‹ Œuvres;Chapitre 229 sur 236 · DIALOGUE SUR LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE SUR LA CRITIQUE

juste. Nos journalistes ne sont point des pirates : ce sont , pour l'ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l'Oubli , qu'ils appellent fleuve de Mémoire , nos fugitives réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférents. Ils n'ont d'autre but , au fond , que de remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie.

Ce n'est pasune petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste avide serait capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J'en ai vu , un jour , une preuve assez singulière. Un d'entre eux, voulant plaire a un parti puissant qui le protégeait, s'avisa d'attaquer ma Théorie du mouvement des mers. Comme il n'entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal , et j'insérai dans ma réponse quelques légères épigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu'il en serait piqué. Point du tout. Il m'écrivit tendrement pour se plaindre de ce que je n'avais pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma réponse , en m'assurant que, quoiqu'il y fût maltraité, il l'aurait imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu'elle aurait fait le plus grand honneur a ses feuilles. Il est clair qu'il n'avait eu , en me provoquant, d'autre but que l'innocent désir de gagner de l'argent, en remplissant son journal. Peu de temps après, il fut obligé d'y renoncer. Cependant , les mathématiciens qui l'avaient armé d'arguments contre moi et poussé en avant comme leur champion, vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la fois lucrative et honorable. 11 y a apparence que s'il eût imprimé ma réponse , il serait resté journaliste. Mais comme les objections qu'il m'avait faites paraissaient toutes seules sur son champ de bataille, elles avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se féliciter comme d'un triomphe.

mon ami.

Celui dont vous vous moquez était un de ces oiseaux innocents qui voltigent autour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le Journal des Débats est un oiseau de proie : son plaisir est de s'acharner aux réputations d'écrivains célèbres, surtout après leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques! A-t-il besoin de quelque philosophe d'une grande autorité en morale ; c'est Jean-Jacques qu'il loue. Ses lecteurs , accoutumés a se repaître de sa malignité, viennent-ils a s'ennuyer de ses éloges; c'est Jean-

Jacques qu'il déchire ; il le dénonce comme 1 source de toute corruption.

MOI

11 en agit donc avec lui comme les matelot portugais avec saint Antoine de Pade ou de Pa doue. Ces bonnes gens ont une petite statue de c saint au pied de leur grand mât. Dans le bea temps , ils lui allument des cierges ; dans le mau vais, ils l'invoquent; mais dans le calme, ils lu disent des injures et le jettent à la mer au bou d'une corde , jusqu'à ce que le bon vent revienne

MON AMI

Vous en riez ; mais cela n'est pas plaisant pou la réputation des gens de lettres. Voyez comm les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pen dant sa vie. Ils l'ont fait passer pour un fripon qu vendait ses manuscrits à plusieurs libraires à fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse ef frayé de la crainte de la mort. Enfin sa correspon dance secrète et intime pendant trente ans a ét publiée : elle a prouvé qu'il était l'homme ê lettres le plus généreux; qu'il donnait le produi de la plupart de ses ouvrages à ses libraires , a de acteurs et à. des gens de lettres malheureux ; que presque toujours malade , il s'était si bien familia risé avec l'idée de la mort, qu'il se jouait perpétuel lement des fantômes que la superstition a placés delà des tombeaux, pour gouverner les ames faible pendant leur vie. Aujourd'hui le Journal des Dé bats poursuit sa mémoire, et, ce qui est le combl de l'absurdité, il veut faire passer pour un imb cile l'écrivain de son siècle qui avait le plus d' prit. Oui, quand je vois, dans un feuilleton , grand homme, utile au genre humain par ses lents et ses travaux, mis en pièces par des gens lettres éclairés de ses lumières, qui n'ont imit de lui que les arts faciles et germains de médire etj de flatter; et quand je lis ensuite, a la fin de cel même feuilleton, l'éloge d'un misérable charlatan,) je crois voir un taureau déchiré dans une arène par une meule de chiens qu'il a nourris des fruits! de ses labeurs , ainsi que les spectateurs barbares: de son supplice, tandis que ces mêmes animauxj dressés a lécher les jarrets d'un âne, terminen celte scène féroce par une course ridicule.

MOI

Le calomniateur est un serpent qui se cache à l'ombre des lauriers, pour piquer ceux qui s'yi reposent. Homère a eu son Zoïle; Virgile , Bavius et Mœvius; Corneille, un abbé d'Aubiguac, etc,

ET LES JOURNAUX 1 La fleur la plus belle a son insecte rongeur.

MON AMI

no

J'en conviens ; mais il n'y a jamais eu chez les anciens d'établissements littéraires uniquement destinés a déchirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s'en augmente sans cesse. Il y a déjà plus de journalistes que d'auteurs. Ceux-ci abandonnent môme leurs laborieux et stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner, a tort et à travers , sur ceux d'autrui.

MOI

Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité. Combien de citoyens, occupés de leurs affaires , ne sont pas à portée de savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres et dans les arts ! ils trouvent dans les journaux des connaissances tout acquises, qui n'exigent de leur part aucune réflexion. L'ame a besoin de nourriture comme le corps , et il est remarquable que le nombre des journaux s'est accru, chez nous, à mesure que celui des sermons y a diminué.

MON AMI

Et c'est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnements tout faits , ils ôtent la faculté de raisonner et celle d'être juste, par des jugements dictés souvent par l'esprit de parti. Ils paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement s'accoutument a les regarder comme des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs amis, leur commerce et leur famille, pour se livrer à cette oisive occupation. Qu'en rapportent-ils chez eux? quelque maxime de morale? quelque principe de conduite? non ; mais un sarcasme bien mordant, ou une calomnie impudente contre les gens de lettres estimables.

MOI

Au moins vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le Moniteur, le Publiciste, etc. ; quant aux autres, je n'ai point trop à m'en plaindre.

MON AMI

Comment! pas même de ceux qui traitent de romans vos Eludes , où vous avez employé trente ans d'observations?

Moi.

Plût à Dieu qu'ils fussent persuadés que mes

Etudes sont des romans, comme Paul et Virginie! les romans sont les livres les plus agréables, les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le monde. Voyez ¥ Iliade et Y Odyssée, dont les héros, les dieux, les événements sont presque tous de l'invention d'Homère ; voyez combien de souverains , de peuples , de religions , en ont tiré leur origine, leurs lois et leur culte. De nos jours même , quel empire ce poète exerce encore sur nos académies, nos arts libéraux, nos théâtres ! C'est le dieu delà littérature de l'Europe.

MON ami.

Je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent a l'entrée, l'envie et la calomnie au milieu , des persécutions et l'infortune à la fin.

MOI

Quoi! n'auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d'être honoré des hommes pendant votre vie? Rappelez-vous Homère.

MON AMI

Qui voudrait cultiver les muses sans cette perspective de gloire qu'elles prolongent au loin sur notre horizon? Elle consola sans doute Homère pendant sa vie. Voyez comme elle s'est étendue après sa mort.

MOI

Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n'est même qu'a sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monuments qui l'y transmettent n'ont pas l'esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l'invention des hommes , et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu'est-ce qu'un livre, après tout? il est pour l'ordinaire conçu par la vanité ; ensuite il est écrit avec une plume d'oie, au moyen d'une liqueur noire, extraite de la galle d'un insecte, sur du papier fait de chiffon ramassé au coin des rues. On l'imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l'homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres a l'immortalité. 11 en compose ses archives, il y renferme l'histoire des nations, leurs traités , leurs lois , et tout ce qu'il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais qu'arrive-t-il? À peine l'ouvrage paraît au jour , que les journalistes se hâtent d'en rendre compte. S'ils en disent du mal, le public le tourne en ridicule; s'ils le

EXTRAIT DU

PRÉAMBULE

louent , des contrefacteurs s'en emparent. Il ne reste bientôt plus à l'auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfants peu d'années après sa mort.

Que se proposait-il donc dans sa pénible carrière? de plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurèle , se déplaisent à euxmêmes dix fois le jour. Oh ! mon ami , un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie : c'est d'y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les facultés , la vérité est la vie de l'ame , qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d'erreurs et de préjugés, que la terre n'est couverte des ombres de la nuit et de celle même du jour?

Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits pour y faire germer la vérité , comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol est plein de roches , son rude travail n'est pas perdu : ses nerfs en acquièrent de nouvelles forces.

MON AMI

Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m'assiérai au rang de mes juges.

MOI

Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d'autrui? N'en doutez pas, il y a des hommes qui n'aspirent qu'au retour de la barbarie. Ils se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mépris public. S'ils le pouvaient, ils crèveraient les yeux au genre humain : ils le priveraient de la lumière comme de la vérité , pour le mieux asservir.

MON AMI

Dieu me préserve d'être jamais de leur nombre ! Je ferai le journal des journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles; les journalistes me fourniront a leur tour la malignité dont j'aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres flèches , et je m'attirerai bientôt tous leurs lecteurs.

MOI

Si jamais vous entreprenez des feuilles périodi-

ques , faites-les dignes d'une ame généreuse et des hautes destinées où s'élève la France. Encoura- ' gez , a leur naissance , les talents timides , en vous ll rappelant les faibles débuts de Corneille , de Ra- 1 cine et de Fontenelle. Préparez au siècle nouveau, des artistes , des poètes , des historiens. Ce n'est SU point de héros qu'il manque , c'est d'écrivains capables de les célébrer. N'insérez dans vos feuilles 1 que ce qui méritera les souvenirs de la postérité. ! Mettez-y les découvertes du génie et les actes de 1 vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeu- 11 nés talents fléchissent sous de si nobles fardeaux : ils n'en prendront qu'un vol plus assuré; et la reconnaissance des races futures sufOra pour les rendre illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siècles pour la Chine les annales de son empire.

En parcourant celte carrière, que vous indique j l'amour de la patrie, étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde : votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.

Mon jeune ami se leva , me serra la main et se i retira plein d'émotion.

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