‹ Œuvres;Chapitre 39 sur 236 · MŒURS DES HABITANTS BLANCS · texte numérisé non relu

MŒURS DES HABITANTS BLANCS

L'Ile-de-France était déserte lorsque Mascarcnhas la découvrit. Les premiers Français qui s'y établirent furent quelques cultivateurs de Bourbon. Ils y apportèrent une grande simplicité de mœurs, j de la bonne foi, l'amour de l'hospitalité, et même de l'indifférence pour les richesses. M. de La Bourdonnais, qui est, en quelque sorte, le fondateur de cette colonie, y amena des ouvriers, j bonne espèce d'hommes, et quelques mauvais su- j jets que leurs parents y avaient fait passer ; il les força d'être utiles.

Lorsqu'il eut rendu cette île intéressante par ses travaux , et qu'on la crut propre à devenir l'entre- I pot du commerce de l'Inde, il y vint des gens de j tout état.

D'abord des employés de la Compaguie. Comme j

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les premiers emplois de l'île étaient exercés par ieux , ils y vécurent a peu près comme les nobles I Venise. Ils joignirent à ces mœurs aristocratiques un peu de cet esprit financier qui effarouche tant l'agriculteur. Tous les moyens d'établissement paient entre leurs mains. Ils avaient a la fois la police, l'administration et les magasins. Quelques uns faisaient défricher et bâtir, et ils revendaient eurs travaux assez cher a ceux qui cherchaient ortune. On cria contre eux , mais ils étaient tout puissants.

11 s'y établit des marins de la Compagnie, qui lepuis long- temps ne peuvent pas concevoir que ;es dangers et la peine du commerce des Indes iioient pour eux, tandis que les honneurs et le proit sont pour d'autres. Cet établissement , voisin es Indes , faisant naître de grandes espérances , ls s'y arrêtèrent; ils étaient mécontents avant de 'y établir, ils le furent encore après.

11 y vint des officiers militaires de la Compagnie. Tétaient de braves gens, dont plusieurs avaient de a naissance. Ils ne pouvaient pas imaginer qu'un nilitaire pût s'abaisser a aller prendre l'ordre d'un iomme qui quelquefois avait été garçon de compoir : passe pour en recevoir sa paye. Ils n'aimaient bas les marins qui sont trop décisifs : en se faisant îabitants, ils ne changèrent point d'esprit, et ne irent pas fortune.

Quelques régiments du roi y relâchèrent, et nême y séjournèrent. Des officiers , séduits par la )eauté du ciel et par l'amour du repos, s'y fixèrent- Tout ployait sous le nom de la Compagnie. Ce l'était plus de ces distinctions de garnison qui flattent tant l'officier subalterne : chacun avait là ses prétentions ; on les regardait presque comme des étrangers. Ce furent de grandes clameurs au nom lu roi.

Il y était venu des missionnaires de Saint-Laare, qui avaient gouverné paisiblement les nomnés simples qui s'étaient les premiers établis; nais quand ils virent que la société, en s'augnentant, se divisait, ils s'en tinrent à leurs foncions curiales et a quelques bonnes habitations : ls n'allaient chez les autres que quand ils y étaient ppelés.

11 y passa quelques marchands avec un peu d'argent. Dans une île sans commerce, ils augmentèrent les abus d'un agio qu'ils y trouvèrent établi, pt se livrèrent a de petits monopoles. Ils ne tardèrent pas à se rendre odieux à ces différentes classes l'hommes, qui ne pouvaient se souffrir : on les désigna sous le nom de Banians ; c'est comme qui dirait Juifs. D'un autre côté , ils affectèrent de mépriser

les distinctions particulières de chaque habitant, prétendant qu'après avoir passé la ligne , tout le monde était à peu près égal.

Enfin la dernière guerre de l'Inde y jeta, comme une écume, des banqueroutiers , des libertins ruinés, des fripons , des scélérats, qui, chassés de l'Europe par leurs crimes , et de l'Asie par nos malheurs, tentèrent d'y rétablir leur fortune sur la ruine publique. A leur arrivée, les mécontentements généraux et particuliers augmentèrent ; toutes les réputations furent flétries avec un art d'Asie inconnu â nos calomniateurs ; il n'y eut plus de femme chaste ni d'homme honnête ; toute confiance fut éteinte, toute estime détruite. Ils parvinrent ainsi à décrier tout le monde, pour mettre tout le monde à leur niveau.

Comme leurs espérances ne se fondaient que sur le changement d'administration , ils vinrent enfin a bout de dégoûter la Compagnie , qui céda au roi en 1765 une colonie si orageuse et si dispendieuse.

Pour cette fois on crut que la paix et l'ordre allaient régner dans l'île ; mais on n'avait fait qu'ajouter de nouveaux levains à la fermentation.

11 y débarqua un grand nombre de protégés de Paris, pour faire fortune dans une île inculte efc sans commerce , où il n'y avait que du papier pour toute monnaie. Ce fut des mécontents d'une autre espèce.

Une partie des habitants , qui restaient attachés à la Compagnie par reconnaissance, virent avec peine l'administration royale. L'autre portion , qui avait compté sur les faveurs du nouveau gouvernement , voyant qu'il ne s'occupait que de plans économiques, fut d'autant plus aigrie qu'elle avait espéré plus long-temps.

A ces nouveaux schismes se joignirent les dissensions de plusieurs corps qui , en France même, ne peuvent se concilier, dans la marine du roi, la plumeetl'épée; et enfin l'esprit de chacun des corps militaires et d'administration, lequel n'étantpoint, comme en Europe, dissipé par les plaisirs ou par les affaires générales, s'isole, et se nourrit de ses propres inquiétudes.

La discorde règne dans toutes les classes, et a banni de cette île l'amour delà société, qui semble devoir régner parmi des Français exilés au milieu des mers, aux extrémités du monde. Tous sont mécontents, tous voudraient faire fortune et s'en aller bien vite. A les entendre, chacun s'en va l'année prochaine. 11 y en a qui depuis trente ans tiennent ce langage.

L'officier qui arrive d'Europe y perd bientôt

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l'émulation militaire. Pourl'ordinaire il a peu d'argent, et il manque de tout: sa case n'a point de meubles ; les vivres sont très chers en détail ; il se trouve seul consommateur entre l'habitant et le marchand , qui renchérissent à l'envi. 11 fait d'abord contre eux une guerre défensive ; il achète en gros; il songe à profiter des occasions, car les marchandises haussent au double après le départ des vaisseaux. Le voila occupé à saisir tous les moyens d'acheter à bon marché. Quand il commence à jouir des fruits de son économie, il pense qu'il est expatrié, pour un temps illimité, dans un pays pauvre : l'oisiveté , le défaut de société, l'appât du commerce, l'engagent à faire par intérêt ce qu'il avait fait par nécessité. 11 y a sans doute des exceptions, et je les citerais avec plaisir, si elles n'étaient pas un peu nombreuses. M. de Steenhovre , le commandant , y donne l'exemple de toutes les vertus.

Les soldats fournissent beaucoup d'ouvriers, car la chaleur permet aux blancs d'y travailler en plein air. On n'a pas tiré d'eux, pour le bien de cette colonie, un parti avantageux. Souvent, dans les recrues qu'on envoie d'Europe, il se trouve des misérables, coupables des plus grands crimes. Je ne conçois pas la politique d'imaginer que ceux qui troublent une société ancienne peuvent servir a en faire fleurir une nouvelle. Souvent le désespoir prend ces malheureux; ils s'assassinent entre eux a coups de baïonnette.

Quoique les marins ne fassent qu'aller et venir, ils ne laissent pas d'influer beaucoup sur les mœurs de cette colonie. Leur politique est de se plaindre des lieux d'où ils sont partis, et de ceux où ils arrivent. A les entendre, le bon temps est passé, ils sont toujours ruinés : ils ont acheté fort cher et vendu a perte. La vérité est qu'ils croient n'avoir fait aucun bénéûce, s'ils n'ont vendu a cent cinquante pour cent : la barrique de vin de Bordeaux coûte jusqu'à cinq cents livres; le reste à proportion. On ne croirait jamais que les marchandises de l'Europe se paient plus ici qu'aux Indes, et celles des Indes plus qu'en Europe. Les marins sont fort considérés des habitants, pareequ'ils en ont besoin. Leurs murmures , leurs allées et venues perpétuelles, donnent a cette île quelque chose des mœurs d'une auberge.

De tant d'hommes de différents états résulte un peuple de différentes nations qui se haïssent très cordialement. On n'y estime que la fausseté. Pour y désigner un homme d'esprit, on dit: C'est un homme fin. C'est un éloge qui ne convient qu'à des renards. La finesse est un vice, et malheur à

la société où il devient une qualité estimable! D'un autre côté , on n'y aime point les gens méfiants. Cela paraît se contredire ; mais c'est qu'il n'y a rien à gagner avec des gens qui sont sur leurs gardes. Le méfiant déconcerte les fripons et les repousse. Ils se rassemblent auprès de l'homme fin : ils l'aident à faire des dupes.

On y est d'une insensibilité extrême pour tout ce qui fait le bonheur des ames honnêtes. Nul goût pour les lettres et les arts. Les sentiments naturels y sont dépravés : on regrette la patrie , à cause de l'Opéra et des filles; souvent ils sont éteints. J'étais un jour a l'enterrement d'un habitant considérable, où personne n'était affligé; j'entendis son beau-frère remarquer qu'on n'avait pas fait la fosse assez profonde.

Cette indifférence s'étend à tout ce qui les environne. Les rues et les cours ne sont ni pavées ni plantées d'arbres; les maisons sont des pavillons de bois , que l'on peut aisément transporter sur des rouleaux; il n'y a aux fenêtres ni vitres nm rideaux; à peine y trouve-t-on quelques mauvais I meubles.

Les gens oisifs se rassemblent sur la place à midi et au soir; là on agiote , on médit, on calomnie. Il y a très peu de gens mariés à la ville. Ceux qui! ne sont pas riches s'excusent sur la médiocrité de j leur fortune ; les autres veulent, disent-ils, s'éta-j blir en France : mais la facilité de trouver des concubines parmi les négresses en est la véritable rai- 1 son. D'ailleurs il y a peu départis avantageux: m est rare de trouver une fille qui apporte dix mille1 francs comptant en mariage.

La plupart des gens mariés vivent sur leurs; habitations. Les femmes ne viennent guère à la j ville que pour danser ou faire leurs pâques. Elles; aiment la danse avec passion. Dès qu'il y a un bal,! elles arrivent en foule, voiturées en palanquin,; C'est une espèce de litière, enfilée d'un longbam-! bou que quatre noirs portent sur leurs épaules:' quatre autres les suivent pour les relayer. Autant ; d'enfants, autant de voitures attelées de huit nom-j mes, y compris les relais. Les maris économe* j s'opposent à ces voyages, qui dérangent lestravamj de l'habitation; mais, faute de chemins, il nO peut y avoir de voitures roulantes.

Les femmes ont peu de couleur ; elles sont bier! faites, et la plupart jolies. Elles ont naturcllemenj de l'esprit : si leur éducation était moins négligée J leur société serait fort agréable ; maisj'en ai conni qui ne savaient pas lire. Chacune d'elles pouvan réunir à la ville un grand nombre d'hommes, le.vj maîtresses de maisons se soucient peu de se voir

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j hors le temps du bal. Lorsqu'elles sont rassemblées, elles ne se parlent point. Chacune d'elles [apporte quelque prétention secrète, qu'elles tirent \ de la fortune , des emplois ou de la naissance de leurs maris; d'autres comptent sur leur beauté ou leur jeunesse ; une Européenne se croit supérieure à une créole, et celle-ci regarde souvent l'autre i comme une aventurière.

Quoi qu'en dise la médisance, je les crois plus vertueuses que les hommes , qui ne les négligent | que trop souvent pour des esclaves noires. Celles qui ont de la vertu sont d'autant plus louables qu'elles ne la doivent point a leur éducation. Elles | ont a combattre la chaleur du climat, quelquefois l'indifférence de leurs maris, et souvent l'ardeur et la prodigalité des jeunes marins : si l'hymen donc se plaint de quelques infidélités, la faute en est à nous , qui avons porté des mœurs françaises sous le ciel de l'Afrique.

Au reste, elles ont des qualités domestiques très estimables; elles sont fort sobres, ne boivent presque jamais que de l'eau. Leur propreté est extrême dans leurs habits. Elles sont habillées de mousseline doublée de taffetas couleur de rose. Elles aiment passionnément leurs enfants. A peine sont-ils nés, qu'ils courent tout nus dans la maison ; jamais de maillot; on les baigne souvent ; ils mangent des fruits à discrétion; point d'étude, point de chagrin: en peu de temps ils deviennent forts et robustes. Le tempérament s'y développe de bonne heure dans les deux sexes; j'y ai vu marier des filles a onze ans.

Cette éducation, qui se rapproche de la nature, leur en laisse toute l'ignorance ; mais les vices des négresses qu'ils sucent avec leur lait, et leurs fantaisies qu'ils exercent avec tyrannie sur les pauvres esclaves, y ajoutent toute la dépravation de la société. Pour remédier à ce mal , les gens aisés font passer de bonne heure leurs enfants en France, d'où ils reviennent souvent avec des vices plus aimables et plus dangereux.

On ne compte guère que quatre cents cultivateurs dans l'île. Il y a environ cent femmes d'un certain état, dont tout au plus dix restent à la ville. Vers le soir , on va en visite dans leurs maisons : on joue, oul'on s'ennuie. Au coup de canon de huit heures, chacun se retire et va souper chez soi.

Adieu, mon ami ; en parlant des hommes, il me fâche de n'avoir que des satires à faire. Au Port-Louis de l'Ile-de-France , ce 10 février 1769.

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