DES SENSATIONS PHYSIQUES
Toutes les sensations physiques sont en ellesmêmes des témoignages de notre misère. Si l'homme est si sensible au sentiment du toucher, c'est qu'il est nu par tout son corps, 11 faut , pour se vêtir, qu'il dépouille les quadrupèdes, les plantes et les vers. Si presque tous les végétaux et les animaux ressorlissent a sa nourriture , c'est qu'il est obligé d'employer beaucoup d'apprêts et de combinaisons dans ses aliments. La nature l'a traité avec bien de la rigueur; car il est le seul animal aux besoins duquel elle n'ait pas immé -
ETUDE DOUZIÈME
diatenient pourvu. Nos philosophes n'ont pas assez réfléchi sur une aussi étrange distinction. Quoi! un ver a sa tarière ou sa râpe; il naît au sein d'un fruit, dans l'abondance; il trouve ensuite en lui-même de quoi se filer une toile dont il s'enveloppe ; après cela, il se change en mouche brillante, qui va, en se livrant a l'amour, reperpétuer son espèce , sans souci et sans remords : et le fils d'un roi naît tout nu, dans les larmes et les gémissements, ayant besoin toute sa vie du secours d'autrui , obligé de combattre sa propre espèce au dehors et au dedans , et trouvant souvent en lui-même son plus grand ennemi! Certes, si nous ne sommes tous que les enfants delà poussière, il valait mille fois mieux venir a l'existence sous la forme d'un insecte que sous celle d'un empereur. Mais l'homme n'a été abandonné à la dernière des misères qu'afin qu'il eût sans cesse recours a la première des puissances.