‹ Œuvres;Chapitre 153 sur 236 · ÉTUDE · texte numérisé non relu

ÉTUDE

rais pas métaphysiquement et grammaticalement, comme dans nos collèges, où ils l'oublient dès qu'ils en sont sortis, mais par l'usage : c'est ainsi que l'apprennent la plupart des paysans polonais, qui le parlent toute leur vie, quoiqu'ils n'aient point été au collège. Ils le parlent d'une manière très intelligible , comme je l'ai éprouvé en voyageant dans leur pays; ils ont conservé, je crois, cette langue de quelques bannis du temps des Romains, et peut-être d'Ovide relégué chez les Sarraates, leurs ancêtres, pour la mémoire duquel ils ont encore la plus grande vénération. Ce n'est pas, disent nos savants, du latin de Cicéron ; mais qu'importe? Ce n'est pas parceque ces paysans ne savent pas assez bien le latin qu'ils ne parlent pas le langage de Cicéron , c'est pareequ'étant serfs , ils n'entendent pas celui de la liberté. Nos paysans français n'en comprendraient pas les meilleures traductions , fussent-elles de l'université; mais un sauvage du Canada les entendrait fort bien , et mieux que beaucoup de professeurs d'éloquence. C'est le ton de l'ame de celui qui écoute qui donne l'intelligence du langage de celui qui parle. On avait proposé , je crois , sous Louis XIV , de bâtir une ville où l'on n'aurait parlé que latin , ce qui eût abrégé infiniment l'étude de cette langue ; mais sans doute l'université n'y aurait pas trouvé son compte. Quoi qu'il en soit, je suis bien sûr qu'il ne faudrait pas plus de deux ans pour apprendre le latin par l'usage aux enfants de l'école de la patrie, surtout si, dans les lectures où ils assisteraient , on leur donnait des extraits de la vie des grands hommes français et romains bien écrits en latin, et ensuite bien expliqués.

A la troisième époque de l'éducation , à peu près dans l'âge où les passions prennent l'essor, je leur en montrerais le doux et pur langage dans les Eglogues et les Géorgiques de Virgile , la philosophie dans quelques odes d'Horace, et des tableaux de leur corruption dans Tacite et dans Suétone. J'achèverais la peinture des hideux excès où elles plongent l'homme dans quelque historien du Bas-Empire. Je leur ferais remarquer comme les talents , le goût , les lumières et l'éloquence tombèrent à la fois chez les anciens avec les mœurs et la vertu. Je me garderais bien de les fatiguer sur ces lectures; je ne leur en montrerais que les morceaux les plus piquants, afin de leur faire naître le désir d'en connaître le reste. Mon but ne serait pas de leur faire faire un cours de Virgile , d'Horace ou de Tacite , mais un véritable cours d'humanités , en réunissant dans leurs études ce que

les hommes de génie ont pensé de plus propr à perfectionner la nature humaine. Je leur fera apprendre, également par l'usage , la langu grecque , qui est sur le point d'être bientôt entiè rement inconnue chez nous. Je leur ferais connaît Homère, principium sapwnliœ et fons, dit Hora avec tantde raison ; Hérodote, le père de l'histoire quelques maximes du livre sublime de Marc Aurèle. Je leur ferais sentir comme, dans tous le temps, les talents, les vertus , les grands homme et les républiques fleurirent avec la confiance dan la Providence divine. Mais, pour donner plus d poids à ces éternelles vérités, j'y entremêlerais le études ravissantes de la nature, dont ils n'auraien vu que de faibles esquisses dans les plus grand écrivains.

Je leur ferais remarquer la disposition de globe, suspendu d'une manière incompréhensibl sur le néant; parcouru et navigué par une infioit de nations ; je leur ferais observer dans chaqu climat les principales plantes qui sont utiles à vie humaine , les animaux qui se rapportent à ce plantes et a leur territoire, sans s'étendre au-delà ensuite les hommes , seuls de tous les êtres sensi bles dispersés partout pour s'aider mutuellement et pour recueillir à la fois toutes les production de la nature. Je leur ferais voir que les intérêt des princes ne sont pas autres que ceux du genr humain , et que ceux de chaque peuple ne diffè rent pointe de ceux de leurs princes. Je leur pari rais des diverses lois qui gouvernent les nations je leur apprendrais celles de leur propre pays , qu sont ignorées de la plupart des citoyens. Je leui donnerais une idée des principales religions qu divisent la terre ; et je leur ferais connaître com bien la chrétienne est préférable a toutes nos loi politiques , et convenable au bonheur du genr< humain. Je leur ferais sentir que c'est elle qu empêche les divers états de la société de se briseï les uns contre les autres, et qui leur donne de forces égales sous des poids inégaux. De ces consi dérations sublimes s'allumerait dans ces jeune, cœurs l'amour de la patrie , qui s'enflammerail par le spectacle de ses malheurs mêmes.

J'entremêlerais ces spéculations touchantes d'exercices utiles , agréables, et convenables à la fougue de leur âge. Je leur ferais apprendre à nager, non pas tant pour leur apprendre a se tirer eux-mêmes du péril , s'ils venaient a faire quelque; naufrage , que pour porter du secours a ceux qui peuvent se trouver dans le même cas. Quelque utilité particulière qu'ils puissent tirer de leurs études , je ne leur proposerais jamais d'autre but que

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