DE LA VERTU
uelques circonstances pour la faire paraître plus lerveilleuse , et il emploie tout le crédit de sa co- <rie pour la vanter, et pour persécuter ceux qui 1 sont pas de son opinion. Ainsi , tout sentiment jiturel nous élève à Dieu , jusqu'à ce que le poids ! nos passions et des institutions humaines nous jimène à nous seuls. Voila pourquoi J.-J. Rous- |!au avait raison de dire « que l'homme était bon, mais que les hommes étaient méchants. » ; Ce fut l'instinct de la Divinité qui rassembla d'a- )rd les hommes, et qui devint la base de la région et des lois qui devaient cimenter leur réujon. Ce fut sur lui que s'appuya la vertu , quand le se proposa d'imiter la Divinité, non-seuleent par l'exercice des arts et des sciences, que s anciens Grecs appelaient, pour cet effet, « de [petites vertus , » mais dans le résultat de l'inteltence et de la puissance divine, qui est la bienisance. Elle consista dans les efforts faits sur jms-mêmes pour le bien des hommes, dans Fin- Bon de plaire à Dieu seul. Elle donna à ;|iomme le sentiment de son excellence , en lui Aspirant le mépris des biens terrestres et passais , et le désir des choses célestes et immorïles. Ce fut cet attrait sublime qui fit du courage ijte vertu , et qui fit marcher l'homme vers la ]brt, parmi tant de soins de conserver la vie. ]|ave d'Assas , qu'espériez- vous sur la terre , en irsant votre sang la nuit , sans témoin , aux «iamps de Klostercamp, pour le salut de l'armée limçaise? Et vous, généreux Eustache de Saintlerre, quelle récompense attendiez-vousde votre trie lorsque vous parûtes devant ses tyrans, la rde au cou, prêt à périr d'une mort infâme pour iiverYOS concitoyens? Qu'importaient a vos ceninsensibles les statues et les éloges que la pos-
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devait leur offrir un jour? Pouviez-vous
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ls ijjme espérer ce prix de vos sacrifices ou inco n ' i s , ou couverts d'opprobre? Pouviez-vous être " Itté, dans l'avenir, des vains hommages d'un & imde séparé de vous par des barrières éternelles? 11 1 vous, plus glorieux encore à la vue de Dieu, Sl (oyens obscurs qui succombez sans gloire, à qui 4 vertus attirent la honte, la calomnie, lesper 1 mutions, la pauvreté , le mépris, de la part même
ceux qui dispensent les honneurs parmi les Immes, marcheriez-vousdans des routes si âpres (si rudes, si une lueur divine ne luisait à vos
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C'est ce respect de la vertu qui est la source de (lui que nous portons a l'antique noblesse, et fi a mis , a la longue , des différences injustes et (ieuses parmi les hommes, tandis que dans Yo Bernardin,
rigine il ne devait apporter parmi eux que des distinctions respectables. Les Asiatiques, plus équitables , n'ont attaché la noblesse qu'aux lieux illustrés par la vertu. Un vieux arbre, un puits, un rocher , des objets stables , leur ont paru seuls capables de leur en perpétuer le souvenir. 11 n'y a pas en Asie un arpent de terre qui ne soit illustre. Les Grecs et les Romains , qui en sont sortis , comme tous les peuples du monde, et qui ne s'en éloignèrent pas beaucoup, imitèrent en partie les coutumes de nos premiers pères. Mais les autres nations qui se répandirent dans le reste de l'Europe , où elles furent long-temps errantes , et qui s'écartèrent de ces anciens monuments de la vertu, aimèrent mieux les chercher dans la postérité de leurs grands hommes, et en voir des images vivantes parmi leurs enfants. Voilà, cerne semble, pourquoi les Asiatiques n'ont point de noblesse, et pourquoi les Européens n'ont point de monuments.
Cet instinct de la Divinité fait le charme de nos lectures les plus agréables. Les écrivains auxquels on revient toujours ne sont pas les plus spirituels, c'est-à-dire ceux qui abondent dans cette raison sociale, quine dure qu'un moment ; mais ceux qui nous rendent l'action de la Providence toujours présente. Voilà pourquoi Homère, Virgile, Xénophon , Plutarque , Fénelon, et la plupart des écrivains anciens, sont immortels, et plaisent à toutes les nations. C'est par cette même raison que les livres de voyages , quoique la plupart écrits sans art, et quoique décriés par une multitude d'étals de notre société , qui y trouvent indirectement leur censure , sont cependant les plus intéressants de notre littérature moderne, non-seulement parcequ'ils nous font connaître de nouveaux bienfaits de la nature, en nous parlant des fruits et des animaux des pays étrangers , mais à cause des dangers de terre et de mer auxquels leurs auteurs échappent souvent, contre toute espérance humaine. Enfin , c'est parceque la plupart de nos livres savants s'écartent de ce sentiment naturel , que leur lecture est si sèche et si rebutante , et que la postérité préférera Hérodote à David Hume, et la mythologie des Grecs à tous nos traités de physique , parcequ'on aime encore mieux entendre raconter des fables de la Divinité dans l'histoire des hommes, que de voir la raison des hommes dans l'histoire de la Divinité.
Ce sentiment sublime inspire le goût du merveilleux à l'homme, qui, par sa faiblesse naturelle, devrait toujours ramper sur la terre, dont il est formé, Il balance en lui le sentiment de sa misère,
ÉTUDE TREIZIÈME
qui l'attache aux plaisirs de l'habitude, et il exalte son ame en lui donnant sans cesse le désir de la nouveauté. Il est l'harmonie de la vie humaine , et la source de tout ce que nous y trouvons de délicieux et de ravissant ; c'est de lui que se couvrent les illusions de l'amour , qui croit toujours voir un objet divin dans l'objet aimé ; c'est lui qui présente à l'ambition des perspectives sans fin. Un paysan ne semble désirer rien au monde que de devenir le marguillier de son village. Ne vous y trompez pas, ouvrez -lui une carrière sans obstacle : il est palefrenier , il devient brigand , chef de voleurs , général d'armée, roi ; il finira par se faire adorer: ce sera Tamerlan ou Mahomet. Un vieux et riche bourgeois, cloué par sa goutte dans un fauteuil , n'a plus , dit-il , d'autre ambition que de mourir en paix ; mais il se voit revivre éternellement dans sa postérité; il s'applaudit en secret de lavoir monter , à l'aide de son argent , par tous les échelons des dignités et de. l'honneur. Lui-même ne pense pas que bientôt il n'aura plus rien de commun avec elle, et que, pendaut qu'il se félicite d'être le principe de sa gloire future , elle met déjà la sienne a cacher la honte de son origine. L'athée même, avec sa sagesse négative, est entraîné par cette impulsion. En vain il se démontre le néant et la révolution de toutes choses, son cœur combat sa raison. Il se flatte intérieurement que son livre ou son tombeau lui attirera un jour les hommages de la postérité , ou peut-être que le livre et le tombeau de son ennemi cesseront de les recevoir. 11 ne méconnaît la Divinité que parcequ'il se met à sa place.
Avec le sentiment de la Divinité, tout est grand, noble, beau, invincible dans la viela plus étroite; sans lui tout est faible, déplaisant et amer au sein même des grandeurs. Ce fut lui qui donna l'empire a Sparte et a Rome , en montrant à leurs habitants vertueux et pauvres les dieux pour protecteurs et pour concitoyens. Ce fut sa destruction qui les livra riches et vicieux à l'esclavage , lorsqu'ils ne virent plus d'autres dieux dans l'univers que l'or et les voluptés. L'homme a beau s'environner des biens de la fortune ; dès que ce sentiment disparaît de son cœur, l'ennui s'en empare. Si son absence se prolonge , il tombe dans la tristesse, ensuite dans une noire mélancolie, et enfin dans le désespoir. Si cet état d'anxiété est constant, il se donne la mort. L'homme est le seul être sensible qui se détruise lui-même dans un état de liberté. La vie humaine , avec ses pompes et ses délices, cesse de lui paraître une vie, quand elle cesse de lui paraître immortelle cl divine01.
Quel que soit le désordre de nos sociétés , cet instinct céleste se plaît toujours avec les enfants de* hommes; il inspire les hommes de génie, en m montrant a eux sous les attributs éternels. Il pré-! sente au géomètre les progressions ineffables d< l'infini, au musicien des harmonies ravissantes, ii l'historien les ombres immortelles des hommel vertueux; il élève un Parnasse au poëte, et uij Olympe aux héros; il luit sur les jours infortuné! du peuple; il fait soupirer, au milieu du luxe d| Paris, le pauvre habitant de la Savoie après le saints couverts de neige de ses montagnes ; il em sur les vastes mers, et rappelle, des doux climali de l'Inde, le matelot européen aux rivages orageu! de l'Occident; il donne une patrie à des malhetw reux, et des regrets à ceux qui n'ont rien perdu! il couvre nos berceaux des charmes de 1'innocencij et les tombeaux de nos pères des espérances ci l'immortalité; il se repose au milieu des villes ti mul tueuses , sur les palais des grands rois et surlif temples augustes de la religion. Souvent il se fbj dans des déserts , et attire sur des rochers les re pects de l'univers. C'est ainsi qu'il vous acouveil tes de majesté, ruines de la Grèce et de Romii et vous aussi, mystérieuses pyramides del'Egypti' C'est lui que nous cherchons sans cesse au milii de nos occupations inquiètes; mais, dès qu'il I montre à nous dans quelque acte inopiné de vert| ou dans quelqu'un de ces événements qu'on nor me des coups du ciel, ou dans quelques unes ces émotions sublimes, indéfinissables, qu'on a pelle, par excellence, des traits de sentiment, s premier effet est de produire en nous un mouv ment de joie très vif ; et le second , de nous fai verser des larmes. Notre ame, frappée de ce lueur divine, se réjouit à la fois d'entrevoir lac leste patrie , et s'afflige d'en être exilée.
Oculisque errantibus alto
Quœsivit cœlo Iucem, ingemuitque repertam.
JEneid., lib. IV.
ÉTUDE TREIZIÈME