‹ Œuvres;Chapitre 146 sur 236 · ON LUI A BEAUCOUP REMIS, PARCEQUELLE A BEAUCOUP AIMÉ · texte numérisé non relu

ON LUI A BEAUCOUP REMIS, PARCEQUELLE A BEAUCOUP AIMÉ

Sur une autre partie de la frise , on graverait celle-ci, qui nous éclaire sur la nature de nos devoirs :

LA VERTU EST UN EFFORT FAIT SUR NOUS-MÊMES POUR LE BIEN DES HOMMES, DANS LINTENT10N DE PLAIRE A DIEU SEUL.

On y pourrait joindre la suivante, propre à réprimer nos ambitieuses émulations :

LE PLUS PETIT ACTE DE VERTU VAUT MIEUX QUE L EXERCICE DES PLUS GRANDS TALENTS?

ÉTUDE TREIZIÈME

Sur d'autres tables, on pourrait écrire des maximes d'espérance dans la Providence divine , tirées des philosophes de toutes les nations , telles que celle-ci , qui vient des Perses modernes :

QUAND ON EST LE PLUS AFFLIGÉ, C'EST ALORS QU'lL FAUT ES- PÉRER LE PLUS DE CONSOLATION; LE PLUS ÉTROIT DU DÉFILÉ EST A L'ENTRÉE DE LA PLAINE*.

Et cette autre du même pays :

QUICONQUE A ATTACHÉ FORTEMENT SON COEUR A DIEU S'EST DÉLIVRÉ HEUREUSEMENT DE TOUTES LES AFFLICTIONS QUI LUI PEUVENT ARRIVER EN CE MONDE ET EN L'AUTRE.

On y en pourrait mettre de philosophiques sur la vanité des choses de ce monde, telles que celle-ci :

COMPTEZ CHACUN DE VOS JOURS PAR DES PLAISIRS, PAR DES AMOURS, PAR DES TRÉSORS ET PARJ)ES GRANDEURS ; LE DER- NIER LES ACCUSERA TOUS DE VANITÉ.

Ou cette autre, qui nous ouvre une perspective dans l'autre vie :

CELUI QUI A DONNÉ LA LUMIÈRE AUX YEUX DE LHOMME, DES SONS A SON OUÏE . DES PARFUMS A SON ODORAT, ET DES FRUITS A SON GOUT, SAURA BIEN REMPLIR UN JOUR SON COEUR, QUE RIEN NE PEUT SATISFAIRE ICI-BAS.

Et cette autre, qui nous porte à la charité envers les hommes par notre propre intérêt :

QUAND ON ÉTUDIE LE MONDE, ON NE FAIT CAS QUE DES HOMMES QUI ONT DE LA SAGACITÉ ; MAIS QUAND ON S'ÉTUDIE SOI- ON N ESTIME QUE CEUX QUI ONT DE L'iNDULGENCB.

Celle-ci serait inscrite en lettres de bronze antique, autour de la coupole :

MANDATUM NOVUM DO VOBIS , UT DIMGATIS INVICEM SICUT DILEXI VOS , UT ET VOS DILIG VTIS INVICEM. Joan. , Cap. XXIII, 34.

JE VOUS DONNE UN DERNIER COMMANDEMENT, QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES, COMME JE VOUS AI AIMÉS MOI- MÊME.

Pour décorer ce temple au dehors avec une dignité convenable, il ne faudrait d'autres ornements que ceux de la nature. Les premiers rayons du soleil levant et les derniers du soleil couchant doreraient sa coupole, élevée au-dessus des forêts; pendant le jour les feux du midi, et pendant la nuit la clarté de la lune , traceraient sur la pelouse son ombre majestueuse; la Seine en répéterait les reflets dans ses eaux ; les tempêtes frémiraient en vain contre son énorme voûte ; et lorsque le temps l'aurait bronzée de mousse , les chênes de la patrie sortiraient de ses antiques claveaux, et les aigles du ciel , planant autour, viendraient y faire leurs nids.

Ni les talents , ni la naissance , ni l'or ne se-

4 Chardin , p&kds d'îspalwn,

raient des titres pour avoir un monument dans! 1,1 cette terre patriotique et sainte. Mais, dira-t-onj qui déciderait du mérite de ceux dont on y déposerait les cendres? Le roi seul en serait le juge j et le peuple le rapporteur. Il ne suffirait pas a m citoyen, pour obtenir ce genre d'illustration, dq cultiver une plante dans une serre chaude, n 1 même dans son jardin ; mais il faudrait qu'elle fû naturalisée en plein champ, et qu'on en portâj 1 vendre les fruits au marché. Ce ne serait pas asseJ que le modèle d'une machine ingénieuse fut dau le cabinet d'un artiste , et approuvé par l'Acadé mie des Sciences ; il faudrait que la machine mêm fût entre les mains du peuple, et à son usage. 11 n suffirait pas, pour constater le succès d'un ouvragj Jl littéraire , qu'il eût été couronné par l'Académi française ; mais il faudrait qu'il fût lu de la class *f d'hommes à laquelle il est destiné. Ainsi, pal 111 exemple, une ode a la patrie serait réputée n * rien valoir, si elle n'était chantée dans les rue) * par le peuple. Le mérite d'un homme de guerr al ou de mer ne se déciderait pas d'après les gazeij Si' tes , mais d'après la voix des soldats ou des mi^ telots. A la vérité, le peuple ne connaît guère datf 111 les citoyens d'autre vertu que la bienfaisance: ® ne consulte que son premier besoin; mais son in ^ tinct, sur ce point, est conforme a la loi divine Éli( car toutes les vertus aboutissent à celle-là , mên celles qui en paraissent les plus éloignées; quand il y aurait des riches qui chercheraient le capliver en lui faisant du bien , c'est précis ment la ce que nous nous proposons de leur insj rer. lis rempliraient leurs devoirs, et les grand conditions se rapprocheraient des petites.

Il résulterait d'une pareille institution le rél blissement d'une des lois de la nature les plus il portantes a une nation ; je veux dire une perspi tive inépuisable de l'infini, aussi nécessaire bonheur d'un peuple qu'a celui d'un particule Telle est , comme nous l'avons entrevu ailleur la nature de l'esprit humain; s'il ne voit Tint -1 dans ses vues , il se reploie sur lui-même , et il détruit par ses propres forces. Rome présenta patriotisme de ses citoyens la conquête du mon< mais ce but était trop borné. Sa dernière victo eût été le commencement de sa ruine. L'établis ment que je propose n'a point cet inconvénie Il n'y a point pour l'homme d'objet plus éter et plus profond que celui de sa propre fin ; il a point de monuments plus variés et plus agréai que ceux de la vertu. Quand on n'élèverait cha< année, dans cet Elysée , qu'un socle de mar de Bretagne ou de granit d'Auvergne? il y au

D ON ELYSÉE

p quoi tenir toujours le peuple en haleine par le bectacle de la nouveauté. Les provinces du jiyaume plaideraient contre la capitale pour y lire placer leurs habitants vertueux. Quel auguste Jibunal on pourrait former d'évêques illustres par |ur piété, de magistrats intègres, de généraux ,armée célèbres , pour examiner leurs diverses rétentions ! Que de mémoires paraîtraient au ur, propres a intéresser le peuple , qui ne voit ins sa bibliothèque que des arrêts de mort des meux scélérats , ou la vie des saints , qui sont )rs de sa portée ! Que de sujets nouveaux pour )S gens de lettres , qui ne savent plus que rejittre éternellement le siècle de Louis XIV, ou être s facteurs de la réputation des Grecs et des Romains! Que d'anecdotes curieuses pour nos riches >luptueux! Ils paient fort chèrement l'histoire un insecte de l'Amérique , gravé de toutes les anières, et étudié au microscope, minute par inute , dans toutes les phases de sa vie. Ils n'aujiient pas moins de plaisir à connaître les mœurs lun pauvre charbonnier élevant vertueusement

! famille dans les forêts , au milieu des contre-

jindiers et des brigands ; ou celles d'un misérable Icheur qui , pour fournir aux délices de leurs |bles, vit, comme une mauve, au milieu des mpêtes.

Je ne doute pas que ces monuments , exécutés ec le goût dont nous sommes capables , n'attissent a Paris une foule de riches étrangers. Ils y ennent aujourd'hui pour y vivre, ils y vienaient encore pour y mourir. Us chercheraient à en mériter d'une nation devenue l'arbitre des ;rtus de l'Europe, et a acquérir un dernier asile ins la terre sainte de cet Elysée, où tous les homes vertueux et bienfaisants seraient réputés ciyens. Cet établissement, qu'on peut sans doute rmer d'une manière bien supérieure à la faible quisse que j'en présente, servirait à rapprocher s grandes conditions des petites , bien mieux que )s églises mêmes , où l'avarice et l'ambition metsiit souvent entre les citoyens des distinctions plus Umiliantes qu'il n'y en a dans la société. Il attirait les étrangers à la capitale, en leur offrant les "oits d'une bourgeoisie illustre et immortelle. Il unirait enfin la religion a la patrie, et la patrie a religion , dont les liens mutuels sont bientôt es de se rompre.

Je n'ai pas besoin de dire que cet établissement e coûterait rien à l'état. On en ferait les frais, et b l'entretiendrait par le revenu de quelque riche (bbaye, puisqu'il serait consacré à la religion et iUx récompenses de la vertu. Il ne faudrait pas

qu'il devînt , comme les monuments de Rome moderne , et même comme plusieurs de nos monuments royaux , un objet de lucre pour des particuliers qui en vendent la vue aux curieux. On se garderait bien d'en bannir le peuple quand il est mal vêtu , et d'en chasser, comme dans nos jardins publics, les pauvres et honnêtes ouvrières en casaquin , tandis que des courtisanes bien parées se promènent avec effronterie dans leurs grandes allées. Les plus petites gens du peuple pourraient y entrer en tout temps. C'est à vous, ô malheureux de toutes les conditions , qu'appartiendrait la vue des amis de l'humanité ; et vos patrons ne sont désormais que parmi les statues des hommes vertueux ! La , un militaire , a la vue de Catinat , apprendrait à supporter la calomnie. Là, une fille du monde, lassée de son misérable métier, baisserait les yeux en soupirant, en voyant la statue de la Pudeur honorée ; mais à la vue de celle d'une femme de son état retournée vers la vertu , elle les relèverait vers celui qui préféra le repentir a l'innocence.

On pourra m'objecter que notre peuple ne tarderait pas a porter la destruction dans tous ces monuments. C'est en effet ce qu'il ne manque guère de faire à l'égard de ceux qui ne l'intéressent point. 11 y aurait sans doute une police dans ce lieu ; mais le peuple respecte les monuments qui sont a son usage. Il ravage un parc, mais il ne détruit rien dans les campagnes. 11 prendrait bientôt l'Elysée de la patrie sous sa protection, et il s'y surveillerait lui-même bien mieux que les suisses et les gardes.

Il y aurait encore plus d'un moyen de lui rendre ce lieu respectable et cher. Il faudrait qu'il fût un asile inviolable pour tous les infortunés ; par exemple , pour les pères endettés de mois de nourrice de leurs enfants , et pour ceux qui ont fait des fautes légères et inconsidérées : il faudrait qu'on n'y pût arrêter un homme que par un ordre exprès du roi, signé de sa main. Ce serait la aussi que pourraient s'adresser des familles laborieuses qui manquent de travail. Il serait défendu d'y faire l'aumône, mais permis d'y faire du bien. Des gens vertueux, qui savent connaître et employer les hommes , viendraient y chercher des sujets en faveur desquels ils pussent employer leur crédit ; d'autres , pour honorer la mémoire de quelque homme illustre, donneraient des repas au pied de sa statue a quelque famille de pauvres gens. L'état en donnerait l'exemple a certaines époques chères à la patrie , comme à la fête du roi. 11 y ferait don» ner des vivres au petit peuple, non pas en lui- je-

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ETUDE TREIZIEME

tant des pains a la tête, comme dans nos réjouissances publiques ; mais on les lui distribuerait en le faisant asseoir sur r'herbe, par corps de métiers, autour des statues de ceux qui les ont inventés ou perfectionnés. Ces repas ne ressembleraient point à ceux que nos gens riches donnent quelquefois aux misérables par cérémonie, où ils les servent respectueusement avec des serviettes sous le bras. Ceux qui les donneraient seraient obligés de se mettre a table et de manger avec eux. Ils ne s'occuperaient point du soin de leur laver les pieds ; mais ils seraient tenus de leur rendre un service plus utile, en leur donnant des bas et des chaussures.

La , le riche apprendrait a pratiquer réellement la vertu , et le peuple a la connaître. La nation s'y instruirait de ses devoirs, et s'y formerait une idée de la véritable grandeur. Elle verrait les offrandes présentées à la mémoire des hommes vertueux, et offertes à la Divinité , tourner enfin au profit des misérables.

Ces repas nous rappelleraient les agapes des premiers chrétiens , et les saturnales de la mort, où chaque jour nous entraîne, et qui, nous rendant bientôt tous égaux, ne mettront entre nous d'autre différence que celle du bien que nous aurons fait pendant la vie.

Autrefois, pour honorer la mémoire des hommes vertueux , les fidèles se rassemblaient dans les lieux consacrés par leurs actions ou par leurs tombeaux sur le bord d'une fontaine ou à l'ombre d'une forêt. Là, ils apportaient des vivres, et invitaient ceux qui n'en avaient pas à venir les partager avec eux. Les mêmes coutumes ont été communes à toutes les religions; elles subsistent encore dans celles de l'Asie ; vous les retrouvez chez les anciens Grecs. Lorsque Xénophon eut fait cette fameuse retraite où il sauva dix mille de ses compatriotes, en ravageant le territoire de la Perse, il destina une partie du butin qu'il y avait gagné à fonder dans la Grèce une chapelle en l'honneur de Diane. 11 y attacha un revenu , des chasses, et des repas pour ceux qui, chaque année, s'y rendraient a certain jour.

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