de la Divinitl L'homme n'est point homme pareequ'il esta» mal raisonnable , mais pareequ'il est animal il ji ligieux.
Cicéron et Plutarque remarquent qu'il n'y av» pas un seul peuple connu de leur temps, cm lequel on n'eût trouvé quelque religion. Le senit ment de la Divinité est naturel a l'homme. C'A cette lumière que saint Jean appelle la lumière A éclaire tout homme venant en çe monde. Je repiiii che à quelques écrivains modernes, et même à (Ih missionnaires , d'avoir avancé que certains peupp n'avaient aucun sentiment de la Divinité. C'est* mon gré, la plus grande des calomnies dont m puisse flétrir une nation , parcequ'elle détruit 1 il cessaircment chez elle l'existence de toute vertp et si cette nation en montre quelques apparences ce ne peut être que par le plus grand des vices, <jlj est l'hypocrisie; car il ne peut y avoir de veilL sans religion. Mais il n'y a pas un de ces écrivain inconsidérés qui ne fournisse lui-même de q lil) détruire son imputation ; car les uns avouent (Wi ces mêmes peuples athées rendent , dans ccrtaH jours , hommage a la lune , ou qu'ils se relir-p dans les bois pour y remplir des cérémonies di ils dérobent la connaissance aux étrangers, père Gobien , entre autres, dans son Histoiî^e îles Mariannes , après avoir affirmé que leurs in laires ne reconnaissent aucune divinité, et qu n'ont pas la moindre idée de religion , nous d immédiatemenlaprès, qu'ils invoquentleursmoi qu'ils appellent anilis , dont ils gardent lésera dans leurs maisons, et auxquels ils attribuen pouvoir de commander aux éléments , de chan les saisons, et de rendre la santé; qu'ils s persuadés de l'immortalité de l'ame, et qu'ils connaissent un paradis et un enfer. Certainem ces opinions prouvent qu'ils ont des idées d< Divinité.
Tous les peuples ont le sentiment de l'existé de Dieu, non pas tous en s'élevant à lui à la manî; des Newton et des Socrate , par l'harmonie gé raie de ses ouvrages , mais en s'arrêtant a cem ses bienfaits qui les intéressent le plus. L'Indien
DU SENTIMENT
p;ou adore le soleil; celui du Bengale, le Gange q| fertilise ses campagnes; le noir Iolof , l'Océan 4 rafraîchit ses rivages; le Samoïède du nord, tejrenne qui le nourrit. L'Iroquois errant denjade aux esprits des lacs et des forets , des pêclis et des chasses abondantes. Plusieurs peuples aèrent leurs rois. Il n'en est point qui, pour ren- ■ plus chers aux hommes ces dispensateurs au- ■tes de leur bonheur, n'aient fait intervenir qiîlque divinité pour consacrer leur origine. Tels dit, en général, les dieux des nations; mais quand kjpassions viennent obscurcir parmi elles cet instipt divin, et y mêler ou les fureurs de l'ambiliji, ou les égarements de la volupté, on les voit «b'osterner devant des serpents , des crocodiles , elles dieux qu'on n'ose nommer. On les voit ofy, dans leurs saricfices, le sang de leurs ennemis Éa virginité de leurs filles. Tel est le caractère iin peuple, telle est sa religion. L'homme est tctement entraîné par cette impulsion céleste, que, Iclqu'il cesse de prendre la Divinité pour son mo- |p , il ne manque jamais d'en faire une sur sa fipre image.
Il y a donc en l'homme deux puissances , l'une finale, et l'autre divine. La première lui donne m cesse le sentiment de sa misère ; la seconde , wiii de son excellence : et c'est de leurs combats cpj: se forment les variétés et les contradictions de ; ta'ic humaine.
C'est par le sentiment de la misère que nous stiimes sensibles a tout ce qui nous offre une idée àlile et de protection, d'aisance et de commodité : là pourquoi la plupart des hommes aiment les trbquilles retraites, l'abondance, et tous les biens I la nature libérale présente, sur la terre, à nos bimis. C'est ce sentiment qui donna à l'amour Mchames de l'Hymen, afin que l'homme trouvât uijour la compagne de ses peines dans celle de ses pisirs,etqueiesenfants fussentassurés des secours cfeurs parents. C'est lui qui rend le paisible bourg'jis si avide du récit des intrigues des cours, des rations de batailles, et des descriptions de tempes, parcequeles dangers du dehors augmentent aldedans le bonheur de sa sécurité. Ce sentiment S'nêle souvent aux affections morales; il cherche (Il appuis dans l'amitié , et des encouragements djis Téloge. C'est lui qui nous rend attentifs aux pimesscs de l'ambitieux, lorsque nous nous empesons de le suivre; comme des esclaves, séduits pr les idées de protection dont il nous trompe. mm le sentiment de notre misère est un des plus jfoâs liens de nos sociétés politiques, quoiqu'il ms attache à la terre.
Le sentiment de la Divinité nous pousse en sens contraire52. C'est lui qui conduisit l'amour aux autels, et qui lui inspira les premiers serments ; il offrit les premiers enfants au ciel, lorsqu'il n'y avait point encore de lois politiques; il rendit l'amour sublime, et l'amitié généreuse; il secourut d'une main les malheureux, et s'opposa de l'autre aux tyrans ; il devint le mobile de la générosité et de toutes les vertus. Content de servir les hommes, il dédaigna d'en être applaudi. Quand il se montra dans les arts et dans les sciences, il en devint le charme qui nous ravit ; il y fît naître l'ennui quand il en disparut. C'est lui qui rend immortels les hommes de génie qui nous découvrent dans la nature de nouveaux rapports d'intelligence.
Quand ces deux sentiments se croisent, c'est-àdire lorsque nous attachons l'instinct divin aux choses périssables, et l'instinct animal aux choses divines, notre vie est agitée de passions contradictoires. Voilà la cause de tant d'espérances et de craintes frivoles qui tourmentent les hommes. Ma fortune est faite, dit l'un, j'ai de quoi vivre pour toujours; et il mourra demain. Que je suis misérable! dit un autre; je suis perdu pour jamais ; et la mort le délivre de tous ses maux. On tient à la vie, disait Michel Montaigne, par des bagatelles ; par un verre : oui , pareequ'on porte sur ce verre le sentiment de l'infini. Si la vie et la mort paraissent souvent insupportables aux hommes , c'est qu'ils metlent le sentiment de leur fin dans leur mort, et celui de l'infini dans leur vie. Mortels, si vous voulez vivre heureux et mourir contents, ne dénaturez point vos lois; considérez qu'à la mort toutes les peines de l'animal finissent, les besoins du corps, les maladies, !es persécutions, les calomnies, les esclavages de toutes les sortes, les rudes combats des passions avec soi-même et avec les autres. Considérez qu'à la mort toutes les jouissances d'un être moral commencent les récompenses des vertus et des moindres actes de justice et J'humanité , méprisés ou dédaignés du monde , mais qui nous ont en quelque sorte rapprochés sur la terre de l'Être juste et éternel.
Quand ces deux instincts se réunissent dans le même lieu, ils nous donnent les plus grands plaisirs dont nous soyons capables; car alors nos deux natures , si j'ose ainsi les appeler, jouissent à la fois 53 . Nous allons présenter un léger ensemble de leurs harmonies ; après quoi nous suivrons les traces du sentiment céleste qui nous est naturel dans nos sensations les plus communes.
Je vous suppose donc, lecteur, fatigué des maux de nos sociétés, cherchant, vers les extrémités de
ÉTUDE DOUZIÈME
l'Afrique, quelque terre heureuse , inconnue aux Européens. Votre vaisseau, voguant sur la Méditerranée, est jeté, à l'entrée de la nuit, par une tempête , sur une côte où il fait naufrage. Par la faveur du ciel, vous vous sauvez à terre; vous vous réfugiez dans une grotte que vous apercevez, à la lueur des éclairs, au fond d'un petit vallon. Là, retiré dans cet asile, vous entendez, toute la nuit, le tonnerre gronder, et lapluie tomber par torrents. Au point du jour vous découvrez derrière vous une ceinture de grands rochers , escarpés comme des murailles. De leurs bases sortent ça et là des touffes de figuiers couverts de figues blanches et rouges , et des bouquets de carouges chargés de siliques brunes; leurs sommets sont couronnés de pins, d'oliviers sauvages, et de cyprès à demi courbés par la violence des vents. Les échos de ces rochers répètent, dans les airs, les rumeurs confuses de la tempête, et les bruits rauques de la mer irritée que l'on aperçoit au loin. Mais le petit vallon où vous êtes est le séjour du calme et du repos. C'est dans ses flancs moussus que l'alouette de mer fait sou nid, et sur ses grèves solitaires que la mauve attend la fin des orages.
Déjà les premiers feux de l'aurore se prolongent sur les stœchas fleuris et les nappes violettes de thym qui tapissent ses collines. Ses rayons vous font apercevoir, au sommet d'un des plateaux voisins, une cabane à l'ombre des arbres. 11 en sort un berger, sa femme et sa fille, qui s'acheminent vers la grotte, en portant sur leur tête des vases et des corbeilles. C'est le spectacle de votre malheur qui attire ces bonnes gens auprès de vous. Ils vous apportent du feu, des fruits, du pain, du vin et des vêtements. Ils s'empressent de vous rendre tous les devoirs de l'hospitalité. Les besoins du corps satisfaits, ceux de l'ame se font sentir: vous promenez vos regards sur la mer, et vous cherchez en vousmême à connaître dans quelle partie du monde vous vous trouvez ; mais ce berger vous tire d'inquiétude en vous disant : « Cette île éloignée que » vous voyez au nord est Mycone. Voilà Délos un » peu sur la gauche, et Paros devant nous. Celle » où nous sommes est Naxos ; vous êtes dans cette » partie de l'île où Ariane fut autrefois abandonnée » par Thésée. C'est sur cette longue dune de sable » blanc qui s'avance là-bas dans la mer, qu'elle » passait les jours à considérer le lieu de l'horizon » où le vaisseau de son amant inGdèîe avait disparu » à sa vue ; et c'est dans cette grotte même où vous » êtes qu'elle se retirait pendant les nuits pour pleu- » rer son départ. A droite, entre ces deux coteaux, » au haut desquels vous voyez des ruines confuses,
» était une ville florissante , appelée Naxos. Lf » femmes qui l'habitaient, touchées des malheur » de la fille de Minos, vinrent chercher à la cwf'f » soler. Elles tentèrent d'abord de la distraire pj! I » leurs conversations ; mais rien ne pouvait » plaire que le nom et le souvenir de Thésée. Ci r » femmes feignirent alors des lettres de ce hén » remplies d'amour, et adressées à Ariane. Eli » coururent les lui porter, en lui disant : Console » vous, belle Ariane, Thésée reviendra bientô » Thésée pense toujours 'à vous. Ariane , hoif » d'elle-même, lisait ces lettres, et, d'une ma » tremblante, se hâtait d'y répondre. Les Naxie » nés emportaient ses réponses, et lui promettaief » de les faire parvenir bientôt à Thésée. C'est sàW » qu'elles trompaient sa douleur. Mais quand ell! » s'aperçurent que la vue de la mer la plongeait » plus en plus dans la mélancolie, elles l'amen » rent au milieu de ces grands bocages que voir » apercevez là-bas dans les terres. Là, elles inv( W » tèrent toutes sortes de fêtes pour charmer ses # » nuis. Tantôt elles formaient autour d'elle (jr1 » chœurs de danse, et représentaient en se tenîï » par la main les divers détours du labyriathe|f » Crète, d'où par son secours était sorti l'heurt' r » Thésée ; tantôt elles feignaient de tuer le terri»' » Minotaure. Ariane rouvrait son cœur à la joie] r » voyant des spectacles qui lui rappelaient la pi! 1 » sance de son père, la gloire de son amant, e # » triomphe de ses charmes, qui avaient réparé » destinées d'Athènes ; mais quand les vents, h » gré le son des tambours et des flûtes, lui app » taient le bruit lointain des flots, qui se brisai » sur le rivage d'où elle avait vu partir le or » Thésée, elle se tournait du côté de la mer, e » mettait à pleurer. Ainsi les Naxiennes conmtt » que l'amour malheureux trouve , jusqu'au » lieu des jeux, à redoubler ses peines, et qu'or » perd le souvenir de ses maux qu'en perdant » lui de ses plaisirs. Elles cherchèrent donc aé » gner Ariane des lieux et des bruits qui pouvà :» i » lui rappeler son amant. Elles l'engagèrent àj- » nir dans leur ville, où elles lui donnèrent 0 » grands festins dans des salles magnifiques, il- » tenues par des colonnes de granit. Là il n'M » permis à aucun homme d'entrer, et aucun bl » du dehors ne se faisait entendre. Elles en ava W » couvert le pavé, les murs, les portes et les fil»» » très, de tapisseries où elles avaient représent< » » prairies , des vignobles et d'agréables solituj* » Elles les éclairaient avec des lampes et des fil»* » beaux. Elles faisaient asseoir Ariane an m M » d'elles sur des coussins ; elles mettaient une 1