‹ Œuvres;Chapitre 174 sur 236 · BIP · texte numérisé non relu

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elle paraît à l'infortuné un port tranquille , d'où Kjg voit s'écouler les passions des autres hommes ! sans en être ébranlé ; mais , pendant qu'il se féli- ! cite de son immobilité, le temps l'entraîne luij même. On ne jette point l'ancre dans le fleuve de i la vie ; il emporte également celui qui lutte contre ! son cours et celui qui s' y abandonne, le sage comme | l'insensé; et tous deux arrivent a la fin de leurs jours, l'un après en avoir abusé, et l'autre sans j en avoir joui. Je ne voulais pas être plus sage que [la nature, ni trouver mon bonheur hors des lois ; qu'elle a prescrites à l'homme. Je desirais surtout j un ami a qui je pusse communiquer mes plaisirs j et mes peines. Je le cherchai long-temps parmi mes I égaux ; mais je n'y vis que des envieux. Cependant j'en trouvai un sensible, reconnaissant, fidèle, et inaccessible aux préjugés : à la vérité, ce n'était pas dans mon espèce, mais dans celle des animaux : j c'était ce chien que vous voyez. On l'avait exposé, f tout petit, au coin d'une rue , où il était près de [mourir de faim. 11 me toucha de compassion : je | l'élevai ; il s'attacha à moi , et je m'en fis un comjpagnon inséparable. Ce n'était pas assez : il me 'fallait un ami plus malheureux qu'un chien, qui ! connût touslesmaux de la société humaine , et qui j m'aidât a les supporter ; qui ne désirât que les biens I de la nature , et avec qui je pusse en jouir. Ce n'est j qu'en s'entrelaçant que deux faibles ar brisseaux ré- ; sistentà l'orage. LaProvidencecomblarnesdesirsen me donnant une bonne femme. Ce fut à la source de mes'malheurs que je trouvai celle de mon bonheur. iUne nuit que j'étais au cimetière des brames, j'aperçus, au clair de la lune, une jeune bramine à demi couverte de son voile jaune. A l'aspect d'une femme du sang de mes tyrans , je reculai d'horreur ; mais je m'en rapprochai de compassion , en voyant le soin dont elle était occupée. Elle mettait à manger sur un tertre qui couvrait Ses cendres de sa mère, brûlée depuis peu toute vive, avec le ; corps deson père, suivant l'usagede sa caste; et elle y brûlait de l'encens, pour appeler son ombre. Les larmes me vinrent aux yeux en voyant une personne plus infortunée que moi. Je me dis : Hélas! I je suis lié des liens de l'infamie, mais tu l'es de ceux de la gloire. Au moins je vis tranquille au fond démon précipice ; et toi, toujours tremblante isur le bord du tien. Le même destin qui t'a enlevé ta mère te menace aussi de l'enlever un jour. Tu n'as reçu qu'une vie , et tu dois mourir de deux morts : si ta propre mort ne te fait descendre au tombeau , celle de ton époux t'y entraînera toute vivante. Je pleurais , et elle pleurait ; nos yeux, baigués de larmes, se rencontrèrent, et

se parlèrent comme ceux des malheureux : elle détourna les siens, s'enveloppa de son voile , et se retira. La nuit suivante, je revins au même lieu. Cette fois, elle avait mis une plus grande provision de vivres sur le tombeau de sa mère : elle avait jugé que j'en avais besoin; et, comme les brames empoisonnent souvent leurs mets funéraires pour empêcher les parias de les manger, pour me rassurer sur l'usage des siens, elle n'y avait apporté que des fruits. Je fus touché de cette marque d'hu manité; et pour lui témoigner le respect que je portais à son offrande filiale, au lieu de prendre ses fruits, j'y joignis des fleurs ; c'étaient des pavots, qui exprimaient la part que je prenais à sa douleur. La nuit suivante, je vis avec joie qu'elle avait approuvé mon hommage ; les pavots étaient arrosés , et elle avait mis un nouveau panier de fruits à quelque distance du tombeau. La pitié et la reconnaissance m'enhardirent. N'osant lui parler comme paria , de peur de la compromettre, j'entrepris, comme homme, de lui exprimer toutes les affections qu'elle faisait naître dans mon ame: suivant l'usage des Indes, j'empruntai, pour me faire entendre, le langage des fleurs : j'ajoutai aux pavots des soucis. La nuit d'après, je retrouvai mes pavots et mes soucis baignés d'eau. La nuit suivante, je devins plus hardi : je joignis aux pavots et aux soucis une fleur de foulsapatte, qui sert aux cordonniers à teindre leurs cuirs en noir, comme l'expression d'un amour humble et malheureux. Le lendemain, dès l'aurore, je courus au tombeau; mais j'y vis la foulsapatte desséchée, parcequ'elle n'avait pas été arrosée. La nuit suivante, j'y mis, en tremblant, une tulipe dont les feuilles rouges et le cœur noir exprimaient les feux dont j'étais brûlé : le lendemain, je retrouvai ma tulipe dans l'état de la foulsapatte. j'étais accablé de chagrin; cependant le surlendemain j'y apportai un bouton de rose avec ses épines, comme le symbole de mes espérances mêlées de beaucoup de craintes. Mais quel fut mon désespoir quand je vis, aux premiers rayons du jour, mon bouton de rose loin du tombeau! je crus que je perdrais la raison. Quoi qu'il pût m'en arriver , je résolus de lui parler. La nuit suivante, dès qu'elle parut, je me jetai à ses pieds; mais j'y restai tout interdit en lui présentant ma rose. Elle prit la parole, et me dit : « Infortuné! tu me parles d'amour , et bientôt je ne serai plus. Il faut , à l'exemple de ma mère, que j'accompagne au bûcher mon époux qui vient de mourir : il était vieux, je l'épousai enfant : adieu, retire-toi, et oublie-moi; dans trois jours, je ne serai qu'un peu de cendre. » En di-

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sant ces mois, elle soupira. Pour moi , pénétré de douleur, je lui dis : « Malheureuse bramine ! la nature a rompu les liens que la société vous avait donnés; achevez de rompre ceux de la superstition : vous le pouvez , en me prenant pour votre époux. — Quoi ! reprit-elle en pleurant, j'échapperais h la mort pour vivre avec toi dans l'opprobre? Ah! si tu m'aimes, laisse-moi mourir. — A Dieu ne plaise, m'écriai-je, que je ne vous tire de vos maux que pour vous plonger dans les miens ! Chère bramine, fuyons ensemble au fond des forets: il vaut encore mieux se fier aux tigres qu'aux hommes. Mais le ciel, dans qui j'espère, ne nous abandonnera pas. Fuyons : l'amour, la nuit, ton malheur, ton innocence, tout nous favorise. Hâtons-nous, veuve infortunée ! déjà ton bûcher se prépare, et ton époux mort t'y appelle. Pauvreliane renversée, appuie-toi sur moi, je serai ton palmier. » Alors elle jeta , en gémissant , un regard sur le tombeau de sa mère, puis vers le ciel: et, laissant tomber une de ses mains dans la mienne, de l'autre elle prit ma rose. Aussitôt je la saisis par le bras, et nous nous mîmes en roule. Je jetai son voile dans le Gange, pour fairecroire à ses parents qu'elle s'y était noyée. Nous marchâmes pendant plusieurs nuils le long du fleuve, nous cachant le jour dans des rizières. Enfin , nous arrivâmes dans celte contrée, que îagueire autrefois a dépeuplée d'habitants. Je pénétrai au fond de ce bois, où j'ai bâti celte cabane et planté un petit jardin : nous y vivons très heureux. Je révère ma femme comme le soleil , et je l'aime comme la lune. Dans cette solitude , nous nous tenons lieu de tout : nous étions méprises du monde; mais comme nous nous estimons mutuellement, les louanges que je lui donne, ou celles que j'en reçois, nous paraissent plus douces que les applaudissements d'un peuple. » En disant ces mots, il regardait son enfant dans son berceau , et sa femme qui versait des larmes de joie.

Le docteur, en essuyant les siennes, dit a son hôte : « En vérité, ce qui est en honneur chez les hommes est souvent digne de leur mépris; et ce qui est méprisé d'eux mérite souvent d'en être honoré. Mais Dieu est juste : vous êtes mille fois plus heureux dans votre obscurité que le chef des brames de Jagrenat dans toute sa gloire. 11 est exposé, ainsi que sa caste, a toutes les révolutions de la fortune; c'est sur les brames que tombent la plupart des fléaux des guerres civiles et étrangères qui désolent votre beau pays depuis tant de siècles : c'est à eux qu'on s'adressesouvent pour avoir

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des con tri bu lions forcées, à cause de l'empire qu'ils exercent sur l'opinion des peuples. Mais, ce qu'il y a de plus cruel pour eux , ils sont les premières victimes de leur religion inhumaine. A force de P prêcher l'erreur, ils s'en pénètrent eux- mêmes | n au pointde perdre le sentiment de la vérité, de la i11 justice, de l'humanité, de la piété; ils sont liés des chaînes de la superstition dont ils veulent captiver leurs compatriotes; ils sont forcés à chaque instant de se laver, de se purifier, et de s'abstenir d'une multitude de jouissances innocentes : enfin , ce qu'on ne peut dire sans horreur , par une suite de leurs dogmes barbares, ils voient nver brûler vives leurs parentes, leurs mères, leurs lt sœurs et leurs propres filles : ainsi les punit lana ture, dont ils ont violé les lois. Pour vous, il vous w! est permis d'être sincère, bon, juste, hospitalier, P pieux ; et vous échappez aux coups de la fortunep»1 et aux maux de l'opinion par votre humiliation même. »

Après celte conversation, le paria prit congé de son hôte pour le laisser reposer, et se retira, avec sa femme et le berceau de son enfant , dans une ïp petite pièce voisine. m Le lendemain, au lever de l'aurore, le docteur] ircli fut réveillé par le chant des oiseaux nichés dans| tk les branches du figuier d'Inde, et par les voix duj w paria et de sa femme, qui faisaient ensemble laj; irler prière du matin. 11 se leva, et fut bien fâché lors-J| à que , le paria et sa femme ouvrant leur porte pour iil' lui souhaiter le bonjour, il vit qu'il n'y avait pas « d'autre lit dans la cabane que le lit conjugal , et ail qu'ils avaient veillé toute la nuit pour le lui céder, îàè Après qu'ils lui eurent fait le salam, ils se hâté* tspe rentde lui préparer à déjeuner. Pendant ce temps- lu Ta, il fut faire un tour dans le jardin : il le trouva ,j n

| ainsi que la cabane, entouré des arcades du figuiet| wig d inde, si entrelacées, qu'elles formaient une haie tcdi

i impénétrable même a la vue. Il apercevait seulc-j m ment au-dessus de leur feuillage les flancs rouges' du rocher qui flanquait le vallon tout autour de in ai lui ; il en sortait une petite source qui arrosait ce) Hrç

| jardin planté sans ordre. On y voyait pêle-mêl4 f\ des mangoustans, des orangers, des cocotiers, des)! h

litchis, des durions, des manguiers , des jacquiers à |

des bananiers, et d'autres végétaux tous chargés m, de fleurs ou de fruits. Leurs troncs mêmes eiî | étaient couverts; lebétel serpentait autour du pal- ^ mier arec, et le poivrier le long de la canne a su- i cre. L'air était embaumé de leurs parfums. Quoi-j k que la plupart des arbres fussent encore dam l'ombre, les premiers rayons de l'aurore ccla^

' raient déjà leurs sommets; on y voyait voltiger de

LA CHAUMIERE INDIENNE

k|j:olibris étincelants comme des rubis et des topazes, 3 tandis que des bengalis et des sensa-soulé, ou ijiinq-cents-voix , cache's sous l'humide feuillée, elàisaient entendre sur leurs nids leurs doux conl péris. Le docteur se promenait sous ces charmants a[>mbrages, loin des pensées savantes et ambitieues, lorsque le paria vint l'inviter à déjeuner. ( Votre jardin est délicieux, dit l'Anglais, je ne ui trouve d'autre défaut que d'être trop petit ; à rotre place, j'y ajouterais un boulingrin, et je Feindrais dans la forêt. — Seigneur, lui répondit e paria, moins on tient de place, plus on est à Rouvert. Une feuille suffit au nid de l'oiseau-mous ;he. » En disant ces mots, ils entrèrent dans la cai- )ane, où ils trouvèrent dans un coin la femme du is 3aria qui allaitait son enfant : elle avait servi le déjeuner. Après un repas silencieux , le docteur se c|j)réparant à partir, l'Indien lui dit : « Mon hôte, es campagnes sont encore inondées des pluies de anuit, les chemins sont impraticables : passez ce our avec nous. — Je ne le puis, dit le docteur, 'ai trop de monde avec moi. — Je le vois, reprit e paria, vous avez hâte de quitter le pays des brajnespour retourner dans celui des chrétiens, dont [|a religion fait vivre tous les hommes en frères. » is|,e docteur se leva en soupirant. Alors le paria fit Ujin signe a sa femme, qui, les yeux baissés et sans laparler, présenta au docteur une corbeille de fleurs Hj}t de fruits. Le paria, prenant la parole pour elle, k Ut à l'Anglais : « Seigneur, excusez notre pauvreté; isjious n'avons, pour parfumer nos hôtes suivant l'usage de l'Inde, ni ambre gris, ni bois i Taloèsnous n'avons que des fleurs et des fruits; mais è- 'espère que vous ne mépriserez pas cette petite s :orbeille remplie par les mains de ma femme : il i|'fy a ni pavots, ni soucis, mais des jasmins, du eilnougris et des bergaraottes , symboles , par la dui(|ée de leurs parfums, de notre affection, dont le e ouvenir nous restera lors même que nous ne nous e verrons plus. » Le docteur prit la corbeille, et If ilit au paria : « Je ne saurais trop reconnaître et Votre hospitalité, et vous témoigner toute l'estime mue je vous porte : acceptez cette montre d'or ; f jille est de Greenham, le plus fameux horloger de sJLondres; on ne la remonte qu'une fois par an. » i Le paria lui répondit : « Seigneur, nous n'avons ïi |)as besoin de montre; nous en avons une qui va il oujours, et qui ne se dérange jamais : c'est le i joleil. — Ma montre sonne les heures , ajouta le i locteur. — Nos oiseaux les chantent , repartit le i )aria. — Au moins, dit le docteur, recevez ces it tordons de corail, pour faire des colliers rouges à f /olrc femme cl ù votre enfant. — Ma femme et

mon enfant, répondit 1 Indien, ne manqueront jamais de colliers rouges, tant que notre jardin produira des pois d'angole. — Acceptez donc, dit le docteur, ces pistolets pour vous défendre des voleurs dans votre solitude. — La pauvreté, dit le paria, est un rempart qui éloigne de nous les voleurs; l'argent dont vos armes sont garnies suffirait pour les attirer. Au nom de Dieu qui nous protège et de qui nous attendons notre récompense, ne nous enlevez pas le prix de notre hospitalité. — Cependant, reprit l'Anglais , je désirerais que vous conservassiez quelque chose de moi. — Eh bien, mon hôte, répondit le paria, puisque vous le voulez, j'oserai vous proposer un échange; donnez-moi votre pipe, et recevez la mienne : lorsque je fumerai dans la vôtre, je me rappellerai qu'un pandect européen n'a pas dédaigné d'accepter l'hospitalité chez un pauvre paria. » Aussitôt le docteur lui présenta sa pipe de cuir d'Angleterre, dont l'embouchure était d'ambre jaune, et reçut en retour celle du paria, dont le tuyau était de bambou, et le fourneau de terre cuite.

Ensuite il appela ses gens, qui étaient tous morfondus de leur mauvaise nuit passée; et après avoir embrassé le paria, il monta dans son palanquin. La femme du paria, qui pleurait, resta sur la porte de la cabane, tenant son enfant dans ses bras; mais son mari accompagna le docteur jusqu'à la sortie du bois, en le comblant de bénédictions. « Que Dieu soit votre récompense, lui disait-il, pour votre bonté envers les malheureux ! que je lui sois en sacrifice pour vous! qu'il vous ramène heureusement en Angleterre, ce pays de savants et d'amis, qui cherchent la vérité par tout le monde, pour le bonheur des hommes ! Le docteur lui répondit: « J'ai parcouru la moitié du globe, et je n'ai vu partout que l'erreur et la discorde : je n'ai trouvé la vérité et le bonheur que dans votre cabane. » En disant ces mots, ils se séparèrent l'un de l'autre en versant des larmes. Le docteur était déjà bien loin dans la campagne, qu'il voyait encore le bon paria au pied d'un arbre, qui lui faisait signe des mains pour lui dire adieu.

Le docteur, de retour à Calcutta , s'embarqua pour Chandernagor, d'où il fît voile pour l'Angleterre. Arrivé à Londres, il remitles quatre-vingtdix ballots de ses manuscrits au président de la Société royale, qui les déposa au muséum britannique, où les savants et les journalistes s'occupent encore aujourd'hui a en faire des traductions, des éloges, des diatribes, des critiques et des pamphlets. Quant au docteur, il garda pour lui les trois réponses du paria sur la vérité. 11 fumait

NOTES

souvent dans sa pipe; et quand on le questionnait sur ce qu'il avait appris de plus utile dans ses voyages, il répondait : « 11 faut chercher la vérité avec un cœur simple; on ne la trouve que dans la nature; on ne doit la dire qu'aux gens de bien. » A quoi il ajoutait : « On n'est heureux qu'avec une bonne femme. »

FIN DE Là CHAUMIÈRE INDIENNE.

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