‹ Œuvres;Chapitre 173 sur 236 · HT · texte numérisé non relu

HT

d'hommes de tant d'étals différents, qui mettent en commun leur industrie, leurs richesses et leur joie, doit faire d'une ville un séjour de délices.j Mais s'il ne m'est pas permis d'en approcher pen-j dant le jour, qui m'empêche d'y entrer pendantj la nuit? Une faible souris , qui a tant d'ennemis, j va et vient où elle veut à la faveur des ténèbres;; elle passe de la cabane du pauvre dans le palais des rois. Pour jouir de la vie , il lui suffit de la lu-j mière des étoiles : pourquoi me faut-il celle du) soleil? C'était aux environs de Delhi que je faisais) iiii ces réflexions; elles m'enhardirent au point que; m j'entrai dans la ville avec la nuit ; j'y pénétrai] in par la porte de Lahor. D'abord je parcourus une! i longue rue solitaire, formée, à droite et à gauchèJ i

de maisons bordées de terrasses portées par desi

arcades, où sont les boutiques des marchands

tlllllll

LA CHAUMIÈRE I INDIENNE

is i De distance à autre, je rencontrai de grands cai | ravansérails bien fermés, et de vastes bazars ou

I marchés, où régnait le plus grand silence. En k 1 approchant de l'intérieur de la ville, je traversai tj ! le superbe quartier des omrahs, rempli de palais | et de jardins situés le long delà Gemna. Tout y reil tentissait du bruit des instruments et des chanjs i sons des bayadères , qui dansaient sur les bords . du fleuve à la lueur des flambeaux. Je me présenis j tai à la porte d'un jardin pour jouir d'un si doux

I I spectacle, mais j'en fus repoussé par des esclaves, j. ! qui en chassaient les misérables a coups de bâton. 1 En m'éloignant du quartier des grands , je passai j près de plusieurs pagodes de ma religion, où un l( grand nombre d'infortunés , prosternés à terre, jse livraient aux larmes. Je me hâtai de fuir, a la ij vue de ces monuments de la superstition et de la J terreur. Plus loin les voix perçantes des mollahs,

1 qui annonçaient du haut des airs les heures de la j ! nuit , m'apprirent que j'étais au pied des minarets j d'une mosquée. Près de là étaient les factoreries I ; des Européens avec leurs pavillons , et des garj diens qui criaient sans cesse : Kaber-dar! prenez j garde à vous! Je côtoyai ensuite un grand bâti j ment, que je reconnus pour une prison, au bruit I des chaînes et aux gémissements qui en sortaient. . > J'entendis bientôt les cris de la douleur dans un s vaste hôpital , d'où l'on sortait des chariots pleins l de cadavres. Chemin faisant je rencontrai des voleurs qui fuyaient le long des rues , des palrouil- I les de gardes qui couraient après eux , des groupes de mendiants qui, malgré les coups de rotin, sollicitaient aux portes du palais quelques débris de leurs festins; et partout des femmes qui se prostituaient publiquement, pour avoir de quoi vivre. Enfin , après une longue marche dans la même rue , je parvins a une place immense, qui entoure la forteresse habitée par le Grand-Mogol. Elle était couverte de tentes de rajahs ou nababs j de sa garde , et de leurs escadrons, distingués les uns des autres par des flambeaux , des étendards, et de longues cannes terminées par des queues de vaches du ïhibet. Un large fossé plein d'eau et : hérissé d'artillerie faisait, comme la place, le tour de la forteresse. Je considérais, à la clarté des j feux de la garde, les tours du château, qui s'éleî vaient jusqu'aux nues, et la longueur de ses remparts, qui se perdaient dans l'horizon. J'aurais bien voulu y pénétrer; mais de grands korahs, ou fouets , suspendus a des poteaux, m'ôtèrent même le désir de mettre le pied dans la place. Je me tins donc à une de ses extrémités, auprès de quelques nègres esclaves, qui me permirent de me reposer

auprès d'un feu autour duquel ils étaient assis. De la je considérai avec admiration le palais impérial , et je me dis : C'est donc ici que demeure le plus heureux des hommes ! c'est pour son obéissance que tant de religions prêchent; pour sa gloire, que tant d'ambassadeurs arrivent ; pour ses trésors , que tant de provinces s'épuisent ; pour ses voluptés, que tant de caravanes voyagent; et pour sa sûreté, que tant d'hommes armés veillent en silence!

» Pendant que je faisais ces réflexions, de grands cris de joie se firent entendre dans toute la place, et je vis passer huit chameaux décorés de banderoles. J'appris qu'ils étaient chargés de têtes de rebelles que les généraux du Mogoi lui envoyaient de la province de Décan , où un de ses fils, qu'il en avait nommé gouverneur, lui faisait la guerre depuis trois ans. Un peu après arriva, à bride abattue, un courrier monté sur un dromadaire : il venait annoncer la perte d'une ville frontière de l'Inde , par la trahison d'un de ses commandants, qui l'avait livrée au roi de Perse. À peine ce courrier était passé, qu'un autre, envoyé par le gouverneur du Bengale, vint apporter la nouvelle que des Européens , auxquels l'empereur avait accordé, pour le bien du commerce, un comptoir à l'embouchure du Gange, y avaient bâti une forteresse , et s'y étaient emparés de la navigation du fleuve. Quelques moments après l'arrivée de ces deuxeourriers , on vitsortir du château un officier à la tête d'un détachement des gardes. Le Mogoi lui avait ordonné d'aller dans le quartier des omrahs, et d'en amener trois des principaux, chargés de chaînes , accusés d'être d'intelligence avec les ennemis de l'état. Il avait fait arrêter la veille un mollah, qui faisait dans ses sermons réloge du roi de Perse , et disait hautement que l'empereur des Indes était infidèle , pareeque, contre la loi de Mahomet , il buvait du vin. Enfin , on assurait qu'il venait de faire étrangler et jeter dans la Gemna une de ses femmes et deux capitaines de sa garde, convaincus d'avoir trempé dans la rébellion de son fils. Pendant que je réfléchissais sur ces tragiques événements , une longue colonne de feu s'éleva tout-à-coup des cuisines du sérail ; ses tourbillons de fumée se confondaient avec les nuages , et sa lueur rouge éclairait les tours de la forteresse , ses fossés , la place , les minarets des mosquées, et s'étendait jusqu'à l'horizon. Aussitôt les grosses timbales de cuivre, et les karnas ou grands hautbois de la garde sonnèrent l'alarme avec un bruit épouvantable : des escadrons de cavalerie se répandirent dans la ville, enfonçant les

LA CHAUMIÈRE INDIENNE

portes des maisons voisines du château, et forçant, a grands coups de korahs -, leurs habitants d'accourir au feu. J'éprouvai aussi moi-même combien le voisinage des grands est dangereux aux petits. Les grands sont comme le feu , qui brûle même ceux qui lui jettent de l'encens s'ils s'en approchent de trop près. Je voulus rn'échapper, mais toutes les avenues de la place étaient fermées. II m'eût été impossible d'en sortir, si, parla providence de Dieu , le côté où je m'étais mis n'eût été celui du sérail. Comme les eunuques en déménageaient les femmes sur des éléphants, ils facilitèrent mon évasion ; car , si partout les gardes obligeaient, a coups de fouet, les hommes de venir au secours du château , les éléphants , à coups de trompe , les forçaient de s'en éloigner. Ainsi , tantôt poursuivi par les uns, tantôt repoussé par les autres , je sortis de cet affreux chaos ; et , a la clarté de l'incendie , je gagnai l'autre extrémité du faubourg , où , sous des huttes, loin des grands, le peuple reposait en paix de ses travaux. Ce fut là que je commençai à respirer. Je me dis : J'ai donc vu une ville ! j'ai vu la demeure des maîtres des nations! Oh ! de combien de maîtres ne sontils pas eux-mêmes les esclaves ! Ils obéissent , jusque dans le temps du repos, aux voluptés, a l'ambition, à la superstition, à l'avarice; ils ont à craindre, même dans le sommeil , une foule d'êtres misérables et malfaisants dont ils sont entourés, des voleurs , des mendiants, des courtisanes, des incendiaires, et jusqu'à leurs soldats , leurs grands et leurs prêtres. Que doit-ce être d une ville pendant le jour, si elle est ainsi troublée pendant la nuit? Les maux de l'homme croissent avec ses jouissances: combien l'empereur, qui les réunit toutes, n'est-il pas à plaindre ! 11 a a redouter les guerres civiles et étrangères , et les objets mêmes qui font sa consolation et sa défense, ses généraux, ses gardes, ses mollahs, ses femmes et ses enfants. Les fossés de sa forteresse ne sauraient arrêler les fantômes de la superstition, ni ses éléphants si bien dressés repousser loin de lui les noirs soucis. Pour moi , je ne crains rien de tout cela ; aucun tyran n'a d'empire ni sur mon corps ni sur mon ame. Je puis servir Dieu suivant ma conscience, et je n'ai rien à redouter d'aucun homme, si je ne me tourmente moi-même: en vérité, un paria est moins malheureux qu'un empereur. En disant ces mots, les larmes me vinrent aux yeux, et, tombant a genoux , je remerciai le ciel, qui , pour m'apprendre a supporter mes maux , m'en avait montré de plus intolérables que les miens.

» Depuis ce temps, je n'ai fréquenté dans Delhi

que les faubourgs. De là , je voyais les étoiles éclairer les habitations des hommes et se confondre avec leurs feux , comme si le ciel et la ville n'eussent fait qu'un même domaine. Quand la lune venait éclairer ce paysage, j'y apercevajs d'autres couleurs que celles du jour. J'admirais les tours, les maisons et les arbres, à la fois argentés et couverts de crêpes , qui se reflétaient au loin dans les) eauxde laGemna. Je parcouraisenlibertédegrands quartiers solitaires et silencieux, et il me semblait alors que toute la ville était à moi. Cependant l'humanité m'y aurait refusé une poignée de riz , tant la religion m'y avait rendu odieux ! Ne pouvant donc trouver à vivre parmi les vivants , j'en cherchais parmi les morts ; j'allais dans les cimetières manger sur les tombeaux les mets offerts par lai piété des parents. C'était dans ces lieux que j'aimais à réfléchir. Je me disais : C'est ici la ville de la paix ; ici ont disparu la puissance et l'orgueil ; l'innocence et la vertu sont en sûreté ; ici sont mortes toutes les craintes de la vie , même celle de mourir : c'est ici l'hôtellerie où pour toujours le charretier a dételé , et où le paria repose. Dans ces pensées , je trouvais la mort désirable , et je venais à mépriser la terre. Je considérais l'orient, d'où sortait à chaque instant une multitude d'étoiles. Quoique leurs destins me fussent inconnus , je sen lais qu'ils étaient liés avec ceux des hommes, et que la nature, qui a fait ressortir à leurs besoins tant d'objets qu'ils ne voient pas , y avait au moins attaché ceux qu'elle offrait à leur vue. Mon ame m s'élevait donc dans le firmament avec les astres; et , lorsque l'aurore venait joindre à leurs douces et éternelles clartés ses teintes de rose, je me croyais aux portes du ciel. Mais dès que ses feux àiiiï doraient les sommets des pagodes, je disparaissais comme une ombre ; j'allais, loin des hommes, meill;i reposer dans les champs au pied d'un arbre, où je m'endormais au chant des oiseaux. »

« Homme sensible et infortuné, dit l'Anglais, votre récit est bien touchant : croyez-moi , la plupart des villes ne méritent d'être vues que la nuit Après tout , la nature a des beautés nocturnes qui ne sont pas les moins touchantes ; un poëte fameux de mon pays n'en a pas célébré d'autres Mais dites-moi, comment enfin avez-vous fait pour vous rendre heureux à la lumière du jour? »

« C'était déjà beaucoup d'être heureux la nuij reprit l'Indien ; la nature ressemble à une belle femme qui, pendant le jour, ne montre au vul gaire que les beautés de son visage, et qui, pendant la nuit , en dévoile de secrètes à son amant. Mais si! !a solitude a ses jouissances, elle a ses privations

pan Urnes

Page 1