‹ Œuvres;Chapitre 213 sur 236 · DU CLERGÉ ET DES MUNICIPALITES · texte numérisé non relu

DU CLERGÉ ET DES MUNICIPALITES

Il ne faut pas confondre le clergé et l'église. L'église est l'assemblée des fidèles dans la même communion ; le clergé est la corporation de ses prêtres. Une église peut exister sans clergé : telle fut celle des patriarches, telle est encore de nos jours celle des quakers ; un clergé ne peut subsister sans église.

Rome, dépouillée par les Barbares, reprit sur eux , par le pouvoir de la parole, l'empire qu'elle avait perdu par la faiblesse de ses armes. Les peuples malheureux dans les Gaules embrassèrent avec ardeur une religion qui prêchait la charité dans ce monde, et promettait un bonheur éternel dans l'autre ; ils opposèrent les vertus de leurs premiers missionnaires aux brigandages de leurs conquérants. Les prêtres, soutenus de la faveur populaire, acquirent une autorité sans bornes. Maîtres des consciences , ils le devinrent bientôt des fortunes, et même des personnes. Comme ils étaient les seuls qui sussent lire et écrire, ils furent chargés de tenir les écoles et de faire les testaments. Les notaires étaient alors des clercs qui dépendaient des évoques : un testament] était nul si le testateur n'avait fait un legs a l'église. Les curés, dès ce temps-la, étaient tenus de tenir registre de ceux de leurs paroissiens qui faisaient leurs pâques , de ceux qui ne les faisaient pas, ainsi que de leurs bonnes et mauvaises qualités, et d'en envoyer des notes aux évêques. 11 y a grande apparence qu'ils tenaient alors comme aujourd'hui un état des naissances, des mariages et des morts. Toutes les aumônes étaient données aux églises, auxquelles il était permis de recevoir argent, maisons, terres, seigneuries et jusqu'à des esclaves.

Ainsi, avec tant de lumières, de moyens et d'ordre , les évêques devinrent tout-puissants. On voit dans l'histoire de quelle manière ils en agissaient en vers les rois, au nom des peuples, comme leurs pasteurs ; envers les peuples, au nom de

Dieu, comme ses ministres, et envers les pape mêmes, au nom de l'église gallicane, comme se chefs. Leur autorité excita la jalousie de Rome Cette capitale du monde chrétien leur opposa les ordres monastiques, qui relevaient immédiate-1 ment d'elle, quoique soumis en apparence aux! évêques. Le clergé français se divisa alors en deux corps , le séculier et le régulier. Toute puissance divisée s'affaiblit. Les moines, qui formaient le clergé régulier , étant par leur constitution plus unis entre eux , et n'ayant qu'un chef unique dans le pape, étendirent leur pouvoir bien plus loin que les membres du clergé séculier , souvent distraits par les affaires du siècle , et soumis a différents évêques qui n'avaient pas toujours les mêmes vues. Le clergé séculier dominait dans les villes, les moines s'établirent dans les campagnes. Ils auraient obtenu bientôt la plus grande prépondérance dans tout le royaume, s'ils n'y avaient formé qu'un seul ordre , comme les moines de Saint-Basile en Russie. Mais, dans la crainte peutêtrequ'ils ne vinssent, comme ceux-ci, à se rendre indépendants par leurs richesses, Rome divisaellemême sa propre force. Elle introduisit en France un grand nombre d'ordres religieux , dont les chefs résidaient chez elle, et qui non seulement se partagèrent les fonctions ecclésiastiques, mais même envahirent une partie des occupations séculières. La plupart, dans l'origine, furent mendiants, et s'introduisirent sous le prétexte si spécieux de la charité. Les dominicains , d'abord frères prêcheurs, devinrent ensuite inquisiteurs. Les bénédictins se firent archivistes dans un siècle où l'on ne savait ni lire ni écrire, et se chargèrent d'une partie de l'éducation publique, qui donne tant d'influence sur les citoyens, lis furent imités et bientôt surpassés par les jésuites, qui réunirent a eux seuls les talents des différents ordres, et bientôt toute leur puissance. D'autres ne dédaignèrent pas de faire des essences, du chocolat, de fabriquer des bas de soie, de commercer. D'autres furent en mission dans les pays étrangers. Quoique prêchant le christianisme, ils accompagnèrent nos soldats dans leurs conquêtes, et acquirent des terres en Amérique et des esclaves en Afrique, pour les cultiver. D'autres, comme les mathurins, s'enrichirent en quêtant pour la délivrance de ceux que faisaient sur nous les barbares de l'Afrique. Ils rachetaient les blancs captifs à Maroc, pareeque, disaient ils, ils étaient chrétiens : cependant beaucoup d'autres moines achetaient des noirs en Guinée, pour en faire des esclaves sur leurs habitations de l'Amérique y et

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les rendaient chrétiens pour les captiver davan- ' tage.

Enfin la puissance civile commença à s'éclairer sur ses intérêts. Elle retira d'abord , en partie, l'éducation publique des mains des moines et du clergé par l'établissement des universités; ensuite elle créa des notaires municipaux auxquels [elle confia le soin de recueillir les testaments ; jelle défendit de donner des biens-fonds aux corps 'ecclésiastiques, déjà beaucoup trop riches ; mais, I jpar une de ces contradictions si communes dans jnos lois , elle chargea les curés de tenir des registres publics des naissances, des mariages et des jmorts, afln de constater l'état des citoyens. Il est iclair que cet office appartenait aux municipalités ; ' mais le peuple, accoutumé à la servitude, était -comme cette vieille mule a laquelle les Athéniens (donnèrent la liberté à cause de ses services , mais qui , par l'habitude du joug, allait d'elle-même se [ranger avec les autres mules qui portaient des | pierres au temple de Minerve.

! Depuis que la liberté de conscience est décrétée , [parmi nous , il est certain que les municipalités i seules peuvent constater l'état des citoyens dans les trois principales époques de la vie : la naissance , le mariage et la mort. Gomment des ecclésiastiques romains constateraient-ils comme citoyens des Français qu'ils ne considèrent pas ïcomnie des hommes, puisqu'ils les regardent (comme ennemis de Dieu , lorsqu'ils ne sont pas de [leur communion? Il est certain encore que la distribution des aumônes, la direction des hôpitaux et de ous les lieux de charité appartiennent uniquement mx municipalités. Elles doivent des soins charitables à tous les citoyens, de quelque religion qu'ils iioient. On ne voit pas sans étonnement, a l'Hôlel- Oieu , sur les lits des malades , des écriteaux qui portent le mot confession, écrit en gros caractères. Ainsi, si l'Hôtel-Dieu avait été à Jérusalem, on n'y aurait point reçu le blessé du Samaritain , parceque son bienfaiteur , si agréable à Jéms-Christ, était schismatique ! On n'apprend point sans douleur que les filles mises par charité I la Salpétrière n'en peuvent passer les portes , pour se promener dans la campagne , avant l'âge ie vingt ans , et que celles qui ont atteint cet âge d'en peuvent sortir pour leurs affaires si elles ne arésentent au portier un billet de confession. Mnsi, nos hôpitaux sont devenus des prisons , et :â pauvreté y est punie comme un crime ! 11 faut jue les municipalités délivrent les établissements le charité de tout impôt ecclésiastique. La liberté le conscience doit y régner comme celle de l'air : il

y va de l'intérêt de tous les hommes. Le charbon pestilentiel de l'inquisition peut s'y couver comme toutes les autres maladies épidémiques , physiques et morales, et de là se propager dans les villes. Il y a bien d'autres abus a réformer sur l'emploi de leurs revenus, sur leur police , et même sur la nature de ces établissements, qui entassent tant do malheureux dans le même lieu; mais j'ai indiqué ici les plus dangereux.

Les cimetières ne doivent point être renfermés dans l'intérieur des villes : il y va de la santé do leurs habitants. Il y a d'anciennes lois à ce sujet qui restent sans exécution. La commodité des marguilliers et des gens d'église les porte a les enfreindre, en persuadant au peuple qu'il y va de sa religion. Qu'est-ce cependant qu'un cimetière dans les villes? souvent un lieu de passage, où tous les ossements sont confondus, On y voit des fosses profondes d'où s'exhale sans cesse un air méphitique. Un orphelin souvent y trouve la mort sur la tombe de celui qui lui donna la vie. Mère infortunée! tu crois que le tertre sur lequel tu verses des larmes renferme le corps de ta fille : en vain tu te consoles par le souvenir de ses grâces virginales ; il est sur le marbre noir d'un amphithéâtre, exposé nu aux regards et au scalpel d'une jeunesse a laquelle un vain savoir a ôté toute pudeur. Peuples qui révérez les cendres de vos ancêtres, portez-les loin des lieux où les passions des vivants viennent troubler le repos des morts. Ce n'est qu'aux champs et loin des villes que la mort , comme la vie, trouve un asile assuré; c'est là qu'on peut rendre à Dieu ce qu'on doit à Dieu, et aux éléments ce qui appartient aux éléments. C'est là que, dans des lieux aérés, on peut entourer les cimetières de murs , y élever des chapelles sépulcrales, et y mettre des gardiens. On peut même les planter d'arbres qui changent l'air méphitique en air pur. Rien ne serait plus intéressant dans un cimetière que de voir , sous les ombres religieuses des chênes, des sapins et des frênes, des générations entières de charpentiers, de menuisiers et de charrons, qui trouveraient le repos au pied des mêmes arbres qui leur auraient donné les moyens de soutenir leur vie. Chaque famille , comme chaque corps , pourrait s'y réserver un coin de terre où les parents et les amis réuniraient leurs cendres.

C'est aux municipalités à veiller particulièrement sur l'exécution de ces lois. Les magistrats sont les véritables pasteurs du peuple. On ne ga gne sa confiance qu'en lui parlant; c'est par la parole que les hommes se gouvernent. Le clergé

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était le seul corps qui s'en fût réservé l'usage , permis à tous les citoyens dans l'antiquité. Il faut donc parler au peuple , sinon de vive voix , au moins par les édits, les proclamations, les journaux ; il faut lui dire la vérité et la lui faire aimer. D'un autre côté, c'est une coupable indifférence dans ses chefs de laisser chaque jour des journalistes mercenaires l'effrayer par des bruits qui tendent à lui ôter la confiance qu'il doit à ses représentants et à renverser la constitution. On ne doit point se jouer de l'opinion des peuples : si ces journalistes disent la vérité, il faut les récompenser comme de bons citoyens; s'ils ont trompé, il faut les punir comme des calomniateurs. L'indifférence à cet égard est un crime dans des magistrats. En vain ils regardent cette licence comme une suite de la liberté: il n'est point libre d'empoisonner, et la calomnie est le plus dangereux des poisons. Qu'ils y fassent une sérieuse attention : du mépris des lois naîtra celui de leurs personnes, et ensuite leur ruine.

Citoyens, on ne peut trop vous le répéter : si vous voulez être libres, il faut être vertueux. Si vous vous faites suppléer à la guerre par des régiments; dans les œuvres de charité, par des corps ecclésiastiques ; dans l'étude des sciences , par des académies, vous serez, comme par le passé , bientôt asservis, dépouillés et trompés par vos stipendiâmes.

De tous les corps , les plus puissants sont ceux qui sont inamovibles. C'est à son inamovibilité que le clergé a dû surtout son autorité et ses richesses. Comme un rocher au milieu d'un fleuve, qui accroît sans cesse sa base des alluvions des eaux , il a vu s'écouler autour de lui les familles, les corporations , les dynasties , les royaumes , en augmentant sa puissance de leurs débris. Les corps inamovibles qui la lui disputaient n'existent plus. Le clergé régulier est supprimé, ainsi que les parlements. Il n'a plus de contre-poids que dans des assemblées de citoyens , dont les membres se renouvellent sans cesse, et sont bien rarement d'accord.

Pour attacher les prêtres à la constitution , il faut les rendre citoyens. Il est plus sûr de les y lier par leurs intérêts que par leurs serments. Pour en venir à bout, on a déjà employé un très bon moyen en les faisant soudoyer par l'état. Il y en a encore un autre plus puissant , parcequ'il les rapproche des lois de la nature : c'est celui du mariage. Les anciens patriarches , Abraham et Jacob, ces premiers pontifes de la loi naturelle, ces hommes purs qui communiquaient avec les anges,

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étaient entourés de nombreux enfants. Moïse, W1-'1 qui Dieu dicta les lois des Juifs, et Aaron soij frère , revêtu du suprême sacerdoce, étaient maj *!l riés. Les prêtres catholiques se mariaient dans l.| j l1 primitive église. Saint Paul dit positivement, dan* 11 1 son épître première aux Corinthiens , chap. xxvi I WP « Quant aux vierges, je n'ai point reçu de corn-) ^ » mandement du Seigneur; mais voici le consei S1U » que je donne : je crois qu'il est avantageux \ 11 » l'homme de ne se point marier, à cause des né M » cessités fâcheuses de la vie présente. » Il est claii 111 que saint Paul n'adresse point ce conseil au peu- 'r pie, puisque le célibat eût entraîné sa destruction ;ip mais aux ecclésiastiques, qui avaient peu cU moyens de subsister dans ces premiers temps, où! w l'église naissante était pauvre et persécutée. En ^ effet, en parlant de leurs chefs, il dit ailleurs » « Que l'évêque n'épouse qu'une seule femme, i; lise c'est-à-dire, qu'il ne se marie qu'une fois. Les prê- nci très de l'église grecque, qui ont conservé la plu- « part des usages de la^primilive église, se marient »î encore. Mais est-il besoin d'autorité lorsqu'on a If celle de la nature? Elle fait naître par toute la sp terre les hommes et les femmes en nombre égal. ta Or , un prêtre qui ne se marie point , force au ce- >wl libat une fille que la nature avait fait naître sa M contemporaine pour être sa compagne. Que de- * viendront les filles célibataires, maintenant qu'il n'y a plus de couvents de filles religieuses? Enfin Eu les lois de la société invitent tous les hommes au 1 mariage. Le célibat peut convenir à un particulier, »» mais jamais à un corps. Les prêtres seront bons citoyens , quand ils seront époux et pères de fa- f mille. Déjà plusieurs d'entre eux viennent d'en Si donner l'exemple, en se mariant devant les mu* li nicipalités. Ils ont obéi a cette première loi de | Dieu, qui accompagna la naissance du monde: « « Croissez et multipliez; » loi suivie par les prê- Il très de l'église patriarcale, de l'église judaïque, s de l'église chrétienne primitive et de l'église grecque. L'église romaine semble ne l'avoir interdite |tl aux siens que pour les attacher davantage à ses intérêts , en les séparant de ceux de leur famille I et de leur patrie. Toutes les religions du monde i conduiraient les hommes à Dieu en se rapprochant; | de la nature, mais la plupart s'en éloignent pour! i ne passe rapprocher les unes des autres.

On peut dire, à la louange de notre clergé , qu'il est un des moins intolérants de tous ceux de l'église catholique. Ses libertés , qui passent a Rome ' pour des hérésies, ont sauvé la nation du joug j ultramontain. Il n'a jamais voulu admettre I'inqui- ; j sition, établie en Italie , en Portugal, en Espagne j |

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et jusque dans les Indes. C'est cet odieux tribunal, que la politique de Rome étend par toute la terre, sous le prétexte de protéger la religion , qui a séparé d'elle les peuples du nord de l'Europe. C'est fa lui qu'on doit attribuer la révolution d'Avignon, quoique son joug y fût fort léger , a cause du voisinage de la France ; mais il n'y en a point de plus pesant que celui qui enchaîne les consciences. Chai que habitant d'Avignon était obligé de présenter j| Pâques un billet de confession à son curé : ce (n'était, dit-on, qu'une formalité ; mais un homme ! obligé de dissimuler sur sa conscience devient faux dans toute sa conduite. Quand on est forcé de s tromper sur sa religion , on trompe sans scrupule 1 1 dans toutes ses affaires. Tout l'ordre civil porte sur i l'ordre moral, et celui-ci sur le religieux. L'inquisition est seule la cause de la méfiance , de la mau- 1 1 vaise foi , de tous les vices du cœur et de toutes les • erreurs de l'esprit qu'on reproche aux nations ■ Ichez lesquelles elle a fondé son empire. Cette jus- Itice infernale se glisse partout comme un serpent ; i!| elle empoisonne de son venin les établissements i les plus utiles , même chez les peuples qui lui sont . étrangers. Qui croirait, par exemple, qu'il y a à . Rome une bulle qui condamne a mort les francsmaçons , dont la société n'a cependant d'autre but que d'aider les malheureux de toutes les religions? il ! Paraît-il un livre célèbre dans quelque partie de » [l'Europe, l'inquisition s'en empare, le condamne lit le mutile suivant ses intérêts. Les plus inno- : cents sont souvent les plus maltraités. J'en citerai •lin exemple tout récent. On vient de m'envoyer i|une traduction italienne de Paul et Virginie, im- 1 primée a Venise, et approuvée par l'inquisition, |. ' qui en a ôté presque toute la conversation de Paul | ! et du vieux habitant, sans doute parcequ'on y i parle des injustices des grands envers le mérite et | fia vertu. Ainsi ce tribunal est le fauteur de toutes ;, Iles tyrannies, même de celles qui ne sont pas ret iligieuses. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il a fe ] retranché de ma pastorale des images fort naïves ti et fort naturelles: telle est celle où Paul et Virgi- I ; nie , allaités alternativement par leurs mères in- I ! fortunées , sont comparés a deux bourgeons grefi jfés sur des arbres dont la tempête a brisé toutes il ] les branches , et celle où l'un et l'autre enfants ! se mettent a l'abri de la pluie sous le même jupon. 1 1 L'inquisition est l'ennemie de la nature et du ? | genre humain. Je crois donc que le genre humain i doit user envers elle de représailles. Comme elle a ij partout des émissaires et des confréries, il me semi ble que l'assemblée nationale, qui a établi pour base de la constitution les droits de l'homme, fe-

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rait fort sagement de décréter que tout homme affilié à l'inquisition ne pourrait être reçu en France , même étant revêtu d'un caractère public; et que tout livre aprouvé par elle y serait défendu, comme étant, par cette approbation même suspect de contenir des maximes favorables à ses intérêts, et contraires à ceuxdu genre humain. Il convient à une nation généreuse de faire une guerre perpétuelle aux ennemis des droits de l'homme.

Quoiqu'il y ait eu chez nous en tous temps des prêtres qui ont tâché d'y introduire l'inquisition, en commençant par des billets de confession et de communion pascale , et qu'il en reste encore des traces dans nos hôpitaux , on peut dire que la masse générale de notre clergé a beaucoup de patriotisme. C'est ce que nous venons d'éprouver dans notre révolution. Un grand nombre d'ecclésiastiques des plus éclairés et des mœurs les plus pures , se sont rangés du côté du peuple. Il faut donc les attacher déplus en plus à ses intérêts: et rien n'y est plus propre que la solde publique et les mariages. Ils deviendront citoyens en devenant fonctionaires publics et pères de famille*. Mais il ne suffit pas de rapprocher les prêtres du peuple par les liens de la société et de la nature, il faut rapprocher le peuple des prêtres et de la religion par ceux de l'intelligence et du sentiment. Pour cela, il faut substituer la langue française à la langue latine dans les prières de notre église gallicane.

A quelles coutumes déraisonnables l'habitude ne peut-elle pas assujettir les hommes? N'est-il pas bien étrange que le peuple français prie Dieu en latin? Que dirait-il si on le prêchait dans la même langue? Ce ne serait cependant qu'une conséquence de son propre usage : le sermon étant, comme les offices de l'église, la parole de Dieu, il serait naturel de faire parler Dieu au peuple , dans la même langue que le peuple parle à Dieu. Cette coutume, en effet, a existé pendant beaucoup de siècles. Il a été un temps où l'église romaine ne permettait pas de traduire l'Écriture Sainte en langue vulgaire. Quelle communication pouvait donc exister entre Dieu et les peuples, qui se parlaient dans une langue inintelligible? C'était,

* J'observerai à ce sujet qu'il ne semble pas juste de dépouiller les prêtres non assermentés de leurs pensions, parce qu'ils refusent de prêter le serment civique. Ces pensions ne leur ont été accordées que parce qu'ils l'avaient refusé , et qu'en conséquence , étant déchus de leurs fonctions publiq-ies, on leur laissait quelques moyens de subsistance. Ce serait donc aller contre l'esprit du premier décret, que d'exiger le serment civique pour ces mêmes pensions ; il suffit d'en priver ceux qui cabaleraient contre la constitution.

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disait le clergé romain , pour entretenir le respect de la religion; mais quelle étrange religion que celle d'où l'on a banni l'amour de Dieu ! car il ne peut y en avoir dans des prières que l'esprit ne comprend pas, et avec lesquelles le cœur ne peut exprimer ses sentiments. Il y a long-temps que saint Paul s'était récrié contre cet abus; et ce qu'il y a de bien extraordinaire, et que je ne crois pas qu'on ait remarqué, c'est à l'occasion des premiers chrétiens qui avaient reçu le don des langues, et qui ne les entendaient pas eux-mêmes. Voici ce qu'il en dit dans sa première épître aux Corinthiens : « Que si la trompette ne rend qu'un son confus, » qui se préparera au combat? De même si la lan- » gue que vous parlez n'est intelligible, comment » pourra-t-on savoir ce que vous dites? Vous ne » parlerez qu'en l'air.... Si doncje n'entends pas » ce que signifient les paroles , je serai barbare à » celui qui me parle, et celui qui me parle, sera

» barbare C'est pourquoi que celui qui parle

» une langue, demande a Dieu le don de l'inter- » prêter : car si je prie en une langue que je n'en- » tends pas, mon cœur prie, mais mon esprit et » mon inlelligence sont sans fruit.... Que si vous » ne louez Dieu que du cœur, comment celui qui » est du simple peuple, répondra-t-il ; Ainsi soit- » il , à la fin de votre action de grâces , puisqu'il 8 n'entend pas ce que vous dites ? ... * »

Puisqu'il faut dire la vérité, quand nous n'aurions pas l'exemple de saint Paul, l'usage de la langue latine, comme le célibat des prêtres, est on effet de la politique de Rome moderne, pour asservir les peuples a son empire. En retranchant aux prêtres les femmes et les enfants, elle les détachait de leurs familles et de leur patrie, et les attachait plus particulièrement a sa puissance, en ne leur donnant d'autre affection que celle de son service. Les princes conquérants exigent les mêmes sacrifices de leurs soldats, ils ne leur permettent pas de se marier. D'un autre côté, Rome , en ne réservant qu'aux prêtres la connaissance de la langue sacerdotale, soumettait , par son moyen , les peuples qui ne la comprenaient pas , a une obéissance aveugle : c'est ainsi que les despotes de l'Orient emploient, pour l'exécution de leurs volontés, des eunuques et des muets.

Il est cependant du plus grand intérêt pour l'église romaine de propager la religion par tous les dialectes du monde. Les religions ne se répandent que par les langues; ce sont nos nourrices qui sont nos premiers apôtres; et chez la plupart des

? Clwp.XIv versets «et 9, Il ,13, 14 et 16,

peuples, ce sont des femmes qui ont été les pre miers missionnaires. Je ferai ace sujet une obseï vation bien importante : c'est que par tout pays les religions ont suivi le sort des langues où elle! sont nées. La première religion des Romains péris avec la langue toscane qui lui avait donné nais! sance; celle du dieu Lama, en ïartarie, s'est ré pandue dans la Chine avec les Tartares , qui y in troduisirent leur langue lorsqu'ils en firent li conquête. Le judaïsme resta long-temps renferml parmi les seuls Hébreux, parcequ'ils ne communij quaient pas avec les autres nations ; mais lorsque] le christianisme leur fut prêché , il pénétra au mid en Afrique avec eux, et y forma une religion mê> lée de judaïsme , comme on le voit encore de no: jours en Ethiopie ; lorsque ensuite il fut annoucé t l'Orient, aux Grecs, il s'étendit successivement avec les débris de leurs langues , chez les Grecs de l'Archipel, de la Grèce proprement dite, et dej Constantinople, dans la Moldavie, la Russie, une partie de la Pologne , et dans tous les pays où l'on parle la langue esclavone , qui est dérivée du grec. Lorsqu'il fut prêché aux Romains, il se répandit a l'Occident chez les peuples qui parlenl des langues dérivées de la langue latine, tels que les Italiens, les Espagnols , les Portugais et les Français. Enfin , ayant pénétré dans le Nord avec la langue celtique , il s'établit chez les peuples qui en parlent les dialectes , tels que les Allemands, les Suisses, les Hollandais, les Suédois, les Danois, les Anglais. Ainsi , comme il y a trois langues pri mitives en Europe, qui sont la grecque , la latine et la celtique, la religion chrétienne se divisa en trois grandes églises, qui sont la grecque, la ro maine, et la dissidente, qu'on pourrait appeler celtique. Chacune d'ellesproduisitdifférentescommunions, suivant les différents dialectes de leur langue- mère : ainsi l'église grecque se subdivisa en différents patriarcats, de Constantinople, de Russie; en maronite, etc. : la latine en romaine, en gallicane, etc. : la dissidente ou celtique, en luthérienne, en calviniste, en anglicane, etc. Cela est si vrai, que chez les peuples où il y a un mélange de deux langues , il y en a aussi un de deux communions. Ainsi, chez les Polonais, dont la langue est mêlée de grec et de latin , il y a l'église grecque et l'église latine; chez les Suisses, dont une partie parle français et l'autre allemand, il y a des cantons catholiques et des cantons dissidents Il y aurait eu, suivant toute apparence, en Europe, une quatrième église chrétienne, qui aurait été hébraïque, si les premiers Hébreux qui se firent chré tiens eussent été sédentaires ; mais leur commerce

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les portant vers l'Afrique et l'Arabie^ ils y établirent comme je l'ai dit, le christianisme abyssin , mêlé de judaïsme, et ils donnèrent probablement naissance au mahomélisme, qui est, comme on le sait, un mélange de ces deux religions. Le mahométisme lui-même se propageant, avec la langue arabe, chez les Arabes, les Africains, lesTurcs, les Persans et les Indiens , se subdivisa en plusieurs sectes, suivant les dialectes de cette langue-mère.

Ainsi les religions suivent le sort de langues. Je tire de cette importante observation deux conséquences très-essentielles : la première, c'est qu'un peuple doit parler la langue de sa religion, pour y être attaché. 11 est très-remarquable que les peuples qui prient Dieu dans leur langue maternelle, tiennent bien plus à leur religion que les autres. Tels sont les Juifs, les Arabes, les Turcs; et en Europe, les communions dissidentes, chez lesquelles il y a bien moins de renégats que dans les catholiques, il est donc nécessaire de faire chanter les offices latins de nos églises en français, afin de lier notre peuple à sa religion, et de mettre d'accord les paroles et les sentiments des fidèles, comme le voulait saint Paul. Comme toute réforme doit se faire peu a peu , on pourrait laisser subsister quelque temps dans la langue sacerdotale, la messe et les fonctions religieuses qui renferment des mystères; mais on introduirait dans les autres offices de l'église gallicane, non seulement des psaumes français , mais des prières et des hymnes qui auraient des rapports directs avec les besoins de notre patrie, plutôt qu'avec ceux de Jérusalem. C'est par des moyens semblables que les missionnaires, et surtout les jésuites, avaient attiré tant de peuples sauvages au catholicisme. La seconde conséquence qui résulte des relations que la religion de chaque peuple a avec sa langue , c'est qu'il faut tolérer toutes les communions. Damner un homme pareequ'il n'est pas catholique , c'est l'envoyer en enfer pareequ'il ne parle pas un des dialectes de la langue latine : d'un autre côté, ne sauver que des Italiens, des Espagnols, des Français, c'est n'ouvrir le ciel qu'à un bien petit nombre d'élus, dont le principal mérite a été de naître dans un coin de l'Europe, qui n'est elle-même qu'une bien petite portion de la terre, et qui n'en est certainement pas la plus innocente. Ainsi, c'est faire du salut des hommes une affaire de géographie, ou plutôt de grammaire. Jésus-Christ ne pensait pas ainsi lorsqu'il vint rappeler d'abord les Juifs aux lois éternelles de la nature; il n'eut pas l'intention de confier l'empire des consciences et de la vérité a une

portion de la terre , mais au ciel ; a aucun homme , mais à Dieu ; à aucune langue artificielle et orale , mais à celle du cœur et du sentiment. Si donc les papes veulent ramener les peuples a Dieu, c'est de les rappeler à la nature, sans violence, sans ruse, sans inquisition. Qu'ils exercent en grand l'empire de la vertu ; qu'ils y emploient le respect qu'inspirent leur dignité, leur âge, cet ancien souvenir de Rome, jadis maîtresse du monde, et surtout la morale sublime de l'Évangile et de la religion; qu'ils viennent au secours des peuples maheureux, en flétrissant ceux qui réduisent, les noirs a l'esîavage, qui s'emparent des terres des pauvres Indiens, qui font des guerres ambitieuses, qui troublent les nations par leurs intrigues, etc. Cette langue , comme celle de l'Évangile, sera entendue par tout l'univers, et l'univers alors se fera romain.

Il y a une autre langue qui impose pour le moins autant au peuple que la latine, et qui n'est guère plus intelligible pour lui : c'est celle des cloches. L'ambition de chaque corps a deux langages : le premier parle aux yeux par des sigues ; le second , aux oreilles par des bruits : ainsi elle captive les deux sens principaux de l'âme, qui ne devraient s'ouvrir qu'a la raison.

J'ai vu autrefois dans Paris, suspendus aux boutiques des marchands, des volants de six pieds de hauteur , des perles grosses comme des tonneaux , des plumes qui allaient au troisième étage ; un geint dont les doigts ressemblaient à des troncs d'arbres , une botte qui contenait plusieurs barriques : on aurait cru Paris habité par des géants. Cependant ces énormes enseignes n'annonçaient que des marchands de jouets d'enfants, de bijoux , de modes; des gantiers, des cordonniers. Enfin, comme elles allaient toujours en augmentant, ainsi que vont tous les signes de l'ambition, la police les fit réduire à une grandeur raisonnable, parcequ'eïlcs empêchaient de voir les maisons, et que dans un coup de vent elles pouvaient en écraser les hamlanis. Tout ce monstrueux appareil était une image fidèle des ambitieux en concurrence; quand tous veulent se distinguer, aucun ne se distingue, et leurs grands efforts généraux finissent souvent par les anéantir en particulier.

La police ne réforme point les autres langages de l'ambition , pareequ'ils n'importent point à la vie des citoyens : tels sont ceux qui ne sont que bruyants. Le but de tout ambitieux étant d'attirer sur lui l'attention publique, il est certain que le moyen le plus sûr d'y parvenir est de faire beaucoup de bruit. Aussi entend-on dans la capitale du royaume la plupart des métiers s'évertuer a qui

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criera le plus fort. Tous les marchands ambulants ont leurs cris ; et, si vous joignez a leurs paroles inintelligibles les cris aigus des laitières, les voix enrouées et les cornets des porteurs d'eau , les jurements et les fouets des charretiers, les clameurs des poissardes , les roulements des charrettes et des carrosses , les cabriolets a ressorts d'acier résonnant, les cliquetis de la petite poste, les tambours des gardes, etc. , vous trouverez que Paris est la ville la plus tumultueuse de l'Europe. Mais tout cela n'est rien auprès du bruit des cloches. L'ambition des paroisses et des couvents a jouté à qui en aurait de plus grosses et en plus grand nombre. 11 y a telle cloche qui fait plus de bruit a elle seule que dix mille citoyens : et comme il y a à Paris plus de deux cents cloches, on doit juger du tumulte épouvantable que font ces monuments, surtout les jours de fête. Certes c'est une chose monstrueuse et à laquelle la seule habitude peut nous former, d'entendre mugir de grosses tours, et des sons barbares sortir des temples de la paix, même pendant la nuit. Les cloches sonnent la veille, le jour et le lendemain des grandes fêtes , de celles des paroisses et même des simples confréries. Comme le bruit des cloches est un moyen sûr à un bourgeois inconnu d'attirer sur lui la considération de son quartier, il fait sonner son mariage, le baptême de ses enfants, mais surtout les enterrements de ses parents, la veille, le jour et le bout de l'an ; il fonde même des obits pour faire sonner après sa mort a perpétuité. Enfin, s'il est riche, il fait sonner son diner et son souper ; car chaque hôtel a aussi sa cloche. Tous ces bruits nous rendent le peuple le plus bruyant de l'Europe, et parlant le plus vain : car si l'ambition a pour but principal de faire du bruit, le bruit a aussi pour objet de nous donner de l'ambition. On en voit la preuve dans les tambours et les trompettes dont on anime à la guerre, non seulement les soldats, mais les chevaux. Aussi le premier meuble que les mères donnent chez nous a leurs petits garçons est un tambour. C'est en effet le premier instrument de la plus glorieuse des ambitions, celle de tuer des hommes ; et si elles ne leur donnent pas des cloches , c'est que le son n'en est pas militaire. Je voudrais donc qu'on diminuât le nombre, le calibre et la sonnerie de la plupart des cloches , et que le clergé fît entendre au peuple qu'elles n'entrent pour rien dans la religion, encore qu'elles soient baptisées : elles sont souvent des monuments, non de la piété de leurs fondateurs, mais,de leur ambition , comme on le voit a leurs armoiries qui y ont empreintes. Les apôtres n'en avaient jamais

vu. Elles nous viennent de l'Inde et de la Chine, ainsi que beaucoup d'autres inventions que nous avons adoptées des peuples idolâtres et multipliées a l'excès. Les Turcs, les Persans, les Arabes, loin j de s'en servir , les ont défendues dans leurs états aux peuples chrétiens ; ils les regardent comme des instruments d'idolâtrie. Ils croient qu'il n'y a ! que la voix de l'homme qui soit digne de louer Dieu. Ce sont chez eux les voix des musselims qui appellent du haut des minarets les peuples a la prière. Les cloches ne sont point nécessaires pour réunir les hommes. On s'assemble sans cloches aux théâtres, aux tribunaux, a l'assemblée nationale. Il serait donc a propos que l'on ne conservât des cloches que celles qui annoncent les heures et les offices publics. Leur sonnerie est un abus, lucratif à la vérité pour les églises, mais ennuyeux pour les vivauts et inutile aux morts.

Rapprochons-nous en tout de la nature. Elle n'emploie les sons aigus et les bruits tumultueux que pour annoncer les tempêtes. Elle fait précéder l'orage des roulements du tonnerre, et l'hiver du gémissement des vents ; mais elle annonce les beaux jours et le printemps par le chant des oiseaux. Imitons-la dans nos villes. Leurs cris aigus, enroués , menaçants, les sons bruyanls des tambours et des cloches exaspèrent a la longue l'ouïe et l'ame des citoyens. Remplaçons-les par des sons convenables a chaque état. Chacun d'eux doit y pourvoir aux besoins de la société : qu'ils s'annoncent donc par des chants et par des sons agréables ; nous verrons insensiblement s'adoucir les organes et le caractère de leurs habitants. Chaque jour deviendra dans les villes un jour de fête, comme il devrait l'être au milieu des campagnes.

II n'est pas nécessaire de répéter ici que les municipalités, et surtout celle de Paris, dont elles prennent l'exemple, doivent établir dans les villes des trottoirs, des latrines publiques ; faire couvrir de terre les voiries des environs; donner aux maisons des citoyens des dispositions agréables et commodes ; les faire construire en pierres pour les

préserver du feu La nouvelle constitution les

appelle a des fonctions encore plus relevées ; elles doivent s'occuper autant des besoins moraux du peuple que de ses besoins physiques. Les principaux sont les fêtes publiques. Les fêtes sont nécessaires aux hommes. La nature n'a pris tant de soin de décorer la terre de verdure, de fleurs, de parfums, d'oiseaux chantants, et d'en varier les scènes de forêts, de prairies, de montagnes, de fleuves, que chaque jour elle éclaire des feux d'une nouvelle aurore et d'un nouveau couchant , que

mil

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pour faire de ce globe un lieu de fêtes perpétuelles, is La pompe bienfaisante delà nature invite l'homme is à l'amour de ses semblables et de la Divinité. Le a peuple en est privé dans les villes, où il ne trouve 3 au milieu de ses travaux d'autres délassements que e des fêtes religieuses, instituées souvent pour des a étrangers, remplies de cérémonies qui lui sont inr ; connues, et qu'il ne comprend pas plus que la lanii gue dans laquelle il s'adresse a Dieu. Si quelquej fois les municipalités lui offrent des réjouissances r patriotiques , c'est dans quelque circonstance i meurtrière où le bruit du canon l'invite a un feu , d'artifice qui coûte fort cher, qui ne dure qu'un s moment, et qu'il voit de loin.

s Les fêtes sont dans la navigation de la vie ce que . sont les îles au milieu de la mer, des lieux de rat fraîchissemcnt et de repos. Les plus mystérieuses

même ont tant de pouvoir sur les peuples par leur ; \ musique et leurs processions, qu'on peut les re- ; garder comme les principaux moyens qui attirent J au catholicisme les peuples sauvages, et qui y , maintiennent les peuples policés. Que serait-ce si J a leur expression physique il s'enjoignait unemo- . raie? Les municipalités doivent donc établir des j fêtes patriotiques pour attacher les citoyens à la j : constitution. On en a fait un sublime essai au

- ; Cliamp- de-Mars, appelé à cette époque le Champ

- ! de la Confédération ; mais ce n'était qu'une fête ; j militaire, on n'y voyait presque que des hommes | en uniforme, 11 faut entourer l'autel de la patrie ; , d'un appareil civil et religieux, et entremêler aux | gardes nationales des chœurs de jeunes filles et

! d'enfants couronnés de fleurs, qui chantent alter- I nativement, au son des flûtes et des hautbois, des

I hymnes françaises semblables au poème séculaire 1 d'Horace. Enfin ces fêtes publiques doivent être

présidées, comme par leurs pontifes naturels, par ; les chefs de l'administration, ayant le roi à leur m tête : ainsi on ramènera le sacerdoce à sa première I origine.

Le Champ de la Confédération peut devenir , ; j pour cet objet, un lieu de la plus grande dignité, | en l'entourant, comme un cirque romain, de bancs ] de pierre et des statues de nos hommes illustres , I et en logeant l'assemblée nationale dans l'Ecole- I Militaire, qui le termine à une de ses extrémi- I tés. Mais, quelque vaste qu'il soit, il me paraît \ encore trop petit pour donner des fêtes au peuple de Paris.

J'ai a proposer un espace beaucoup plus grand, plus à sa portée, et dont l'architecture est toute faite. 11 n'y a point de place dans Paris où l'on puisse réunir seulement la dixième partie de sa po-

pulation; et quand on pourrait la rassembler tout entière dans quelque plaine voisine, comme celle des Sablons , ce serait toujours un grand obstacle à cette réunion que l'éloignement où se trouveraient la plupart des citoyens des quartiers qu'ils habitent. Paris a près d'une lieue et demie de diamètre; joignez a cette distance, que doivent parcourir a pied et au soleil la plupart des femmes et des enfants a aller et venir ( ce qui entraîne la nécessité d'interrompre dans Paris la circulation des voitures et des gens à cheval ) , joignez le désordre inséparable des grandes multitudes, qui, réunies en une seule masse, pèsent toujours sur leur centre.

Pour rassembler commodément le peuple de Paris, il ne faut pas l'éloigner de la ville ; et comme aucune place ne peut l'y contenir, au lieu de l'attirer des faubourgs vers un centre commun, il faut, au contraire, le porter du centre aux faubourgs. Ainsi, au lieu de l'attirer, comme sous l'ancien régime, dans cette misérable petite place de la Grève, destinée aux exécutions qui souillent depuis tant de siècles l'Hôtel-de-ville, il faut le rassembler sur les boulevards. 11 y trouvera une large promenade de plusieurs lieues de longueur, ombragée de quatre rangs d'arbres, sans compter ceux qu'on a plantés au dehors des murs. Chaque boulevard est à la portée des habitants de chaque quartier, et chaque habitant peut parcourir à pied, achevai ou en carrosse, ce vaste espace circulaire, qui entoure Paris, jouissant à la fois de la ville et de la campagne, lorsqu'on aura abattu les murs qui en interceptent la vue. Il résulte de cet emplacement d'autres avantages considérables : c'est qu'on peut employer les superbes bâtiments des barrières, construits en forme de rotondes, de colonnes colossales, de panthéons, de temples égyptiens, destinés jadis aux logements des commis du fisc, a servir désormais de monuments aux grands hommes qui ont bien mérité de la patrie. On en placerait les statues entre les colonnes ou sur les entablements de ces édifices, aux mêmes barrières où aboutissent les chemins des provinces dont ces grands hommes sont originaires. Leurs simulacres augustes seraient tournés vers ces mêmes provinces, comme s'ils en invitaient les habitants à venir dans la capitale, ou ceux de la capitale à s'intéresser à ceux des provinces. Chacun de ces monuments pourrait servir d'hospice passager à de pauvres voyageurs. On y lirait, sur demandes tables de pierre, des inscriptions relatives aux grands hommes qui ont mérité d'en devenir les divinités titulaires par les services qu'ils

ont rendus aux infortunés. Les jours de fêtes patriotiques, on les décorerait de guirlandes de feuillages et de fleurs : on y ferait des distributions de vivres au peuple ; et ces mêmes nuits on les illuminerait de cordons de lumières. Ces temples de l'hospitalité, d'une architecture antique, liés les uns aux autres par une triple avenue d'arbres verts, remplis d'un peuple libre et heureux, formeraient autour de Paris une coronne de félicité et de gloire qui la rendrait la capitale des nations.

L'assemblée constituante a décrété que l'église neuve de Sainte-Geneviève servirait a réunir les tombeaux des grands hommes qui ont bien mérité de la nation. Comme ces citoyens illustres sont souvent de différentes communions qui s'excommunient mutuellement, on a cru, pour les mettre d'accord au moins après leur mort, devoir n'admettre aucun culte dans le temple qui réunirait leurs cendres. 11 a paru à ce sujet un Mémoire intéressant, où l'on propose d'en dédier l'autelà la patrie, et d'y faire prononcer les serments des magistrats. Mais où sont les vertus qui peuvent se reposer ailleurs que sur l'Ètre-Suprême, qui les donne, et peut seul les récompenser dignement?

Je voudrais donc que ce monument fût consacré à la Divinité, par ces mots : A Dieu, père de tous les hommes. Le Mémoire que j'ai citéobserve que la sculpture devait figurer, aux extrémités de ses nefs, quatre religions : lajudaïque, la grecque, la romaine et la gallicane. Je ne sais quelles réflexions auraient fait naître les symboles de quatre religions engendrées les unes des autres , qui se haïssent et se persécutent. Il me semble bien plus convenable d'y introduire la religion primitive ou patriarcale, dont toutes les autres sont émanées, et d'en nommer pour pontifes les premiers magistrats. Son culte antique, simple et répandu par toute la terre, conviendrait aux grands hommes de toutes les communions , puisqu'ils ne peuvent être grands qu'en servant le genre humain. Il est le seul qui puisse rapprocher les hommes de toutes les religions : car il n'y en a aucune qui n'admette Dieu pour principe et pour fin. Ainsi les morts donneraient aux vivants des leçons de tolérance.

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

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