‹ Œuvres;Chapitre 19 sur 236 · OBSERVATIONS SUR LE SCORBUT · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LE SCORBUT

Le scorbut est occasionné par la mauvaise qualité de l'air et des aliments. Les officiers , qui sont mieux nourris et mieux logés que les matelots, sont les derniers attaqués de cette maladie, qui s'étend jusqu'aux animaux. Mon chien en fut très incommodé. Il n'y a point d'autre remède que l'air de la terre et l'usage des végétaux frais. Il y a quelques palliatifs qui peuvent modérer le progrès de cernai, comme l'usage du riz, des liqueurs acides, du café, et l'abstinence de tout ce qui est salé. On attribue de grandes vertus à l'usage de la tortue :

mais c'est un préjugé, comme tant d'autres que « les marins adoptent si légèrement. Au cap de , Bonne-Espérance , où il n'y a point de tortues, les scorbutiques guérissent au moins aussi promptement que dans l'hôpital de l'Ile-de-France, où on les traite avec les bouillons de cet animal. A notre 1 1 arrivée, presque tout le monde fit usage de ce re- fl j mède ; je ne m'en servis point , parceque je n'en | avais pas à ma disposition; je fus le premier guéri : je n'avais usé que des végétaux frais.

Le scorbut commence par une lassitude universelle : on désire le repos; l'esprit est chagrin; on est dégoûté de tout; on souffre le jour ; on ne sent de soulagement que la nuit; il se manifeste ensuite par des taches rouges aux jambes et à la poitrine , et par des ulcères sanglants aux gencives. Souvent il n'y a point de symptômes extérieurs, mais s'il survient la plus légère blessure, elle devient incurable tant qu'on est sur mer, et elle fait des progrès très rapides. J'avais eu une légère blessure , au bout du doigt ; en trois semaines la plaie l'avait dépouillé tout entier, et s'étendait déjà sur la main, malgré tous les remèdes qu'on y put faire. Quel- I ques jours après mon arrivée , elle se guérit d'elle- ' même. Avant de débarquer les malades, on eut soin de les laisser un jour entier dans le vaisseau, respirer peu à peu l'air de la terre. Malgré ces précautions, il en coûta la vie à un homme qui ne put l supporter celte révolution.

Je ne saurais vous dépeindre le triste état dans j lequel nous sommes arrivés. Figurez-vous ce | grand mât foudroyé , ce vaisseau avec son pavillon ' en berne, tirant du canon toutes les minutes; quel- j ques matelots semblables à des spectres , assis sur j le pont; nos écoutilles ouvertes, d'où s'exhalait une vapeur infecte ; les entreponts pleins de mou- I rants, les gaillards couverts de malades qu'on exposait au soleil, et qui mouraient en nous parlant, j Je n'oublierai jamais un jeune homme de dix-huit | ans à qui j'avais promis la veille un peu de limo- j nade. Je le cherchais sur le pont parmi les autres; j on me le montra sur la planche ; il était mort pen- \ dant la nuit.

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