‹ Œuvres;Chapitre 228 sur 236 · ET LES JOURNAUX · texte numérisé non relu

ET LES JOURNAUX

être un ami équitable qui ne demande qu'à vous louer, mais qui est contraint ensuite d'avouer vos | défauts, par le sentiment de la justice. L'un et ! l'autre savent bien que la dernière impression est la seule qui reste dans la téte du lecteur. C'est le dernier coup de la cloche qui la fait long-temps ! vibrer.

MON AMI

Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une opinion, ou même qui la loue, est tenu de motiver sa critique ou son éloge. Bayleest là-dessus un vrai modèle. Lorsqu'il réfute une erreur, il y supplée la vérité. Tout critique qui se conduit autrement, est ou ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l'un et l'autre.

MOI

Oh ! cela est trop fort : il ne me blâme que sur le fond des choses, qu'il n'entend pas, et que, peut-être, on le charge de blâmer; mais il me loue de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus grands écrivains du siècle.

MON AMI

Voilà un bel éloge

MOI

Sans doute , et l'un des plus beaux qu'on puisse donner aujourd'hui. Quel est l'homme de loi , par exemple , qui ne serait pas plus flatté de passer dans les affaires pour un fameux orateur que pour un bon juge? La forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n'intéresse que les particuliers mis en cause ; celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m'a donné la plus grande des louanges , et qu'il la préférerait pour lui-même à toutes celles dont on voudrait l'honorer, comme d'être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensaient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le principal mérite de Cicéron. J'ai ouï dire que ce père de l'éloquence latine , passant un Jjour sur la place des harangues, quelques citoyens ioisifs, qui s'y promenaient, l'entourèrent, et le iprièrent de monter à la tribune. « Que voulez- » vous que j'y faisse? leur dit-il, je n'ai rien à » vous dire. — N'importe, s'écrièrent-ils , parlez- » nous toujours. Que nous ayons le plaisir d'entendre vos périodes si belles , si harmonieuses ,

» qui flattent si délicieusement les oreilles. » Je crois que M. de La Harpe nous a conservé ce beau trait dans son cours de littérature française. Il le trouvait admirable , et le citait comme une preuve du grand goût que les Romains avaient pour l'éloquence.

MON AMI

C'est nous les représenter comme des imbéciles. Quel goût pouvaient-ils trouver à entendre parlera vide ! Je sais qu'il est commun à beaucoup de nos lecteurs de journaux ; mais le journaliste des Débats, qui ne sait point faire de belles périodes, remplit tant qu'il peut son feuilleton de malignité : voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des méchants est encore plus grand que celui des imbéciles.

MOI

Comptez-vous pour rien l'éloge si pur que le critique a fait de Paul et Virginie?

MON AMI

Quoi ! ne voyez- vous pas que c'est pour se donner à lui-même un air de sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs , qui se plaignent sans cesse d'en avoir trop, tandis qu'ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes? Vos ennemis louent les moindres parties de vos travaux, pour se donner le droit, en paraissant vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui , je vous le dis avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infestent toute la littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci , moins coupables, n'en veulent qu'à l'argent; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique sous divers pavillons; ils font la guerre aux morts et aux vivants. Quel sera désormais le sort des gens de lettres , qui , sous les auspices des muses , se dirigent vers la fortune et la gloire ! A peine un jeune homme , riche de ses seules études, s'embarque sur les mers des opinions humaines, qu'il est coulé à fond en sortant du port : il ne lui reste d'autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C'est alors que , sans peine et presque sans travail, il sera payé, redouté, honoré, et pourra parvenir à tout.

MOI

Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous rend in-

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