A L'INSTITUT
Parmi les rapports et les mémoires que Bernardin de Saint-Pierre fut chargé de présenter à l'Institut, les uusi ne nous sont connus que par des copies imparfaites , les! autres, esquissés pour des circonstances fugitives, ne; pouvaient avoir qu'un intérêt du moment. Une lecture*, attentive de ces divers manuscrits nous a convaincus qu'il suffirait d'en tracer l'analyse et d'en rapporter les passages! les plus remarquables. Entraînés par l'importance de cer-j taines questions, nous avons quelquefois osé les traiter! nous-mêmes; quelquefois aussi nous avons cru devoir sou-l mettre à un exaineu sévère des principes dont le triomphe serait la condamnation de la vertu : c'est au lecteur à juger I ces principes , et le siècle qui les a vus naître , et le siècle qui les écoute sans indignation. Le premier exemple que nous allons offrir est effrayant ; on pourrait refuser d'y croire si les pièces n'étaient sous nos yeux , et si les mêmes hommes ne nous menaçaient encore des mêmes excès et des mêmes doctrines.
En 1798 , la date est digne de remarque , Bernardin de Saint-Pierre fut chargé, par la classe des sciences morales et politiques de l'Institut , de faire un rapport sur les mémoires qui avaient concouru pour le prix. 11 s'agissait de résoudre cette question : Quelles sont les institutions propres à fonder la morale d'un peuple? question qu'on ne pouvait développer sans créer un plan complet de législation , et dont les résultats devaient être nuls , la corruption de l'Europe étant devenue plus puissante que ses lois. L'énoncé même de la question pouvait être l'objet de la critique , car les institutions ne font pas les mœurs d'un grand peuple, elles les conservent ou les dirigent. Les lois punissaient autrefois l'adultère et le duel ; les mœurs les favorisaient , et les mœurs avaient fini par affaiblir et par désarmer les lois. Toutes les législations frappent le vol; cependant , combien de concussions honteuses , de vols manifestes , de grandeurs usurpées , sont absous , non par l'opinion , mais par l'immoralité pu hlique , et reçoivent les hommages de ceux mêmes qui devraient les punir ! L'on ne peut donc attendre de la multitude, dans un état corrompu, que les progrès rapides du vice. Il n'appartient pas à la loi de retremper les ames et d'épurer les cœurs. Elle peut faire trembler le crime , mais non l'empêcher ; elle peut récompenser la vertu , mais non inspirer les actions vertueuses : Quid possent leges sine moribus? La question eût donc été mieux présentée en la renversant; car ce n'est pas aux institutions à fonder la morale , mais à la morale à fonder les institutions. Que si cette vérité pouvait être méconnue, il suffi rait de rappeler l'époque où cette question fut proposée et de demander ce qui est resté des institutions libérales qui pesaient alors sur la France.
Les nombreux mémoires adressés à l'Institut , et dont nous avons les analyses sous les yeux , suffiraient sans doute pour appuyer ces réflexions , et pour montrer le tat déplorable des mœurs et l'inutilité du concours. Jamais projets plus insensés ne trouvèrent des apologistes de meilleure foi. On présentait froidement au jugement d'une académie des discours qui , dans un autre siècle , auraient été un objet de mépris ou de dérision. En un